CHRONIQUE : La grâce de Ghislaine Maxwell — le moment où même les complices de Trump devraient vomir
Le dossier judiciaire, pas la rumeur
Reprenons, parce que le bruit médiatique finit par rendre abstrait ce qui doit rester concret. Maxwell a été reconnue coupable d’avoir identifié et recruté des adolescentes vulnérables, certaines âgées de 14 ans, en gagnant leur confiance puis en la brisant pour les livrer à des abus sexuels. Elle a conditionné ces victimes à accepter des comportements inappropriés, parfois en participant elle-même aux agressions ou en y étant présente.
Elle a organisé les voyages, les rendez-vous dans les résidences d’Epstein et sur son île privée, en créant l’environnement matériel nécessaire aux viols. Elle a maintenu le réseau en gardant les victimes compliantes, en les encourageant à recruter d’autres filles pour alimenter la chaîne d’approvisionnement. Elle a été, pendant des décennies, l’architecte opérationnelle de l’un des plus vastes réseaux de trafic sexuel d’enfants jamais documentés en Occident.
Il y a une phrase que je dois écrire même si elle me brûle les doigts. Quand James Comer dit que la commission est « ouverte » à une grâce, il parle de la remise en liberté anticipée d’une femme qui a préparé des enfants de 14 ans à être violés par des hommes de 60. Je veux que chaque lecteur porte ce mot avec moi : quatorze. Quatorze ans. L’âge des enfants de vos voisins. L’âge de celles qui vont au collège avec leurs cahiers à spirales et leurs rêves de soirées pyjama. C’est à cet âge-là que Maxwell livrait ses proies. Et un président de commission parlementaire envisage de lui rendre sa liberté.
Virginia Giuffre n’est plus là pour protester
Virginia Giuffre, l’une des victimes les plus connues de Maxwell et d’Epstein, s’est suicidée en avril 2025 après des années de combat judiciaire et médiatique, usée par la bataille contre une machine juridique qui protégeait ses bourreaux plus qu’elle. Elle n’est plus là pour témoigner. Elle n’est plus là pour dire à James Comer ce qu’elle pense d’une grâce accordée à la femme qui l’a livrée à treize ou quatorze ans.
Les autres survivantes, elles, sont toujours vivantes. Elles ont des noms. Certaines ont des enfants. Certaines ont des thérapeutes qu’elles voient trois fois par semaine. Elles apprendront la grâce de Maxwell, si elle survient, en ouvrant leur téléphone un matin. Et ce matin-là, elles comprendront que l’État qui les avait brisées une première fois par inaction vient de les briser une seconde fois par décret présidentiel.
La mécanique du marchandage — comment on libère une trafiquante d'enfants
La chorégraphie en trois temps qui se met en place
Premier temps : le transfert en 2025 vers la prison-country club. Deuxième temps : la déposition où Maxwell jure, sous serment, n’avoir jamais vu Trump commettre le moindre acte répréhensible. Troisième temps : un président de commission parlementaire qui ouvre publiquement la porte à une grâce en échange d’un « témoignage » — dont chacun sait qu’il sera parfaitement calibré pour exonérer ceux qu’il faut exonérer et incriminer ceux qu’on souhaite voir incriminés.
Le mot témoignage est le mensonge central de l’opération. Rien de ce qui sortira de la bouche de Maxwell en situation de marchandage judiciaire n’a valeur de vérité. C’est même le contraire : une personne qui négocie sa propre liberté est précisément la personne à qui on ne peut accorder aucune crédibilité. Tout procureur sérieux le sait. Tout juge le sait. Les membres de la commission Comer le savent. Ils font semblant de ne pas savoir, parce que l’ignorance simulée est le prix d’entrée dans la machine trumpiste.
Il y a un détail qui me hante depuis que j’ai lu l’article de Ray Richmond dans Raw Story. Il rappelle qu’après l’arrestation initiale de Maxwell en 2020, Trump avait déclaré publiquement : « Je lui souhaite bonne chance. » À une trafiquante d’enfants. Sur caméra. Sans que cela provoque la moindre conséquence politique. Je pense à cette phrase, cinq ans plus tard, et je comprends qu’elle n’était pas un dérapage. C’était un contrat. Un contrat verbal entre deux personnes qui partagent des souvenirs communs et qui se signalaient mutuellement qu’ils tiendraient bon.
Ce que Maxwell va dire — et ce qu’elle ne dira jamais
Maxwell connaît des noms. Beaucoup de noms. Des hommes puissants qui ont fréquenté l’île. Des industriels. Des politiques. Des avocats. Des têtes couronnées, au sens propre. Mais ce qu’elle dira publiquement sous « témoignage » sous serment sera choisi au millimètre : elle livrera quelques noms secondaires, suffisamment crédibles pour justifier la grâce, soigneusement triés pour exclure Trump et son premier cercle.
Ce qu’elle ne dira jamais : ce qu’elle sait sur Donald Trump. Ce qu’elle a vu. Ce à quoi elle a assisté. Les vingt années d’amitié documentée entre Trump et Epstein, photographies à l’appui, vidéos à l’appui, déclarations à l’appui. La grâce, si elle arrive, sera le sceau posé sur ce silence. Et le silence de Maxwell deviendra, par la magie de la procédure judiciaire américaine, l’équivalent d’un acquittement pour ceux qu’elle ne nomme pas.
Pam Bondi, Todd Blanche, et l'organigramme de la dissimulation
Renvoyée pour avoir trop promis la transparence
Pam Bondi, ancienne procureure générale, a été renvoyée par Trump en avril 2026 après des mois de retournements sur le dossier Epstein. Elle avait promis la publication des fichiers. Elle s’était rétractée. Elle avait à nouveau promis. Elle s’était à nouveau rétractée. Officiellement, Trump l’a renvoyée pour « mauvaise gestion du dossier ». Officieusement, elle a été renvoyée parce qu’elle ne parvenait pas à tenir la ligne de silence avec suffisamment de discipline.
Todd Blanche l’a remplacée. Blanche a défendu personnellement Donald Trump dans les procédures pénales les plus lourdes qu’ait affrontées un ancien président américain. C’est l’homme qui connaît les dossiers, qui connaît les noms, et qui connaît surtout ce qu’il ne faut pas dire. C’est aussi l’homme qui a déposé Maxwell en Floride, peu avant son transfert en sécurité minimale. Le cercle est parfait. Il est même trop parfait pour être une coïncidence.
Et pourtant, dans l’enchaînement de ces faits, il y a une chose que personne ne nomme assez fort. Todd Blanche n’a pas été nommé procureur général adjoint par accident. Il a été nommé parce qu’il sait. Parce qu’il a été l’avocat de Trump pendant les années où certains dossiers ont commencé à s’accumuler. Nommer son propre avocat au poste qui contrôle les poursuites fédérales contre lui-même, ce n’est pas un conflit d’intérêts. C’est une capture institutionnelle. C’est le moment où un régime cesse d’être une démocratie pour devenir une famille.
L’inspecteur général qui enquête dans la cage du lion
Le 23 avril 2026, l’inspecteur général du Department of Justice a ouvert une enquête sur la manière dont le DOJ a géré la publication des dossiers Epstein. L’inspecteur général rend compte au procureur général adjoint. Le procureur général adjoint est Todd Blanche. Blanche supervise l’enquête qui pourrait l’incriminer.
Dans une démocratie fonctionnelle, ce fait seul déclencherait des auditions parlementaires, des démissions, peut-être même un procès en récusation. Dans celle-ci, le fait a été annoncé par communiqué de presse et absorbé par le cycle médiatique en moins de 48 heures. Le lendemain, James Comer parlait d’une grâce pour Maxwell. Le surlendemain, plus personne ne parlait de l’enquête de l’inspecteur général. C’est ainsi qu’on enterre une démocratie : scandale par-dessus scandale, jusqu’à l’épuisement du public.
Le marché aux silences — ce que coûte vraiment une grâce
Chiffres froids d’un troc monstrueux
Mettons les choses en balance. D’un côté : une femme de 64 ans, condamnée à vingt ans, ayant purgé moins de quatre ans dans un camp pénitentiaire confortable. De l’autre : des dizaines de victimes identifiées par le FBI, des centaines de victimes potentiellement non identifiées, des adolescentes qui avaient parfois 14 ans au moment des faits et qui en ont aujourd’hui 30, 35, 40, avec des enfants, des thérapies, des relations abîmées, des nuits où le sommeil ne vient pas.
Le marché proposé par James Comer et les membres de sa commission consiste à rendre à Maxwell seize années de liberté en échange d’un témoignage soigneusement orienté pour protéger le président en exercice. Seize années, contre le silence sur ce qui a été fait à des enfants. Le calcul est obscène dans sa pureté arithmétique. Il n’a d’équivalent dans aucune démocratie contemporaine. Il n’a d’équivalent que dans les régimes où la justice est devenue une monnaie d’échange entre proches du pouvoir.
Je pense à une femme que je ne connais pas. Elle a 38 ans aujourd’hui. Elle a été recrutée par Maxwell quand elle en avait 15. Elle n’a jamais porté plainte parce qu’elle a vu ce qui est arrivé aux autres qui l’ont fait. Elle vit à Orlando, ou à Albany, ou à Saint-Louis. Elle a un mari qui ne sait rien. Elle a deux enfants. Elle ouvrira son téléphone le matin de la grâce, si la grâce arrive, et elle comprendra que l’État qui aurait dû la protéger vient de rendre sa liberté à la femme qui l’a livrée. Elle ne dira rien. Elle refermera le téléphone. Elle ira faire le petit-déjeuner de ses enfants. Et quelque chose en elle mourra, pour la deuxième fois.
Les précédents qui n’auraient jamais dû exister
Trump a déjà gracié les condamnés du 6 janvier 2021. Tous. Y compris ceux qui avaient été reconnus coupables de violences contre des policiers. Il a gracié des élus républicains condamnés pour corruption. Il a commué la peine de Roger Stone. Il a gracié Paul Manafort. Chaque grâce a été accompagnée d’un cycle médiatique de trois à quatre jours, puis d’un retour à la normalité. La grâce est devenue, sous Trump, un outil de gouvernance rétroactive.
Mais Maxwell n’est pas Stone. Ce n’est pas Manafort. Ce n’est pas un émeutier du Capitole. Maxwell a été condamnée pour avoir livré des enfants. C’est cette ligne, précisément, que Ray Richmond dit ne pas pouvoir croire franchissable. C’est cette ligne que Comer, en parlant à Politico, vient de rendre franchissable en théorie. Et pourtant, l’histoire des lignes franchissables sous Trump nous a appris que la distance entre « théoriquement envisagé » et « exécuté par décret » est beaucoup plus courte qu’on ne le croit.
Les survivantes silencieuses — qui porte vraiment le coût
Les noms que la loi a exposés
Les documents Epstein publiés sous l’Epstein Files Transparency Act, voté par le Congrès en novembre 2025, ont été caviardés avec une négligence coupable. Des noms de survivantes sont apparus. Des adresses. Des numéros de téléphone. Des détails médicaux intimes. L’enquête de l’inspecteur général du DOJ, ouverte le 23 avril 2026, porte précisément sur cette faille de procédure — et uniquement sur elle.
Pour ces femmes, Epstein avait été le violeur. Maxwell avait été la pourvoyeuse. L’État devient, en 2026, l’agent qui expose leurs identités à tous les curieux, à tous les violeurs potentiels, à tous les justiciers amateurs. Les caviardages étaient soignés pour les noms des hommes puissants. Ils étaient bâclés pour les noms des femmes qu’ils ont brisées. Ce n’est pas de l’incompétence. C’est une hiérarchie morale traduite en procédure administrative.
Il faut nommer cette asymétrie parce qu’elle est le cœur de tout le reste. Quand un document protège un puissant, il est rédigé avec un soin notarial. Quand il devrait protéger une victime, il est rédigé avec un marqueur bon marché. Cette asymétrie n’est pas un bug du système. Elle est le système. Et la grâce de Maxwell, si elle survient, sera la version la plus éclatante de cette même logique : protéger ceux qui comptent, sacrifier celles qui ne comptent pas. James Comer a dit à Politico ce que le système exprime chaque jour par ses caviardages ratés.
Les téléphones changés, les vies déplacées
Depuis la publication défaillante des documents, plusieurs survivantes ont dû changer de numéro de téléphone. Certaines ont déménagé. Certaines ont demandé des mesures de protection judiciaire. Ces démarches coûtent. En temps, en argent, en santé mentale. Elles sont entièrement à la charge des victimes. L’État qui a exposé leurs données ne paie aucun dédommagement, ne présente aucune excuse officielle, ne sanctionne aucun fonctionnaire nommément.
Pendant ce temps, Maxwell dort dans un dortoir ouvert de Bryan, Texas, avec accès à la bibliothèque, aux cours de yoga, aux ateliers d’écriture créative. Elle reçoit des visites. Elle correspond. Elle écrit, selon des sources carcérales, ses mémoires. Le contraste n’est pas un accident narratif. C’est le résumé exact de la justice américaine en 2026.
Ray Richmond a raison — et c'est précisément pour ça qu'il faut écouter
L’homme qui croit encore à l’existence d’un plancher
Ray Richmond, dans sa chronique publiée le 24 avril 2026 dans Raw Story, reconnaît ouvertement qu’il a déjà cru à plusieurs reprises, dans le passé, qu’une ligne rouge serait infranchissable. La grâce des émeutiers du 6 janvier. L’attaque contre le Pape. Il admet s’être trompé à chaque fois. Et pourtant, il écrit noir sur blanc qu’il ne peut pas croire que la grâce de Maxwell soit possible.
Richmond n’est pas naïf. Il est épuisé. Comme des millions d’Américains, il tient à croire qu’il existe encore un plancher moral que même Trump ne franchira pas. C’est une forme d’optimisme qui ressemble à de la résignation. Et c’est précisément cet optimisme-résignation qui a permis, scandale après scandale, le franchissement méthodique de toutes les lignes rouges depuis 2017.
Je ne veux pas être plus dur avec Richmond qu’avec moi-même. J’ai cru, moi aussi, que l’attaque contre des juges fédéraux serait une ligne. Que l’utilisation de l’armée contre des manifestants serait une ligne. Que le refus de transition pacifique serait une ligne. À chaque fois, j’ai eu tort. À chaque fois, la ligne a été franchie, puis absorbée, puis oubliée. La grâce de Maxwell, si elle survient, suivra probablement la même trajectoire. Trois jours d’indignation. Puis l’oubli. Puis une nouvelle ligne. C’est pour ça qu’il faut écrire maintenant, avant l’oubli.
Pourquoi cette ligne-ci pourrait vraiment le faire tomber
Et pourtant, il y a peut-être — peut-être — une raison de croire que cette ligne-là est différente. La grâce d’une trafiquante d’enfants n’est pas une offense abstraite contre les institutions. Ce n’est pas une querelle de procédure. Ce n’est pas un désaccord idéologique. C’est un geste qui touche la chair même de ce qu’un peuple refuse de laisser faire à ses enfants.
Les sondages sur les affaires Epstein montrent depuis 2024 un niveau d’indignation trans-partisan qu’aucun autre dossier trumpiste n’a atteint. Les électeurs de MAGA eux-mêmes, sur les forums, expriment des doutes qu’ils n’expriment pas ailleurs. Une grâce de Maxwell pourrait, littéralement, casser la loyauté de base de Trump. Ray Richmond le pressent. Il a raison. Mais la question n’est pas de savoir si Trump le fera malgré le risque. La question est de savoir s’il le fera parce que sa position personnelle l’exige, quel que soit le coût politique.
Le miroir que cette affaire tend à chacun de nous
Nous qui avons scrollé pendant quinze ans
Les faits Epstein sont connus depuis 2005. Sa première arrestation remonte à 2006. Son accord scandaleux avec Alexander Acosta à 2008. Sa réarrestation à 2019. Sa mort à 2019. Et pourtant, pendant toutes ces années, les puissants qui l’ont fréquenté ont continué leur carrière sans interruption. Les médias mainstream ont couvert les faits avec prudence. Les Américains — dont nous — ont lu les articles, haussé les épaules, passé à autre chose.
Le réseau Epstein n’a pas été démantelé parce que des enquêteurs courageux l’ont finalement vaincu. Il s’est démantelé parce que son architecte s’est pendu ou a été pendu dans une cellule de Manhattan. Les dizaines d’hommes puissants qui ont fréquenté son île sont, dans leur immense majorité, toujours libres, toujours riches, toujours respectés. Aucun n’a été inculpé. Aucun n’a été auditionné publiquement. Aucun n’a vu sa carrière détruite par ce qu’il a fait à des enfants.
Et je me regarde dans la glace. J’ai écrit sur Epstein en 2019. J’ai écrit sur Maxwell en 2022. Puis j’ai écrit sur autre chose. J’ai laissé le dossier glisser dans ma propre hiérarchie d’urgences. Je ne suis pas Comer. Je ne suis pas Blanche. Je ne suis pas Trump. Mais je fais partie de ce « nous » qui a laissé faire, par épuisement, par saturation, par cette fatigue politique qui est devenue la maladie démocratique dominante de notre époque. Écrire cette chronique aujourd’hui est ma manière de dire que la fatigue n’est pas une excuse. Que l’oubli n’est pas un droit. Que les enfants de 14 ans livrés par Maxwell n’ont pas le luxe d’être fatiguées de leur propre histoire.
Ce qu’il reste à faire — et qui ne relève plus des médias
Les sénateurs démocrates peuvent, théoriquement, bloquer toute confirmation de nomination tant que la grâce de Maxwell n’est pas explicitement exclue par la Maison-Blanche. Ils ne le feront pas. Les élus républicains peuvent, théoriquement, menacer de refuser de voter les crédits budgétaires si une telle grâce survient. Ils ne le feront pas. Les procureurs d’État peuvent, théoriquement, ouvrir des procédures parallèles contre Maxwell sur des chefs d’accusation qui échapperaient à la grâce fédérale. Quelques-uns, peut-être, le feront. Letitia James à New York. Matthew Platkin au New Jersey. Peut-être.
Mais l’essentiel ne se jouera pas dans les cabinets politiques. Il se jouera dans l’opinion publique. Dans les millions de conversations familiales qui auront lieu si la grâce survient. Dans la capacité de ce pays à dire, collectivement, non, pas ça. C’est un verdict qui ne sera pas prononcé par un tribunal. Il sera prononcé, ou ne le sera pas, par un peuple qui aura choisi de se souvenir ou d’oublier.
Ce qui hantera si rien ne bouge
L’image que je ne peux pas chasser
Je termine cette chronique avec une image précise. Nous sommes en janvier 2027. Trump a signé la grâce de Ghislaine Maxwell trois jours plus tôt, un vendredi soir, à 19h47, en plein cycle médiatique du Super Bowl. Maxwell sort de Bryan, Texas, par une porte latérale. Elle porte un tailleur gris clair. Elle monte dans une voiture noire. Elle va dans une propriété privée quelque part en Floride ou aux Îles Vierges britanniques. Elle ne parle à aucun journaliste.
Une semaine plus tard, elle publie un communiqué de trois paragraphes rédigé par un cabinet new-yorkais. Elle remercie le président. Elle remercie sa famille. Elle ne remercie pas les victimes parce que les victimes n’existent pas dans son vocabulaire. Et quelque part, une femme de 38 ans à Orlando referme son téléphone et ne fait plus rien pendant le reste de la journée.
C’est cette femme-là que j’écris. Pas Trump. Pas Comer. Pas Blanche. La femme à Orlando qui n’apparaîtra dans aucun livre d’histoire et dont le seul acte politique possible, ce jour-là, sera de ne pas s’effondrer devant ses enfants. Si ces 2500 mots peuvent la rejoindre, d’une façon ou d’une autre, par les circulations invisibles des articles partagés entre amis et entre thérapeutes, alors cette chronique aura servi. Sinon, elle aura tenu la liste. C’est déjà ça. C’est peut-être tout.
La dernière phrase que je n’arrive pas à adoucir
Un pays qui envisage sérieusement de gracier une trafiquante d’enfants pour protéger un président n’est plus une démocratie. C’est une famille mafieuse qui utilise les oripeaux d’une démocratie pour habiller ses transactions privées. Les États-Unis d’Amérique, le 24 avril 2026, sont à deux phrases de Politico de cette redéfinition.
Et si elle survient, la grâce de Maxwell ne sera pas l’exception qui confirme la règle démocratique. Elle sera la règle qui annule l’exception. Elle sera la date que les historiens futurs placeront sur une ligne de temps pour dire : c’est à ce moment-là que le plancher a cédé. Pas dans un coup d’État. Pas dans une révolution. Dans une phrase de James Comer à Politico, un matin de printemps, pendant que la plupart d’entre nous prenaient leur café sans regarder leur téléphone.
Conclusion — La plaie que je refuse de refermer
Ce qui se passera si elle survient vraiment
Si la grâce de Ghislaine Maxwell est signée, les conséquences ne se mesureront pas dans les sondages de la semaine suivante. Elles se mesureront dans les dix années qui suivront, dans la lente normalisation d’un seuil qu’aucune démocratie sérieuse n’aurait dû laisser franchir. Chaque grâce scandaleuse future sera justifiée par ce précédent. Chaque libération de complice sera adoucie par cette référence. La grâce de Maxwell ne sera pas un événement isolé. Elle sera une porte.
Et derrière cette porte, il y aura d’autres grâces. D’autres libérations. D’autres marchandages. D’autres silences achetés à prix d’or. La démocratie américaine ne mourra pas d’une balle. Elle mourra d’une accumulation de portes laissées ouvertes par fatigue publique. Cette chronique est ma manière de refuser d’ouvrir celle-ci sans résistance.
Je ne vais pas finir avec de l’espoir. Je ne vais pas vous dire que tout finira bien. Je vais finir avec une phrase que j’ai mise quinze minutes à formuler correctement : si la grâce survient et que nous ne faisons rien, nous devenons, chacun de nous, les derniers complices d’une chaîne qui a commencé avec Maxwell dans les années 1990 et qui n’aura jamais vraiment pris fin. Parce qu’entre livrer un enfant à un violeur et libérer celle qui l’a livré par commodité politique, il y a une différence de degré, pas de nature. C’est cette phrase-là que je voulais écrire depuis le début. Je l’ai écrite. Faites-en ce que vous voulez.
La signature et ce qui vient après
Je tiens cette liste depuis des mois. Des années. Elle s’allonge chaque semaine. La grâce de Maxwell, si elle survient, y sera ajoutée. Je continuerai d’écrire. Vous continuerez, peut-être, de lire. C’est ce que nous avons. Ce n’est pas beaucoup. Ce n’est pas rien.
Dans une démocratie en bonne santé, cette chronique n’aurait pas dû exister. Le simple fait qu’elle soit nécessaire en avril 2026 est le diagnostic que je voulais poser. La grâce de Maxwell, si elle arrive, ne sera pas le début de l’effondrement. Elle sera la confirmation d’un effondrement déjà bien avancé. Et pourtant, même à ce stade, écrire sert encore. Nommer sert encore. Refuser l’oubli sert encore. C’est ce qui reste quand le reste a été vendu.
Il y a les enfants de 14 ans que Maxwell a livrés à 40 ans. Il y a la femme de 38 ans à Orlando qui ouvrira son téléphone le matin de la grâce. Il y a Virginia Giuffre qui n’est plus là pour témoigner. Il y a James Comer qui parle à Politico. Il y a Todd Blanche qui enquête sur Todd Blanche. Il y a Donald Trump qui décidera. Il y a nous, qui lisons. Cette chaîne de personnages n’est pas une fiction. C’est la composition exacte de la démocratie américaine en avril 2026. Elle est ce qu’elle est. Je voulais simplement la nommer clairement, une dernière fois, avant que le prochain scandale n’efface celui-ci.
La phrase qui reste
Ghislaine Maxwell a livré des enfants de 14 ans à des hommes puissants pendant deux décennies. Un président de commission parlementaire des États-Unis d’Amérique a déclaré publiquement, le 24 avril 2026, que sa commission serait « ouverte » à la rendre libre. Entre ces deux phrases, il y a une démocratie entière qui se tient en équilibre sur le fil.
Et si le fil cède, il ne cèdera pas parce que Trump l’a coupé. Il cèdera parce que nous aurons collectivement décidé, par notre silence, par notre fatigue, par notre regard détourné, que le fil n’était plus assez important pour être tenu. Le verdict n’est pas encore prononcé. Il se prononce en ce moment même, chaque heure, dans chaque conversation qui a lieu ou qui n’a pas lieu au sujet de Ghislaine Maxwell. Tenez la phrase. Passez-la. C’est tout ce que j’ai.
Dernière chose. Si la grâce survient, je republierai cette chronique en tête de ma colonne, avec une seule phrase ajoutée : « Je vous avais prévenus. » Ce ne sera pas une victoire. Ce sera le contraire. Ce sera l’aveu que même tenir la liste n’a pas suffi. Mais je préfère tenir la liste et perdre que ne pas tenir la liste et perdre quand même. C’est la seule différence qui me reste entre écrire et renoncer à écrire. C’est mince. C’est tout ce que j’ai. Bonsoir.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Références consultées
Department of Justice — Condamnation de Ghislaine Maxwell à 20 ans de prison fédérale (2022)
CNN — Enquête de l’inspecteur général du DOJ sur la gestion des dossiers Epstein (23 avril 2026)
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