Sept villages, dix-neuf assauts
Dans le secteur Pokrovsk ce matin-là, les forces russes ont tenté d’avancer près de Nykanorivka, Rodynske, Myrnohrad, Novooleksandrivka, Hryshyne, Kotlyne, Udachne et Novopidhorodne. Huit noms. Huit concentrations de maisons, de rues, de vies qui existaient avant que la guerre n’en fasse des coordonnées militaires.
Myrnohrad. Le nom signifie à peu près « ville de la paix » en ukrainien. Myrny — paisible. Hrad — ville. La ville de la paix a été attaquée ce matin. La ville de la paix est sur les cartes des planificateurs russes avec une flèche qui pointe dessus. Quelqu’un a nommé cette ville « la paix » un jour, peut-être il y a cent ans, peut-être avec espoir, peut-être avec naïveté, peut-être avec la conviction que les noms qu’on donne aux endroits peuvent influer sur ce qui s’y passe. Ce matin, à Myrnohrad, les obus ont décidé que non.
Le soldat de Novooleksandrivka
Appelons-le Taras, 28 ans. Il était soudeur à Dnipro avant le 24 février 2022. Il a les mains abîmées depuis l’adolescence — les soudeurs ont les mains abîmées, c’est dans le métier. Il porte une alliance en acier inoxydable parce que l’or c’est trop précieux en zone de guerre, ça attire les mauvaises attentions. Il a mis l’alliance en acier le jour où il a dit au revoir à sa femme, Olha, et à son fils, Ivan, 4 ans, qui n’arrêtait pas de lui demander pourquoi il partait et à qui il avait répondu « pour que tu puisses grandir ici ».
Ce matin du 26 avril, Taras est en position à Novooleksandrivka. Il entend les moteurs. Il entend les ordres dans la radio. Il entend la terre qui tremble quand les obus d’artillerie arrivent en préparation de l’assaut. Il vérifie son alliance. Pas par coquetterie — par réflexe. Le métal froid entre le pouce et l’index, deux secondes, et puis les mains reprennent leur travail.
Je ne sais pas si Taras est réel. Son prénom est inventé — je n’ai pas son dossier militaire. Mais sa situation est réelle. Il y a un homme comme Taras à Novooleksandrivka ce matin, avec les mains abîmées d’un métier d’avant-guerre et l’alliance d’un mariage qui attend quelque part. Et la Russie l’attaque. La Russie a décidé que Novooleksandrivka, que Taras, que l’alliance en acier inoxydable — tout ça devait tomber. Parce que Poutine veut ce morceau de terre. Et moi j’ai une chienne noire dans le ventre quand j’écris ça, parce que c’est ça la réalité nue de ce dimanche matin.
Huliaipole — 11 attaques repoussées, deux combats en cours
Le secteur qui ne dort jamais
Après Pokrovsk, c’est Huliaipole qui reçoit le plus de coups ce matin. 11 attaques ennemies repoussées près de Dobropillia, Zaliznychne, Varvarivka et Charivne. Deux combats toujours en cours à 16h00.
Charivne. En ukrainien, ça veut dire « charmant ». Il y a dans les noms de villages ukrainiens une poésie involontaire qui devient insupportable en temps de guerre. Charivne — le village charmant. Varvarivka — le village de Varvara, prénom qui vient du grec et qui signifie « étrangère ». Zaliznychne — le village du chemin de fer. Des noms qui racontent des histoires de fondation, d’espoir, de travail. Des noms que les rapports militaires transforment en coordonnées GPS et en lignes de bilan.
L’aviation russe sur six villages en une matinée
L’aviation russe a frappé les secteurs proches de Vozdvyzhivka, Lisne, Samiilivka, Novoselivka, Huliaipilske et Dolynka. Six villages frappés depuis les airs. Des bombes qui tombent — ces FAB-500 et FAB-1500 dont on a parlé hier, ces kilotonnes de métal que des avions russes lâchent en planant hors de portée de la plupart des défenses anti-aériennes ukrainiennes.
Quand une FAB-1500 tombe sur un village, il ne reste pas grand chose debout dans un rayon de plusieurs centaines de mètres. C’est conçu pour ça. Ce n’est pas un outil chirurgical — c’est un outil de destruction massive à faible coût relatif. La Russie en a fabriqué des milliers. Elle les utilise comme si l’Ukraine était un terrain d’exercice infini, comme si les maisons et les granges et les sous-stations électriques et les gens qui vivaient dedans étaient des cibles sans fin qui se régénèrent automatiquement après chaque frappe.
Quand on dit « l’aviation a frappé », on dit ça vite. Comme une météo. « Pluie attendue sur la région. » « Frappes aériennes sur Huliaipilske. » Mais une frappe aérienne, ça veut dire qu’à un moment précis, un bâtiment qui existait depuis peut-être cinquante ans — avec ses murs, ses plafonds, ses fenêtres qui avaient vu des générations de matins — n’existe plus. Ça veut dire que quelqu’un qui habitait ou travaillait ou passait là a dû courir, ou n’a pas eu le temps de courir, ou a couru et n’a pas couru assez vite. L’aviation « a frappé » est la phrase la plus violente du vocabulaire militaire. Elle efface des décennies de vie humaine en deux mots.
La région de Soumy — quand la guerre frappe derrière les lignes
Huit villages sous l’artillerie russe
Ce matin, l’artillerie russe a frappé Bachivsk, Budky, Korenok, Tovstodubove, Starykove, Studenok, Iskryskivshchyna et Neskuchne dans la région de Soumy. Huit noms. Huit villages qui ne sont pas sur la ligne de front principale — Soumy est dans le nord-est de l’Ukraine, loin des combats les plus intenses du Donbass. Mais la Russie frappe quand même. Parce qu’elle peut. Parce que l’artillerie longue portée traverse les frontières sans demander la permission. Parce que terroriser des civils loin du front fait partie de la stratégie d’ensemble.
Neskuchne. Le nom ukrainien qui signifie « pas ennuyeux ». Pas ennuyeux. Ce matin, les obus sont tombés sur Neskuchne, le village pas ennuyeux. Il faut croire que quelqu’un, quelque part dans le commandement russe, n’a aucun sens de l’ironie — ou en a trop.
Soumy — la région qui vit sous la double menace
La région de Soumy est dans une position particulièrement vulnérable depuis 2024. Elle borde la Russie au nord et à l’est. Elle a vécu l’incursion ukrainienne dans la région russe de Koursk — quand l’armée ukrainienne a, pour la première fois depuis le début de l’invasion, frappé et occupé temporairement du territoire russe. Cette offensive a changé quelque chose dans le calcul de la guerre — pas assez pour changer son cours, mais assez pour montrer que l’Ukraine n’est pas condamnée à se défendre éternellement dans ses propres frontières.
Mais la région de Soumy paye le prix. Les frappes d’artillerie sur ses villages sont régulières. Les évacuations sont continues. Les gens qui restent savent qu’ils vivent dans une zone où le ciel peut s’ouvrir à n’importe quel moment. Ils restent quand même — pour leurs maisons, pour leurs animaux, pour l’impossibilité psychologique de tout quitter après soixante ou soixante-dix ans dans le même endroit.
Il y a une femme à Budky — ou à Korenok, ou à Starykove — qui a 73 ans et qui n’est pas partie. Elle a un chat. Elle a un potager qui donnera des concombres en juillet si juillet arrive. Elle a la tombe de son mari dans le cimetière du village et elle n’est pas prête à laisser cette tombe sans personne pour y mettre des fleurs. Ce matin, l’artillerie russe lui a rappelé qu’elle vit dans une zone de guerre. Elle le savait déjà. Elle y vit depuis 1 522 jours. Elle n’est toujours pas partie. Et je ne sais pas si c’est du courage ou de l’entêtement ou les deux, mais je sais que ce n’est pas à moi de lui dire qu’elle devrait faire autrement.
Le secteur Lyman — cinq assauts et un combat qui continue
Dibrova et Lyman sous pression
Dans le secteur de Lyman, les forces russes ont conduit cinq assauts vers Dibrova et Lyman. Un engagement toujours en cours à 16h00. Cinq tentatives dans un seul secteur, dans une seule matinée — c’est le rythme d’une armée qui croit que la quantité va finir par vaincre la qualité. Qui croit que si on frappe cinq fois là où l’ennemi frappe une fois, les chiffres finissent par gagner.
Lyman est une ville qui a été occupée par la Russie, puis libérée par l’Ukraine lors de la contre-offensive de l’automne 2022. Cette libération a été l’un des moments les plus importants de la guerre — stratégiquement et symboliquement. Elle a prouvé que la ligne pouvait bouger dans les deux sens. Que ce que Moscou prenait, Kyiv pouvait le reprendre. Depuis, la Russie n’a pas renoncé à Lyman. Elle frappe. Elle revient. Elle ne lâche pas l’idée que ce qu’elle a perdu, elle peut le reprendre.
Kupiansk — trois attaques, trois villages ciblés
Dans le secteur de Kupiansk, trois attaques ont été lancées vers Petropavlivka, Hlushkivka et Kucherivka. Kupiansk est une autre ville symbole — elle aussi a été occupée, elle aussi a été libérée, elle aussi est menacée continuellement. Le secteur de Kupiansk est l’un de ceux où la ligne de front a le plus bougé dans les deux sens depuis 2022.
Trois attaques ce matin. Trois villages qui ont vu arriver l’infanterie russe et l’ont vue repartir. Pour l’instant. Jusqu’à la prochaine fois. Jusqu’à la prochaine journée où le bilan du matin dira « trois attaques à Kupiansk » et où quelqu’un quelque part comptera et notera et publiera et passera à l’information suivante.
Les noms de ces villages — Petropavlivka, Hlushkivka, Kucherivka — n’apparaîtront jamais dans une publicité touristique. Personne ne prendra l’avion pour aller voir Petropavlivka. Ce sont des villages ordinaires, avec leurs épiceries, leurs écoles, leurs vieux qui se retrouvent sur les bancs de la place centrale le soir. Et depuis 4 ans, ces villages ordinaires sont des coordonnées militaires. Des enjeux tactiques. Des noms dans des bilans que des gens comme moi lisent à des milliers de kilomètres et essaient de transformer en quelque chose de lisible. Je ne sais pas si j’y arrive. Je sais que les gens de ces villages méritent mieux que d’être des notes de bas de page dans une guerre que le monde regarde de loin.
Kostiantynivka — six attaques repoussées, deux combats en cours
Le secteur qui tient
Dans le secteur de Kostiantynivka, les défenseurs ukrainiens ont repoussé six attaques près de Kostiantynivka, Oleksandro-Shultyne, Pleshchiivka et Sofiivka, ainsi que vers Kucheriv Yar. Deux combats toujours en cours à 16h00.
Kostiantynivka. Une ville de taille moyenne dans l’oblast de Donetsk. Elle a subi des frappes meurtrières sur son marché en 2023 — une frappe sur une file de civils qui faisaient leurs courses, qui a tué plusieurs dizaines de personnes. Les images avaient fait le tour du monde pendant quelques jours. Puis le monde était passé à autre chose. Kostiantynivka, elle, avait continué à exister. Continuait ce matin à exister, sous six assauts repoussés avant 16h.
Oleksandro-Shultyne — un nom, une réalité
Le nom Oleksandro-Shultyne — deux noms propres soudés ensemble — dit quelque chose de l’histoire ukrainienne. Ces noms composés évoquent des fondateurs, des colons, des familles qui ont bâti quelque chose là où il n’y avait rien. Et maintenant une armée essaie de défaire ce qui a été bâti. À coup d’infanterie, à coup d’obus, à coup d’assauts répétés par un dimanche matin d’avril pendant que l’Europe mange son brunch et lit les nouvelles du weekend.
Six attaques repoussées dans ce secteur. Chaque attaque repoussée signifie un affrontement — des tirs, des mouvements, des pertes des deux côtés. Chaque « repoussé » dans un communiqué militaire est une victoire minuscule qui a coûté quelque chose. Du sang ou des munitions ou de l’énergie nerveuse ou les trois. Il n’y a pas d’attaque repoussée sans prix.
Repoussé. C’est le mot qui revient dans chaque communiqué. « Les défenseurs ukrainiens ont repoussé l’attaque. » Six fois à Kostiantynivka ce matin. Onze fois à Huliaipole. Dix-neuf fois à Pokrovsk. Je compte les fois où je lis « repoussé » dans les rapports de guerre et je pense à ce que ça demande, de repousser. Ça demande d’être là. D’avoir reçu l’ordre de tenir. De tenir quand le corps dit de reculer. De tenir quand l’oreille entend ce qui s’en vient. De tenir parce que derrière toi il y a une ville, des gens, une vie qui mérite d’exister. « Repoussé » est le mot le plus chargé du vocabulaire de cette guerre. Il contient tout ce que les soldats ukrainiens ont mis dedans depuis 1 522 jours.
Le secteur Orikhiv — seul assaut, cinq villages frappés depuis les airs
Stepove et les bombes qui planent
Dans le secteur d’Orikhiv, un seul assaut a été lancé, près de Stepove. Un. Dans l’échelle de ce matin, un seul assaut dans un secteur semble presque calme — presque. Mais l’aviation russe a frappé Yasna Poliana, Lystivka, Zarichne, Yuliivka et Komyshuvakha. Cinq localités frappées depuis les airs dans un secteur où un seul assaut au sol a été lancé.
C’est la logique de la guerre hybride russe : quand tu ne pousses pas fort au sol, tu frappes depuis les airs. L’aviation prépare, détruit, terrorise, démoralise. Puis l’infanterie avance dans les décombres. Ce matin à Orikhiv, l’infanterie n’a lancé qu’un seul assaut — mais les bombes ont fait leur travail préparatoire sur cinq localités. Demain ou après-demain, l’infanterie reviendra peut-être plus nombreuse, dans des villages affaiblis par les frappes aériennes d’aujourd’hui.
Yasna Poliana — la clairière lumineuse sous les bombes
Yasna Poliana signifie « la clairière lumineuse ». C’est aussi le nom du domaine de Tolstoï, l’endroit où le grand écrivain russe a écrit Guerre et Paix, Anna Karénine, où il a vécu sa vie entière ou presque. Ce village ukrainien dans la région de Zaporizhzhia porte le même nom que la retraite de l’homme qui a écrit les pages les plus profondes jamais rédigées sur la guerre et ce qu’elle fait aux hommes.
Ce matin, des bombes russes sont tombées sur la clairière lumineuse. Tolstoï, qui croyait que la guerre était une abomination et qui l’a décrite comme telle pendant mille pages, aurait eu quelque chose à dire là-dessus. Poutine, qui se réclame de la grande culture russe tout en bombardant des villages qui portent les noms de ses sanctuaires littéraires — Poutine, lui, n’a rien dit sur Yasna Poliana.
Il y a une obscénité dans le fait qu’un régime qui se présente comme le défenseur de la culture russe, de l’âme russe, de la civilisation russe — bombarde une clairière lumineuse. Qui détruit des théâtres à Marioupol. Qui frappe des musées à Kharkiv. Qui efface des bibliothèques dans les territoires occupés et les remplace par des manuels scolaires russes qui disent aux enfants ukrainiens qu’ils n’existent pas vraiment. La culture comme arme et comme cible. C’est aussi ça, la Russie de Poutine. Et ce n’est pas de la russophobie de le dire — c’est de l’honnêteté documentée.
Oleksandrivka — trois offensives, un combat en cours
Vers Oleksandrohrad, Khoroshe et Zlahoda
Dans le secteur d’Oleksandrivka, l’armée russe a lancé trois offensives vers Oleksandrohrad, Khoroshe et Zlahoda. Un combat toujours en cours à 16h00.
Zlahoda. En ukrainien, ça signifie « harmonie », « accord », « entente ». Le village de l’harmonie est sous attaque ce dimanche matin. Khoroshe — « bien », « bon », « beau » en ukrainien. Le village bien/bon/beau reçoit une offensive russe. Ces noms ne sont pas des coïncidences cruelle de la cartographie — ils sont l’Ukraine en miniature, un pays qui a nommé ses lieux avec espoir et que la guerre transforme en calendrier de douleur.
Prydniprovske — deux tentatives arrêtées
Dans le secteur de Prydniprovske — le secteur longeant le Dniepr, qu’on a évoqué hier avec les combats autour du pont Antonivskyi — les défenseurs ukrainiens ont stoppé deux tentatives russes d’avancer. Deux. Sur la rivière qui sépare la rive droite contrôlée par l’Ukraine de la rive gauche sous occupation russe depuis l’automne 2022.
Le Dniepr est devenu une frontière de fait, une ligne de démarcation que les deux armées maintiennent à travers des coûts humains constants. Les soldats russes qui tentent de traverser savent ce qui les attend. Les soldats ukrainiens qui défendent la rive droite savent que la traversée du Dniepr serait un coup stratégique majeur pour Moscou. Deux tentatives arrêtées ce matin. Demain, il y en aura peut-être d’autres.
Le Dniepr. Un fleuve qui a traversé l’histoire ukrainienne de fond en comble. Les Cosaques y naviguaient. Les invasions s’y fracassaient. Les poètes en ont fait le symbole de l’Ukraine même. Et maintenant c’est une ligne de front. C’est l’endroit où des soldats meurent en essayant de traverser et meurent en empêchant la traversée. Il y a des fleuves qui ont de la mémoire. Le Dniepr se souvient de tout. Et ce qu’on lui fait faire en ce moment — servir de champ de bataille entre la barbarie et ceux qui résistent à la barbarie — il s’en souviendra aussi. Longtemps.
Le nord — Slobozhanshchyna et Koursk, 25 bombardements en une matinée
Une attaque et vingt-cinq frappes dans le nord
Dans les secteurs du nord de la Slobozhanshchyna et de Koursk, l’ennemi a attaqué les positions ukrainiennes une fois et bombardé des zones peuplées et des positions militaires 25 fois, dont deux fois avec des lance-roquettes multiples. Les Grad. Les Uragan. Ces systèmes qui saturent une zone, qui ne visent pas précisément, qui transforment un périmètre en champ de débris.
Vingt-cinq frappes dans une matinée dans le nord. Un seul assaut au sol. C’est la géographie de la terreur diffuse — frapper partout pour que personne ne soit en sécurité, pour que chaque village dans un rayon de cent kilomètres de la frontière sache qu’il peut être le suivant. La terreur diffuse ne cherche pas à tenir du territoire. Elle cherche à vider le territoire de ses habitants. À faire de la terre ukrainienne une terre que les Ukrainiens ne peuvent plus habiter.
Slobozhanshchyna — là où l’Ukraine et la Russie se touchaient
La Slobozhanshchyna est une région historique qui chevauchait ce qui est aujourd’hui le nord-est de l’Ukraine et le sud-ouest de la Russie. Des siècles de mélange, de commerce, de mariages mixtes, de familles qui avaient des cousins des deux côtés de ce qui était alors une frontière administrative, pas une ligne de front. Kharkiv, la deuxième ville d’Ukraine, est au cœur de cette région — à 40 kilomètres de la frontière russe.
Depuis le 24 février 2022, cette proximité est une malédiction. Kharkiv a été bombardée des centaines de fois. Ses habitants vivent avec le bruit des explosions comme bruit de fond. Et dans les villages autour de Kharkiv, dans la Slobozhanshchyna, les 25 frappes de ce matin ne sont pas une surprise — elles sont le bruit habituel d’un monde qui ne devrait pas être habituel.
J’ai lu quelque part le témoignage d’une femme de Kharkiv qui disait qu’elle avait arrêté de sursauter aux explosions. Qu’après deux ans, son corps avait appris à ne plus produire l’adrénaline de la peur à chaque détonation. Qu’elle entendait l’explosion, elle notait mentalement la direction, elle évaluait la distance, et elle continuait ce qu’elle faisait. Elle disait ça sans fierté. Avec une sorte de tristesse froide. « Mon corps a oublié comment avoir peur. » Je ne sais pas si c’est de l’adaptation ou si c’est quelque chose qu’on perd pour toujours quand on vit trop longtemps dans une guerre. Mais je sais que c’est Poutine qui lui a fait ça. À elle et à des millions d’autres.
Les secteurs calmes — Sloviansk, Kramatorsk et ce que le calme ne veut pas dire
Pas d’opérations actives — pour l’instant
Dans les secteurs de Sloviansk et Kramatorsk, l’ennemi « n’a pas conduit d’opérations actives aujourd’hui ». C’est le communiqué. Quelques lignes sobres qui contrastent avec les dix-neuf assauts à Pokrovsk et les onze à Huliaipole.
Mais ce calme relatif doit être lu avec précaution. Sloviansk et Kramatorsk ne sont pas en sécurité. Elles ont été bombardées hier — deux morts à Kramatorsk il y a quelques heures à peine. Le calme de ce matin ne signifie pas que les villes respirent — il signifie que les planificateurs russes ont choisi aujourd’hui de concentrer leurs efforts ailleurs. Demain matin, le bilan pourrait mettre ces secteurs en tête.
Le faux calme et la vraie menace
Il y a une chose que les gens qui ne vivent pas la guerre ont du mal à comprendre : dans une guerre, l’absence d’attaque n’est pas du calme. C’est de l’attente. Ce sont des soldats qui savent que l’attaque peut venir à n’importe quel moment et qui vivent dans cette suspension permanente entre le dernier assaut et le prochain. Sloviansk et Kramatorsk ce matin — « pas d’opérations actives » — c’est des milliers de soldats et de civils en état d’alerte permanent, qui ont dormi avec une oreille ouverte, qui mangent avec un regard sur le ciel, qui vivent dans ce que les psychologues appellent un état d’hypervigilance chronique.
L’hypervigilance chronique détruit le système nerveux. Elle provoque des insomnies, des maladies cardiovasculaires, des troubles de concentration, des réactions émotionnelles disproportionnées. Elle vieillit les gens plus vite. Elle use les corps. La Russie de Poutine inflige ça à des millions de personnes, en continu, depuis 1 522 jours. Et les secteurs « calmes » n’échappent pas à cette usure — ils y sont juste soumis différemment.
Je pense souvent à ce que dira l’histoire de cette période. Dans trente ans, quand des historiens écriront sur la guerre russo-ukrainienne, que verront-ils que nous ne voyons pas bien aujourd’hui ? Ils verront peut-être que l’Occident a été trop lent, trop timide, trop soucieux de ne pas « provoquer ». Ils verront peut-être que pendant que des dizaines de pays délibéraient sur ce qu’il était « raisonnable » de faire, des dizaines de milliers de personnes mouraient pour un principe que tout le monde affirmait défendre — la souveraineté des nations, le droit international, l’interdiction de conquérir son voisin par la force. Ils verront les secteurs « calmes » et comprendront que le calme était une illusion achetée au prix du sang ukrainien. J’espère qu’ils en auront honte. J’espère que nous en aurons honte avant eux.
La frappe sur la raffinerie de Yaroslavl — l'Ukraine qui contre-attaque
Le SSU frappe en territoire russe
Ce même dimanche, une information cruciale passe dans le fil des dépêches : les Forces de Défense ukrainiennes ont frappé une raffinerie de pétrole à Yaroslavl. Yaroslavl. Une ville russe à 250 kilomètres au nord-est de Moscou. Pas à la frontière. Pas dans la zone tampon. En Russie profonde, dans une région industrielle du centre du pays.
Cette frappe dit plusieurs choses en même temps. Elle dit que l’Ukraine a des drones à longue portée capables d’atteindre des cibles à des centaines de kilomètres derrière les lignes russes. Elle dit que l’économie de guerre russe — ses raffineries, ses dépôts de carburant, ses infrastructures logistiques — n’est plus hors de portée. Elle dit que la Russie, qui bombarde impunément des villes ukrainiennes depuis l’intérieur de son propre territoire, est maintenant dans une situation où son propre territoire est vulnerable.
L’équation asymétrique qui change
Depuis le début de l’invasion, l’asymétrie était claire : la Russie frappait l’Ukraine depuis son propre sol, et l’Ukraine ne pouvait pas frapper le sol russe avec les armes fournies par ses alliés — les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne avaient mis des restrictions formelles sur l’utilisation de leurs armes contre des cibles en Russie. Ces restrictions ont progressivement levées ou assouplies depuis l’automne 2024.
Mais la frappe sur Yaroslavl n’est pas avec une arme occidentale à longue portée — c’est un drone ukrainien, fabriqué en Ukraine ou assemblé avec des composants ukrainiens, décollé depuis le territoire ukrainien, guidé vers une cible à 250 kilomètres de Moscou. L’Ukraine a développé une industrie nationale de drones qui lui permet de frapper loin, profond, régulièrement. C’est peut-être la transformation militaire la plus significative de cette guerre — une nation qui a appris à fabriquer ses propres armes sous les bombes.
Il y a quelque chose de viscéralement juste dans le fait que la Russie, qui a transformé des millions de vies ukrainiennes en enfer depuis plus de quatre ans, commence à entendre elle-même les alertes. Pas avec la même intensité — pas avec 9 658 drones par jour, pas avec des frappes quotidiennes sur les marchés et les maternités. Mais à Yaroslavl, quelqu’un a entendu quelque chose ce dimanche. Quelqu’un a regardé le ciel et a compris que la guerre ne restait pas sagement derrière une ligne. Ce n’est pas de la vengeance que je ressens en écrivant ça. C’est quelque chose de plus froid. La logique brutale de ce que ça veut dire d’attaquer un pays qui décide de ne pas se limiter à se défendre.
53 affrontements et ce qui continue après 16h
La journée n’est pas finie
Le bilan de 16h00 dit 53 affrontements. Mais la journée n’est pas finie. En Ukraine, le crépuscule d’avril arrive autour de 20h30. Ça laisse encore plus de quatre heures de lumière après la publication du bilan. Quatre heures où les unités déjà épuisées par les 53 affrontements du matin devront tenir, repousser, résister.
Et après le crépuscule, la nuit. Et la nuit en Ukraine, depuis 1 522 jours, c’est l’heure des drones. Les Shahed préfèrent le noir — plus difficiles à détecter visuellement, plus difficiles à abattre quand les équipes de défense aérienne fonctionnent à la fatigue accumulée de journées comme celle-là. La nuit du 26 avril sera longue. Les soldats qui ont repoussé les 19 assauts à Pokrovsk ce matin monteront la garde cette nuit aussi.
Ce que le lendemain ressemblera
Le lendemain matin, à 8h00 environ, l’État-Major publiera un nouveau bilan. Il dira quelque chose comme « X affrontements depuis hier soir, combats les plus intenses dans le secteur Y. » Et X sera un nombre. Et Y sera un nom. Et les noms et les nombres s’accumuleront, jour après jour, dans des rapports que des journalistes et des chroniqueurs et des analystes liront et essaieront de transformer en quelque chose que les gens peuvent saisir, comprendre, ressentir.
Et pendant ce temps, à Pokrovsk, à Huliaipole, à Kostiantynivka, à Lyman, à Kupiansk — des hommes et des femmes en uniforme vert se lèveront dans des positions avancées, vérifieront leurs chargeurs, regarderont le ciel, et recommenceront à tenir. Parce que c’est ce qu’ils font. Parce que c’est ce qu’ils font depuis 1 522 jours. Parce que personne d’autre ne le fait à leur place.
Je pense souvent à ce que ça fait d’être un soldat ukrainien et de lire les nouvelles internationales. De voir que le monde parle de « fatigue de la guerre » et de « solutions négociées » et de « concessions réalistes ». De voir que des gens bien intentionnés dans des capitales lointaines proposent de « geler le conflit » sur les lignes actuelles — ce qui signifie laisser à la Russie le territoire qu’elle a volé, valider le crime, et appeler ça de la diplomatie. Je me demande ce que Taras à Novooleksandrivka pense de ça. Ce que pense Mykola à Pokrovsk. Est-ce qu’ils lisent ces analyses ? Est-ce qu’ils savent que des gens qui ne tiennent pas leur ligne préconisent de leur donner des conditions qu’ils n’ont pas choisies ? J’ai pas de réponse. Mais j’ai la question. Et la question ne me quitte pas.
Ce que 53 affrontements disent de la suite
L’usure comme stratégie
La stratégie russe depuis au moins deux ans est claire : l’usure. Poutine a calculé que l’Ukraine peut être vaincue non pas en la conquérant rapidement — ça, il a essayé et échoué en 2022 — mais en l’épuisant lentement. En lui coûtant plus de soldats qu’elle ne peut en recruter. En lui détruisant plus d’infrastructures qu’elle peut en reconstruire. En lui infligeant plus de pertes économiques que ses alliés ne compensent.
53 affrontements en une matinée, c’est de l’usure. Ce n’est pas une offensive massive cherchant une percée stratégique — c’est un saignement constant, calculé pour épuiser les réserves humaines et les stocks de munitions ukrainiens. C’est le même calcul qu’en 2023, en 2024, en 2025. Et ça continue de fonctionner partiellement — pas assez pour briser l’Ukraine, mais assez pour rendre chaque jour plus difficile que le précédent.
Ce que l’Occident doit comprendre avant qu’il soit trop tard
Pour contrer l’usure, il n’y a qu’une réponse : maintenir et augmenter le flux d’armes et de financement vers l’Ukraine à un rythme qui surpasse celui de la destruction russe. Des systèmes Patriot supplémentaires pour abattre plus de drones et de missiles. Des munitions d’artillerie en quantité suffisante pour que les artilleurs ukrainiens ne soient pas obligés de compter leurs obus quand les Russes en ont des millions fournis par Pyongyang. Des armes à longue portée sans restrictions pour que l’Ukraine puisse frapper les dépôts logistiques russes qui alimentent les 53 affrontements quotidiens.
Ce n’est pas de la politique. C’est de l’arithmétique. Et l’arithmétique dit que si l’Occident n’accélère pas son soutien, le bilan du matin continuera de dire « X affrontements depuis hier » avec un X qui ne baissera jamais assez vite pour que les soldats ukrainiens puissent souffler.
Un dimanche d’avril. 53 affrontements avant 16h. Dix-neuf à Pokrovsk. Des villages frappés depuis les airs dont je ne prononcerai probablement jamais les noms correctement. Un bilan partiel dans une journée qui n’est pas finie. Et demain il y en aura un autre. Et après-demain encore un autre. Et dans un mois le total sera dans les milliers. Et dans un an, dans les dizaines de milliers. Et Taras voudra rentrer à Dnipro. Et Mykola voudra voir Daryna. Et la femme de 73 ans à Budky voudra mettre des fleurs sur la tombe de son mari sans entendre les obus. Ces envies simples, normales, humaines — c’est pour ça qu’on écrit. Pour qu’elles ne soient pas oubliées dans le bruit des chiffres.
53 fois en un seul matin — à Pokrovsk, chaque mètre se paye en sang
Ce qui reste quand on ferme l’article
Tu vas fermer cet article dans quelques secondes. Tu vas penser à autre chose. Tu as le droit — tu as ta vie, tes urgences, tes enfants ou tes parents ou ton travail qui t’attendent. Ce n’est pas une accusation.
Mais avant de fermer : 53 affrontements en une matinée. 19 à Pokrovsk seul. 11 à Huliaipole. 6 à Kostiantynivka. 5 à Lyman. 3 à Oleksandrivka. 3 à Kupiansk. 2 à Prydniprovske. Des villages frappés depuis les airs. Des obus sur Soumy. La raffinerie de Yaroslavl en flammes. Un bilan partiel, à 16h00, dans une journée qui n’est pas encore finie.
Quelque part dans tout ça, Taras vérifie son alliance en acier entre le pouce et l’index. Mykola compte ses respirations dans la boue de Pokrovsk. La femme de 73 ans à Korenok regarde le ciel. Et à 16h00 précises, un officier de l’État-Major ukrainien a tapé ces chiffres sur un clavier et a appuyé sur « publier ».
53 fois en un seul matin. À Pokrovsk, chaque mètre se paye en sang.
Signé Maxime Marquette
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Ukrinform — War update: 149 combat clashes over past day — 26 avril 2026
BBC News — Pokrovsk: The frontline city under constant Russian pressure — 2025-2026
Le Monde — La stratégie d’usure russe en Ukraine : analyse — 2025
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