Ce que veut dire un Shahed qui passe
Quand un Shahed n’est pas abattu, il ne disparaît pas. Il atterrit. Et il atterrit toujours sur quelque chose. Une grange. Un transformateur électrique. Le toit d’un immeuble de Kharkiv. La cour d’une école qu’on rouvrira lundi en disant aux enfants de ne pas regarder les éclats. Le Shahed est une bombe volante, cinquante kilos d’explosif, conçue pour faire mal — pas pour gagner.
Dix-sept drones passés, cela signifie dix-sept impacts qui auraient pu, statistiquement, tomber sur un appartement où dormait une famille. Sur un service de néonatologie. Sur un cimetière où une vieille femme allait poser des fleurs ce matin. La défense aérienne fait quatre-vingt-dix pour cent. Le hasard fait le reste. Et le hasard est cruel parce qu’il est aveugle, mais l’intention derrière le hasard, elle, ne l’est pas.
Le résultat invisible : Shostka, déjà
Pendant que ces 171 drones traversaient le ciel, à Shostka, plus au nord, d’autres engins frappaient. Drones et missile. Un mort. Plusieurs blessés. Cette information dort dans le même fil d’agence, à 7h39 du matin, deux lignes plus haut que celle des 171. Comme si c’était une statistique parmi d’autres. Comme si une vie soustraite était une virgule dans un rapport militaire.
Et pourtant. Cette personne avait un prénom hier soir. Quelqu’un l’attendait quelque part. Quelqu’un a appris la nouvelle ce matin, par téléphone ou par un voisin. Quelqu’un, ce soir, ne dormira pas. Mais à Shostka, dormir n’était déjà plus une habitude depuis longtemps.
Il faudrait inventer un mot pour ce moment précis où une information humanitaire, une vraie, un mort, devient une donnée secondaire dans le bulletin du jour. Ce mot existe peut-être en ukrainien. Il n’existe pas en français parce qu’on n’a pas eu besoin, nous, d’usiner ce vocabulaire-là. Pas encore.
Le point faible que les Ukrainiens ont trouvé
L’aiguille dans la cuirasse russe
Ukrinform glisse, en bas de communiqué, une phrase presque banale : les troupes ukrainiennes ont identifié un point faible dans la défense aérienne russe et l’exploitent avec succès. C’est un rapport de l’ISW, l’Institute for the Study of War. C’est l’aveu, dit avec pudeur, que l’Ukraine ne se contente plus de se défendre — elle cherche le défaut dans l’armure de l’adversaire et l’enfonce.
Cette nuit-là, pendant que 171 drones russes étaient lancés vers les villes ukrainiennes, le SBU diffusait des images de frappes massives sur des positions russes dans la région de Louhansk. La guerre n’est plus à sens unique. Elle ne l’a jamais été. Mais désormais, l’asymétrie change de camp pendant des fenêtres précises — et c’est dans ces fenêtres-là que l’Ukraine respire.
1 180 soldats russes en une journée
Mille cent quatre-vingts soldats russes éliminés en vingt-quatre heures. Deux systèmes de défense aérienne détruits. Voilà le bilan russe du même cycle. Mille cent quatre-vingts, c’est plus que la jauge complète d’un Boeing 747 long courrier. Imaginer un avion plein, écrasé en une seule journée, sur un seul théâtre. Et un autre demain. Et un autre après-demain.
Vladimir Poutine envoie des hommes mourir au rythme d’un avion par jour. Il a signé pour ça. Il a signé chaque ordre. Il a signé l’envoi des Shahed iraniens. Il a signé le recrutement forcé des étudiants — Ukrinform le rapporte aussi ce matin, presque à minuit, quand la honte est plus discrète. Et le calcul reste le même : un peuple qui meurt pour qu’un homme à Moscou puisse continuer de croire qu’il existe.
On sous-estime toujours, en Occident, ce que ça veut dire de tuer 1 180 soldats ennemis en une journée et de ne pas s’en réjouir. C’est exactement la différence entre l’armée ukrainienne et l’armée russe : l’une compte ses morts, l’autre compte ses kilomètres. Et pourtant, c’est la première qu’on accuse de prolonger la guerre.
189 affrontements en 24 heures, le chiffre qu'on ne lit plus
Le bruit de fond d’une guerre qu’on appelle « stabilisée »
Cent quatre-vingt-neuf affrontements sur la ligne de front en une journée. Le mot affrontement, en français, sonne comme une bagarre de cour d’école. Mais un affrontement, sur le front ukrainien, c’est une vague d’assaut. C’est de l’infanterie russe envoyée à découvert, parfois ivre, parfois forcée, parfois recrutée la veille dans une université de Saint-Pétersbourg. Et de l’autre côté, des Ukrainiens qui tirent depuis 1 525 jours.
189 affrontements, c’est une attaque toutes les sept minutes et demie, vingt-quatre heures d’affilée. Le calcul est important. Parce que tant qu’on ne fait pas le calcul, on ne comprend pas pourquoi les soldats ukrainiens ont les mains qui tremblent. Pourquoi les médecins militaires développent des protocoles psychiatriques de campagne. Pourquoi un brancardier, à Pokrovsk, vient de fêter ses vingt-trois ans et a déjà l’air d’en avoir quarante.
La mathématique de l’usure
L’objectif russe n’est plus de gagner. C’est d’épuiser. Épuiser les stocks de missiles antiaériens. Épuiser la patience des alliés. Épuiser le sommeil des civils. Épuiser le budget européen. Épuiser, surtout, l’attention médiatique — qui est la matière la plus volatile de toutes. Un drone abattu cette nuit ne génère plus aucun titre nulle part. Voilà l’objectif réussi.
Et c’est là que je veux qu’on s’arrête. Parce que si épuiser l’attention est une stratégie russe, alors maintenir l’attention est un acte de résistance. Pas une vertu morale. Un acte. Quelque chose qu’on fait, ou qu’on ne fait pas. Lire un communiqué jusqu’au bout. Refuser de scroller au prochain titre. Mettre un nom sur les chiffres. Voilà ce qui change quelque chose. Tout le reste est de la décoration.
Je l’écris parce que je le pense : nous sommes en train de perdre la guerre des nerfs en Occident, pas l’Ukraine sur le front. L’Ukraine tient. C’est nous qui décrochons. Et le pire, c’est qu’on confond notre fatigue à eux avec une lassitude légitime à nous. Comme si lire des nouvelles fatigantes équivalait à les vivre.
Roi Charles III au Congrès américain — pendant que les drones volent
Une voix qui a choisi de parler quand d’autres se taisent
Le 29 avril 2026, à 6h59 heure ukrainienne, pendant que le bilan des 171 drones tombait, le roi Charles III parlait au Congrès américain. Il a appelé à une résolution inébranlable pour défendre l’Ukraine. C’est un fait historique : un monarque britannique s’adressant au Congrès américain pour rappeler à une République distraite ce que la liberté coûte. Il y a quelque chose de presque ironique dans ce renversement.
Mais derrière l’ironie, il y a une vérité : aujourd’hui, en 2026, il faut un roi de soixante-dix-sept ans pour rappeler aux démocraties que défendre une démocratie attaquée est l’acte démocratique fondamental. Pendant ce temps, à Washington, des élus calculent ce que coûte un missile Patriot et combien rapporte un meeting électoral. Le calcul moral et le calcul comptable n’ont jamais été aussi divergents.
Le silence des autres
Pendant que Charles III parlait, qui d’autre prenait la parole ? Costa invitait le Canada au sommet de la Communauté politique européenne. La Lettonie annonçait l’envoi de blindés CVR(T) supplémentaires. Un tribunal letton condamnait un homme d’affaires qui voulait contourner les sanctions. Voilà les bonnes nouvelles. Et puis il y a tout ce qui n’est pas dit. Tous les pays qui n’envoient rien. Tous les diplomates qui négocient encore avec Moscou. Tous les industriels qui calculent quand ils pourront revenir.
L’Ukraine, elle, n’a pas le luxe du silence. Elle compte chaque drone, chaque soldat, chaque enfant qui ne dort plus. Elle publie ces chiffres tous les matins à 8h00 précises. C’est sa façon de ne pas disparaître. Une statistique publiée est une vie reconnue. Et un peuple qui se compte chaque jour est un peuple qui refuse, encore, de devenir un fantôme.
Je trouve quelque chose de bouleversant dans cette discipline du chiffre quotidien. C’est presque une liturgie de la dignité. À 8h00 du matin, quoi qu’il arrive, l’Ukraine annonce ses pertes et ses victoires. Pas pour vendre. Pour exister. Pour qu’on sache. Pour que dans cinquante ans, les historiens aient autre chose qu’un brouillard à raconter.
349 artistes et travailleurs des médias tués depuis février 2022
La culture comme cible explicite
Trois cent quarante-neuf. C’est le chiffre publié à 1h36 cette nuit, presque en cachette dans le fil d’Ukrinform. Trois cent quarante-neuf artistes et travailleurs des médias tués depuis le début de la guerre à grande échelle. Pas des victimes collatérales. Des cibles. Parce qu’un musicien qui chante dans un abri rappelle que la culture survit. Parce qu’un journaliste qui filme un cratère prouve que le cratère existe. Parce qu’un peintre qui dessine sa ville détruite la fait renaître ailleurs.
Tuer des artistes, ce n’est pas un dommage de guerre. C’est une politique. Le Kremlin sait exactement ce qu’il fait. Il avait déjà fait la même chose en Tchétchénie, en Géorgie, en Syrie. Tuer ceux qui racontent, c’est essayer de tuer le récit. Sauf que le récit ukrainien, lui, est devenu plus grand que ses raconteurs. Et c’est précisément pour ça qu’il fait peur à Moscou.
Le détail qu’on n’oubliera pas
Parmi ces 349 morts, il y a Maks Levin, photographe, retrouvé exécuté dans une forêt près de Kyiv en avril 2022. Il y a Victoria Amelina, écrivaine, tuée à Kramatorsk en juin 2023, dans une pizzeria — elle avait trente-sept ans et venait de finir un livre sur les crimes de guerre. Il y a tous ceux dont on ne dira pas les noms ici parce que la liste serait trop longue, mais dont chaque nom est une page que la Russie voulait arracher et qui reste, malgré elle, encrée.
Et pourtant. Et pourtant ils continuent. À Kyiv ce matin, des photographes sortent. Des écrivains écrivent. Des musiciens répètent. Des journalistes appellent leurs sources. Le travail continue parce que le contraire serait la seconde mort de ceux qui sont déjà tombés. C’est la dignité par défaut, celle qui reste quand on a tout perdu sauf le geste de se lever encore.
J’ai écrit le nom de Victoria Amelina parce que je veux qu’il vive ici aussi. Pas seulement dans les nécrologies. Pas seulement dans les bibliothèques ukrainiennes. Ici, dans ce paragraphe, en français, à Montréal, en avril 2026. Pour que vous l’ayez lu. Pour que vous le portiez avec vous quelques heures. C’est le minimum qu’on puisse faire pour une femme qui mangeait une pizza.
Zaporijjia, 833 frappes en un jour
Le compteur qui ne s’arrête pas
Huit cent trente-trois. Huit cent trente-trois frappes russes sur la région de Zaporijjia en vingt-quatre heures. Trois blessés. Le miracle, c’est qu’il n’y ait que trois blessés. Le scandale, c’est qu’on appelle ça un miracle. Une frappe toutes les 104 secondes, jour et nuit, sur des civils, sur des villages, sur des écoles, sur des champs où les agriculteurs essaient encore de semer parce que le printemps n’attend pas la fin des guerres.
Les habitants de Zaporijjia ont développé un sixième sens. Ils savent reconnaître le sifflement d’un Grad de celui d’un missile balistique. Ils savent quel abri rejoindre selon le type de menace. Ce sont des civilités qu’aucun manuel scolaire n’enseigne nulle part en Europe — sauf dans cette région, où les enfants apprennent désormais ce vocabulaire avant celui de l’amour.
Trois blessés que personne ne nommera ailleurs
Trois blessés. Probablement un homme âgé qui revenait du marché. Probablement une jeune femme qui rentrait du travail. Probablement un adolescent qui attendait l’autobus. Je dis « probablement » parce qu’Ukrinform ne donne pas leurs prénoms ce matin. La routine de la guerre a aussi cette pudeur amère : on ne nomme plus les blessés qui ne sont pas morts. On les remettra dans les statistiques de la prochaine vague.
Mais ces trois personnes existent. Elles sont aux urgences en ce moment même. Elles ont des familles qui attendent. Elles ont des animaux qui n’ont pas été nourris hier soir. Elles ont peut-être un enfant qui ne sait pas encore que sa mère est blessée. Trois vies suspendues dans un communiqué de cinquante mots, et nous sommes là, à scroller.
Je voulais écrire sur les drones. Et puis je suis tombé sur ce 833. Et j’ai compris que mon article basculait. Parce que les 171 drones de la nuit, c’est le titre. Mais les 833 frappes sur Zaporijjia en parallèle, c’est la vraie matière. C’est l’invisibilisé. C’est ce qu’on n’arrive même plus à raconter parce que c’est devenu l’air qu’on respire en Ukraine. Et l’air qu’on n’entend plus, ailleurs.
L'agent de Moscou qui voulait tuer un général ukrainien
Zhytomyr, 2h32 du matin, le piège refermé
À 2h32 cette nuit, pendant que les Shahed traversaient le ciel, le SBU annonçait avoir arrêté des agents russes qui préparaient un assassinat dans la région de Zhytomyr. Cible : un général des Forces armées ukrainiennes. La méthode : la classique combinaison russe — repérage, suivi, explosif à distance. Le scénario type de Moscou depuis vingt ans, de Litvinenko à Skripal, des opposants politiques aux journalistes critiques, jusqu’à aujourd’hui aux officiers ukrainiens.
Ce qui frappe, ce n’est pas la tentative — elles sont quotidiennes, le SBU en intercepte une par semaine en moyenne. Ce qui frappe, c’est la banalité opérationnelle du Kremlin. Tuer un général ennemi par voie clandestine, pendant qu’on prétend négocier la paix dans des forums internationaux : voilà la signature russe. La main droite signe des accords, la main gauche pose des bombes.
La main gauche que personne ne veut voir
Et pourtant. Combien de chancelleries occidentales reçoivent encore des diplomates russes en feignant de ne pas savoir ? Combien d’entreprises maintiennent des liens, déguisés en filiales, en « présence résiduelle », en « considérations humanitaires » ? Combien de banques, de cabinets d’avocats, d’agences de communication continuent de travailler pour des intérêts russes pendant qu’à Zhytomyr, une nuit comme celle-ci, on désamorce la voiture d’un général ?
Le double standard a un coût. Il a un nom. Il a des bénéficiaires nommés. Et un jour, dans dix ou vingt ans, des historiens écriront sur cette époque-ci comme on a écrit sur les années 1930, en se demandant comment tant de gens ordinaires avaient pu continuer de faire affaire avec un régime qui assassinait, en parallèle, des officiers et des artistes. La réponse, comme toujours, sera : parce que c’était plus facile.
Il y a une violence particulière à lire le mot « assassinat » dans un fil d’agence à 9h du matin entre un café et un autre article. Comme si c’était une catégorie administrative. Comme si le SBU avait simplement empêché un cambriolage. Sauf qu’il s’agit d’éliminer physiquement un haut gradé d’une démocratie souveraine. Et que ça arrive si souvent qu’on ne sait plus s’en émouvoir. Voilà comment l’horreur devient météo.
Russie 2026 : recrutement forcé d'étudiants, officialisé
Le moment où le mensonge tombe
À 0h37, le 29 avril 2026, Ukrinform publie une dépêche que les médias russes auraient préféré enterrer : la Russie reconnaît officiellement le recrutement forcé d’étudiants pour la guerre. Officiellement. Le mot compte. Pendant deux ans, Moscou a juré que « personne n’était mobilisé contre son gré ». Pendant deux ans, des familles ont disparu, des étudiants ont été enlevés à la sortie des universités, des jeunes hommes de dix-neuf ans ont été déposés dans des trains pour le front sans avoir prévenu leur mère. Et maintenant c’est admis.
Cet aveu officiel n’est pas une concession. C’est une démonstration de force. C’est Moscou qui dit aux Russes : vos enfants nous appartiennent. Le contrat social russe vient de s’écrire à voix haute. Les universités sont des centres de tri. Les diplômes ne protègent plus rien. Et les pères qui ont travaillé toute leur vie pour envoyer leur fils à l’université de Kazan ou de Novossibirsk découvrent que leur fils, demain matin, ira mourir dans la boue de Pokrovsk.
Ce que ce moment veut dire
Quand un régime totalitaire avoue publiquement qu’il prend les jeunes contre leur gré, il se passe quelque chose. Soit il a perdu le besoin de mentir parce qu’il se sent invulnérable. Soit il prépare l’opinion à accepter ce qui va s’aggraver. Dans les deux cas, c’est un signal. Et ce signal, l’Europe devrait le lire ce matin, posément, avec le café qui refroidit. Parce qu’un régime qui ne ment plus à ses propres citoyens sur le sang qu’il leur prend est un régime qui se prépare à en demander beaucoup plus.
1 180 morts russes hier. 1 180 demain. 1 180 après-demain. Et derrière, des bus qui partent des universités le lundi matin. Des grand-mères qui pleurent dans des appartements de Iekaterinbourg. Des fiancées qui ne sauront jamais si leur fiancé est mort sous une frappe HIMARS ou parce qu’un commissaire l’a ordonné. Voilà la machine. Et la machine est financée — encore, en 2026 — par chaque pays qui achète encore du gaz russe via des intermédiaires turcs ou indiens.
Je pense à ces étudiants russes qui n’ont rien demandé. Qui voulaient être ingénieurs, médecins, professeurs, programmeurs. Qui aimaient une fille, qui jouaient au foot le dimanche, qui rêvaient de Saint-Pétersbourg comme nous rêvons de Paris. Et qui sont, en ce moment même, dans un bus pour le front. Eux aussi sont des victimes de Poutine. Et leur tragédie ne soustrait rien à celle des Ukrainiens — elle s’y ajoute. Le crime de Moscou se compte dans les deux camps.
L'Europe qui regarde, l'Europe qui paie
La Lettonie, le Canada, le silence des autres
Dans le bilan d’Ukrinform de cette nuit, il y a la Lettonie qui livre des CVR(T). Il y a Costa qui invite le Canada au sommet européen. Il y a un tribunal letton qui condamne un homme d’affaires qui contournait les sanctions. Trois pays. Trois gestes. Trois lignes dans un communiqué. Et puis le reste de l’Europe, le silence du reste de l’Europe, le calcul du reste de l’Europe.
L’Allemagne hésite. La France parle. L’Italie compte. Les pays nordiques tiennent. Les pays baltes — Lettonie, Lituanie, Estonie — donnent ce qu’ils n’ont pas, parce qu’ils savent. Ils savent ce que veut dire d’avoir vécu sous Moscou. Ils savent qu’un peuple qui se rend à la Russie ne se relève pas pendant cinquante ans. Et c’est pour ça qu’ils donnent jusqu’à se mettre eux-mêmes en danger.
Le calcul moral européen, à nu
Pendant ce temps, des capitales plus grandes calculent. Combien de temps encore ? Combien d’argent encore ? Combien de patience populaire encore ? Et l’Ukraine, elle, ne calcule pas. Elle encaisse. Elle abat 154 drones sur 171. Elle perd 1 180 soldats russes en ennemi, mais elle perd aussi les siens, qu’on ne compte pas dans ce communiqué. Elle enterre, elle reconstruit, elle se lève, elle recompte, elle recommence.
Et pourtant le débat européen, ce matin, va porter sur les prix de l’énergie, sur l’inflation, sur les élections allemandes, sur la sécurité aux frontières. Tout sauf l’essentiel. Tout sauf la guerre qui se passe à six heures de vol. Parce que l’essentiel a un coût politique, et que le coût politique est le seul prix que les démocraties contemporaines refusent désormais de payer.
Il y a une chose que je veux dire ici, et je vais la dire crûment. Ce que l’Ukraine fait pour nous — pas pour elle, pour nous — n’a pas de prix. Elle absorbe la violence russe à notre place. Elle use l’armée russe à notre place. Elle achète, par son sang, le temps que nous mettons à nous réveiller. Et un jour, quand nous serons obligés de nous réveiller, nous nous souviendrons qu’on aurait pu, dès 2026, faire mieux. Beaucoup mieux. Et qu’on a choisi, nous aussi, le calcul.
Le matin, à Kyiv, après une nuit comme celle-ci
Ce qu’on fait après
À 8h00 ce matin, à Kyiv, à Kharkiv, à Dnipro, à Odessa, des gens sont sortis. Pas tous. Certains restent dans les abris. Certains aident un voisin à dégager des débris. Certains appellent leur fils sur le front. Mais la majorité sort. Va travailler. Achète du pain. Embrasse un enfant qu’on dépose à l’école — une école renforcée, avec un abri au sous-sol, mais une école quand même. La vie continue parce que la vie n’a pas le choix.
Dans une boulangerie d’Obolon, à Kyiv, une femme nommée Olena fait son pain depuis cinq heures du matin. Elle a entendu les explosions. Elle a vu le ciel s’éclairer. Elle a continué de pétrir. Parce que si elle s’arrête, dans le quartier, des gens n’auront pas leur pain à 7h30. Et que ces gens-là tiennent sur leur pain de 7h30 comme on tient à une dernière certitude. Cette boulangerie est une forteresse qu’aucun Shahed ne peut atteindre, parce qu’elle est faite d’obstination quotidienne.
Le poirier qui survit
À Saltivka, à Kharkiv, un homme nommé Yuri, soixante-deux ans, ancien professeur de mathématiques, arrose chaque matin un poirier qu’il a planté en 2003. Sa maison a été à moitié détruite en 2022. Il l’a réparée en partie. Il dort dans la cave. Mais il sort tous les matins arroser le poirier. Parce que le poirier, lui, ne sait pas qu’il y a la guerre. Parce que quelqu’un doit lui dire qu’il a encore le droit de pousser. Et que ce quelqu’un, ce sera Yuri, jusqu’à son dernier souffle.
Voilà la guerre que la Russie ne comprend pas. La Russie pensait qu’en cassant les villes, elle casserait les âmes. Elle a cassé les villes. Mais les âmes, elles, ont fait ce que font les arbres bien enracinés : elles ont plié, elles ont craqué, elles ont perdu des branches, et elles tiennent. Elles tiennent encore. Elles tiendront demain. Et c’est ça que 171 drones par nuit ne pourront jamais éteindre.
Je termine sur Yuri parce que je voulais que vous emportiez quelqu’un avec vous. Pas un chiffre. Quelqu’un. Un vieux monsieur qui arrose un poirier pendant qu’on lance des drones sur sa ville. Voilà la guerre. Pas seulement les statistiques de l’aube. Pas seulement les communiqués militaires. Mais cet homme, ce poirier, et l’eau qu’il verse chaque matin comme une prière laïque pour un avenir qu’il ne verra peut-être pas, mais qu’il prépare quand même, parce que c’est tout ce qu’il sait faire.
Ce qu'il reste, après le bilan
Une question qui ne se referme pas
171 drones. 154 abattus. 17 passés. 12 impacts. 833 frappes sur Zaporijjia. 189 affrontements. 1 180 soldats russes éliminés. 349 artistes ukrainiens tués depuis 2022. Un général sauvé d’un assassinat. Un roi qui parle au Congrès. Et un poirier, à Kharkiv, qui ne sait rien de tout cela. Voilà le bilan d’une nuit ordinaire en avril 2026, en Ukraine, en Europe, dans ce siècle qui devait être celui de la paix et qui ressemble de plus en plus à un revenant du précédent.
Et la question qui reste, la seule question qui compte ce matin, n’est pas militaire. Elle n’est pas géopolitique. Elle n’est même pas morale. Elle est plus simple, plus dure : combien de nuits comme celle-ci avant qu’on accepte de regarder ? Combien de drones, de morts, de prénoms enterrés, avant que l’Occident — celui qui peut, celui qui a les moyens — choisisse autre chose que le calcul ?
Ce que cet article ne saurait fermer
Je ne vais pas refermer ça. Je ne peux pas. Personne ne peut. Demain matin, à 8h00 précises, Ukrinform publiera un nouveau bilan. Il y aura un nouveau chiffre de drones. Une nouvelle ligne pour Zaporijjia. Un nouveau soldat russe abattu, un nouvel assassinat empêché, un nouveau village frappé. Et nous, nous serons là, à scroller, à choisir, à oublier ou à retenir. Voilà la dette. Voilà la dette qui ne se paye pas en argent, mais en attention. Et l’attention, ces temps-ci, est devenue la denrée la plus rare et la plus chère de toutes.
171 drones dans la nuit. 17 qui sont passés. Et un peuple qu’on regarde tenir, comme si tenir était son métier. Comme si tenir était la chose la plus normale du monde. Tenir n’est pas normal. Tenir est un acte. Tenir est une décision. Tenir est ce que les Ukrainiens font à notre place depuis 1 525 jours. Et la moindre des choses, ce matin, c’est de ne pas détourner les yeux.
Je signe cet article et j’ai la mâchoire qui me fait mal. C’est devenu un signe que je connais. Quand j’écris sur l’Ukraine, à un moment, ma mâchoire se serre. Et je sais que ce que je viens d’écrire n’est qu’une fraction de ce qui se passe vraiment, qu’une fraction d’un drone parmi 171, qu’une fraction d’une nuit parmi des milliers. Mais c’est ma fraction. Et je l’ai posée ici. Pour Olena qui pétrit son pain. Pour Yuri qui arrose son poirier. Pour Victoria Amelina qui ne mangera plus jamais de pizza. Et pour les 17 drones qui sont passés cette nuit, et qui sont tombés quelque part, sur quelque chose, sur quelqu’un.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Ukrinform — ADF neutralizes 154 out of 171 Russian drones overnight (29 avril 2026)
Ukrinform — Russia loses 1,180 troops, two air defense systems in war (29 avril 2026)
Ukrinform — War update: 189 combat engagements on front line over past day (29 avril 2026)
Ukrinform — Russians carry out 833 attacks on Zaporizhzhia region (29 avril 2026)
Ukrinform — 349 artists and media workers killed since the start of full-scale war (29 avril 2026)
Ukrinform — Russia officially acknowledges forced recruitment of students (29 avril 2026)
Ukrinform — Russian agents planning assassination attempt on AFU general detained (29 avril 2026)
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.