« L’OTAN est un tigre de papier » — trois mots, un abîme
Donald Trump s’est adressé à ses partisans en Floride, dans la chaleur blanche d’un meeting où les gens portent des casquettes rouges et applaudissent fort. Il a dit que l’OTAN ne les avait « pas du tout aidés ». Il a dit que l’OTAN était « un tigre de papier ». Ces mots ont été prononcés par le président des États-Unis, le pays qui a fondé l’OTAN, le pays sans lequel l’OTAN n’existerait pas — pendant une opération militaire américaine active au Moyen-Orient.
Voici ce que cette phrase contient, si on la déplie complètement. Elle contient l’idée que les États-Unis agissent seuls. Elle contient la satisfaction de cette solitude — regardez, on n’a besoin de personne. Elle contient, en creux, un message adressé non pas à l’Iran mais à l’Europe : vous ne comptez pas. Vous n’avez jamais compté. Et si demain quelque chose se passe sur votre continent, ne comptez pas sur nous de la même façon que vous avez compté sur nous depuis 1949. Cette parenthèse de soixante-seize ans se referme. Pas dramatiquement. Tranquillement. Dans un meeting en Floride, avec des applaudissements.
Il y a une vérité que personne ne veut énoncer franchement : Trump ne déteste pas l’OTAN parce qu’il est incompétent ou impulsif. Il déteste l’OTAN parce qu’il comprend exactement ce qu’est l’OTAN — un engagement collectif qui limite la liberté d’action américaine. Et cette limitation, lui, il ne la veut pas. Il veut frapper quand il veut, se retirer quand il veut, négocier quand il veut. L’OTAN est le contraire de ça. L’OTAN est une promesse. Et Trump ne fait pas de promesses à des gens qui ne lui rapportent rien.
Ce que signifie « tigre de papier » pour un soldat letton en 2025
Andris Kalniņš, 27 ans, soldat dans le bataillon de défense territoriale letton, stationné à 180 kilomètres de la frontière russe. Il a signé pour trois ans en 2023. Il a signé pour défendre quelque chose. Il a signé parce que l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord stipule qu’une attaque contre l’un est une attaque contre tous. Cette garantie — ce bout de texte rédigé en 1949 dans les décombres de la Seconde Guerre mondiale — c’est la raison pour laquelle Andris a accepté de dormir dans des baraquements froids à 35 kilomètres d’une frontière que les chars russes pourraient franchir en moins d’une heure.
Quand le président américain traite cette garantie de tigre de papier — quand il le dit publiquement, fièrement, dans un micro ouvert — Andris et ses camarades entendent quelque chose de précis. Ils entendent : si ça tourne mal, vous serez seuls. Pas « peut-être seuls ». Pas « nous examinerons la situation ». Seuls. Et cette solitude potentielle a un poids dans les épaules. Elle a une température. Elle a l’odeur du béton humide des abris antiatomiques qu’on inspecte à nouveau, en 2025, dans les pays baltes, comme si on n’avait jamais cessé d’en avoir besoin.
Ce que l'Iran révèle sur nous
Nous avons regardé. Nous avons actualisé les pages. Et nous avons appelé ça de l’information.
Les États-Unis ont frappé des sites nucléaires iraniens. Israël a frappé avant. Les systèmes de défense antiaérienne iraniens fonctionnaient encore jeudi soir. Les négociateurs continuent de parler. Et pendant tout ce temps, nous, Européens, nous regardons depuis notre balcon, comme des voisins qui observent une bagarre dans la rue en espérant que ça ne monte pas jusqu’à leur étage. Nous avons accepté que notre sécurité soit sous-traitée à Washington. Pendant soixante-seize ans, nous avons appelé ça de la « solidarité atlantique ». Ce que Trump est en train de nous dire — pas subtilement, sans métaphore, à la tribune d’un meeting — c’est que ce contrat n’existe plus dans sa tête.
Et pourtant, nous continuons à nos réunions de l’OTAN. Nous continuons à nos sommets européens. Nous continuons à nos déclarations communes sur la sécurité collective. Nous faisons les gestes rituels d’une alliance que l’un de ses membres principaux vient de qualifier publiquement de tigre de papier. Il y a quelque chose d’infiniment mélancolique dans cette obstination — quelque chose qui ressemble au fils qui continue d’appeler son père tous les dimanches en sachant que le père ne décrochera plus vraiment.
On me dira : Trump exagère pour son audience. C’est du spectacle. Peut-être. Mais les mots du président américain ne restent pas dans une salle de meeting en Floride. Ils voyagent. Ils arrivent dans les chancelleries de Varsovie, de Tallinn, de Vilnius. Ils arrivent dans les réunions d’état-major où des généraux calculent des scénarios. Ils arrivent à Moscou, où quelqu’un les lit avec attention et les range soigneusement. Les mots du chef de l’État américain sont une politique étrangère. Même quand ils sont prononcés pour faire applaudir une salle.
Le programme nucléaire iranien et la question qu’on ne pose pas
« Si l’Iran avait eu la bombe, Israël aurait été détruit, le Moyen-Orient et l’Europe aussi », a dit Trump. Lova Rinel, spécialiste de la dissuasion nucléaire, a précisé le 1er mai 2025 que « le programme nucléaire iranien ne peut pas reprendre demain — c’est faux de l’affirmer ». Les stocks ont potentiellement été détruits, selon Bertrand de Lignières, ancien conseiller spécial pour le Moyen-Orient, dans une analyse publiée le même jour.
La question qu’on ne pose pas est celle-ci : l’Iran est en cendres partielles, ses installations nucléaires frappées, ses ports bloqués, ses drones abattus dans son propre ciel — et après ? Les régimes ne disparaissent pas sous les bombes. L’Irak a été écrasé en 2003. Vingt-deux ans plus tard, l’instabilité régionale n’a fait que s’approfondir. La Libye a été « libérée » en 2011. La Libye est toujours en morceaux. La question de l’après n’est pas une faiblesse morale ou une défense de Téhéran. C’est la seule question stratégique qui vaille.
Trump et l'OTAN : une rupture qui s'est construite phrase par phrase
Chronologie d’un démantèlement en direct
Ce n’est pas la première fois. En février 2024, Trump avait déclaré qu’il « encouragerait » la Russie à faire « ce qu’elle veut » aux pays de l’OTAN qui ne respecteraient pas leurs engagements budgétaires. La phrase avait duré 48 heures dans le cycle médiatique avant d’être remplacée par autre chose. Elle était restée dans les mémoires d’état-major. Elle avait obligé des plans de défense à être réécrits. Elle avait accéléré des achats d’armements en Europe centrale et orientale — pas parce que les menaces avaient changé, mais parce que les garanties américaines étaient devenues conditionnelles.
Jeudi en Floride, Trump a ajouté une couche. Il n’a pas dit que l’OTAN devrait contribuer davantage. Il a dit que l’OTAN était inutile. Ce glissement lexical n’est pas anodin. Exiger plus = partenaire exigeant. Qualifier d’inutile = divorce annoncé. Entre les deux, il y a une distance que les institutions mettent des décennies à traverser et que des mots peuvent franchir en trente secondes.
Je relis la charte de l’OTAN. L’article 5. Ces quelques lignes négociées en 1949 par des hommes qui avaient vu l’Europe brûler deux fois en trente ans. Ils avaient peur de ce qu’ils avaient vu. Ils construisaient quelque chose contre la peur. Ce quelque chose — imparfait, bureaucratique, lent, coûteux — a fonctionné. Pas une seule fois depuis 1949, un pays membre de l’OTAN n’a été attaqué par un État. Pas une. Ce n’est pas une coïncidence. C’est la dissuasion. Et la dissuasion ne fonctionne que si l’adversaire la croit réelle. Trump est en train de la rendre incroyable. En direct. Sous applaudissements.
Ce que Moscou retient — et ce que Moscou fait avec
Vladimir Poutine n’assiste pas aux meetings de Trump en Floride. Mais ses analystes les regardent. Ses stratèges les annotent. Chaque fois que Trump affaiblit verbalement l’OTAN, les calculs changent à Moscou — pas brutalement, par petites graduations. Ce qui était considéré comme inacceptable devient possiblement acceptable. Ce qui était une ligne rouge devient une zone grise. Les zones grises sont les endroits où les guerres commencent.
En Estonie, à 27 kilomètres de la frontière russe, la ville de Narva a une population à majorité russophone. Elle a été annexée symboliquement dans des discours russes depuis 2022. Elle a une frontière qui ressemble à celle de Crimée avant 2014. Si l’article 5 n’est plus qu’un tigre de papier dans la bouche du président américain, Narva n’est plus une ville alliée dans un cadre de sécurité garanti. Narva est un test.
Le blocus iranien comme laboratoire de la prochaine guerre économique
Bloquer un port, c’est asphyxier une population
L’Iran dit que le blocus de ses ports est un « prolongement des opérations militaires ». Cette formulation mérite d’être pesée, parce qu’elle est précise. Un blocus portuaire n’est pas une sanction économique au sens habituel du terme. C’est une stratégie de strangulation. Les marchandises ne rentrent pas. L’économie s’étrangle. La population supporte le poids de décisions qu’elle n’a pas prises — parce que c’est toujours la population qui supporte.
Reza, 52 ans, pharmacien à Ispahan. Depuis trois semaines, il cherche de la metformine pour ses patients diabétiques. Les importations sont bloquées. Les stocks locaux sont épuisés. La metformine coûte douze centimes le comprimé dans les pays où les chaînes d’approvisionnement fonctionnent. En Iran en ce moment, elle ne coûte rien — parce qu’elle n’existe plus. Et un comprimé qui n’existe pas à un prix nul est infiniment plus cher qu’un comprimé à douze centimes qu’on peut encore avaler.
Je ne défends pas le régime des mollahs. Je ne défends pas les Gardiens de la Révolution qui ont tiré sur leurs propres civils en 2019, qui ont fabriqué des drones pour tuer des Ukrainiens, qui ont financé le Hezbollah pendant des décennies. Ce régime est une horreur documentée. Mais Reza, 52 ans, pharmacien à Ispahan, n’a pas choisi ses dirigeants. Il n’a pas eu ce luxe. Et c’est lui qui cherche de la metformine dans des rayons vides. Les stratèges militaires ont un mot pour ça : dommages collatéraux. Moi, j’appelle ça Reza.
Le précédent irakien que personne ne veut mentionner
Entre 1990 et 2003, les sanctions contre l’Irak ont tué, selon les estimations de l’UNICEF publiées en 1999, entre 500 000 et un million d’enfants de moins de cinq ans. L’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright avait dit en 1996, interrogée sur ce chiffre : « C’est un choix difficile, mais nous pensons que le prix en vaut la peine. » Cette phrase existe. Elle est documentée. Elle a été prononcée par une fonctionnaire élue démocratiquement dans le pays le plus démocratique du monde.
Et pourtant, le régime de Saddam Hussein est resté en place jusqu’en 2003. Les sanctions ont duré treize ans. Elles ont dévasté une population civile. Elles n’ont pas renversé un dictateur. Elles ont renforcé sa mainmise — parce que quand les ressources sont rares, celui qui les contrôle consolide son pouvoir. Les blocus renforcent les régimes autoritaires. C’est documenté. C’est répété à chaque génération. Et à chaque génération, on recommence.
Ce que la nuit de Téhéran dit de nous tous
Nous avons tous scrollé pendant que les défenses antiaériennes s’activaient
Il est 23h14 à Téhéran. Les radars tournent. Les opérateurs fixent leurs écrans. Dans nos maisons, à des milliers de kilomètres, nous avons regardé les notifications. Nous avons lu les titres. Nous avons peut-être cliqué sur un article ou deux. Puis nous avons posé nos téléphones et regardé nos séries. Ce n’est pas un jugement. C’est une description. C’est ce que fait l’information dans le monde où nous vivons : elle crée du présent immédiat et ne laisse presque rien.
Mais voici ce que ce défilement silencieux contient. Il contient notre acceptation que des guerres se déroulent dans des pays que nous ne saurons jamais prononcer correctement. Il contient notre certitude tranquille que la prochaine menace n’est pas pour nous — pas pour nos villes, pas pour nos pharmacies, pas pour nos enfants qui dorment dans des chambres sans sirènes antiaériennes. Et il contient, en creux, la dette morale que nous contractons chaque fois que nous regardons ailleurs.
Trump a raison sur une chose — une seule, et pour les mauvaises raisons. L’Europe ne se défend pas assez elle-même. Pas parce qu’elle le devrait pour faire plaisir à Trump ou pour respecter l’objectif des 2% du PIB. Mais parce qu’une Europe qui dépend à ce point de la volonté d’un seul homme dans une salle de meeting en Floride n’est pas souveraine. Elle est en location. Et les locataires ne décident pas des travaux.
Le contrepoint qui amplifie tout le reste
À Ispahan, entre deux alertes, il y a une cour intérieure avec un oranger planté en 1987 par un homme qui s’appelait Hossein Nazari. Il est mort en 2021. Son fils Dariush, 38 ans, arrose encore l’oranger deux fois par semaine — le mardi et le vendredi, comme son père le faisait. L’oranger a fleuri cette année en mars, malgré tout. Les fleurs sentent comme elles ont toujours senti. Le fils les respire et pense à son père et ne pense pas aux drones dans le ciel. Pas les deux premières secondes.
Et pourtant — cette fleur d’oranger dans une cour d’Ispahan en mars 2025, cette fidélité d’un fils à la routine de son père mort — c’est précisément ce que les blocus cherchent à détruire. Pas les programmes nucléaires. Pas les Gardiens de la Révolution. La capacité à arroser un arbre le mardi et le vendredi et de croire que ça a encore un sens.
L'Europe à l'heure de vérité
Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, et le silence qui suit une déclaration présidentielle
Mark Rutte, ancien Premier ministre néerlandais, nommé secrétaire général de l’OTAN en octobre 2024, n’a pas répondu publiquement aux déclarations de Trump jeudi. Son service de communication a indiqué que des discussions étaient en cours. Des discussions. Pendant que le président de la puissance tutélaire de l’Alliance traite celle-ci de tigre de papier. Des discussions.
Il y a quelque chose dans ce silence institutionnel qui ressemble à de la peur. Pas de la diplomatie — de la peur. La peur de répondre à Trump, parce que répondre attire l’attention, et l’attention de Trump peut transformer un allié en adversaire en quarante-huit heures. Alors on se tait. Alors on laisse les mots résonner. Alors on envoie des signaux à Moscou que personne n’a décidé d’envoyer.
L’Europe a besoin de sa propre défense. Pas parce que Trump l’exige. Parce que la souveraineté se mesure à la capacité de se protéger sans mendier la permission. Ce n’est pas de l’anti-américanisme. C’est de la lucidité. Un continent qui a inventé deux guerres mondiales, qui a failli s’autodétruire deux fois en trente ans, qui a construit soixante-dix ans de paix à grands frais — ce continent ne peut pas confier sa sécurité à des élections américaines que nous ne contrôlons pas.
Ce que les pays baltes savent que Paris et Berlin refusent d’entendre
Les pays baltes consacrent entre 3% et 4% de leur PIB à la défense en 2025. Ils ont augmenté leurs budgets militaires de 40% en deux ans. Ils ne le font pas parce qu’ils sont bellicistes. Ils le font parce qu’ils sont à 180 kilomètres d’une armée qui a envahi un pays voisin en 2022 et qui n’a pas encore rendu les territoires occupés. Ils le font parce qu’ils savent ce que signifie être envahi — dans leur mémoire collective, ce n’est pas de l’histoire abstraite. C’est une odeur. C’est une date. C’est le nom de villages qui ont disparu.
Et ils regardent Trump qualifier l’OTAN de tigre de papier. Et ils calculent. Pas les chances de survie en cas d’invasion. Ils calculent le délai entre une invasion et une réponse alliée qui n’arrivera peut-être jamais. Et dans ce délai — quelques jours, une semaine peut-être — tout ce qu’ils ont construit depuis 1991 peut disparaître. Comme ça a déjà disparu. Comme ils savent que ça peut recommencer.
Ce que Trump a réellement dit — et ce qu'il savait en le disant
La politique étrangère comme spectacle de meeting
Donald Trump n’est pas impulsif quand il parle de l’OTAN. Il est cohérent depuis 1987, date à laquelle il avait payé une pleine page de publicité dans le New York Times pour demander aux États-Unis d’arrêter de défendre les pays qui ne payaient pas leur part. Trente-huit ans plus tard, le message est identique. Seul le titre a changé : il est devenu président.
Ce qui a changé, c’est le contexte. En 1987, Trump était un promoteur immobilier new-yorkais avec des opinions. En 2025, il est le commandant en chef des forces armées américaines engagées dans une opération militaire active contre l’Iran, pendant que ses alliés européens se terrent dans un silence prudent. Qualifier l’OTAN de tigre de papier dans ce contexte n’est pas une opinion. C’est une politique. Une politique qui dit à chaque dictateur sur la planète : le parapluie est troué. Vérifiez sous quelle partie il pleut encore.
Ce qui me pèse ce soir — ce qui reste dans ma poitrine comme quelque chose de lourd qu’on ne peut pas poser — c’est la combinaison. L’Iran qui brûle en partie, des civils qui cherchent de la metformine dans des rayons vides, des drones dans le ciel de Téhéran à 23h14, et pendant ce temps le président américain qui crache sur l’alliance qui a garanti soixante-seize ans de paix en Europe. Pas l’un ou l’autre. Les deux. En simultané. Dans la même semaine.
L’Iran a lancé la production d’un intercepteur de quatrième génération
En réponse aux frappes, l’Iran a annoncé jeudi la mise en production d’un intercepteur de quatrième génération entièrement conçu localement. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier. C’est un message. Le message dit : vous pouvez frapper nos installations, vous pouvez bloquer nos ports, vous pouvez envoyer des drones dans notre ciel — nous continuons à produire. Nous continuons à nous armer. Le régime ne tombe pas sous les bombes. Il se radicalise.
Et pourtant, personne dans les capitales occidentales ne semble vouloir intégrer cette leçon. L’Irak a été fracassé en 2003. La Libye a été « libérée » en 2011. L’Afghanistan a été « sécurisé » pendant vingt ans. Dans chacun de ces cas, la stratégie militaire a atteint ses objectifs tactiques et raté ses objectifs stratégiques. Les régimes ou leurs héritiers sont revenus. Les populations ont payé. Et nous, nous avons regardé d’autres événements remplir nos flux d’information.
La question que personne ne pose à la tribune
Après l’Iran, quelle architecture de sécurité ?
Les négociateurs continuent de se rencontrer. Les diplomates continuent de voyager. Les communiqués continuent de parler de « voies diplomatiques » et de « désescalade ». Mais la structure de la question a changé. On ne négocie plus sur le fond du programme nucléaire iranien. On négocie sur les conditions de la reddition partielle d’un régime qui a survécu à quarante-six ans de sanctions, de guerres, de pressions. Ce régime ne se rendra pas. Il négociera. Il signera des accords. Il les appliquera partiellement. Et dans dix ans, quelqu’un écrira un article sur la reprise du programme nucléaire iranien.
Pendant ce temps, l’OTAN est un tigre de papier. La Chine regarde Taiwan avec des calculs qui changent chaque fois que Trump parle. La Russie regarde Narva. Et nous, Européens, nous continuons nos réunions, nos déclarations communes, nos engagements solennels à défendre nos valeurs — avec des armées sous-financées, des industries de défense reconverties, et la certitude confortable que la prochaine guerre sera toujours pour quelqu’un d’autre.
Il y a un moment dans l’histoire des alliances où les mots commencent à peser plus lourd que les actes. Nous sommes peut-être à ce moment. Pas à la rupture. À la décomposition tranquille. La décomposition tranquille est la plus dangereuse — parce qu’on ne la voit pas venir. On la découvre un matin, en lisant une notification sur son téléphone, en réalisant que quelque chose qui semblait solide ne l’était plus depuis longtemps.
Andris est toujours à 180 kilomètres de la frontière
Andris Kalniņš, 27 ans, soldat en Lettonie, finit sa garde à 6h du matin. Il boit son café dans le froid de mai — pas froid comme l’hiver, mais froid comme les matins de ce pays-là, ce froid qui entre dans les cols. Il pense à sa femme à Riga. Il pense à sa fille de deux ans qui a dit son premier mot la semaine dernière — papa, le mot universel, le même dans toutes les langues du monde. Il pense à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord. Il pense à la Floride.
Il ne sait pas si Trump le défendrait. Il ne sait plus. Il ne peut plus savoir. Et cette incertitude — cette incertitude précise, mesurable, qui a une adresse et un prénom et une fille de deux ans — c’est la chose la plus dangereuse que Trump ait produite en quelques mots dans un meeting. Pas une décision. Pas un acte. Une incertitude. Les guerres naissent dans les incertitudes.
Ce que nous devons décider maintenant
L’Europe souveraine n’est plus une option idéologique — c’est une nécessité de survie
Les dépenses de défense européennes doivent atteindre 3,5% du PIB d’ici 2032, selon les objectifs adoptés en mars 2025 par les ministres de la défense de l’Union européenne. Ce chiffre existe. Il a été voté. Il ne ressemble pas encore à une réalité dans les budgets nationaux de la plupart des États membres — notamment la France, l’Allemagne et l’Italie, qui restent en dessous de 2,5%.
Ce n’est pas une question de générosité envers l’OTAN ou d’obéissance aux injonctions américaines. C’est la question de savoir si l’Europe existe comme acteur géopolitique ou comme spectateur confortable. Soixante-seize ans de paix ont produit une génération de dirigeants européens qui n’ont jamais connu une guerre sur leur sol. C’est une bénédiction. C’est aussi un aveuglement. Les bénédictions durables ont besoin d’être protégées activement. Elles ne se protègent pas seules.
Je ne suis pas alarmiste. Je suis attentif. Il y a une différence. L’alarmiste voit des menaces partout. Le chroniqueur attentif voit les mots du président américain, les radars antiaériens iraniens, les budgets militaires baltes, la fille de deux ans d’Andris à Riga — et il ne peut pas faire comme si ces choses n’étaient pas liées. Elles sont liées. Profondément. Et ce lien demande une réponse que nos dirigeants n’ont pas encore formulée clairement.
La beauté fragile qui persiste malgré tout
À Tel-Aviv, une musicienne de 31 ans qui s’appelle Yael joue du violoncelle dans un appartement dont les fenêtres donnent sur la mer. Elle joue Bach. Le sol mineur de la première suite. Elle a appris à jouer avec les alertes aux missiles — elle a appris à finir sa mesure avant de descendre à l’abri. Pas par bravade. Par refus de laisser la peur décider de la longueur de ses phrases musicales.
Et pourtant — cette mesure de Bach terminée avant l’alarme, ce refus minuscule et total de se laisser rythmer par la peur — c’est précisément ce que la guerre cherche à détruire en dernier. Pas les villes. Pas les institutions. La capacité à terminer sa phrase. À achever son geste. À croire que la prochaine note compte encore.
Conclusion : ce que Trump a brisé ne se répare pas avec des communiqués
La dissuasion est une croyance — et les croyances se brisent
La dissuasion nucléaire repose sur une croyance : l’adversaire croit que vous frapperez si nécessaire. La dissuasion conventionnelle repose sur la même croyance : l’adversaire croit que vos alliés viendront si nécessaire. Ces croyances ne sont pas des certitudes. Ce sont des calculs. Et les calculs changent quand les données changent.
Trump a changé une donnée. Il l’a dit à voix haute, en Floride, sous applaudissements. « L’OTAN est un tigre de papier. » Cette phrase voyage maintenant dans toutes les chancelleries du monde. Elle est lue par des gens qui cherchent des failles. Elle est analysée par des stratèges qui cherchent des opportunités. Elle ne peut pas être effacée par un communiqué de presse. Elle ne peut pas être démentie par une réunion de l’OTAN. Elle existe. Elle travaille.
Ce soir, il y a des opérateurs radar qui regardent des écrans à Téhéran. Il y a un soldat letton qui boit un café froid à 180 kilomètres de la frontière russe. Il y a Reza, pharmacien à Ispahan, qui cherche de la metformine dans des rayons vides. Il y a Yael qui termine sa mesure de Bach avant de descendre à l’abri. Ils ne se connaissent pas. Ils n’ont rien demandé à l’autre. Mais ils vivent dans le même monde — le même monde que nous habitons aussi, depuis nos canapés, avec nos téléphones, avec notre certitude que tout ça se passe loin. Et Trump, en Floride, vient de rendre ce monde un peu moins sûr pour chacun d’eux. Et pour nous.
La dernière chose à ne pas oublier
Andris finira son service en 2026. S’il finit son service. S’il y a encore une Lettonie dans l’OTAN en 2026 qui ressemble à ce qu’elle était en 2023 quand il a signé. Ce « si » — ce petit mot conditionnel qui ne pesait rien il y a trois ans — pèse maintenant le poids d’une fille de deux ans qui a dit son premier mot la semaine dernière.
L’oranger de Dariush à Ispahan a fleuri en mars. Les fleurs d’oranger sentent fort et brièvement — deux semaines, peut-être trois. Elles tombent avant qu’on ait eu le temps de s’habituer à les avoir. Il y a des choses qui fonctionnent comme ça. Qui s’en vont avant qu’on ait compris leur valeur.
Trump est en Floride. Les sirènes tournent au-dessus de Téhéran. Andris boit son café. L’OTAN est, selon le président des États-Unis, un tigre de papier.
Et Dariush arrose encore son oranger le mardi et le vendredi — parce que c’est ce que son père faisait, et parce que si on arrête d’arroser les choses qui tiennent à la vie, elles finissent par mourir.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
BFMTV — Trump : « L’OTAN est un tigre de papier », 1er mai 2025
BFMTV — Lova Rinel : « Le programme nucléaire iranien ne peut pas reprendre demain », 1er mai 2025
OTAN — Article 5 du Traité de l’Atlantique Nord : texte officiel et historique
Conseil de l’Union européenne — Objectifs de dépenses de défense, mars 2025
UNICEF — Rapport sur la mortalité infantile en Irak sous sanctions, 1999
ReliefWeb — Impact humanitaire du blocus portuaire en Iran, avril 2025
Defense News — Dépenses de défense baltes, prévisions 2025
Reuters — Iran active ses défenses antiaériennes à Téhéran, 1er mai 2025
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