Le mot qu’on n’utilise plus assez
Cette guerre n’est pas un « conflit ». Ce n’est pas une « crise ukrainienne ». Ce n’est pas une « situation ». C’est une guerre d’invasion illégale menée par la Fédération de Russie, condamnée par 141 États à l’Assemblée générale de l’ONU le 2 mars 2022, qualifiée de crime d’agression par la Cour pénale internationale, dont le procureur a émis un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine le 17 mars 2023.
Le langage diplomatique a tellement noyé ces faits qu’on les oublie. Disons-les encore. Vladimir Poutine est un criminel de guerre internationalement reconnu. Pas une opinion. Un fait juridique acté. Et pourtant, on continue de l’appeler « Président », on continue d’envisager des « négociations » avec lui, on continue de lui chercher des « sorties honorables ».
L’honneur n’est pas négociable
Il n’y a pas de sortie honorable pour quelqu’un qui a fait kidnapper plus de 19 500 enfants ukrainiens, déportés vers la Russie, certains adoptés de force par des familles russes, leurs prénoms changés. Il n’y a pas de « compromis » avec ça. Il y a un tribunal. Et dans une salle de tribunal, l’accusé ne négocie pas — il répond.
Quiconque, en 2026, parle de « négociation territoriale » avec la Russie de Poutine est en train de demander à l’Ukraine de signer la mort sociale et culturelle d’Avdiivka, Marioupol, Bakhmout, Kherson Sud, Berdiansk, et bientôt Pokrovsk. C’est demander à un peuple d’avaliser son propre génocide partiel. Et nous le demandons poliment, autour d’un café, dans des éditoriaux.
Le mot « négociation » est devenu le maquillage du mot « abandon ». On peut le dire en français correct ou en québécois cru, le résultat est le même. L’Occident négocie l’abandon. Et il appelle ça du réalisme.
Des civils. Pas des combattants. Des civils
Le minibus de Kherson — 9h25
Le matin du 2 mai 2026, à 9h25, à Kherson, un drone russe a frappé un minibus civil. Deux morts. Sept blessés. Pas une cible militaire. Pas un blindé. Pas un convoi logistique. Un minibus. Avec des gens dedans. Qui allaient au travail. Qui allaient à l’hôpital. Qui allaient acheter du pain.
L’opérateur du drone — quelque part en Russie, dans une salle climatisée, avec un café — a vu le minibus dans son viseur. Il a vu les gens à travers le pare-brise. Il a appuyé. Ce n’est pas une bavure. Ce n’est pas une erreur de ciblage. C’est la doctrine. La Russie cible les civils ukrainiens depuis le 24 février 2022, méthodiquement, jour après jour, comme une politique d’État.
Kharkiv, 8h18 — un immeuble résidentiel
Cette même nuit, à Kharkiv, à 8h18, un drone russe a frappé un immeuble résidentiel de grande hauteur. Deux blessés. Des gens qui dormaient. À Soumy, à 10h40 : trois blessés. À Ternopil : usine en feu. À Odessa : entrepôt portuaire endommagé. À Izmaïl, à 200 mètres de la frontière de l’OTAN roumaine : infrastructure portuaire civile détruite.
Personne, parmi ces blessés, ne portait d’uniforme. Personne ne tirait. Personne ne représentait une menace militaire. Ce sont des gens normaux. Des retraités. Des étudiants. Des mères. Des chauffeurs. Des dockers. Et pourtant, dans la rhétorique russe, ils sont devenus « objectifs militaires légitimes ». Pour avoir le tort de respirer en Ukraine.
Le mot « civil » perd de son sens à force qu’on le répète sans s’arrêter dessus. Civil = ta mère. Civil = ta sœur. Civil = ton fils de sept ans. Civil = la femme qui te sert le café au coin de la rue. Voilà ce qu’on tue à Kharkiv ce matin. Pas une abstraction juridique. Quelqu’un qui aurait pu être ta mère.
Pourquoi on a abandonné — disons-le franchement
L’argent. Toujours l’argent
Posons la vraie question. Pourquoi l’Occident lâche-t-il l’Ukraine en mai 2026 ? La réponse honnête tient en trois points.
Un : la lassitude budgétaire. Soutenir l’Ukraine coûte cher — entre 120 et 180 milliards de dollars en aide cumulée occidentale depuis 2022, selon l’Institut Kiel. Les opinions publiques européennes voient l’inflation, voient l’énergie chère, voient leurs salaires stagner — et certains politiciens leur murmurent que « si on aidait moins l’Ukraine, ce serait mieux ici ». C’est faux économiquement. Mais c’est efficace électoralement. Marine Le Pen, AfD, FPÖ, FdI, Vlaams Belang jouent cette partition.
Deux : la peur nucléaire. Poutine agite régulièrement la doctrine nucléaire. Elle effraie. Elle paralyse. Elle nous fait reculer. Elle marche depuis 1945 — c’est l’arme du chantage qui ne se neutralise que par un courage politique que nous n’avons pas eu depuis longtemps.
Trois : Trump et le réalignement américain. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, l’aide militaire américaine s’est ralentie, conditionnée, parfois suspendue. JD Vance a publiquement désigné l’Ukraine comme un fardeau. L’Europe a découvert qu’elle devait défendre l’Ukraine seule, et elle découvre qu’elle n’en a ni la volonté ni l’unité.
L’addition de petites lâchetés ordinaires
Ce qu’on appelle « abandon de l’Ukraine » n’est pas une décision frontale. C’est une somme de petits renoncements. La livraison de Patriot qui prend trois mois au lieu de trois semaines. Les F-16 promis et livrés au compte-gouttes. Les missiles longue portée autorisés trop tard. Les avoirs russes gelés qu’on hésite à confisquer. Les sanctions qu’on contourne. Les mots qu’on adoucit.
Chaque petite lâcheté, prise séparément, semble raisonnable. Additionnées, elles forment la trahison la plus organisée du XXIe siècle. Et dans dix ans, quand l’Histoire jugera, personne ne pourra dire « je ne savais pas ». Tout est documenté. Tout est public. Tout est lisible. Le scandale est précisément qu’il soit visible et accepté.
Je ne suis pas plus courageux que mon voisin. Je n’irai pas au front. Je ne paierai pas un Patriot avec ma carte de crédit. Mais au moins, je refuse de mentir sur ce qui se passe. C’est le minimum vital de la dignité — refuser de participer au mensonge collectif qui s’organise sous nos yeux. Faire semblant d’ignorer 9976 drones par jour est devenu un travail à temps plein, et beaucoup s’y appliquent.
Pokrovsk, Huliaipole — la géographie de l'abandon
27 assauts sur une seule ville en un jour
Le rapport du 2 mai mentionne 27 assauts repoussés à Pokrovsk. Vingt-sept. En 24 heures. Sur une ville. Lis les noms : Sofiivka, Vilne, Dorozhne, Nove Shakhove, Rodynske, Myrnohrad, Novooleksandrivka, Pokrovsk, Udachne, Muravka, Molodetske, Hryshyne, Novopavlivka. Treize localités tenues par des défenseurs épuisés.
Chaque « assaut repoussé » contient des dizaines d’agonies. Ihor, 23 ans, opérateur de mortier qui n’a pas dormi depuis 38 heures. Vitaliï, 41 ans, sniper qui rationne ses balles parce que la livraison américaine a encore été retardée. Le mot « repoussé » est un linceul lexical pour des centaines d’hommes qui meurent debout, en silence, sans qu’aucune chaîne occidentale ne les nomme.
Huliaipole — le berceau de Makhno qui s’éteint
Dix-huit assauts à Huliaipole. Avant cette guerre, Huliaipole était une ville de 13 500 habitants, célèbre pour avoir été le berceau de Nestor Makhno, l’anarchiste ukrainien du début du XXe siècle. Une ville. Une histoire. Un musée. Une rivière. Aujourd’hui : un communiqué militaire.
Dans deux mois, peut-être, Huliaipole sera tombée. Personne ne dira rien. Comme on n’a presque rien dit pour Bakhmout. Comme on n’a presque rien dit pour Avdiivka. Comme on n’a presque rien dit pour Vouhledar, Krasnohorivka, Toretsk, Soledar, Marinka. Une géographie de l’effacement, méthodiquement organisée, méthodiquement ignorée.
Je prononce ces noms ridiculement, dans ma cuisine, comme un acte de protestation absurde et minuscule. Huliaipole. Pokrovsk. Myrnohrad. Sofiivka. Vilne. C’est tout ce que je peux faire de ma chaise. Que ces villes existent encore quelque part dans la mémoire d’au moins un Occidental qui les prononce. Sinon, l’effacement de Poutine sera total. Sinon, il aura gagné jusque dans nos têtes.
Trouver ça normal — voilà l'obscénité
Le seuil de saturation
Le drame psychologique de cette guerre est l’effet de saturation. 9976 drones par jour ne fait plus la une. C’est devenu le bruit de fond. Comme la météo. Comme les bulletins économiques. Comme les scores de hockey. Et pourtant, à chaque chiffre nouveau, à chaque jour qui passe, à chaque seuil franchi, nous devrions sursauter. Nous ne sursautons plus.
Imagine. Si demain, 9976 drones tombaient sur la France. Sur le Québec. Sur l’Ontario. Sur l’Allemagne. Sur l’Italie. Tu imagines la mobilisation médiatique, la levée populaire, l’union sacrée nationale, l’argent débloqué en quatre heures par les parlements en session extraordinaire ? Et pourtant, quand ça tombe sur l’Ukraine — pays européen, démocratie en construction, peuple qui se bat précisément pour les valeurs qu’on prétend défendre — on hausse les épaules.
L’humanité à géométrie variable
Ce qui se révèle, dans notre indifférence, c’est la hiérarchie de l’humanité que nous appliquons sans le dire. Un mort à Pokrovsk ne pèse pas le même poids émotionnel qu’un mort à Toulouse. Un enfant kidnappé en Ukraine ne provoque pas la même mobilisation qu’un enfant disparu chez nous. C’est la vérité géopolitique de notre confort : nous avons des morts qui comptent et des morts qui ne comptent pas. Et l’Ukraine, depuis trois ans, glisse lentement vers la deuxième catégorie.
C’est obscène. C’est documenté. C’est en cours. Et pourtant, personne ne le dit comme ça. Parce que le dire comme ça obligerait à se regarder dans le miroir. Et il y a des matins où on préfère ne pas se regarder.
Si tu lis encore, c’est que tu en es à la même place que moi. Tu sais. Tu vois. Tu ne fais pas grand-chose. Moi non plus. C’est précisément pour ça qu’il faut écrire — non pas pour se donner bonne conscience, mais pour empêcher la conscience de mourir tout à fait. Tant qu’on est encore capable de honte, il reste de l’espoir.
Trois choses concrètes — vraiment
Donne. Pas un like. De l’argent
Premier acte : donne. Pas un cœur Instagram. Pas un partage Facebook. De l’argent. À Come Back Alive (savelife.in.ua). À United24 (u24.gov.ua). À la Croix-Rouge ukrainienne. À Hospitallers pour les paramédicaux du front. 50, 100, 200 dollars. Le prix d’une sortie au restaurant. Le prix d’une bouteille de vin honnête.
Si chaque personne qui lit cet article donnait 50 dollars, ça paierait des drones FPV ukrainiens, des kits médicaux, des gilets pare-balles, des générateurs pour les hôpitaux. Et pourtant, statistiquement, 99,7% des lecteurs ne donneront rien. Pas par méchanceté. Par habitude. Par « je le ferai plus tard ». Plus tard, c’est trop tard. Plus tard, Pokrovsk sera tombée.
Écris. Pas un tweet. Une lettre
Deuxième acte : écris à ton député. Avec ton nom. Pas un courriel-template d’ONG. Une vraie lettre. Pour exiger : plus de Patriot. Plus de F-16. Plus de munitions. Confiscation des avoirs russes gelés. Sanctions secondaires contre les pays qui contournent. Reconnaissance officielle du génocide en Ukraine.
Au Canada, écris à ton député fédéral. Mark Carney est l’un des rares dirigeants occidentaux à avoir maintenu une ligne dure depuis son élection en 2025. Soutiens-le sur ce dossier. Au Québec, écris à ta députée provinciale. En France, à ton député. Que ces élus sachent qu’au moins un électeur de leur circonscription suit l’affaire ukrainienne et la jugera dans les urnes.
Refuse. Pas en colère. En froid
Troisième acte : refuse la lâcheté collective dans les conversations. Quand quelqu’un dit, autour d’une table : « Il faut bien finir par négocier », demande froidement : « Négocier que les 19 500 enfants ukrainiens kidnappés ne reviennent pas chez eux ? »
Quand quelqu’un dit : « Les Ukrainiens devraient céder du territoire pour la paix », demande : « Tu cèderais Montréal à un voisin armé pour avoir la paix ? »
Quand quelqu’un dit : « On est fatigués de cette guerre », demande : « Tu es fatigué de quoi exactement ? De lire les nouvelles ? » Mets-les mal à l’aise. C’est le minimum vital. C’est le strict minimum d’une dignité de citoyen libre.
Je ne demande pas l’héroïsme. Je demande qu’on ne soit pas complice par silence. Il y a une différence entre les deux, et elle se mesure en vies réelles. À Pokrovsk. À Kherson. À Kharkiv. À Huliaipole. Trois actions. Pas plus. Pas moins.
L'enfant qui dessine des drones
Mykyta, 7 ans
Quelque part en Ukraine, ce matin du 2 mai 2026, il y a un enfant qui dessine des drones au lieu de dessiner des oiseaux. Il a sept ans. Il s’appelle peut-être Mykyta. Il sait reconnaître le bruit d’un Shahed avant de reconnaître celui d’une voiture. Il dort dans le couloir parce que c’est la pièce sans fenêtre. Sa mère ne lui chante plus de berceuses — elle écoute les sirènes.
Mykyta est l’enfant de cette guerre. Quand il aura 30 ans, en 2049, il se souviendra. De ce qu’on a fait. De ce qu’on n’a pas fait. De nos discours sur la fatigue. De nos négociations imaginaires. De nos « fenêtres ». De nos « réalismes ». De nos « compromis ». De nos restaurants ouverts. De nos vacances en Toscane. De nos discussions polies.
Il nous jugera. Et il aura raison
Mykyta nous jugera comme nous avons jugé les générations qui regardaient ailleurs en 1938, en 1942, en 1994 au Rwanda, en 1995 à Srebrenica. Avec la même incompréhension : « Comment ont-ils pu savoir et ne rien faire ? »
La réponse, Mykyta, est simple. Nous avons su. Nous avons regardé. Nous avons hésité. Nous avons calculé. Nous avons préféré notre confort. Nous t’avons abandonné. Et pourtant, certains d’entre nous, une minorité fragile, refusaient. Continuaient à nommer les choses. Continuaient à donner. Continuaient à écrire. Pour qu’au moins, dans les archives futures, il reste trace de cette résistance morale minoritaire.
Je termine sur cet enfant que je n’ai pas rencontré, qui a peut-être un autre prénom, qui dessine peut-être autre chose ce matin. Mais quelque part, il existe. Et je l’écris pour lui — et pour la version de moi qui devra, dans dix ans, expliquer à mes propres enfants ce que je faisais en mai 2026 pendant qu’un drone tombait toutes les 8,6 secondes sur son pays.
Il est temps
Maintenant. Pas demain
Il est temps. Vraiment temps. Pas dans une semaine. Pas après les élections. Pas après « qu’on voie ce que fait Trump ». Maintenant. Pendant que tu lis ces lignes. Pendant que je les écris.
Il est temps de regarder ce qu’on a sous les yeux et de cesser de prétendre qu’on ne le voit pas. 9976 drones par jour. 1240 morts russes envoyés au massacre par leur propre gouvernement. Des dizaines de civils ukrainiens tués chaque semaine dans des minibus, des immeubles, des marchés. Une géographie qui se rétrécit, ville après ville, village après village. Une démocratie européenne qui demande de l’aide et qui reçoit des promesses.
Il est temps de faire trois choses simples. Donner. Écrire. Refuser. Pas plus. Pas l’héroïsme. Pas le sacrifice. Juste la dignité. Juste le minimum qu’une démocratie attend de ses citoyens : qu’ils restent capables de honte quand la situation l’exige.
Et la situation l’exige
Aujourd’hui, le 2 mai 2026, à 11h48 heure de Kyiv, la situation l’exige absolument. Si nous ne sommes pas capables de honte aujourd’hui, alors nous ne le serons jamais. Et notre démocratie elle-même aura perdu quelque chose qu’elle ne retrouvera pas.
Un drone toutes les 8,6 secondes. Pendant que tu lis cette dernière ligne, sept de plus sont tombés.
Sept.
Six.
Cinq.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Ukrinform — In Kherson, enemy attacks minibus, two dead, seven injured — 2 mai 2026, 9h25
Sources secondaires
Ukrinform — ADF neutralizes 142 out of 163 Russian drones overnight — 2 mai 2026, 8h56
Ukrinform — Russia loses 1,240 troops in war against Ukraine over past day — 2 mai 2026, 8h39
Ukrinform — Russia strikes port infrastructure in Izmail — 2 mai 2026, 6h22
Ukrinform — Three people wounded in Sumy region due to Russian attacks — 2 mai 2026, 10h40
Ukrinform — Drone attack: Fire at industrial facility in Ternopil extinguished — 2 mai 2026, 10h20
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