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CRITIQUE : L’adversaire est vaincu
Crédit: Adobe Stock

Un communiqué de l’état-major ukrainien, dix-sept mots. Trente-cinq mille pertes ennemies confirmées sur un trimestre. Le document tient sur un écran de téléphone — la honte tient sur moins que ça.

Les corps, eux, ne tiennent dans aucun cimetière connu.

Trente-cinq mille. Pas un nombre. Un stade entier — vidé.

Trente-cinq mille mères qui attendent un appel qui ne viendra pas. Trente-cinq mille cuisines où le couvert reste mis, par habitude, par refus de l’irrémédiable.

Trente-cinq mille prénoms que le Kremlin n’a jamais prononcés à voix haute. L’outrage commence là, dans ce mutisme d’État.

Le langage militaire qui efface les cadavres

« Pertes de personnel » — voilà comment on dit mort quand on porte des étoiles sur l’épaule. Le mot « cadavre » n’apparaît dans aucun briefing.

On parle d’attrition, de dégradation capacitaire, de neutralisation. Chaque euphémisme est un linceul bureaucratique jeté sur un visage de vingt ans.

Qui a décidé que « neutralisé » sonnait mieux que « tué à Bakhmout avec un éclat d’obus dans la gorge » ? Qui signe ces communiqués sans que sa main tremble ?

Le général Guerassimov dort dans un lit propre à Moscou. Ses subordonnés rédigent des rapports où les morts s’appellent des « unités dégradées ». Trahison du vocabulaire, trahison des vivants.

La grammaire passive fait le reste : des pertes ont été subies. Par qui ? Infligées par qui ? Le sujet disparaît. Le coupable s’évapore dans la syntaxe. Impunité grammaticale.

On a lu quatorze communiqués militaires russes cette semaine. Pas un prénom. Pas un âge. Pas une ville natale. Comme si ces hommes n’avaient jamais existé avant de mourir — scandale silencieux, méthodique, signé.

Le moment où l’horreur se chiffre

Imaginons un auditorium. Trois mille cinq cents rangées de dix sièges. Chaque siège occupé par un fantôme. Le silence y est total — pas le silence de la contemplation, celui de l’absence définitive.

L’odeur de terre humide et de métal froid qu’on ne sent pas depuis un écran, elle existe quelque part entre Avdiïvka et Robotyne. Quelque part, c’est-à-dire nulle part qu’on retrouvera.

Sergueï, dix-neuf ans, Krasnoïarsk. Mobilisé en septembre. Mort en novembre. Sa mère a reçu un sac en plastique contenant un téléphone cassé et deux cents roubles. Pas de corps. Pas d’explication.

Pas de chaise où s’asseoir pour pleurer.

On lit cet article sur un téléphone, peut-être au lit, peut-être en attendant le métro. Et pendant ce temps, le Donbass avale.

Pendant ces trois minutes de lecture, statistiquement, deux autres soldats russes sont morts dans les tranchées. Deux chaises de plus. Deux familles de plus qui ne savent pas encore que leur cuisine vient de changer pour toujours.

On ne connaîtra jamais le chiffre exact. Moscou enterre ses morts dans le secret comme on enterre une honte — vite, la nuit, sans témoin. Mais les chaises vides, elles, ne mentent pas. Elles sont là dans les cuisines de Bouriatie, dans les écoles du Daghestan, dans les appartements de Samara où personne ne répond quand on frappe. Et ce qui nous hante, ce n’est pas le nombre — c’est que le Kremlin continue d’envoyer des garçons remplir ces chaises, une par une, comme si trente-cinq mille ne suffisaient pas à prouver que l’adversaire est vaincu depuis longtemps dans tout ce qui compte : la décence, la vérité, le droit de nommer ses morts.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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