Trois jours de Kyiv qui n’ont jamais eu lieu
Le 24 février 2022, le plan était simple. Décapiter Kyiv en 72 heures. Installer un gouvernement fantoche. Annexer l’est. Humilier l’OTAN. Quatre ans plus tard, l’armée russe contrôle environ 18 % du territoire ukrainien — moins qu’au début de l’invasion à certains endroits — et progresse, quand elle progresse, à coups de villages rasés pour quelques centaines de mètres de terre noire. Pokrovsk, Avdiivka, Bakhmout : des noms devenus synonymes de boucheries industrielles où la Russie échange des régiments entiers contre des ruines. Une superpuissance ne se bat pas comme ça. Une superpuissance ne saigne pas comme ça.
L'arithmétique macabre des pertes
Un million de corps pour quoi, exactement ?
Les chiffres donnent le vertige. Plus d’un million de soldats russes tués ou blessés selon les estimations de l’état-major ukrainien, chiffres recoupés à la baisse par les services britanniques et américains autour de 700 000 à 900 000. Près de 11 000 chars et véhicules blindés détruits. Plus de 400 avions et hélicoptères perdus. Une flotte de la mer Noire chassée de Sébastopol par un pays qui n’a presque pas de marine. Laissez ça infuser. L’Ukraine, sans flotte digne de ce nom, a poussé la marine russe hors de ses propres ports.
L'économie de guerre : un château de cartes sur du pétrole
70 % du budget englouti dans le front
La Russie consacre désormais près de 40 % de son budget fédéral à la défense et la sécurité. L’économie est devenue une économie de guerre totale, dopée artificiellement par les commandes militaires, l’inflation est à deux chiffres réels, les taux d’intérêt à 21 %, et le fonds souverain fond comme neige au soleil. Les sanctions n’ont pas tué Moscou, c’est vrai. Mais elles l’ont transformée en économie de subsistance technologique, dépendante de microprocesseurs chinois récupérés dans des machines à laver et d’obus nord-coréens à moitié défectueux. Une superpuissance qui mendie des munitions à Pyongyang n’est plus une superpuissance. C’est un sous-traitant.
L'arsenal nucléaire : le dernier argument du joueur ruiné
Quand la bombe devient un cache-misère
Je vais être clair sur quelque chose qu’on n’ose pas dire à voix haute : le nucléaire russe n’est pas un signe de puissance, c’est désormais le seul attribut qui empêche de la traiter comme ce qu’elle est devenue, une grande puissance régionale en déclin accéléré. Sans les têtes nucléaires, qui parlerait encore de superpuissance ? Personne. L’arsenal stratégique est l’unique colonne qui empêche l’effondrement du statut. Mais une superpuissance, la vraie, projette de la force, impose sa volonté, gagne ses guerres. Le nucléaire, lui, n’impose rien. Il interdit, point. Il sanctuarise un territoire, il ne conquiert pas Kharkiv.
La fuite des cerveaux et la démographie qui s'écroule
Un pays qui se vide par le haut et par le bas
Depuis février 2022, entre 700 000 et un million de Russes ont quitté le pays — ingénieurs, programmeurs, médecins, universitaires, journalistes. La crème. Ceux qui font tourner une économie moderne. Pendant ce temps, la démographie russe s’effondre : taux de natalité au plus bas depuis 200 ans selon Rosstat lui-même, espérance de vie masculine qui replonge sous les 65 ans, alcoolisme, suicides, surmortalité de guerre. Une superpuissance ne perd pas sa jeunesse instruite et ses bébés en même temps. Elle construit. La Russie, elle, démolit son propre futur pour défendre le fantôme de son passé soviétique.
La perte du « near abroad » : l'empire qui se délite
Arménie, Kazakhstan, Asie centrale — tout glisse
L’Arménie regarde vers l’Ouest. Le Kazakhstan refuse de reconnaître l’annexion des territoires ukrainiens. L’Ouzbékistan et le Kirghizistan resserrent leurs liens avec la Chine et la Turquie. La chute de Bachar el-Assad en Syrie en décembre 2024 a fait perdre à Moscou ses bases méditerranéennes de Tartous et Hmeimim — sans combat, sans même un tweet de menace crédible. L’Afrique, où Wagner se rebaptise Africa Corps, devient un théâtre de bricolage néocolonial low-cost, pas un projet de puissance. Partout, la sphère d’influence russe rétrécit comme un pull bouilli.
La dépendance chinoise : vassal de fait
Le petit frère de Pékin
Voici la vérité que Moscou ne veut pas entendre. La Russie est désormais une économie périphérique de la Chine. Pétrole, gaz, minerais vendus à prix cassé à Pékin. Yuans qui remplacent les dollars dans les réserves. Composants électroniques chinois qui font tourner les missiles russes. Xi Jinping reçoit Poutine avec la condescendance polie d’un seigneur recevant un suzerain déchu. Une superpuissance n’est jamais le client. Elle est le fournisseur, le créancier, l’arbitre. Moscou est devenue le client de Pékin. Point final.
L'industrie de défense : Potemkine en blindage réactif
Quand le T-14 Armata reste au défilé
On nous a vendu pendant dix ans le char T-14 Armata comme la merveille qui allait dominer le champ de bataille du XXIᵉ siècle. Combien en a-t-on vus en Ukraine ? Quelques unités, vite retirées, jamais engagées dans des opérations majeures. Le Su-57, le « chasseur de cinquième génération » ? Une poignée d’exemplaires, peur de les exposer à la défense aérienne ukrainienne. Le porte-avions Amiral Kouznetsov ? En cale sèche depuis 2017, victime d’incendies et d’effondrements de grues. L’industrie de défense russe vit sur les stocks soviétiques. Quand le dernier T-72 modernisé aura été expédié au front, il ne restera que des plans et des promesses.
L'opinion publique russe : le silence n'est pas l'adhésion
Un peuple anesthésié, pas mobilisé
On confond souvent absence de révolte et soutien massif. La société russe n’a pas explosé, c’est vrai. Mais elle n’a pas non plus afflué dans les bureaux de recrutement. Le Kremlin a dû offrir des primes équivalentes à plusieurs années de salaire moyen pour attirer des volontaires, recruter dans les prisons, ratisser les régions pauvres et les minorités ethniques de Bouriatie et du Daghestan pour ne pas mobiliser Moscou et Saint-Pétersbourg. Une superpuissance qui a peur de mobiliser sa capitale n’est pas une superpuissance. C’est un régime fragile assis sur un tabouret nucléaire.
Conclusion : le costume est trop grand
Alors, la Russie est-elle encore une superpuissance ? Non. Et la question elle-même est devenue obscène. Une superpuissance gagne ses guerres, projette sa puissance, attire ses élites, fascine ses voisins, innove dans ses laboratoires. La Russie de 2025 perd, recule, vide ses prisons pour remplir ses tranchées, mendie des drones à Téhéran et des obus à Pyongyang, regarde ses bases méditerranéennes tomber sans combattre, et tient son rang uniquement parce que ses sous-marins portent encore des têtes thermonucléaires.
C’est une puissance dangereuse. Personne ne dit le contraire. Un blessé armé est plus dangereux qu’un homme en bonne santé sans arme. Mais dangereux ne veut pas dire grand. Dangereux ne veut pas dire victorieux. Dangereux ne veut pas dire superpuissance.
Il faut arrêter de trembler devant un costume vide. Il faut arrêter de négocier comme si Moscou avait les cartes en main, alors qu’elle joue son va-tout avec une paire de deux. La Russie est aujourd’hui ce que l’Empire ottoman était en 1910 : un colosse qui s’effondre lentement, dont tout le monde fait semblant de croire qu’il tient encore debout, parce que personne n’a envie d’être là quand il tombera.
Mais il tombera. Et le jour où il tombera, on se demandera comment on a pu, pendant si longtemps, appeler ça une superpuissance.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueur.
Sources
Kyiv Independent — Is Russia still a military superpower? Ukraine This Week. État-major général des Forces armées ukrainiennes, bulletins quotidiens de pertes 2022-2025. Ministère britannique de la Défense, Defence Intelligence Updates. Institute for the Study of War (ISW), rapports hebdomadaires. Rosstat, données démographiques 2023-2024. Banque centrale de Russie, rapports macroéconomiques 2024-2025. CSIS, analyses sur l’industrie de défense russe. RUSI, rapports sur la guerre d’usure en Ukraine.
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