37 assauts. En un seul jour. Sur une seule ville.
À Pokrovsk, les Russes ont lancé 37 attaques en vingt-quatre heures. Trente-sept. Près de Toretske, Bilytske, Rodynske, Hryshyne, Kotlyne, Udachne. Des noms qui ne disent rien à personne ici, qui sont tout pour ceux qui y ont grandi. Pokrovsk, c’était 60 000 habitants avant 2022. Un nœud ferroviaire, des mines de charbon à coke, des écoles, des marchés. Aujourd’hui, c’est l’axe d’effort principal de l’armée russe depuis dix-huit mois. Une ville qu’on essaie de transformer en cratère pour pouvoir dire qu’on l’a prise. Et chaque jour, les défenseurs ukrainiens recommencent. Trente-sept fois aujourd’hui. Trente-sept fois demain. Trente-sept fois après-demain.
J’ai du mal à écrire le mot « héroïque ». Il sonne creux dans une chronique. Mais quand je pense à ce que ça veut dire, tenir un poste face à 37 vagues d’assaut, en sachant que ton drone n’a plus de batterie et que le voisin de tranchée n’a pas dormi depuis trois jours — je n’ai pas d’autre mot.
8 037 drones. Le ciel est devenu un essaim.
Le bourdonnement qui ne s’arrête jamais
Huit mille trente-sept drones kamikazes en une journée. Lance-le à voix haute. C’est presque six drones par minute, pendant vingt-quatre heures d’affilée. Des Shahed iraniens produits désormais en série russe, des Lancet, des FPV bricolés dans des garages de Donetsk. Le ciel ukrainien n’est plus un ciel. C’est un essaim permanent. Les soldats au front décrivent ce bruit — ce vrombissement aigu, qui s’approche, qui s’éloigne, qui revient. Tu lèves la tête, ou tu lèves la tête trop tard. Il n’y a pas d’autre option.
On parlait il y a trois ans des drones comme d’une révolution militaire. C’en était une. Mais ce qu’on n’a pas compris, c’est que la révolution allait industrialiser la mort à un niveau que même les généraux n’avaient pas anticipé. Un soldat coûte des années à former. Un drone coûte 400 dollars.
Huliaipole : le front qui bouge encore
18 attaques pour une ville oubliée
Dans le secteur de Huliaipole, en Zaporijjia, 18 assauts russes en une journée. Rybne, Charivne, Nove Zaporizhzhia. Et selon une dépêche du même matin, les Russes « tentent d’avancer » — formule polie pour dire qu’ils envoient des hommes par paquets sur des positions retranchées. Huliaipole, c’est la patrie de Nestor Makhno, l’anarchiste ukrainien des années 1920. Une terre qui n’a jamais aimé qu’on lui dise quoi faire. Aujourd’hui, c’est un front secondaire qui menace de devenir principal si Pokrovsk craque.
Chaque fois que je vois un secteur « secondaire » s’animer, je pense à 1916. À ces fronts qu’on disait calmes jusqu’au jour où l’offensive de diversion devenait l’offensive principale. La guerre ne se laisse pas mettre en ordre par les cartographes.
Sud de Slobojanchtchyna : 15 villages, 15 plaies
Zelene, Vovchansk, Ternova, Starytsia…
Quinze assauts dans le secteur sud de Slobojanchtchyna, près de Vovchansk. Cette ville-là, elle existe encore sur les cartes. Mais sur place, il ne reste rien. Pas une maison sans trou. Pas une rue sans cratère. Les unités Khartiia ukrainiennes ont annoncé ce matin avoir « amélioré leur position tactique » sur l’axe de Vovchansk — autrement dit : elles ont repris quelques mètres dans des ruines. C’est ça, la guerre de 2026. Des mètres dans des ruines. Et des morts qu’on n’a même plus le temps d’enterrer décemment.
Vovchansk, je l’ai vue en photos il y a deux ans. Une petite ville coquette, près de la frontière russe, avec une église bleue et des datchas. Aujourd’hui, c’est Stalingrad en miniature. Et personne ne fera de film là-dessus.
Lyman, Sloviansk, Kramatorsk : la triade qui résiste
Treize, cinq, trois — et tenir encore
À Lyman, 13 tentatives d’avancée russe repoussées. À Sloviansk, cinq. À Kramatorsk, trois. Ces trois villes du Donbass nord sont la dernière ceinture défensive avant que la guerre ne déborde sur Kharkiv et au-delà. Sloviansk, c’est là que tout a commencé en avril 2014, quand Igor Guirkine — un officier du FSB russe — a pris la ville avec une cinquantaine d’hommes et déclenché la guerre du Donbass. Douze ans plus tard, Sloviansk tient toujours. Et Guirkine, lui, croupit dans une prison russe pour avoir critiqué Poutine. L’histoire a parfois un sens de l’ironie.
Je ne sais pas combien de fois j’ai entendu, depuis 2022, que « le Donbass va tomber dans les jours qui viennent ». Des éditorialistes, des généraux à la retraite, des experts de plateau. Le Donbass est toujours là. Pas intact. Mais là.
Kostiantynivka : 12 assauts sur une ville fantôme
Pleshchiivka, Stepanivka, Illinivka, Ivanopillia
Douze attaques sur l’axe de Kostiantynivka. Cette ville-là, c’était 67 000 habitants avant la guerre. Aujourd’hui, on évalue les civils restants à moins de 8 000 — surtout des vieux qui refusent de partir, qui disent « où veux-tu que j’aille, je suis né ici ». Les Russes tentent de l’envelopper depuis le sud-est. Les routes d’approvisionnement vers Kramatorsk passent par là. Si Kostiantynivka craque, c’est tout le saillant ukrainien du Donbass qui devient indéfendable. Et pourtant, elle tient. Douze assauts aujourd’hui. Douze fois « non ».
Il y a une dignité dans le refus de partir qui m’arrête à chaque fois. Cette babouchka qui arrose ses tomates pendant qu’un drone passe au-dessus de sa tête. Ce n’est pas de l’inconscience. C’est une forme de résistance qu’aucune armée ne peut imiter.
Kherson : cinq blessés, dont un adolescent
Le sud ne dort jamais non plus
Ce matin du 11 mai, dépêche parallèle : cinq blessés à Kherson, dont un adolescent, après des tirs russes. La région de Zaporijjia, elle, a été frappée 785 fois en une seule journée, faisant un mort et deux blessés. Sept cent quatre-vingt-cinq frappes. Sur des civils. Sur des écoles. Sur des hôpitaux. Ce ne sont pas des dommages collatéraux. C’est une stratégie. Rendre la vie impossible, pour vider le territoire, pour qu’il n’y ait plus personne à défendre.
Quand un adolescent saigne à Kherson un dimanche matin, et que ça ne fait même pas la une — pas même un alerte sur ton téléphone — il faut se demander ce qu’on est devenus. Pas eux. Nous.
L'initiative bascule. C'est The Economist qui le dit.
Pour la première fois depuis trois ans
Une autre dépêche, le même matin, presque à la même heure : selon The Economist, l’initiative de la guerre a basculé en faveur de l’Ukraine « pour la première fois depuis près de trois ans ». Pas une victoire. Pas une percée. Un basculement. Les frappes ukrainiennes en profondeur — sur les raffineries russes, sur les dépôts logistiques, sur les terminaux pétroliers — commencent à étrangler l’économie de guerre du Kremlin. Et pourtant. Et pourtant, 180 affrontements aujourd’hui. Et pourtant, 8 037 drones lancés sur Kyiv et les villes. Et pourtant, Kostiantynivka. L’initiative bascule, mais le sang coule au même rythme.
Méfions-nous des « tournants ». J’en ai vu cinq depuis 2022, annoncés à chaque fois comme historiques. Ce qui est vrai, c’est que la Russie saigne économiquement. Ce qui est vrai aussi, c’est qu’elle saigne moins vite que l’Ukraine perd ses fils.
Sanctions, sanctions, sanctions
Canada, UE, Royaume-Uni — tous le même jour
Ce 11 mai 2026, dans la même matinée : le Canada étend ses sanctions contre la Russie pour l’enlèvement d’enfants ukrainiens. L’Union européenne étend ses sanctions pour la déportation d’enfants ukrainiens. Le Royaume-Uni étend ses sanctions pour déportation d’enfants ukrainiens et guerre informationnelle. Des enfants déportés. C’est la formule diplomatique. En réalité : enlevés, rééduqués, débaptisés, donnés à des familles russes. On estime à plus de 19 000 le nombre d’enfants ukrainiens transférés de force vers la Russie depuis 2022. Dix-neuf mille petites identités effacées.
Les sanctions arrivent toujours en retard. Trois ans après. Quatre ans après. Comme une dispute qu’on aurait dû avoir hier soir et qu’on a au petit déjeuner, froide, inutile. Les enfants, eux, ne reviendront pas en signant des paragraphes.
L'Allemagne et le programme "Brave Germany"
Fedorov et Pistorius signent un accord d’armement
Pendant que la ligne de front saigne, Mykhaïlo Fedorov et le ministre allemand Boris Pistorius annoncent le lancement du programme « Brave Germany » pour stimuler l’innovation de défense. L’Allemagne veut élargir la production conjointe d’armes de frappe en profondeur avec l’Ukraine. Traduction : des missiles de longue portée, fabriqués à quatre mains, pour frapper plus loin en territoire russe. Berlin a mis du temps. Trop de temps. Mais Berlin y vient. C’est le paradoxe absolu de cette guerre — elle a forcé l’Europe à se réveiller au prix de l’éveil le plus douloureux qui soit.
Je me souviens des « casques allemands » envoyés en cadeau en janvier 2022. C’était hier. Aujourd’hui, l’Allemagne co-développe des armes de frappe stratégique avec Kyiv. L’Histoire, parfois, accélère plus vite que les éditorialistes.
La Hongrie qui plie, la Géorgie qui revient
Les vassaux du Kremlin lâchent un à un
Et puis ce détail, ce matin, presque enfoui : la Hongrie annonce qu’elle ne se servira « plus du veto comme outil de pression sur l’UE ». Trois ans qu’Orban faisait chanter Bruxelles à chaque vote sur l’Ukraine. Et soudain, il lâche. Pourquoi maintenant ? Parce que le vent tourne. Parce que Trump déçoit. Parce que l’économie hongroise vacille. Pendant ce temps, l’Ukraine annonce vouloir « ouvrir un nouveau chapitre » avec la Géorgie — autre pays grignoté par Moscou, autre population qui ne veut plus de cette tutelle. Le bloc russe se fissure aux marges, lentement, par lassitude.
Les empires ne s’effondrent pas par le centre. Ils s’effondrent par les marges qui cessent d’obéir. Tbilissi, Budapest, Erevan, Almaty — surveillez les marges. Les marges parlent toujours en premier.
Ce qu'on ne dit pas dans les communiqués
Les visages derrière le chiffre 180
180 affrontements, c’est 180 unités qui ont engagé l’ennemi. Donc des centaines d’hommes et de femmes — oui, des femmes aussi, et de plus en plus — qui se sont battus aujourd’hui. Certains avaient 19 ans. Certains avaient 52 ans, mobilisés tardivement, anciens chauffeurs de bus de Vinnytsia ou ingénieurs informatiques de Lviv. Le communiqué de l’état-major ne dit pas combien sont morts aujourd’hui. Il ne le dit jamais. C’est le secret le mieux gardé d’Ukraine. On sait seulement, par recoupements, que les pertes ukrainiennes quotidiennes oscillent entre 100 et 250 hommes tués. Aujourd’hui, donc, quelque part entre cent et deux cent cinquante familles ne savent pas encore.
Quand cette guerre finira — et elle finira — ce qui restera, ce ne sera pas les communiqués. Ce seront les cimetières. Allez voir le cimetière militaire de Lytchakiv à Lviv. Allez compter les drapeaux bleu et jaune. Allez regarder l’âge sur les photos. Et après, parlez-moi de « fatigue ukrainienne ».
Le verdict du 10 mai 2026
180 fois oui à la vie qui résiste
Cent quatre-vingts affrontements. Huit mille drones. Six mille bombardements. Et la ligne tient. Pas partout. Pas toujours. Mais elle tient. Ce qui se joue aujourd’hui dans les tranchées de Pokrovsk, dans les ruines de Vovchansk, dans les caves de Kostiantynivka, ce n’est pas seulement la guerre d’un pays. C’est le test de savoir si une démocratie peut tenir face à une autocratie qui ne compte ni ses hommes ni ses obus. Pour l’instant, la réponse est oui. Pour l’instant. Et nous, pendant ce temps, nous regardons ailleurs. Nous parlons d’autre chose. Nous trouvons que c’est long. Que c’est lassant. Qu’on n’en peut plus d’en entendre parler. Imagine ce que c’est, alors, de le vivre.
Le jour où j’arrêterai d’écrire sur l’Ukraine, ce ne sera pas parce que la guerre sera finie. Ce sera parce que j’aurai abdiqué. Et je n’abdiquerai pas. Pas tant qu’un soldat de 22 ans tient une tranchée à Pokrovsk en attendant l’aube. Pas tant qu’une babouchka arrose ses tomates à Kostiantynivka. Pas tant qu’il y aura 180 raisons, chaque jour, de ne pas détourner le regard.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueur.
Sources
Sources primaires
Ukrinform — War update: 180 combat engagements over past day — 11 mai 2026
État-major général des Forces armées ukrainiennes — Communiqué opérationnel 08h00 — 11 mai 2026
Sources secondaires
Ukrinform / The Economist — War initiative has shifted in Ukraine’s favor — 11 mai 2026
Ukrinform — Five injured, including teen, in Russian shelling of Kherson — 11 mai 2026
Ukrinform — EU expands sanctions against Russia over deportation of Ukrainian children — 11 mai 2026
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