Mille cent cinquante hommes en vingt-quatre heures
Ce 15 mai 2026, l’État-major des forces armées ukrainiennes a publié son bulletin quotidien sur Facebook. Mille cent cinquante soldats russes mis hors de combat en vingt-quatre heures. Un million trois cent quarante-six mille trois cent quatre-vingt-dix depuis le 24 février 2022. Le chiffre est tombé comme tombent les autres. Sans Une au Québec. Sans débat à la radio. Sans visage. Sans prénom. Sans mère prévenue à temps.
Mille cent cinquante. C’est l’équivalent d’une polyvalente de Laval vidée en une journée. C’est plus que tous les passagers d’un Boeing 777 long-courrier, plus du double même. C’est l’équivalent du nombre de gens qui descendent à la station Berri-UQAM entre huit heures douze et huit heures dix-neuf un mardi matin. On ne sait pas qui ils étaient. On sait qu’ils ne sont plus.
J’ai lu le bulletin à voix basse, dans ma cuisine, vers seize heures. J’ai posé le téléphone. J’ai relu. Je n’ai pas pleuré — c’est pire que ça. On a cessé de pleurer pour eux il y a longtemps. C’est ça, la vraie infamie. L’arithmétique qui a remplacé le frisson.
Ce que dit le décompte officiel
Les chiffres qu’on ne questionne plus
Selon l’État-major ukrainien, depuis le début de l’invasion à grande échelle, la Russie a perdu onze mille neuf cent trente-cinq chars. Vingt-quatre mille cinq cent soixante-neuf véhicules blindés de combat. Quarante-deux mille quatre-vingt-cinq systèmes d’artillerie. Mille sept cent quatre-vingt-huit lance-roquettes multiples. Mille trois cent soixante-dix-neuf systèmes de défense antiaérienne. Quatre cent trente-cinq avions. Trois cent cinquante-deux hélicoptères. Deux cent quatre-vingt-onze mille quatre cent cinquante-huit drones tactiques.
Et surtout : un million trois cent quarante-six mille trois cent quatre-vingt-dix hommes. Un million trois cent quarante-six mille. Tu lis ce chiffre une fois. Tu le relis. Tu ne le sens pas passer. C’est trop grand pour entrer dans une poitrine humaine. C’est le pari du Kremlin depuis le début : produire un chiffre si vaste que le cerveau cesse de compter et commence à arrondir.
On nous dira que ces chiffres sont ukrainiens, donc à manier avec prudence. C’est vrai. Les estimations occidentales — britanniques, américaines, allemandes — donnent des fourchettes parfois inférieures. Mais l’ordre de grandeur tient. Les sources convergent vers une saignée russe massive, documentée par les tombes nouvelles ouvertes en Bouriatie, au Daghestan, en Tchétchénie — ces républiques pauvres qui paient en chair ce que Moscou refuse de payer en roubles. Demain, le bulletin recommencera.
On a appris à lire ces bulletins comme on lit la météo. C’est ce que la guerre fait quand elle dure : elle banalise l’arithmétique du deuil. À un moment, tu remarques que tu ne remarques plus. Et ce moment-là, c’est le moment où Moscou a déjà gagné un point sur ton attention.
Qui sont les mille cent cinquante de la nuit dernière
Des hommes pauvres venus de loin
Tu n’auras pas leurs prénoms. L’armée russe ne publie pas la liste de ses morts. Les familles apprennent par téléphone, parfois par une voisine, parfois par un cercueil scellé qui arrive en train sans préavis. On sait, par les enquêtes de Mediazona, de Novaïa Gazeta Europe, de la BBC russe, que la majorité écrasante des soldats tués viennent des régions les plus pauvres de la Fédération. Bouriates. Daghestanais. Tchétchènes. Ouvriers de Sibérie. Anciens détenus recrutés en prison pour purger leur peine au front.
Ce sont rarement des Moscovites. Ce sont rarement des fils de l’élite. Les fils de l’élite sont à Londres, à Dubaï, à Genève. Les fils de l’élite étudient à HEC ou à la London School of Economics. La guerre russe se mène sur des corps qui n’ont jamais voté, qui n’ont jamais eu accès à un avocat, qui n’ont jamais quitté leur oblast avant qu’on les empile dans un train pour Rostov.
Ce n’est pas une excuse pour eux. Ils ont obéi. Certains ont torturé. Certains ont violé — pardon, certains ont commis des outrages que la justice internationale documente depuis Boutcha. Mais ce n’est pas par hasard que les classes pauvres russes alimentent la machine. Vladimir Poutine a réussi le tour de force le plus cynique du siècle : transformer la misère sociale en réserve de chair militaire.
L'asymétrie qu'il faut nommer
L’Ukraine défend, la Russie envahit
Il faut nommer l’autre côté du compte aussi. Sinon, on ment par omission. L’Ukraine perd des hommes. L’Ukraine perd des femmes — opératrices de drones, médecins de combat, artilleuses. Volodymyr Zelensky a évoqué, en février 2024, environ trente-et-un mille soldats ukrainiens tués. Les estimations occidentales sont plus hautes. Les estimations russes sont absurdes. On ne saura pas le vrai chiffre avant la fin. Et la fin n’est pas en vue.
Mais l’asymétrie morale tient. L’Ukraine défend sa terre. La Russie envahit la terre des autres. Cette asymétrie n’est pas un détail de chroniqueur. C’est la ligne qui sépare la résistance du carnage. Ceux qui prétendent qu’il faut « renvoyer dos à dos » les belligérants n’ont pas regardé une carte depuis 2014. Cette équivalence-là, prononcée dans un café parisien ou un studio montréalais, est un cadeau diplomatique offert au Kremlin chaque fois qu’elle est répétée.
Et puis il y a, du côté russe, ce que le décompte ne capte jamais : les blessés. Les amputés. Les défigurés. Les traumatisés crâniens qui rentreront battre leur femme dans un village où il n’y a déjà plus rien. La Russie ne les compte pas dans ses pertes. L’Ukraine non plus. Personne ne les compte. Ils habitent les marges du chiffre, et ces marges-là pèseront sur la société russe pendant trente ans.
Je pense aux mères russes qui ne savent pas. À celles qui attendent un appel téléphonique depuis huit mois et qui font semblant de croire que leur fils a été muté en garnison loin du front. Je n’éprouve pas de pitié pour le Kremlin. J’en éprouve pour ces femmes-là. Et cette nuance, je refuse qu’on me la confisque au nom du camp.
Le compte qui ne s'arrête pas
Pendant que nous discutons d’autre chose
Le compte ne s’arrête pas pour les négociations qui n’avancent pas. Le compte ne s’arrête pas pour les sommets qui annoncent. Le compte ne s’arrête pas pour les médiateurs des Émirats qui viennent d’arracher un échange de prisonniers, selon Ukrinform à dix-sept heures aujourd’hui. Le compte ne s’arrête pas pour Donald Trump qui tweete. Le compte ne s’arrête pas pour Vladimir Poutine qui menace. Le compte continue, mille cent cinquante par jour, sept jours sur sept, depuis mille cent quatre-vingt-deux jours.
Mille cent quatre-vingt-deux jours. Tu fais le calcul. Tu divises. Tu obtiens une moyenne d’environ mille cent trente morts russes par jour, lissée sur quatre ans. Plus qu’un Bataclan tous les jours. Plus qu’un onze septembre tous les trois jours. Et tu comprends pourquoi le cerveau renonce. Le cerveau humain n’a pas été conçu pour absorber ces ordres de grandeur. Il les transforme en bruit de fond.
Le bruit de fond, c’est exactement ce que Moscou veut. Le bruit de fond, c’est la condition pour que la guerre dure. Le bruit de fond, c’est ce qui permet aux chancelleries fatiguées de murmurer « bon, faudra bien négocier ». Le bruit de fond est une arme. Et nous, ici, nous sommes les acoustiques qui amplifient ou qui étouffent ce bruit.
Belarus, drones, centres de décision
Ce que Zelensky a dit cet après-midi
À dix-sept heures vingt aujourd’hui, Volodymyr Zelensky a averti que la Russie préparait de nouvelles frappes sur les « centres de décision » en Ukraine. À dix-huit heures, le même Zelensky a alerté que la Russie pourrait utiliser le Bélarus comme aire de lancement contre l’Ukraine — ou contre un pays de l’OTAN. Cette deuxième hypothèse n’est plus une théorie. C’est une mise en garde transmise aux chancelleries.
Un pays de l’OTAN, ça veut dire la Pologne. La Lituanie. La Lettonie. L’Estonie. Ça veut dire l’article cinq. Ça veut dire que le compte qu’on regarde de loin pourrait, demain, traverser une frontière qui nous engagerait. La distance entre le Donbass et Montréal n’a jamais été aussi mince — et nous, nous continuons de parler de hockey.
Pendant ce temps, à dix-huit heures cinquante-huit, la Russie a frappé un site industriel à Zaporijjia. Victimes signalées. À dix-huit heures quarante, des diplomates étrangers ont été conduits sur le site d’une frappe russe contre un immeuble résidentiel à Kyiv. Pas un site militaire. Un immeuble où dormaient des familles. Le bulletin d’aujourd’hui n’est pas une exception. C’est une journée moyenne.
J’écris ça à dix-neuf heures, le 15 mai. Dans une heure, il y aura un nouveau bulletin. Dans deux heures, une nouvelle frappe. Dans douze heures, un nouveau chiffre additionné au million trois cent quarante-six mille. Et moi, je vais finir cet article, je vais le publier, et je vais aller manger une soupe. C’est ça, vivre à six mille kilomètres. Une trahison ordinaire que personne ne te reprochera.
La pénurie qui commence à mordre
La Russie qui manque déjà d’hommes
Et pourtant — quelque chose change. Hnatov, porte-parole militaire ukrainien, l’a dit ce matin à quatorze heures quarante-cinq : la Russie combat désormais avec une pénurie significative d’hommes. Voloshyn, autre porte-parole, l’a confirmé à quinze heures : dans le secteur de Prydniprovske, des troupes russes refusent de traverser le Dniepr. Refusent. Tu lis bien. Ce ne sont plus des hommes qu’on envoie, ce sont des hommes qui disent non.
Le Kremlin a vidé les prisons. Le Kremlin a vidé les régions pauvres. Le Kremlin a recruté des Népalais, des Cubains, des Africains attirés par de faux contrats de travail. Le Kremlin paie des primes d’engagement qui dépassent dix fois le salaire annuel d’un ouvrier sibérien. Et malgré tout ça — la machine grince. Mille cent cinquante par jour, ça finit par vider même un empire qui se prétend infini.
C’est pour ça que les frappes ukrainiennes en profondeur — Riazan hier, Kaspiisk hier, les raffineries en série depuis l’automne 2024 — comptent autant que les chiffres de pertes humaines. Elles attaquent la machine à un autre étage. Le Kremlin peut envoyer des hommes au front. Il ne peut pas les transporter sans essence. Il ne peut pas les armer sans munitions. L’Ukraine a compris qu’une armée se brise aussi par les flancs.
Les enfants qu'on n'a pas oubliés
Dix-neuf mille raisons de continuer à compter
À seize heures dix-huit aujourd’hui, la vice-ministre ukrainienne des Affaires étrangères Mariana Betsa a redit ce qu’elle dit depuis des mois : les mandats d’arrêt internationaux contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, signés par la Cour pénale internationale en mars 2023, doivent être exécutés. Ces mandats portent sur la déportation d’enfants ukrainiens en Russie. Plus de dix-neuf mille enfants identifiés. Le chiffre réel est probablement bien plus élevé.
Ces enfants ne sont pas une abstraction diplomatique. Ce sont des garçons et des filles arrachés à leurs grand-mères, à leurs orphelinats, à leurs écoles. Russifiés dans des camps de rééducation. Adoptés par des familles russes qui leur ont donné de nouveaux noms, de nouveaux passeports, une nouvelle langue obligatoire. Une guerre se mène aussi pour eux. Et c’est pour ça que le compte des mille cent cinquante d’hier soir n’est pas qu’un chiffre froid. C’est un coût exigé par un agresseur qui pourrait, à tout moment, le faire cesser en rendant ces enfants et en retirant ses troupes.
Betsa l’a dit clairement : les enfants ne doivent pas être rendus dans le cadre d’échanges. Ils doivent être rendus inconditionnellement. Un enfant volé n’est pas un prisonnier de guerre. Un enfant volé est une preuve.
Ici, à six mille kilomètres
Ce que nous faisons pendant qu’ils comptent
Tu sais ce que tu as fait aujourd’hui. Tu sais ce que tu n’as pas fait. Tu n’as pas appelé ton député. Tu n’as pas donné à une organisation ukrainienne. Tu n’as pas partagé le bulletin. Tu n’as pas, en vérité, beaucoup pensé à l’Ukraine entre ton café du matin et ton souper. Ce n’est pas une faute. C’est une distance. Et la distance, à son tour, est une décision politique.
Mais ne te trompe pas : cette distance ne nous protège plus. Le Kremlin prépare déjà ses frappes sur les centres de décision en Ukraine. Le Kremlin a déjà déployé ses pions au Bélarus. Le Kremlin teste, depuis des mois, la résistance des pays de l’OTAN avec des drones errants, des câbles sectionnés en mer Baltique, des cyberattaques attribuées au GRU. La ligne qui sépare un soldat russe d’un blindé de l’OTAN n’a jamais été aussi fine.
Tu vis dans le délai entre cette ligne et toi. Moi aussi. Nous payons nos impôts dans ce délai. Nous votons dans ce délai. Nous choisissons, à chaque élection, de prolonger ou de raccourcir ce délai. Faire semblant que ça ne nous concerne pas, c’est encore une façon de voter — pour ceux qui frappent.
Je n’ai pas dormi avant trois heures, cette nuit. J’ai lu les communiqués au fur et à mesure. Pas par héroïsme. Par incapacité à fermer l’onglet. Il y a des nuits où ne pas savoir est une trahison de plus. Et il y a des matins où savoir ne change rien à ce qu’on choisit de ne pas faire. Je vis dans cet espace-là. Toi aussi. C’est inconfortable. C’est la moindre des choses.
L'usure comme stratégie morale
Tenir ne veut pas dire vaincre
Tenir, c’est ce que fait l’Ukraine depuis le 24 février 2022. Tenir, ce n’est pas vaincre. Tenir, ce n’est pas perdre. Tenir, c’est rendre chaque jour de guerre plus coûteux que le précédent pour celui qui a déclenché la guerre. Tenir, c’est imposer à un million trois cent quarante-six mille familles russes la facture d’une décision prise par un seul homme dans un palais de Sotchi.
Cette stratégie de l’usure est moralement complexe. Elle suppose qu’on accepte de compter. Elle suppose qu’on accepte que des jeunes hommes meurent, parce qu’à l’autre bout, des enfants survivent, des villes tiennent, une démocratie se défend. Elle suppose qu’on refuse l’équivalence facile entre l’agressé et l’agresseur. Et elle suppose, surtout, qu’on n’oublie pas le compte.
Parce que si on oublie le compte, alors le Kremlin gagne sans gagner. Il gagne par lassitude. Il gagne parce que des éditorialistes parisiens, des chancelleries allemandes, des élus républicains à Washington décident un beau jour que « ça suffit, négocions ». Et négocier sur quoi ? Sur le territoire pris par la force ? Sur les enfants déportés ? Sur les milliers de civils assassinés à Marioupol, à Boutcha, à Izioum ? Négocier, dans ces conditions-là, c’est valider l’effacement.
Conclusion : un million trois cent quarante-six mille trois cent quatre-vingt-dix
Le chiffre qu’il faut apprendre à porter
Ce qui s’est passé entre hier et aujourd’hui n’apparaîtra pas en Une des journaux ici. Ce ne sera pas le sujet du déjeuner. Ce ne sera pas commenté entre deux billets sur les élections municipales québécoises. Et pourtant, mille cent cinquante hommes sont sortis du registre des vivants. Mille cent cinquante familles, quelque part entre Mourmansk et Vladivostok, ne le savent peut-être pas encore. Et nous, nous regardons. C’est encore la moindre des choses.
Le mot juste pour décrire ce qui se passe, ce n’est pas guerre. La guerre suppose deux camps qui se sont déclarés. La guerre suppose une déclaration, un casus belli, un cadre. Le mot juste, c’est invasion. C’est agression. C’est crime continué. Et chaque jour où nous acceptons d’appeler ça « la guerre en Ukraine » comme on dirait « la pluie cette semaine », nous offrons à Moscou un mot qui le couvre.
Un million trois cent quarante-six mille trois cent quatre-vingt-dix. Demain, ce sera plus. La semaine prochaine, beaucoup plus. Le compte continue de tourner. Pas pour eux seulement. Pour nous aussi. Parce qu’un compte qu’on cesse de lire, c’est un compte qu’on permet à quelqu’un d’autre de continuer.
Mille cent cinquante hommes. Une journée. Une seule. Et demain, le bulletin recommencera. Lâche pas. Pas pour eux. Pour ce qui en nous refuse encore d’arrondir.
Signé Maxime Marquette
Sources
Russia’s war casualty toll in Ukraine up by 1,150 over past day — Ukrinform, 15 mai 2026
Arrest warrants for Putin and Lvova-Belova must be enforced – Betsa — Ukrinform, 15 mai 2026
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