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CHRONIQUE : Kyiv, 14 mai — 24 corps sous le béton, et trois enfants qui n’auront pas l’âge suivant
Crédit: Adobe Stock

Pourquoi on ne dit pas leurs âges en gros titre

Tu as remarqué ? Dans les dépêches du 14 mai, on parle de « 24 morts ». Parfois on précise « dont trois enfants ». Rarement on dit : 12 ans, 14 ans, 16 ans. Encore plus rarement on donne les dates de naissance. Et presque jamais on dit ce que ces dates signifient — qu’un enfant né en 2013 avait l’âge d’avoir une console de jeux, d’être en 6e ou 7e selon les systèmes scolaires, d’avoir une trousse remplie de crayons à mine HB, d’être amoureux pour la première fois sans encore savoir le nommer.

L’administration ukrainienne a ses raisons de retenir les détails. La pudeur. Le deuil. La protection des familles. Mais le silence administratif rejoint, par accident, le silence stratégique de ceux qui préfèrent que ces morts restent abstraits. Parce qu’un enfant de 12 ans, ça oblige. Un « mineur non identifié », ça n’oblige à rien. Et c’est dans cet écart entre le chiffre et le visage que se loge toute la mécanique de l’oubli.

J’écris ceci à 23h47. Je pense à ce que ça veut dire, avoir 12 ans en 2026 à Kyiv. Avoir grandi sous les sirènes depuis l’âge de 8 ans. Avoir appris à dormir dans le couloir parce que c’est la pièce sans fenêtre. Avoir intégré qu’on peut mourir la nuit chez soi. Je pense à ce que ça veut dire — et je m’en veux d’écrire ça depuis Montréal, où mes propres enfants dorment sans craindre les Iskander.

L’enfant qui n’aura pas l’âge suivant

Il y a une phrase que les statisticiens utilisent en démographie : l’espérance de vie. C’est une moyenne. Une projection. Un nombre qu’on calcule pour mesurer la santé d’une population. À Kyiv le 14 mai, trois enfants ont fait s’effondrer cette moyenne. L’enfant de 2013 avait, à sa naissance, une espérance de vie d’environ 76 ans. Il en a vécu 12. Il manque 64 ans à ce calcul. Soixante-quatre ans qui n’auront pas lieu. Multiplie par trois. Tu obtiens près de deux siècles de vies humaines qui s’arrêtent dans un seul immeuble, en une seule nuit, sous un seul missile.

Et on appelle ça quoi, ce qui s’arrête ? On appelle ça les amitiés qu’il n’aura pas. Le premier baiser qu’il n’aura pas. Le diplôme qu’il n’aura pas. Le métier qu’il n’aura pas. Les enfants qu’il n’aura pas. La vieillesse qu’il n’aura pas. L’enfant de 2013 a été effacé en bloc, avec toutes les versions futures de lui-même. On n’a pas seulement tué un garçon de 12 ans. On a tué tous les hommes qu’il aurait pu devenir.

Et ça, aucune statistique ne le mesure. Aucune dépêche ne le précise. Aucun communiqué officiel ne le calcule. Parce que ce calcul-là, si on le faisait honnêtement, on ne pourrait plus regarder Vladimir Poutine défiler à Pékin sans hurler.

Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.

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