910 morts en 24 heures, et après ?
Neuf cent dix. C’est le bilan revendiqué par Kyiv pour les dernières 24 heures. À titre de comparaison, c’est davantage que le nombre total de soldats américains tombés en Afghanistan en 2010, l’année la plus meurtrière du conflit pour Washington. En une journée. Sur un seul front. Et ce rythme n’est pas exceptionnel : depuis l’automne 2024, les bulletins quotidiens oscillent régulièrement entre 800 et 1 500 pertes russes par jour, avec des pics autour des offensives sur Pokrovsk, Toretsk ou Koupiansk. La machine russe accepte ce coût. Elle l’a intégré. Elle l’a budgétisé.
Le détail de l’inventaire publié par l’état-major a quelque chose de vertigineux. 11 943 chars détruits. 24 591 véhicules blindés de combat. 98 070 véhicules et citernes de carburant. 42 454 systèmes d’artillerie. 1 797 lance-roquettes multiples. 1 389 systèmes de défense anti-aérienne. 436 avions. 353 hélicoptères. 302 787 drones. 33 navires. Deux sous-marins. Si l’on additionne, c’est l’équivalent matériel de plusieurs armées européennes effacé en quatre ans. Des chars T-80, T-72, T-90 transformés en tas de ferraille calcinée dans les champs du Donbass. Des hélicoptères Ka-52 abattus par des Stinger. Des navires de la flotte de la mer Noire envoyés par le fond par un pays qui n’a officiellement plus de marine. La Russie n’a pas perdu une bataille. Elle a perdu une décennie de production militaire.
Et pourtant elle continue. Voilà le point qui rend ces chiffres si troublants. Moscou compense avec les stocks soviétiques, avec les usines d’Ouralvagonzavod tournant en trois-huit, avec l’importation de munitions nord-coréennes, avec les drones Shahed iraniens rebadgés Geran. La guerre d’usure est devenue un mode de gouvernement. L’économie russe entière est désormais arrimée à cette saignée. Et tant que le pétrole se vend, tant que les sanctions fuient par les flancs, tant que les hommes des régions pauvres acceptent les primes d’engagement, le robinet ne se ferme pas.
Je regarde la liste du matériel détruit et je pense à autre chose. Je pense aux écoles non construites, aux hôpitaux non rénovés, aux routes défoncées de la province russe, aux salaires d’enseignants qui stagnent. Chaque char détruit, c’est aussi un village russe qui ne verra jamais son dispensaire rouvrir. Cette guerre dévore deux pays à la fois, mais l’un seulement le sait.
Section 3 : ce que cache la statistique
Le ratio et le silence
Le chiffre ukrainien est-il fiable ? La question est légitime, et il faut la poser sans complaisance. L’état-major de Kyiv est une partie en guerre. Il a un intérêt direct à gonfler les pertes adverses. Les analystes occidentaux le savent et appliquent des décotes. Mais même les estimations les plus prudentes, celles produites par les think tanks indépendants, convergent vers un constat brutal : les pertes russes sont massives, historiques, sans équivalent depuis la Seconde Guerre mondiale pour une armée régulière. Le Center for Strategic and International Studies, basé à Washington, évalue le ratio des pertes à environ 2,5 contre 1, voire 2 contre 1, en défaveur de Moscou. Autrement dit, pour chaque soldat ukrainien tombé, deux à deux et demi soldats russes le sont aussi.
Et Kyiv ? L’état-major ukrainien refuse depuis le premier jour de communiquer ses propres pertes, invoquant le secret opérationnel. Mais le voile s’est levé en partie. Un rapport du CSIS publié en janvier 2026 estime que l’Ukraine a probablement subi entre 500 000 et 600 000 pertes entre février 2022 et décembre 2025, dont 100 000 à 140 000 tués au combat. Le reste regroupe les blessés graves, les disparus, les déserteurs, les invalides à vie. Une génération entière fauchée, amputée, traumatisée. Une démographie ukrainienne déjà fragile avant 2022 qui sort de cette guerre exsangue, quelle qu’en soit l’issue politique.
Ces chiffres ne sont pas de simples données. Ils sont des sentences. Ils annoncent ce que sera l’après-guerre des deux côtés de la frontière : des sociétés où un homme sur dix entre 20 et 40 ans manquera à l’appel, où les rues sentiront la prothèse et l’ESPT, où les familles compteront leurs absents pendant trois générations. La paix, quand elle viendra, ne réparera rien. Elle gèrera des cimetières, elle pensera des moignons, elle écoutera des cauchemars. Elle ne ressuscitera personne. C’est cela qu’il faut tenir en tête chaque fois qu’un diplomate prononce les mots cessez-le-feu ou négociations en agitant la main comme s’il s’agissait d’un sujet technique.
Quand j’entends parler de Lavrov écarté des pourparlers, de propositions allemandes pour redessiner l’Union européenne, de Merz qui veut donner de l’espoir aux Balkans, je ne sens pas l’histoire en marche. Je sens des hommes en costume essayer de coudre une plaie qui n’est pas la leur. Pendant qu’ils parlent, 910 mères dorment mal cette nuit en Russie. Et personne ne sait combien en Ukraine, parce que là-bas on ne compte plus à voix haute.
Conclusion : le poids d’un million et demi
Refuser l’habitude
Le danger, avec ces bulletins quotidiens, c’est l’accoutumance. Le chiffre monte, monte, monte, et notre seuil de stupeur monte avec lui. Le million a été franchi en septembre 2024. Le million et demi sera atteint d’ici la fin de l’année 2026 au rythme actuel. Bientôt deux millions ? Trois ? À partir de quel total cesserons-nous d’écrire des billets, des éditoriaux, des analyses ? À partir de quel total le mot guerre deviendra-t-il insuffisant et devra-t-on en chercher un autre, plus précis, plus juste, plus écrasant ? Notre vocabulaire est en retard sur le carnage. Et notre attention, plus encore.
Il faudrait, je crois, ralentir devant ces chiffres. Les lire à voix haute. Les écrire à la main. Refuser le glissement du regard. Refuser la fatigue. Refuser cette espèce de lassitude polie qui s’installe quand un drame dure trop longtemps et qu’on préfère penser à autre chose, à un match, à une série, à la prochaine élection, à n’importe quoi qui ne sente pas la terre brûlée. La Russie mise précisément sur cette fatigue occidentale. Elle parie que nous nous détournerons avant qu’elle n’épuise ses hommes. Et pour l’instant, sur certains plateaux, dans certaines capitales, dans certaines opinions publiques, elle gagne ce pari-là. Ce n’est pas sur le front que se joue le sort de cette guerre, c’est dans notre capacité à ne pas regarder ailleurs.
1 352 980. Je le réécris une dernière fois. Pas comme un slogan. Pas comme une preuve. Comme un caillou dans la poche, qu’on touche du bout des doigts pour ne pas oublier qu’il est là. Demain matin, le chiffre aura monté. Un autre bulletin, un autre Telegram, un autre 24 heures. Et nous, qu’est-ce qu’on fait de notre journée ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
État-major général des forces armées d’Ukraine — Bulletin quotidien des pertes russes — 21 mai 2026
Center for Strategic and International Studies — Russia’s Grinding War in Ukraine — janvier 2026
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