Une mise à jour quotidienne devenue rituel
Chaque matin, l’état-major général des forces armées d’Ukraine publie un bulletin. Le format est immuable. Pertes humaines en haut. Matériel détruit en dessous. Date, signature, drapeau. Le rituel s’est installé dans le quotidien des Ukrainiens comme une météo de guerre, consultée avec un mélange d’angoisse et de soulagement froid. Le 20 novembre 2025, le bulletin indique 910 soldats russes mis hors de combat lors des dernières vingt-quatre heures, portant le total cumulé à environ 1 173 730 hommes depuis le déclenchement de l’invasion.
Le terme employé, en ukrainien comme en anglais, est volontairement large. Il regroupe les morts, les blessés graves retirés du front, les disparus, et parfois les capturés. Cette définition extensive explique l’écart entre les chiffres ukrainiens et les estimations occidentales plus restrictives, qui se concentrent souvent sur les seuls morts confirmés. Les services de renseignement britanniques, américains et plusieurs centres d’analyse indépendants ont toutefois validé l’ordre de grandeur général : la Russie subit en Ukraine des pertes d’une ampleur sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale pour ses forces armées. Le rapport humain est dévastateur, même en retenant les estimations les plus prudentes.
Ce que je trouve glaçant, c’est la régularité du chiffre. Pas 12, pas 47. 910. Une moyenne quotidienne qui tourne désormais autour du millier d’hommes. Comme si on avait industrialisé la perte humaine et qu’elle s’écoulait à débit constant, comme un robinet ouvert sur un évier sans bonde.
Matériel détruit : la guerre des chars et des drones
Le bulletin du 20 novembre ne se limite pas aux pertes humaines. Il détaille aussi le matériel mis hors d’usage : chars, véhicules blindés de combat, systèmes d’artillerie, lance-roquettes multiples, systèmes de défense antiaérienne, drones tactiques, véhicules logistiques. Depuis le début de l’invasion, les chiffres cumulés annoncés par Kyiv dépassent les 11 000 chars russes, plus de 23 000 véhicules blindés, et un nombre considérable de pièces d’artillerie. Ces chiffres sont eux aussi sujets à débat, mais leur tendance générale est confirmée par les images satellitaires, les vidéos de combat publiées par les deux camps et les analyses de sources ouvertes comme Oryx.
La guerre en Ukraine est devenue le plus grand laboratoire militaire du XXIe siècle. Drones FPV, guerre électronique, frappes de précision, brouillage massif : tout y est testé en conditions réelles. La Russie compense ses pertes en puisant dans ses stocks soviétiques, ressortant des dépôts des chars T-62 voire des T-55, témoins d’une autre époque. L’Ukraine, elle, mise sur la technologie, la production locale de drones et l’aide militaire occidentale qui continue d’arriver, par à-coups, au gré des arbitrages politiques à Washington, Berlin, Paris et Londres.
Le contexte du front : pourquoi les pertes restent si élevées
Pokrovsk, Kupiansk, et l’obsession russe du Donbass
Pour comprendre pourquoi 910 hommes peuvent tomber en une journée, il faut regarder la carte. Le front s’étire sur plus de 1 200 kilomètres, de la mer Noire jusqu’à la frontière russe au nord-est. Mais les combats les plus violents se concentrent depuis des mois autour de quelques points : Pokrovsk, nœud logistique stratégique de l’oblast de Donetsk, Kupiansk dans le Kharkiv, plusieurs secteurs de la Zaporijjia et la zone de Koursk côté russe, où les forces ukrainiennes ont mené une incursion spectaculaire en août 2024 dont les conséquences se font encore sentir.
Autour de Pokrovsk, la Russie engage des assauts d’infanterie en vagues successives, souvent décrits par les analystes militaires comme des « meat assaults », des assauts à la chair. Des petits groupes de soldats sont envoyés à pied, parfois sur des motos, parfois en quads, pour tester les défenses ukrainiennes. Beaucoup ne reviennent pas. La tactique est brutale, mais elle use lentement les défenseurs et grignote le terrain. C’est là, principalement, que se fabriquent les chiffres quotidiens. Pas dans une grande bataille napoléonienne. Dans des dizaines de petits engagements meurtriers, étalés sur des kilomètres de champs, de villages éventrés et de tranchées boueuses.
Une économie de guerre russe à pleine capacité
Si la Russie peut absorber de telles pertes, c’est parce que son économie a basculé dans un régime de guerre intégral. Le budget militaire russe représente désormais plus de 6 % du PIB selon plusieurs estimations occidentales, un niveau jamais atteint depuis la guerre froide. Les usines d’armement tournent en trois-huit. Le recrutement militaire repose sur des primes financières massives versées aux engagés volontaires, souvent issus des régions les plus pauvres de la Fédération de Russie : Bouriatie, Touva, Daghestan, Iakoutie.
Cette logique mercantile du recrutement crée une réalité cynique : la mort d’un soldat russe rapporte plus à sa famille que sa vie entière de travail dans certaines régions reculées. C’est un échange macabre, structuré, devenu une politique d’État implicite. Les autorités russes maintiennent un silence quasi total sur leurs propres pertes. Aucune liste publique. Aucun deuil national. Aucun mémorial officiel à la hauteur du carnage. Le Kremlin compte sur le temps, l’anesthésie collective et la propagande pour absorber l’hémorragie démographique.
Il y a quelque chose d’indécent à parler de cette guerre uniquement en chiffres. Mais il y a quelque chose de pire à ne plus la regarder du tout. Le silence est un complice plus discret que la propagande.
Côté ukrainien : un coût humain aussi, mais une stratégie de communication différente
Kyiv parle peu de ses propres pertes
Les autorités ukrainiennes communiquent abondamment sur les pertes russes, beaucoup moins sur les leurs. Pour des raisons évidentes de moral national et de sécurité opérationnelle. Le président Volodymyr Zelensky a évoqué en février 2025 le chiffre d’environ 46 000 soldats ukrainiens tués depuis le début de l’invasion, et près de 380 000 blessés, dont beaucoup ont pu retourner au combat. D’autres estimations, notamment américaines, suggèrent que le total réel pourrait être plus élevé, sans que personne ne dispose de données vérifiables à 100 %.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’Ukraine paie un prix humain énorme, dans un pays dont la démographie était déjà fragilisée avant 2022. Des millions de civils ont fui à l’étranger. Les hommes en âge de combattre sont mobilisés ou cachés. Les villes de l’est et du sud sont vidées. La guerre creuse un trou démographique dont les conséquences se feront sentir sur plusieurs générations, quelle que soit l’issue militaire du conflit.
L’aide occidentale, variable d’ajustement
La capacité de l’Ukraine à tenir, et à infliger ces pertes massives à l’armée russe, dépend en grande partie de l’aide militaire occidentale. Munitions d’artillerie, missiles Patriot, systèmes HIMARS, drones, formation des troupes : tout vient de l’extérieur, ou presque. Les arbitrages politiques à Washington pèsent lourd. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a rebattu les cartes, avec une pression accrue pour négocier un cessez-le-feu, des suspensions ponctuelles de livraisons et des plans de paix successifs présentés comme imminents.
L’Europe, de son côté, tente de combler le vide, avec des programmes d’achat groupé de munitions, des engagements financiers pluriannuels et un soutien diplomatique constant. Mais la production industrielle européenne d’armement reste insuffisante pour soutenir seule l’effort de guerre ukrainien sur la durée. La question qui hante les capitales occidentales n’est plus seulement comment aider l’Ukraine à gagner, mais combien de temps elle peut encore tenir au rythme actuel des pertes et de l’usure matérielle.
Les chiffres dans la durée : ce que disent les courbes
2024-2025 : l’année la plus meurtrière pour la Russie
Si l’on observe l’évolution des bulletins quotidiens depuis février 2022, une tendance se dégage clairement. 2024 a été l’année la plus meurtrière pour les forces russes, avec une moyenne quotidienne dépassant souvent les 1 000 hommes mis hors de combat. 2025 a vu cette moyenne se stabiliser entre 800 et 1 100, selon les périodes et l’intensité des offensives. Les pics correspondent généralement aux assauts russes massifs sur Pokrovsk, Toretsk ou Vouhledar, et aux contre-offensives ukrainiennes ponctuelles.
Les analystes du Royal United Services Institute, de l’Institute for the Study of War et du Center for Strategic and International Studies convergent sur un constat : la Russie continue d’avancer, mais à un coût humain exponentiel par kilomètre carré conquis. Certains spécialistes estiment que chaque kilomètre gagné dans le Donbass en 2025 a coûté à Moscou plusieurs centaines de soldats. Une équation qui interroge la soutenabilité même de cette guerre pour le Kremlin, malgré sa façade de puissance inentamée.
Le rapport au temps : qui s’épuise le premier ?
La guerre en Ukraine est devenue une guerre d’attrition. Une guerre où la victoire ne se mesure plus seulement en territoires conquis, mais en capacité à durer. Qui s’épuisera le premier ? La société russe, soumise à une saignée démographique et à des sanctions économiques qui rongent lentement son industrie ? La société ukrainienne, vidée, traumatisée, mais soudée par une volonté de résistance qui force le respect ? Les opinions publiques occidentales, fatiguées, distraites, tentées par d’autres priorités ?
Le chiffre de 910 pertes russes en une journée raconte cette équation. Il dit que la machine russe continue d’avancer, mais qu’elle paie. Il dit aussi que l’Ukraine continue de tenir, mais qu’elle se vide. Et il dit, en filigrane, que le temps ne joue plus en faveur de personne. Il joue contre tout le monde, à des rythmes différents.
Je regarde ces courbes, ces tableaux, ces additions macabres, et je me dis qu’il n’y a pas de bonne lecture possible. Si la Russie perd plus, c’est qu’elle a plus à perdre. Si l’Ukraine résiste mieux, c’est qu’elle se sacrifie davantage. Personne ne gagne dans cette arithmétique. On compte juste qui meurt le plus vite.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Les civils, grands absents des bulletins
Les bulletins militaires ne mentionnent que les pertes des combattants. Mais cette guerre a aussi ses morts civils, ses villes rasées, ses enfants déportés. Selon les Nations unies, plus de 12 000 civils ukrainiens ont été tués depuis février 2022, un chiffre que l’ONU elle-même considère comme largement sous-estimé. Marioupol, Boutcha, Izioum, Kramatorsk, Vinnytsia, Lviv : la liste des villes frappées par des missiles russes ne cesse de s’allonger. Les frappes contre les infrastructures énergétiques se sont intensifiées à l’approche de l’hiver 2025, plongeant des millions d’Ukrainiens dans le froid et l’obscurité.
Les enfants ukrainiens déportés vers la Russie représentent un autre dossier ouvert, dont la Cour pénale internationale a saisi le Kremlin. Vladimir Poutine fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis en mars 2023 par la CPI, précisément pour la déportation illégale d’enfants ukrainiens. Plusieurs milliers d’entre eux n’ont jamais été retrouvés. Ces chiffres-là ne figurent dans aucun bulletin quotidien. Ils sont pourtant le cœur du dossier.
Les blessures invisibles
Au-delà des morts, il y a les vivants abîmés. Soldats amputés, civils traumatisés, enfants ayant grandi dans les caves, femmes ayant subi des violences sexuelles, familles brisées par les exils et les disparitions. Le coût psychologique de cette guerre est incalculable, des deux côtés de la ligne de front. Les hôpitaux ukrainiens débordent de cas de stress post-traumatique. En Russie, les vétérans de l’offensive en Ukraine reviennent dans leurs villages avec des cicatrices visibles et invisibles, alimentant déjà une criminalité de retour préoccupante pour les autorités locales.
Cette guerre laissera des traces pour des décennies. Pas seulement dans les villes détruites ou les budgets effondrés. Dans les corps. Dans les têtes. Dans les silences qui s’installeront à la table des familles le jour où, enfin, les armes se tairont. Si elles se taisent un jour.
Conclusion : une guerre qui ne se résume jamais à un chiffre
910, et après ?
Le bulletin du 20 novembre 2025 sera remplacé demain par celui du 21. Puis par celui du 22. Et ainsi de suite, tant que cette guerre durera. Chaque chiffre quotidien est une carte postale du carnage, envoyée par l’état-major ukrainien à un monde qui regarde, parfois, et oublie souvent. Le risque, c’est l’accoutumance. Le risque, c’est de finir par lire ces bulletins comme on consulte la météo. Le risque, c’est de ne plus voir derrière les 910 que des cases sur un graphique, alors qu’il y a 910 vies, 910 familles, 910 histoires brutalement interrompues en une journée.
Mais il y a aussi ce que ces chiffres révèlent. Une résistance ukrainienne inentamée après bientôt quatre ans de guerre totale. Une armée russe qui paie un prix exorbitant pour des gains territoriaux marginaux. Une Europe forcée de redécouvrir ce qu’est une guerre de haute intensité à ses portes. Et un ordre international qui vacille, où les frontières peuvent encore être déplacées par la force, à condition d’accepter d’y laisser des centaines de milliers d’hommes.
910. Demain, il y en aura d’autres. Et nous, ici, à des milliers de kilomètres, nous continuerons de vivre nos journées en regardant à peine. C’est ça, peut-être, la victoire la plus cruelle de cette guerre : elle nous a appris à compter les morts sans plus les pleurer. Et ce jour-là, quelque chose, en nous, est mort aussi.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Ukrinform — Russia’s war casualty toll in Ukraine up by 910 over past day — 20 novembre 2025
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment — Novembre 2025
Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme — Ukraine civilian casualty update — 2025
Cour pénale internationale — Mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine — 17 mars 2023
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