Cinquante assauts en un seul jour
Dans la direction de Pokrovsk, les défenseurs ukrainiens ont stoppé cinquante actions d’assaut. Le nom des localités défile comme une litanie : Rodynske, Novooleksandrivka, Hryshyne, Serhiivka, Kotlyne, Udachne, Molodetske, en direction de Shevchenko, Bilytske et Novopavlivka. Ce ne sont pas des points sur une carte. Ce sont des terres agricoles, des routes, des écoles désertées, des silos vides, des maisons aux fenêtres condamnées par des planches. La concentration russe dans cette zone n’est plus une stratégie de surprise. C’est une pression de masse, une volonté méthodique de fixer les défenseurs ukrainiens, de les user, de leur imposer un rythme insoutenable. Les commandants russes envoient des vagues d’infanterie, parfois mal équipées, souvent peu formées, dans une logique qui ressemble à une équation cynique : combien de corps faut-il pour faire céder un kilomètre de défense ?
Le verdict tombe sans détour. Pokrovsk est devenu le nœud opérationnel du Donbas occidental. Si la ville cède, c’est tout l’axe logistique ukrainien qui se reconfigure, dans la douleur, vers l’ouest. Si elle tient, et elle tient encore, c’est parce que des soldats que personne ne connaît, dans des positions que personne ne nommera jamais à la télévision, refusent de reculer. Les rapports de l’État-major précisent que l’aviation, les troupes de missiles et l’artillerie ukrainiennes ont frappé douze zones de concentration de personnel ennemi, un point de contrôle de drones, et deux pièces d’artillerie adverses. Le rapport entre les frappes ukrainiennes et la masse russe reste asymétrique. Mais l’asymétrie, ici, n’est pas une faiblesse. C’est une économie de la rareté, une guerre du tireur d’élite menée contre une marée.
Je pense à ce soldat anonyme, quelque part entre Hryshyne et Kotlyne, qui ce matin a vu arriver la dixième vague russe de la nuit. Je ne connais pas son nom. Je ne le connaîtrai jamais. Et c’est lui qui tient le toit de l’Europe.
Huliaipole et Kostiantynivka, les autres lignes qui brûlent
Trente-deux attaques côté Huliaipole
La direction de Huliaipole, dans le sud-est, a connu trente-deux attaques en vingt-quatre heures. Dobropillia, Zlahoda, Pryluky, Charne, Zaliznychne, Huliaipilske, en direction de Nove Zaporizhzhia, Vozdvyzhivka et Tsvitkove. Là encore, les noms défilent comme une partition militaire. Cette zone, longtemps considérée comme secondaire face à l’obsession russe pour le Donbas, est redevenue un théâtre actif. Moscou cherche à étirer la défense ukrainienne, à l’obliger à se disperser sur plusieurs fronts simultanément. C’est la logique de toute armée d’invasion qui croit encore à la victoire par accumulation : ouvrir des brèches partout, espérer qu’une finira par céder. La carte du sud-est ukrainien ressemble désormais à une mosaïque de pressions, chacune dosée pour empêcher Kyiv de concentrer ses réserves.
Les soldats ukrainiens présents à Huliaipole décrivent depuis des semaines une intensification des bombardements, une rotation de plus en plus rapide des unités d’assaut adverses, et une présence accrue de drones FPV au-dessus de leurs positions. Le rapport quotidien ne dit pas combien d’hommes sont tombés, ni de quel côté. Les chiffres humains restent largement classifiés, et c’est sans doute mieux ainsi pour la cohésion intérieure. Mais ceux qui suivent la guerre savent lire entre les lignes du communiqué. Trente-deux assauts repoussés signifient trente-deux fois où une mitrailleuse, un drone, un canon, un homme à plat ventre dans la boue ont décidé, pour ce jour-là, que la ligne ne bougerait pas.
Vingt-et-un chocs autour de Kostiantynivka
Plus au nord, la direction de Kostiantynivka a enregistré vingt-et-une attaques, près de Pleshchiivka, Ivanopillia, Kostiantynivka même, Stepanivka, Illinivka, Toretske, Kucheriv Yar et Sofiivka. Toretske, en particulier, est devenu un nom qui revient avec une régularité inquiétante dans les bulletins militaires. Cette ancienne ville minière, déjà partiellement détruite, sert de point d’appui à plusieurs unités ukrainiennes qui tentent de freiner l’avancée russe vers Kostiantynivka, elle-même verrou stratégique vers Kramatorsk et Sloviansk. La chaîne défensive du Donbas ne tient que par l’imbrication de ces points : si l’un tombe, le suivant devient immédiatement la cible prioritaire. Les Russes le savent. Les Ukrainiens aussi. Et la guerre se joue là, dans cette mécanique d’usure que les états-majors qualifient pudiquement de « combats positionnels ».
Les autres directions, plus discrètes dans les manchettes, ne sont pas pour autant calmes. Cinq attaques dans la Slobozhanshchyna du Sud, autour de Petro-Ivanivka, Ternova et Starytsia. Cinq autres dans la direction de Koupiansk. Quatorze tentatives de percée dans le secteur de Lyman, du côté de Yampil, Zarichne, Dibrava, Ozerne. Trois attaques dans la direction de Sloviansk, deux dans celle de Kramatorsk, deux encore dans la direction d’Oleksandrivka. Le front entier respire au rythme du même souffle court : il n’y a plus de zone tranquille en Ukraine de l’Est. Il y a seulement des zones où l’on meurt un peu moins fort.
Quand je relis ces noms — Pleshchiivka, Kucheriv Yar, Sofiivka —, je me dis qu’ils n’existent presque plus que dans ces bulletins. Et qu’un jour, peut-être, ils n’existeront que là.
Le ciel ukrainien, cible permanente
Une nuit de feu sur Kyiv
Le rapport opérationnel du dimanche ne peut être lu sans le contexte de la nuit précédente. L’attaque massive russe sur Kyiv a fait, selon les bilans communiqués au fil de la journée par les autorités ukrainiennes, au moins deux morts et près de cent blessés, dont quatre-vingt-un confirmés en fin d’après-midi. Le président Volodymyr Zelensky a évoqué, dans une déclaration publique, « près de cent blessés et quatre tués » suite à l’assaut nocturne. Le bâtiment du Cabinet des ministres d’Ukraine a été endommagé, ainsi que sept institutions culturelles, selon le ministère de la Culture. L’ambassade d’Azerbaïdjan à Kyiv a, elle aussi, été touchée pour la deuxième fois depuis le début de la guerre. Une unité du Service d’État pour les situations d’urgence, basée dans la région de Kyiv, a été frappée par un missile en tir direct, anéantissant l’infrastructure et plusieurs équipements de secours.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé un nouveau soutien destiné à renforcer la défense aérienne ukrainienne. La haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a indiqué que l’Union discuterait d’une intensification de la pression sur la Russie après l’usage signalé du missile Oreshnik dans la région de Kyiv. Le président français Emmanuel Macron a déclaré que le recours à cette arme par Moscou témoignait de « l’impasse de sa guerre d’agression ». Zelensky s’est entretenu avec Macron et avec le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre dans les heures suivant l’attaque. La diplomatie tourne. Les déclarations s’empilent. Mais la nuit reviendra, et avec elle, probablement, d’autres drones, d’autres missiles, d’autres bâtiments éventrés.
La frappe ukrainienne contre un hub pétrolier russe
Le rapport militaire du jour ne serait pas complet sans l’opération menée par le SBU, le Service de sécurité ukrainien, qui a frappé un hub stratégique de carburant alimentant la région de Moscou et plusieurs grands aéroports russes. L’information, confirmée par les autorités ukrainiennes, montre que la guerre ne se joue plus uniquement le long de la ligne de front. Elle se joue aussi dans les infrastructures logistiques profondes du territoire russe, jusque dans les banlieues de la capitale. Les drones ukrainiens à longue portée, développés et produits en quantité croissante, ont changé la nature même du conflit : la guerre vient désormais frapper là où l’État russe avait promis l’impunité. C’est, peut-être, l’un des rares leviers stratégiques dont dispose encore Kyiv face à un adversaire numériquement supérieur.
Le porte-parole du Service des gardes-frontières ukrainien, Andriy Demchenko, a par ailleurs précisé qu’aucun mouvement d’équipements ou de troupes n’avait été détecté du côté de la frontière biélorusse. C’est une information importante, presque rassurante au milieu du déluge. La Biélorussie reste un point d’angoisse permanent pour les planificateurs militaires ukrainiens : toute ouverture d’un front nord obligerait Kyiv à redéployer des forces déjà saturées. Pour l’instant, Minsk reste en retrait. Mais cette retenue tient à un fil.
Je regarde la carte. Je vois la frontière biélorusse, immobile. Et je sais que cette immobilité n’est pas une paix. C’est une attente. Et les attentes, dans cette guerre, finissent toujours par exploser quelque part.
Conclusion : la ligne tient, mais à quel prix
Une équation de survie
Deux cent quarante-huit combats. Deux cent cinquante-cinq bombes guidées. Neuf mille deux cent trois drones. Ces chiffres ne sont pas un bilan. Ce sont un diagnostic. L’Ukraine résiste, et elle résiste avec une obstination qui force le respect, mais elle résiste dans une asymétrie qui ne peut durer indéfiniment sans renforts. Les soutiens occidentaux, qu’il s’agisse des systèmes de défense aérienne annoncés par Bruxelles ou des livraisons d’armes promises par plusieurs capitales européennes, arrivent par à-coups, souvent en retard sur les besoins exprimés par Kyiv. La fatigue politique des alliés est réelle. Elle se mesure dans la lenteur des décisions, dans les hésitations parlementaires, dans les calendriers qui s’étirent. Pendant ce temps, l’État-major ukrainien publie, chaque matin, à 8 heures, son bulletin quotidien, comme on tient un journal de bord dans une tempête qui ne finit pas.
La direction de Pokrovsk, celles de Kostiantynivka, de Huliaipole, de Lyman, de Koupiansk : autant de noms qui devraient, dans un monde normal, désigner des villages, des marchés, des écoles. Ils désignent aujourd’hui des secteurs militaires, des zones de mort, des lignes que l’on défend mètre par mètre. La Russie mise sur la durée, sur la lassitude, sur l’érosion. L’Ukraine mise sur la précision, sur la résilience civile, sur l’ingéniosité technologique. L’une mise sur le nombre. L’autre sur la qualité. L’Histoire dira laquelle des deux stratégies l’aura emporté. Mais l’Histoire, elle, ne ramasse jamais les corps. Elle les compte, des décennies plus tard, dans des chapitres que personne ne relit.
Et moi, ce dimanche soir, je referme l’écran sur ces deux cent quarante-huit chocs. Je sais que demain matin, le bulletin reviendra. Avec d’autres chiffres. D’autres noms. D’autres silences. Et je sais aussi que tant que ce bulletin existe, c’est qu’une armée tient encore debout, quelque part, entre la mer et la steppe.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Ukrinform — War update: 248 combat clashes on front line over past day — 24 mai 2026
Ukrinform — Zelensky: Nearly 100 injured, four killed due to overnight attack — 24 mai 2026
Ukrinform — SBU hits strategic fuel hub supplying Moscow region and major airports — 24 mai 2026
Ukrinform — Von der Leyen announces further support to reinforce Ukraine’s air defense — 24 mai 2026
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