Bombes planantes, drones Shahed, missiles hypersoniques
Le rapport hebdomadaire ukrainien décompose l’arsenal employé avec une précision qui en dit long sur la machine de guerre russe. Près de 1000 bombes aériennes guidées ont été larguées, principalement les KAB équipées de modules de planage UMPK. Ces engins, lourds, lents à fabriquer auparavant, sont désormais produits en série dans les usines russes. Ils transforment des bombes soviétiques de stock en armes semi-précises capables de frapper à 60 ou 70 kilomètres derrière la ligne de front. Pour les villes proches du front, comme Kherson, Zaporijjia ou Kharkiv, la menace est constante. Les habitants vivent sous une épée de Damoclès qui ne pèse plus quelques kilos mais 1500 kilos par bombe, capable de pulvériser un immeuble entier en une fraction de seconde.
Les 1370 drones d’attaque, eux, illustrent la transformation industrielle du conflit. La Russie ne dépend plus uniquement des livraisons iraniennes de Shahed-136. Elle produit désormais ses propres variantes, les Geran-2, dans des usines de la république du Tatarstan, à Alabouga, avec une cadence qui dépasse selon plusieurs sources occidentales les 200 unités par jour. À cela s’ajoutent des leurres pour saturer les défenses aériennes ukrainiennes, des drones FPV à longue portée, et des modèles à fibre optique imperméables au brouillage électronique. Les 50 missiles tirés cette semaine incluent des Kinjal hypersoniques, des Iskander-M balistiques, des Kalibr lancés depuis la mer Noire, et probablement des Kh-101 modernisés avec leurres thermiques. Chaque type a une mission. Chaque salve a une cible. Centrales électriques. Sous-stations. Dépôts ferroviaires. Hôpitaux. Quartiers résidentiels. L’objectif assumé est l’épuisement civil.
On parle d’armes comme on parlerait de fournitures de bureau. Mais derrière chaque numéro de série, il y a une maison qui s’effondre, une mère qui crie, un enfant qui ne comprend pas pourquoi le ciel hurle encore.
La stratégie d’usure énergétique avant l’hiver
Frapper la lumière, frapper le chauffage, frapper le moral
La doctrine russe est claire depuis l’automne 2022 : l’hiver est une arme. Cette semaine encore, les frappes ont visé en priorité le réseau énergétique ukrainien. Selon les autorités ukrainiennes, plusieurs sous-stations à haute tension ont été touchées dans les régions de Soumy, Tchernihiv, Poltava et Kyiv. Des coupures programmées s’étalent désormais sur 12 à 16 heures par jour dans plusieurs régions. Les Ukrainiens chauffent leurs appartements quand ils peuvent, cuisinent quand le gaz coule, lavent leurs enfants quand l’eau monte jusqu’aux étages. La guerre n’est plus seulement sur le front. Elle est dans chaque cuisine, chaque salle de bain, chaque chambre d’enfant. Le pays entier devient un champ de bataille domestique, où chaque famille apprend à fonctionner avec une batterie portable, une lampe frontale, un thermos rempli avant la nuit.
Cette stratégie n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie. Les analystes du Institute for the Study of War documentent depuis octobre une concentration accrue des frappes sur les nœuds énergétiques critiques. La Russie a appris des hivers précédents. Elle ne frappe plus au hasard. Elle cible les transformateurs spécifiques, ceux dont le remplacement prend des mois et nécessite des composants importés d’Europe ou des États-Unis. Chaque transformateur détruit ampute une région entière de capacité électrique pendant des semaines. Le calcul est froid, méthodique, presque comptable. Saigner le réseau jusqu’à ce que la population craque, jusqu’à ce que les villes se vident, jusqu’à ce que le gouvernement de Kyiv négocie ce qu’il refuse encore aujourd’hui de céder. Mais l’effet escompté ne vient pas. Les Ukrainiens s’adaptent. Ils reconstruisent. Ils s’organisent. Ils tiennent.
Tenir. Ce verbe revient dans tous les témoignages que j’ai pu lire cette semaine. Tenir une nuit de plus. Tenir un hiver de plus. Tenir un enfant dans les bras pendant que les murs tremblent. Tenir, parce que céder reviendrait à disparaître.
Une diplomatie occidentale qui hésite, encore
Le silence assourdissant de certaines capitales
Zelensky n’a pas seulement livré un décompte militaire. Il a aussi adressé un message politique aux alliés occidentaux, en insistant sur la nécessité de renforcer les systèmes de défense antiaérienne ukrainiens. Patriot, NASAMS, IRIS-T, SAMP/T : chacun de ces systèmes manque cruellement de munitions. Les stocks américains se vident. Les chaînes de production européennes peinent à suivre. Et certaines capitales, dont Washington sous la nouvelle administration Trump, hésitent à débloquer de nouvelles enveloppes. La conséquence est mathématique : moins d’intercepteurs disponibles, plus de drones et de missiles russes qui passent, plus de victimes civiles, plus d’infrastructures détruites. La défense aérienne ukrainienne, qui interceptait encore 80 à 90 % des cibles au printemps 2025, voit son taux d’efficacité baisser à mesure que la quantité d’armes russes augmente et que les munitions occidentales se raréfient.
Le paradoxe diplomatique est cruel. L’Union européenne a annoncé en novembre vouloir renforcer son soutien militaire à l’Ukraine, avec un plan évoquant des engagements pluriannuels. Mais entre l’annonce politique et la livraison effective des armes, des mois s’écoulent. Pendant ce temps, la Russie produit. Elle s’approvisionne en Corée du Nord pour les obus, en Iran pour les composants de drones, en Chine pour l’électronique civile détournée. L’économie de guerre russe tourne à plein régime, soutenue par des revenus pétroliers qui contournent largement les sanctions via une flotte fantôme et des intermédiaires asiatiques. Pendant que les Occidentaux débattent du financement, Moscou frappe. Pendant que les Européens hésitent sur les avoirs gelés russes, Moscou frappe. Pendant que Washington tergiverse sur les livraisons d’ATACMS supplémentaires, Moscou frappe. Chaque jour de retard occidental est un jour de bombardement ukrainien.
Il y a quelque chose d’indécent dans la lenteur. On parle de procédures, de votes, de cadres budgétaires, pendant qu’à mille kilomètres de Bruxelles des immeubles entiers s’effondrent dans la nuit. La démocratie a ses lourdeurs. La guerre, elle, n’en a aucune.
Le front terrestre : Pokrovsk et Koupiansk sous pression maximale
L’avancée lente mais constante de l’armée russe
Si les frappes aériennes saturent l’actualité, le front terrestre reste tout aussi brutal. Cette semaine, les combats les plus intenses se sont concentrés autour de Pokrovsk, dans l’oblast de Donetsk, où l’armée russe tente depuis des mois de percer les défenses ukrainiennes. La ville, autrefois nœud logistique majeur, n’est plus qu’un champ de ruines partiellement évacué. Les forces russes utilisent des tactiques d’infiltration par petits groupes, exploitant la supériorité numérique pour épuiser les défenseurs ukrainiens. Selon les estimations occidentales, la Russie perd environ 1000 hommes par jour sur l’ensemble du front, tués ou blessés graves. Mais elle compense par un recrutement intensif, des primes à l’engagement de plusieurs millions de roubles, et l’incorporation de détenus, de migrants centrasiatiques, et de soldats nord-coréens documentés dans la région de Koursk.
À Koupiansk, dans l’oblast de Kharkiv, la situation devient critique. Les forces russes ont réussi à pénétrer certains quartiers nord, profitant du brouillard automnal pour contourner les positions ukrainiennes. Si Koupiansk tombait, cela ouvrirait une brèche stratégique vers Tchougouïv et menacerait la deuxième ville d’Ukraine, Kharkiv. Zelensky a évoqué cette semaine la nécessité urgente de renforcer les défenses dans le nord-est, où les unités ukrainiennes manquent d’hommes après des mois de combats sans relève. La mobilisation ukrainienne, élargie au printemps 2024, peine à compenser les pertes. Les soldats permissionnaires sont rares. Les rotations sont longues. L’armée ukrainienne tient, mais elle se fissure par endroits, et chaque fissure devient une opportunité pour Moscou. La question n’est plus seulement matérielle. Elle est démographique, psychologique, organisationnelle.
J’ai parlé à un correspondant qui revient du front est. Il décrit des soldats de quarante-cinq ans, de cinquante ans, mobilisés tardivement, qui regardent les drones russes passer au-dessus de leurs têtes en sachant qu’ils n’ont plus de quoi les abattre. Ce n’est pas du défaitisme. C’est une lucidité épuisée.
La société ukrainienne, entre résilience et fatigue
Quatre ans de guerre, et le poids qui s’accumule
L’invasion à grande échelle dure depuis le 24 février 2022. Bientôt quatre ans. Une génération entière d’adolescents ukrainiens n’a connu que la guerre comme arrière-plan permanent de leur quotidien. Les écoles fonctionnent en alternance entre cours en présentiel et en ligne, selon la fréquence des alertes aériennes. Les universités ont transféré une partie de leurs étudiants vers l’ouest du pays, ou vers l’étranger. Plus de 6 millions d’Ukrainiens sont aujourd’hui réfugiés à l’étranger, principalement en Pologne, en Allemagne et en République tchèque. Beaucoup ne reviendront pas, ou pas avant longtemps. La démographie ukrainienne s’érode, et avec elle la capacité du pays à se reconstruire à long terme.
Pourtant, à l’intérieur des frontières, une forme de résilience continue de surprendre les observateurs étrangers. Les cafés rouvrent à Kyiv quelques heures après une frappe. Les générateurs ronronnent devant les boulangeries. Les concerts reprennent dans des abris souterrains aménagés. Les Ukrainiens refusent de laisser la guerre dicter intégralement leur vie. Ils vivent malgré tout, pour défier ce qui veut les effacer. Mais cette résilience a un coût psychologique massif. Les services de santé mentale, déjà débordés avant 2022, font face à une explosion des troubles anxieux, des syndromes post-traumatiques, des dépressions. Les enfants présentent des signes de stress chronique. Les vétérans qui reviennent du front portent des blessures invisibles qui se manifestent dans la violence domestique, l’alcoolisme, le suicide. Le pays gagne du temps. Il perd des âmes.
La résilience est devenue un mot à la mode dans les chancelleries. Mais derrière ce mot poli, il y a des cernes profonds, des mains qui tremblent, des nuits sans sommeil, des couples qui se déchirent. La résilience n’est pas une vertu héroïque. C’est une survie épuisante.
Le calcul russe : prolonger, épuiser, attendre l’Occident
Une stratégie de long terme qui parie sur la lassitude internationale
Le Kremlin a fait un pari. Celui que l’Occident finira par se lasser. Que les électeurs européens, confrontés à l’inflation, à la crise du logement, aux tensions identitaires, voteront pour des partis moins favorables à l’aide à l’Ukraine. Que Donald Trump, qui a multiplié les déclarations ambiguës sur le conflit, finira par imposer un compromis défavorable à Kyiv. Que le temps joue pour Moscou. Cette semaine de 2400 frappes s’inscrit dans ce pari. Maintenir la pression militaire à un niveau insoutenable pour démontrer que la victoire ukrainienne est impossible, et qu’il faudra négocier, tôt ou tard, sur la base du contrôle territorial actuel. La Russie occupe environ 20 % du territoire ukrainien, dont la Crimée annexée en 2014 et de larges portions du Donbass, de Zaporijjia et de Kherson.
Mais ce pari russe a aussi ses fragilités. L’économie de guerre, soutenue par 40 % du budget fédéral consacré à la défense, déforme la structure économique du pays. L’inflation atteint des niveaux préoccupants. Les taux d’intérêt de la banque centrale russe dépassent les 20 %. Les sanctions, malgré les contournements, étranglent les secteurs technologiques et aéronautiques. Les pertes humaines, estimées par les services occidentaux à plus de 700 000 hommes tués ou blessés depuis le début de l’invasion, érodent même une démographie russe déjà fragilisée. Vladimir Poutine joue une partie qu’il peut perdre, à condition que l’Occident tienne sa ligne. Et c’est précisément là que se situe le point de rupture stratégique. L’Ukraine ne sera pas vaincue militairement. Elle peut être abandonnée politiquement. La différence se joue à Washington, à Berlin, à Paris, à Londres, à Rome. Pas seulement à Moscou.
Cette idée me hante. L’Ukraine ne perdra pas sur le champ de bataille. Elle perdra peut-être dans nos parlements, dans nos sondages, dans nos lassitudes de citoyens distraits. Et ce serait une trahison historique dont on ne se relèverait pas moralement.
Conclusion : Le ciel ne se taira pas tout seul
Ce que ces 2400 frappes nous obligent à regarder
Le chiffre de 2400 drones, missiles et bombes en une semaine n’est pas une statistique militaire abstraite. C’est une indication directe de ce qui se joue à l’Est de l’Europe en cette fin d’année 2025. Une guerre d’usure qui se transforme en guerre d’extermination des infrastructures civiles. Une stratégie russe assumée de terreur hivernale. Une réponse occidentale qui hésite, qui temporise, qui se fragmente. Et au milieu, un peuple ukrainien qui paie chaque jour le prix de la sécurité collective européenne. Car ne nous y trompons pas : si l’Ukraine s’effondre, ce n’est pas seulement Kyiv qui tombe. C’est tout l’ordre de sécurité européen construit depuis 1945 qui vacille. Les pays baltes le savent. La Pologne le sait. La Finlande, nouvellement membre de l’OTAN, le sait. Les autres font semblant de l’ignorer.
La question qui se pose désormais aux dirigeants occidentaux n’est plus de savoir s’il faut soutenir l’Ukraine. C’est de savoir à quelle vitesse et à quelle intensité. Chaque jour de retard se mesure en vies humaines, en immeubles détruits, en hôpitaux pulvérisés, en enfants traumatisés. Chaque intercepteur Patriot non livré est une chance offerte à un missile russe d’atteindre sa cible. Chaque obus de 155 mm en attente dans un dépôt européen est un soldat ukrainien qui meurt faute de munitions. Zelensky n’a pas livré ce décompte hebdomadaire par goût de la rhétorique. Il l’a livré parce que le silence international devient assourdissant. Parce que la fatigue médiatique gagne. Parce que d’autres crises occupent les écrans. Mais le ciel ukrainien, lui, ne connaît pas la fatigue médiatique. Il connaît seulement les drones, les missiles, les bombes. Et il continuera de connaître cela tant que nous, ailleurs, ne décidons pas collectivement que ça suffit.
Je termine cet article un dimanche soir, dans le confort tiède de mon bureau. À cette même heure, quelque part en Ukraine, une famille se demande si la sirène qui hurle dehors annonce une mort ou un simple sursis. Je n’ai pas de réponse à leur offrir. Juste cette phrase fragile, écrite de loin : nous voyons. Nous savons. Et notre silence, désormais, sera un choix.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment — 22 novembre 2025
Office of the President of Ukraine — Address by President Volodymyr Zelensky — 23 novembre 2025
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