Des cibles militaires, énergétiques et industrielles
Dans son adresse, le président ukrainien a détaillé, sans révéler les coordonnées exactes, la nature des cibles touchées. Plusieurs dépôts de munitions, des sites de stockage de carburant, des installations liées à la chaîne d’approvisionnement de l’armée russe et des infrastructures du complexe militaro-industriel ont été visés. Selon Ukrinform, Zelensky a insisté sur un point précis : ces frappes ne relèvent pas du symbole, mais de la logique militaire. Chaque cible aurait été choisie pour son rôle dans la mécanique de guerre russe. Couper le carburant, c’est ralentir les colonnes blindées. Détruire un dépôt, c’est priver une unité de munitions pour plusieurs semaines. Frapper une raffinerie, c’est attaquer la trésorerie de l’État agresseur.
Le président ukrainien a également évoqué la dimension énergétique de ces opérations. Depuis plusieurs mois, l’Ukraine a multiplié les frappes contre les raffineries russes, provoquant des perturbations dans la distribution de carburant à l’intérieur du pays. Cette stratégie n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie. Elle vise un point que Moscou tente de masquer : la dépendance de son économie de guerre à un appareil industriel vulnérable, dispersé, et désormais exposé. Zelensky a martelé que ces frappes étaient « justes », « proportionnées » et « nécessaires », s’inscrivant dans le droit d’un État attaqué à se défendre, y compris en portant la guerre chez l’agresseur.
Le rôle central des drones longue portée
L’arme reine de cette nouvelle phase porte un nom : le drone. Kyiv a développé, parfois dans des ateliers semi-clandestins, parfois dans des structures publiques discrètes, une gamme de drones d’attaque à longue portée capables de franchir des centaines, voire plus d’un millier de kilomètres. Ces engins, peu coûteux comparés aux missiles, transforment l’équation stratégique. Une Ukraine qui ne peut pas aligner des centaines de missiles balistiques peut, en revanche, produire et lancer des drones par vagues entières. Cette asymétrie inversée devient l’une des marques de fabrique de la guerre version 2025.
Le président ukrainien a remercié les unités spécialisées, les ingénieurs, les opérateurs. Il a évoqué, sans les nommer, des frappes coordonnées entre les services de renseignement militaire, les forces spéciales et la marine. Cette coordination, longtemps balbutiante, semble désormais mieux huilée. Elle inquiète Moscou, qui peine à protéger un territoire immense avec une défense antiaérienne saturée. Les images de raffineries en feu, de dépôts qui explosent, de gares logistiques touchées, circulent sur les réseaux russes eux-mêmes. La propagande officielle ne suffit plus à étouffer ce qui se voit depuis les fenêtres des habitants.
Je regarde ces images comme on regarde un compteur qui s’emballe. Chaque incendie est une donnée. Chaque dépôt soufflé est une équation. Et derrière les équations, il y a des hommes, des deux côtés, qui ne reverront pas leur maison.
Section 3 : la réponse russe et la guerre des récits
Moscou minimise, encaisse, riposte
Face à ces annonces, le Kremlin a recours à sa partition habituelle : minimiser les dégâts, dénoncer une « escalade terroriste », promettre une réponse implacable. Le ministère russe de la Défense a reconnu l’interception d’un grand nombre de drones, sans toujours préciser combien avaient atteint leurs cibles. Pourtant, les images de raffineries en flammes, les files d’attente devant les stations-service dans plusieurs régions russes, et les coupures de carburant dans certaines zones racontent une autre histoire. La guerre n’est plus une rumeur lointaine pour l’arrière russe. Elle s’installe dans le quotidien, par à-coups, par odeurs de kérosène brûlé, par hausses brutales des prix.
La riposte russe ne se fait pas attendre. Frappes massives sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes, attaques de drones Shahed contre Kyiv, Kharkiv, Odessa, Dnipro. L’hiver devient une arme. Moscou tente d’épuiser la population civile, de provoquer des coupures de chauffage, de pousser à l’exode intérieur. Cette stratégie a un nom dans les manuels militaires : la guerre d’usure. Elle s’adresse moins aux soldats qu’aux nerfs des civils. Et elle se heurte, depuis bientôt quatre ans, à une résilience que peu d’analystes avaient anticipée en février 2022.
La bataille de la légitimité
Au-delà des frappes, c’est une bataille de récits qui se joue. Moscou présente l’Ukraine comme un acteur « hors limites », frappant des zones civiles, mettant en danger des populations innocentes. Kyiv répond en rappelant la nature des cibles : infrastructures militaires, sites énergétiques liés à l’effort de guerre, dépôts logistiques. Le droit international encadre strictement ce type d’opérations. Le principe de distinction, qui sépare cibles militaires et cibles civiles, reste central. Les autorités ukrainiennes affirment respecter ce principe. Les organisations internationales, elles, observent, documentent, et publieront leurs rapports en temps voulu.
Cette bataille de la légitimité n’est pas annexe. Elle conditionne le soutien occidental. Une opinion publique européenne fatiguée pourrait basculer si elle percevait l’Ukraine comme un acteur aussi brutal que son agresseur. Zelensky le sait. Il calibre ses mots. Il insiste sur la proportionnalité, sur la nécessité, sur la défense légitime. Chaque adresse présidentielle est une opération de communication stratégique autant qu’un point de situation militaire. Et chaque mot pèse, parce qu’il sera repris, traduit, déformé, instrumentalisé dans les capitales qui décident de l’aide à venir.
Section 4 : pourquoi cette confirmation change la donne
De l’ambiguïté à la revendication
Pendant longtemps, Kyiv a pratiqué l’art de l’ambiguïté stratégique. Les frappes sur le territoire russe étaient présentées comme des « événements », attribuées à des « partisans » ou à des « accidents ». Cette posture permettait de ménager les alliés occidentaux, qui craignaient une escalade. Elle permettait aussi de garder une marge de manœuvre diplomatique. En revendiquant désormais ouvertement, Zelensky franchit un seuil. Il assume devant son peuple, devant ses alliés, devant l’ennemi. Cette revendication assumée a une portée politique majeure.
Elle signifie d’abord que les lignes rouges occidentales ont bougé. Pendant des mois, Washington et Berlin ont demandé à Kyiv de ne pas utiliser certains armements pour frapper en profondeur. Ces restrictions ont été progressivement assouplies. Les drones ukrainiens, eux, échappent largement à ces conditions, parce qu’ils sont produits localement. Cette autonomie de fabrication donne à Kyiv une liberté opérationnelle nouvelle. Elle change le rapport de force diplomatique. Une Ukraine qui peut frapper sans demander l’autorisation n’est pas la même Ukraine que celle qui dépendait de chaque autorisation d’usage.
Un signal envoyé aux négociateurs
L’annonce intervient alors que circulent plusieurs plans de paix, certains attribués à l’administration américaine, d’autres à des médiateurs européens ou du Sud global. Tous ont un point commun : ils supposent un gel des lignes, voire des concessions territoriales. En revendiquant des frappes en profondeur, Zelensky envoie un message limpide aux négociateurs. L’Ukraine ne se laissera pas imposer une paix asymétrique. Elle ne signera pas un texte qui consacrerait l’agression. Elle ne troquera pas son territoire contre des promesses sans garantie.
Cette posture est risquée. Elle peut irriter certains alliés, qui rêvent d’une sortie de crise rapide. Elle peut renforcer, dans certaines capitales, le camp des partisans d’une « pause » imposée à Kyiv. Mais elle a aussi une logique imparable : sans pression sur le territoire russe, Moscou n’a aucune incitation à négocier sérieusement. La guerre ne se termine pas par épuisement émotionnel des spectateurs. Elle se termine quand l’une des parties juge le coût intolérable. Et pour la Russie, ce coût se mesure aujourd’hui en raffineries détruites, en dépôts soufflés, en files d’attente devant les pompes.
Je le dis sans illusion : aucune négociation sérieuse n’a jamais commencé sans douleur partagée. Tant que l’agresseur ne ressent rien, il continue. Cette phrase n’a rien de joyeux. Elle est simplement vraie.
Section 5 : l’hiver, la fatigue, la guerre invisible
Un peuple qui tient, malgré tout
Pendant que Zelensky parle de frappes et de cibles, des millions d’Ukrainiens vivent un autre front, celui de l’hiver. Les coupures d’électricité s’enchaînent. Les chaudières s’éteignent. Les ascenseurs s’arrêtent. Les enfants font leurs devoirs à la frontale. Les hôpitaux fonctionnent sur générateurs. Cette guerre invisible, faite de bougies allumées et de manteaux gardés à l’intérieur, n’apparaît pas dans les communiqués officiels. Elle est pourtant le vrai test de la résilience nationale.
Les autorités ukrainiennes documentent les destructions du réseau énergétique avec une précision méthodique. Centrales thermiques touchées, sous-stations détruites, lignes haute tension coupées. Chaque hiver, depuis 2022, devient un peu plus difficile. Et chaque hiver, contre toute attente, le pays tient. Les réparations s’improvisent. Les techniciens travaillent sous la neige. Les voisins partagent un congélateur, une connexion Starlink, un radiateur. Cette économie de la débrouille collective est peut-être l’arme la plus sous-estimée de l’Ukraine. Elle ne se voit pas sur les cartes. Elle existe pourtant, et elle pèse.
La fatigue des alliés, l’usure des récits
En face, dans les capitales occidentales, la fatigue gagne. Les opinions publiques se lassent. Les budgets se serrent. Les agendas politiques changent. La guerre en Ukraine se retrouve concurrencée par d’autres crises, d’autres images, d’autres morts. Cette érosion de l’attention est l’un des défis majeurs pour Kyiv. Maintenir la mobilisation, expliquer encore, raconter à nouveau ce qui se joue, c’est un travail de tous les jours. Zelensky le fait avec une constance presque obsessionnelle.
Les frappes confirmées sur le territoire russe servent aussi à cela : rappeler que la guerre n’est pas un mauvais souvenir, qu’elle se poursuit, qu’elle évolue, qu’elle pèse. Une image de raffinerie en flammes vaut, dans le débat public, plus que dix communiqués ministériels. La communication ukrainienne l’a compris. Elle joue cette carte avec un professionnalisme qui force le respect, même chez ses critiques. La question reste pourtant ouverte : combien de temps cette mobilisation peut-elle durer ? Personne ne le sait. Personne ne veut le dire à voix haute.
Section 6 : ce que cela dit du monde qui vient
La fin d’un certain ordre
Cette guerre, par ses méthodes autant que par sa durée, dessine les contours d’un ordre international nouveau. Les drones bon marché, les frappes en profondeur, les cyberattaques, la guerre cognitive, la mobilisation industrielle d’urgence : autant de marqueurs d’un basculement stratégique. Les armées du futur ne ressembleront pas à celles du passé. Les budgets se réorientent. Les doctrines se réécrivent. Et au centre de ce basculement, il y a l’Ukraine, laboratoire involontaire d’une guerre que beaucoup pensaient impossible en Europe.
Les leçons tirées de ce conflit irrigueront toutes les armées du monde pour les décennies à venir. Les industriels de la défense observent. Les états-majors prennent des notes. Les services de renseignement compilent. Ce qui se passe à Bakhmout, à Avdiïvka, à Koursk, à Saratov ou à Riazan deviendra une page de doctrine militaire enseignée dans les académies. L’Ukraine, qui n’avait pas demandé ce rôle, est devenue malgré elle l’épicentre d’une réinvention de la guerre.
Une responsabilité européenne
Pour l’Europe, le moment est cruel et clarificateur. Le continent découvre, parfois trop tard, qu’il avait sous-investi dans sa propre défense, sous-estimé sa dépendance, sous-évalué les menaces. Le réveil est brutal. Les budgets militaires augmentent partout. Les commandes affluent vers les industriels européens. Mais le retard accumulé pendant trente ans ne se rattrape pas en deux exercices budgétaires. Cette reconstruction stratégique prendra une décennie au minimum.
Dans ce paysage, le sort de l’Ukraine n’est pas une question périphérique. C’est une question centrale. Si Kyiv tombe, le message envoyé à toutes les puissances révisionnistes du monde sera sans équivoque : la force paie, le droit s’efface, les frontières se redessinent à coups de canon. Si Kyiv tient, et tient durablement, c’est un autre message qui s’imposera, plus fragile mais plus juste : on peut résister, on peut faire payer, on peut survivre à un voisin impérial. Les frappes confirmées par Zelensky s’inscrivent dans cette équation. Elles ne la résolvent pas. Elles la nourrissent.
Conclusion : une déclaration, un cap, une trajectoire
Ce qui reste après l’adresse
Quand l’adresse présidentielle se termine, les images de raffineries en flammes continuent de tourner. Les analystes débattent. Les chancelleries calculent. Les soldats, eux, reprennent leur poste. La guerre ne s’arrête pas parce qu’un président a parlé. Elle se poursuit, plus profonde, plus technique, plus impitoyable. La confirmation de Zelensky n’est pas une fin. C’est un jalon. Un repère dans une chronologie qui s’écrit chaque jour, à la marge d’une attention occidentale qui s’effrite.
Ce qui reste, après l’adresse, c’est une trajectoire. Une Ukraine qui assume frapper loin. Une Russie qui paie un coût intérieur croissant. Des alliés qui hésitent, qui calculent, qui parfois doutent. Une opinion mondiale qui regarde ailleurs. Et au milieu, un peuple qui continue de vivre, de travailler, de pleurer ses morts, et de croire, contre toute fatigue, qu’il existera encore demain comme nation libre. Cette croyance n’est pas mesurable. Elle est pourtant le carburant le plus précieux de cette guerre.
La phrase qui reste
Il y a dans toute guerre des phrases qui surnagent. Des phrases qui résument ce que mille articles n’arrivent pas à dire. La confirmation de Zelensky, ce 22 novembre 2025, en contient une, implicite mais limpide : nous ne demanderons plus la permission d’exister. Voilà ce que disent, en creux, les drones qui filent vers Saratov, Riazan ou Volgograd. Voilà ce que disent les raffineries en feu et les dépôts pulvérisés. Voilà ce que dit, surtout, la voix d’un président qui assume, devant son peuple, des actes que ses prédécesseurs n’auraient jamais imaginé devoir nommer.
Cette phrase, l’histoire la jugera. Les négociateurs l’instrumentaliseront. Les éditorialistes la décortiqueront. Mais pour les Ukrainiens qui passent un nouvel hiver sous les bombes, elle a un sens immédiat. Elle dit qu’on tient. Elle dit qu’on rend. Elle dit qu’on existe. Et dans la guerre, parfois, exister est déjà une victoire.
Je referme cet article avec une image qui ne me quitte pas. Celle d’un soir d’hiver à Kyiv, fenêtres noires, ville éteinte, et quelque part, très loin à l’est, une raffinerie qui brûle. Deux lumières inversées. L’une éteinte par force. L’autre allumée par choix. Entre les deux, une guerre. Et une réponse, enfin, qui ne baisse pas les yeux.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Ukrinform — Zelensky confirms strikes on multiple targets inside Russia — 22 novembre 2025
President of Ukraine — Official news and addresses — Novembre 2025
Reuters — Europe news, Ukraine-Russia war coverage — Novembre 2025
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