Le poids physique et psychologique
Ceux qui ont côtoyé Zelensky avant et après la guerre décrivent deux hommes différents. L’acteur de télévision souriant, l’humoriste qui avait joué un président dans une série télévisée avant de devenir le vrai, a cédé la place à quelqu’un de plus grave, plus concentré, plus économe de ses mots. Son visage porte les traces de nuits sans fin, de décisions prises dans l’urgence, de deuils qui ne peuvent pas se faire en temps de guerre. Il ne parle plus de victoire totale comme d’une certitude absolue. Il parle de tâches concrètes, d’échéances, de livrables.
Ce pragmatisme de guerre n’est pas du cynisme. C’est de l’adaptation. Zelensky a compris que ses alliés ne répondent pas aux appels émotionnels, aussi sincères soient-ils, s’ils ne sont pas accompagnés de données précises. C’est pourquoi il est venu à Ramstein avec trois demandes chiffrées et deux priorités non négociables : les missiles anti-balistiques pour l’hiver, et les drones pour continuer la pression offensive.
Des racines surprenantes pour un chef de guerre
Né en 1978 à Kryvyi Rih, ville industrielle du centre-est ukrainien, fils d’un chef de département informatique et d’une ingénieure, Zelensky a grandi dans une famille russophone, loin de toute vocation militaire ou politique. Sa route vers la présidence est passée par le théâtre, la comédie et la télévision. Son studio Kvartal 95 a produit des comédies populaires et la série Servant of the People — dans laquelle il jouait un enseignant ordinaire devenant président — avant que la vie réelle ne dépasse la fiction de manière vertigineuse.
Cette origine hors des élites politiques traditionnelles est, paradoxalement, l’une de ses forces. Il n’a pas les réflexes conditionnés des appareils d’État. Il ne pense pas d’abord en termes de protocole ou de précédent. Il pense en termes de communication, d’impact, d’effet sur l’audience. Et dans une guerre où la perception internationale est aussi importante que les gains territoriaux, cette formation d’un genre imprévu s’est révélée un atout considérable.
Il y a quelque chose de profondément moderne — et peut-être troublant — dans le fait que le défenseur le plus efficace de l’ordre international libéral soit un ancien comédien. Mais en y réfléchissant, peut-être que c’est exactement ce dont cet ordre avait besoin : quelqu’un qui sache comment raconter une histoire, comment captiver une audience, comment rendre une cause irrésistible. La démocratie est aussi un théâtre.
À Ramstein : la demande de 20 milliards et la réponse de 4
Une ambition maximale, une réponse substantielle
L’Ukraine était arrivée à ce 35e Ramstein avec une demande formelle de 20 milliards de dollars d’aide militaire d’urgence, argumentant que les prochains mois représentaient une fenêtre décisive pour consolider un avantage tactique avant que la Russie ne reconstitue ses capacités. Cette demande avait été formulée par le ministère ukrainien de la Défense dans un document distribué aux partenaires avant la réunion.
La réponse des alliés — plus de 4 milliards de dollars en une seule journée — ne couvre pas le quart de la demande. Mais elle représente l’une des mobilisations financières les plus rapides de l’histoire récente des coalitions militaires. Le Royaume-Uni a ouvert avec 752 millions de livres sterling (environ 1 milliard de dollars), financé par les revenus des avoirs russes gelés. L’Allemagne a suivi avec 400 millions de dollars pour la défense aérienne et les missiles Patriot. Les Pays-Bas ont annoncé leur paquet de 500 millions d’euros. La Norvège, le Danemark, l’Espagne, la Lituanie et le Luxembourg ont conjointement engagé 540 millions de dollars pour les munitions d’artillerie.
Onze pays, un message collectif
Au total, ce sont onze pays identifiés — Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Norvège, Suède, Danemark, Espagne, Lituanie, Luxembourg, Belgique et Canada — qui ont annoncé des contributions nouvelles lors de cette seule journée. Neuf pays ont confirmé leur participation au mécanisme PURL, dont les quatre piliers — Allemagne, Norvège, Pays-Bas et Suède — assurent le financement de près d’1 milliard de dollars en missiles Patriot intercepteurs. Et 27 nations, dont 15 membres de l’OTAN, ont rejoint l’initiative Drone Deal ukrainienne.
Pour Zelensky, chaque chiffre annoncé est une victoire politique. Pas parce qu’il comble tous les besoins. Mais parce qu’il démontre que la coalition tient, qu’elle s’élargit, qu’elle approfondit son engagement. Dans la géopolitique de cette guerre, la démonstration de solidarité persistante est aussi importante que le contenu des paquets militaires. Elle dit à Moscou : vous ne gagnerez pas par épuisement de nos alliés.
Quatre milliards en un jour — je dois le répéter parce que c’est un chiffre qui mérite d’être ancré dans notre mémoire collective. Ce n’est pas de l’humanitaire. Ce ne sont pas des subventions au développement. C’est de l’argent de défense, en état d’urgence, pour un pays qui fait face à la plus grande armée agressive d’Europe. Le fait que cet argent se mobilise encore au bout de quatre ans est, en soi, une défaite stratégique pour Poutine.
La priorité absolue : les missiles anti-balistiques avant l'hiver
«D’ici cet hiver, nous devons voir des résultats concrets»
Au-delà des chiffres, Zelensky est venu à Ramstein avec un message ciblé : la question des missiles anti-balistiques est sa priorité existentielle. «Il a des missiles balistiques, et nous avons besoin de capacités anti-balistiques. Nous avons beaucoup fait pour nous protéger contre les drones. Notre taux d’interception est d’environ 90 % — c’est une réalisation très sérieuse. Nous nous défendons aussi contre les missiles de croisière, mais les missiles balistiques russes restent un problème, et nous avons besoin d’une réponse à ce problème», a-t-il déclaré lors de l’ouverture de la réunion.
Cette déclaration n’est pas rhétorique. C’est un constat opérationnel brutal. Les missiles balistiques — Iskander-M, Kinzhal, mais aussi les projectiles nord-coréens fournis par Kim Jong-un — sont la menace la moins bien couverte par la défense ukrainienne. Les Patriot peuvent les intercepter, mais les stocks se vident. Et c’est la raison pour laquelle Zelensky a poussé avec une énergie particulière pour l’accord germano-ukrainien sur le projet Freyja, signé le même jour par les ministres de la Défense Fedorov et Pistorius.
L’échéance de l’hiver comme horizon indépassable
Zelensky a fixé une échéance claire : «D’ici cet hiver, nous devrions déjà voir des résultats concrets de notre travail conjoint sur la défense anti-balistique. C’est quelque chose dont nous avons tous besoin, pas seulement l’Ukraine. Et c’est un effort de longue haleine». L’hiver ukrainien est une période de vulnérabilité accrue : les systèmes énergétiques sont ciblés par les frappes russes, la consommation d’énergie explose, et la population urbaine se retrouve dans des appartements glacés si les sous-stations tombent.
L’urgence de l’horizon hivernal est réelle et documentée. Depuis deux ans, la Russie cible systématiquement les infrastructures énergétiques ukrainiennes à l’approche des mois froids. Les frappes balistiques sur les centrales thermiques ont été particulièrement dévastatrices. La capacité à les intercepter n’est pas un luxe militaire — c’est une question de survie pour des millions de civils.
Je comprends l’urgence de cette échéance mieux que quiconque ne s’est jamais retrouvé sans chauffage en janvier. Mais je veux souligner quelque chose de plus profond : Zelensky ne demande pas des missiles pour «gagner la guerre» — notion de plus en plus abstraite. Il demande des missiles pour que ses concitoyens puissent traverser l’hiver. C’est un objectif à la fois militaire et humanitaire, et cette fusion dit tout de la nature unique de ce conflit.
Zelensky et les États-Unis : la relation Trump, nœud gordien
Le G7 d’Évian, prélude au Ramstein
Deux jours avant le Ramstein, Zelensky était à Évian-les-Bains pour le sommet du G7. Son agenda était chargé. Il y a rencontré Donald Trump en tête-à-tête — leur première rencontre physique en quatre mois. À l’issue, Zelensky a décrit Trump comme «positif» sur la question des licences de production de missiles américains. «Pour l’instant, il était positif. Et quand le président Trump est positif, j’espère que cela signifie « oui »», avait-il déclaré avec une prudence caractéristique.
Cette prudence est fondée. Zelensky sait que Trump est imprévisible — il l’a dit lui-même, à demi-mot, dans ses formulations prudentes. La relation entre les deux hommes est complexe : Zelensky a besoin des États-Unis, et Trump oscille entre soutien et scepticisme selon les humeurs du moment et les pressions intérieures américaines. Le fait que le chancelier allemand Friedrich Merz ait remercié Trump «pour cette volonté significative de collaborer» lors du G7 donne une indication de la fragile positivité du moment.
La stratégie Zelensky face à l’imprévisibilité américaine
Face à l’incertitude américaine, Zelensky a développé une stratégie claire : diversifier les sources d’armement et de financement. Le PURL, les paquets bilatéraux européens, les accords de co-production, l’initiative Drone Deal — tout cela est conçu pour réduire la dépendance ukrainienne à l’égard d’une Maison-Blanche dont la politique change avec les tweets et les appels téléphoniques. Ce n’est pas de l’anti-américanisme. C’est de la prudence stratégique élémentaire.
La réussite du Ramstein du 18 juin illustre précisément cette stratégie : même sans annonce spectaculaire de Washington, les alliés européens ont produit 4 milliards de dollars. L’Europe apprend, à vitesse forcée, à ne pas systématiquement attendre l’oncle Sam pour agir. Et Zelensky, par ses discours, ses visites et ses pressions constantes, est l’un des principaux architectes de cette nouvelle autonomie stratégique européenne.
La relation Zelensky-Trump me fascine et me trouble à la fois. Trump est ce que j’appelle un mal nécessaire : sa fermeté sur les dépenses de défense OTAN a forcé les Européens à se bouger, et sa pression économique sur la Russie via les sanctions pétrolières a mordu. Mais son inconstance est un danger structurel pour la coalition. Zelensky a compris que miser sur Trump seul était suicidaire. C’est sa plus grande sagesse stratégique.
Le communicant de guerre : un talent unique
La diplomatie de la reconnaissance
L’une des innovations les plus sous-estimées de la politique extérieure ukrainienne est ce que j’appelle la diplomatie de la reconnaissance. À chaque sommet, Zelensky nomme les pays généreux, cite leurs contributions, les remercie publiquement et chaleureusement. Cette pratique crée un double effet : elle récompense symboliquement les bons élèves et, par contraste implicite, souligne le retard des autres. C’est une forme de pression douce mais persistante, exercée non pas par la critique mais par la valorisation.
Ce 18 juin, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l’Allemagne ont tous été nommément remerciés. La mécanique fonctionne depuis le début de la guerre : les alliés qui livrent à temps reçoivent une reconnaissance publique qui renforce leur position politique domestique. La popularité des efforts pro-Ukraine dans certains pays est partiellement nourrie par cette visibilité internationale accordée par Kyiv. Zelensky sait que les ministres de la Défense retournent chez eux avec des conférences de presse à donner et des parlements à convaincre.
La vidéo nocturne, symbole fondateur
Revenir à la vidéo du 25 février 2022 — quand Zelensky, en tenue kaki, filmait un selfie devant le parlement de Kyiv pour dire «je suis ici, nous ne partons pas» — permet de mesurer le chemin parcouru. Ce geste simple, capté avec un téléphone, a changé le cours de la guerre. Il a convaincu les alliés hésitants que l’Ukraine méritait d’être défendue parce que ses dirigeants choisissaient de rester. Le reste — les 35 Ramstein, les milliards, les chars, les F-16 — découle en ligne directe de ce choix.
Zelensky a transformé un geste de résistance personnelle en politique étrangère systématique. Sa permanence physique sur le terrain, en Ukraine ou dans les capitales alliées, est la colonne vertébrale de toute sa diplomatie. Un président en exil n’aurait pas obtenu un dixième de ce que Zelensky a mobilisé depuis Kyiv. Sa présence dans le pays qu’il défend est son argument le plus puissant.
Je me souviens d’avoir regardé cette vidéo le 25 février 2022 en pensant qu’il était condamné — que la Russie l’attraperait avant la fin de la semaine. Plus de quatre ans plus tard, il préside des réunions de coalition à Bruxelles et rentre chez lui à Kyiv. Je n’ai pas honte d’admettre que je m’étais trompé. Et cette erreur m’a rendu beaucoup plus prudent sur les pronostics militaires.
Les grands dossiers de Ramstein : un agenda chargé
F-16, Patriot, drones : la trinité défensive ukrainienne
En dehors de la question anti-balistique, Ramstein a traité trois dossiers parallèles dont Zelensky a été le moteur. D’abord, les F-16 belges : le ministre de la Défense belge Theo Francken a annoncé la livraison prochaine de 7 F-16 à l’Ukraine, dans le cadre de la livraison totale de la flotte belge. Ce renforcement aérien est crucial pour contester la supériorité tactique de l’aviation russe qui frappe les lignes ukrainiennes avec des bombes planantes à distance de sécurité.
Ensuite, les missiles Patriot : via le mécanisme PURL et les contributions directes de l’Allemagne (PAC-3 MSE sous le Jumpstart), le sommet a sécurisé des volumes significatifs d’intercepteurs pour les mois à venir. L’Allemagne a contribué à hauteur de 200 millions de dollars supplémentaires pour les munitions de défense aérienne et 200 millions de dollars pour les missiles PAC-3 via le Jumpstart — un mécanisme d’approvisionnement accéléré. Enfin, les drones : plus d’un milliard de dollars cumulés ont été pledgés pour les drones ukrainiens lors de cette seule journée.
L’accord germano-ukrainien sur Freyja : une percée historique
L’annonce qui a le plus retenu l’attention spécialisée reste l’accord entre les ministres de la Défense Mykhailo Fedorov et Boris Pistorius pour le développement conjoint d’un système de défense anti-balistique. Ce système, associé à l’entreprise ukrainienne Fire Point et à l’allemande Hensoldt, est connu sous le nom de projet Freyja. Il vise à produire d’ici 2027 un intercepteur balistique de fabrication ukraino-européenne, à un coût bien inférieur aux missiles Patriot.
Zelensky a présenté cet accord comme «un pas très important» : «Nous avons certaines technologies, et l’Allemagne en a d’autres, et aujourd’hui nos ministres de la Défense ont déjà signé un accord pour réunir ces capacités». Pistorius a confirmé que «plusieurs entreprises allemandes sont intéressées par ce projet» et qu’il «peut apporter une contribution importante à la sécurité en Europe et en Ukraine». Cette dernière phrase est politiquement significative : le projet Freyja n’est plus présenté comme une aide à l’Ukraine, mais comme un investissement dans la sécurité européenne commune.
Ce glissement sémantique — de «nous aidons l’Ukraine» à «nous construisons ensemble la sécurité européenne» — me semble être l’une des mutations les plus importantes de la politique de défense européenne depuis la fin de la Guerre froide. Et Zelensky en est le catalyseur principal. Il a réussi à faire accepter à ses alliés ce qu’ils refusaient d’admettre au départ : que la défense de l’Ukraine est leur propre défense.
Portrait psychologique : la vulnérabilité comme force
Le doute affiché, arme de crédibilité
Ce qui distingue Zelensky de nombreux chefs d’État en temps de guerre, c’est sa capacité à afficher ses doutes et ses incertitudes sans paraître faible. Il n’a jamais promis de victoire totale à date fixe. Il n’a jamais prétendu tout savoir. À Évian, face aux journalistes, il a reconnu que la question des licences de missiles avec Trump restait ouverte, que l’issue dépendait d’une décision américaine sur laquelle il n’avait pas de prise directe.
Cette vulnérabilité contrôlée est une technique de communication avancée, peut-être innée chez lui. Elle humanise un personnage qui aurait pu devenir un symbole froid. Elle permet aussi de gérer les attentes des alliés et du peuple ukrainien : si la victoire n’arrive pas au calendrier prévu, ce n’est pas Zelensky qui avait menti — il n’avait jamais promis une date. C’est une habileté narrative que beaucoup de politiciens envieraient.
L’identité ukrainienne comme projet politique
Un autre aspect frappant du portrait Zelensky, c’est sa transformation identitaire. Né dans une famille russophone, il parlait couramment et naturellement le russe en 2020. Depuis le 24 février 2022, il a fait le choix de ne s’exprimer publiquement qu’en ukrainien — un geste fort qui dit quelque chose sur la nature de cette guerre. Ce n’est pas un conflit de frontières ou de ressources. C’est un conflit d’identités. Et Zelensky en a fait un symbole personnel de résistance culturelle.
Cette décision a eu des effets profonds en Ukraine. Dans un pays où le bilinguisme russo-ukrainien était la norme dans de nombreuses régions, le choix présidentiel a accéléré une transition linguistique déjà en cours. Pour des millions d’Ukrainiens russophones qui se sont sentis visés par l’invasion, entendre leur président parler ukrainien a été un acte de légitimation de leur identité. Zelensky a compris que dans cette guerre, la culture et la langue sont des armes aussi puissantes que les missiles.
Je suis un observateur extérieur, je n’ai pas vécu cette transformation linguistique de l’intérieur. Mais je suis sensible à ce qu’elle signifie politiquement : un président qui accepte de changer lui-même pour incarner le projet national qu’il défend. Ce n’est pas performatif — ou en tout cas, même si la forme est performative, le fond est sincère. Il vit dans un pays en guerre. Il le voit chaque jour. Ça change un homme.
Les alliés face à Zelensky : entre admiration et pression
Celui qui fait culpabiliser sans accuser
Les membres de la coalition ukrainienne décrivent en privé une relation avec Zelensky qui mêle admiration et inconfort. Admiration pour sa détermination, son intelligence politique, sa capacité à maintenir la cohésion d’une coalition disparate. Inconfort parce qu’il est le miroir d’un engagement parfois insuffisant. Sa présence dans les réunions de coalition est une forme de conscience morale collective : difficile de chicaner sur des millions d’euros quand cet homme vous regarde en sachant que ses soldats meurent pendant que vous parlez.
Le ministre de la Défense allemand Boris Pistorius l’a bien compris, lui qui a choisi de co-signer ce 18 juin deux accords historiques : l’accord anti-balistique et l’accord de co-production des robots de combat TerMIT. Sa déclaration sur le projet Freyja — «si l’industrie peut s’entendre, il peut apporter une contribution importante à la sécurité en Europe» — est celle d’un responsable qui a intégré le message Zelensky : votre sécurité dépend de la nôtre.
Mark Rutte, nouveau relais de la cohérence OTAN
La présence de Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN et ancien Premier ministre néerlandais, à cette réunion coprésidée par le Royaume-Uni et l’Allemagne, est symboliquement forte. Rutte a été l’un des architectes des paquets néerlandais pour l’Ukraine quand il était encore à La Haye. Son élévation à la tête de l’OTAN a apporté une continuité dans le soutien à l’Ukraine au niveau de l’Alliance. À la veille du sommet de l’OTAN à Ankara en juillet, le Ramstein du 18 juin sert de répétition générale politique.
Rutte a annoncé la veille du Ramstein que les alliés européens et le Canada avaient augmenté leurs dépenses de défense de plus de 90 milliards de dollars en un an — une hausse d’environ 20 %. Ce chiffre est à la fois une victoire pour Zelensky, qui réclamait cette augmentation depuis des années, et pour l’OTAN, qui peut enfin montrer que la pression sur les contributions nationales porte ses fruits.
Il y a une ironie que je ne peux pas ignorer : c’est la guerre en Ukraine — l’agression de Poutine — qui a finalement réussi à faire bouger des budgets de défense européens que des décennies de plaidoyer américain n’avaient pas réussi à forcer. Poutine voulait affaiblir l’OTAN en attaquant l’Ukraine. Il a obtenu l’exact opposé. C’est peut-être la plus grande erreur de calcul stratégique de l’histoire moderne.
Zelensky et le front : la guerre au quotidien
L’horreur comme toile de fond permanente
Pendant que Zelensky négocie à Bruxelles, la guerre continue avec la même brutalité. Ce même 18 juin, 555 drones ukrainiens — selon les chiffres du ministère de la Défense russe — avaient frappé la Russie dans la nuit. L’Ukraine venait de lancer sa plus grande attaque de drone sur Moscou depuis le début de la guerre, avec environ 194 drones interceptés autour de la capitale russe selon le maire Sobyanin, et plusieurs drones ayant atteint la raffinerie de Moscou à Kapotnya, provoquant un incendie majeur à 15 kilomètres du Kremlin.
Sur le front terrestre, la direction de Pokrovsk restait la plus intense : 204 affrontements enregistrés en un seul jour. Les villes ukrainiennes continuaient d’être frappées : Dnipro avait subi une frappe balistique, Nikopol des drones. Et la nuit du 15 juin, moins de 72 heures avant le Ramstein, Kyiv avait été frappée dans presque tous ses districts, avec 5 morts et 35 blessés, et la Laure de Petchersk touchée par les flammes.
La guerre comme contexte permanent
Cette toile de fond permanente donne une résonance particulière aux mots de Zelensky à Bruxelles. Quand il dit que les livraisons «font la différence jour après jour», ce n’est pas de la métaphore. C’est la description littérale d’une réalité où chaque missile intercepté peut épargner une vie, où chaque drone produit peut détruire un lance-roquettes avant qu’il tire. La guerre est une équation d’attrition, et Zelensky est venu à Ramstein pour améliorer les termes de cette équation pour l’Ukraine.
Il y est largement parvenu. Quatre milliards de dollars de nouvelles garanties militaires en une journée, un accord de co-développement anti-balistique avec l’Allemagne, 27 nouvelles nations rejoignant le Drone Deal, 9 pays dans le PURL. Ce n’est pas une victoire militaire sur le terrain. Mais c’est une victoire diplomatique considérable — une de plus dans une longue série que cet ancien acteur de Kryvyi Rih a su arracher à la communauté internationale.
Ce qui me frappe le plus dans le bilan de cette journée du 18 juin, c’est la constance. Pas d’euphorie, pas de proclamations triomphalistes. Zelensky remercie, comptabilise, annonce les prochains objectifs. La machine diplomatique ukrainienne tourne avec une régularité d’horloger suisse. C’est peut-être la chose la plus difficile à maintenir dans une guerre : la constance méthodique face au chaos.
L'héritage en construction : que restera-t-il de Zelensky?
Un président redéfini par les circonstances
Il est trop tôt pour écrire l’héritage de Zelensky — la guerre n’est pas terminée, et les guerres peuvent encore se retourner. Mais quelques constantes semblent se dégager. Il a empêché ce que Poutine croyait inévitable : l’effondrement rapide de l’Ukraine. Il a maintenu une coalition internationale d’une ampleur sans précédent depuis la Guerre du Golfe. Il a accéléré la transformation militaire et industrielle de son pays de manière spectaculaire. Et il a changé durablement la perception de l’Ukraine dans le monde.
L’Ukraine de 2026 n’est plus l’Ukraine de 2021. Ce n’est plus un pays perçu comme périphérique, instable, corrompu. C’est un pays reconnu pour sa résilience, son innovation militaire, son industrie de défense, sa démocratie — imparfaite comme toutes les démocraties, mais fonctionnelle sous les bombes. Ce changement de perception est en grande partie l’œuvre de Zelensky, qui a compris avant tout le monde que dans une guerre de l’ère des réseaux, la bataille des perceptions est aussi importante que la bataille du terrain.
Les limites d’un homme seul
Mais il y a des limites que même Zelensky ne peut pas franchir seul. La fatigue des alliés est réelle — pas absente, mais présente en sourdine dans certaines capitales. Les élections en Europe et aux États-Unis peuvent changer les équilibres politiques. La reconstruction de l’Ukraine, qui coûtera des centaines de milliards, n’a pas encore commencé sérieusement. Et la question d’une paix durable — à quelles conditions, avec quelles garanties, avec quelle Ukraine — reste entière et explosive.
Zelensky sait tout cela. C’est pourquoi il ne s’arrête pas. Le Ramstein du 18 juin n’est pas la fin d’un processus — c’est une étape dans une course permanente entre les besoins de l’Ukraine et la capacité de mobilisation de ses alliés. La prochaine réunion sera le 36e Ramstein. Et Zelensky y sera, en tenue kaki, avec des chiffres nouveaux et des demandes nouvelles. Parce que c’est la seule stratégie qui, jusqu’ici, a fonctionné.
Je me demande parfois ce que Zelensky pense la nuit, quand les caméras sont éteintes et que les ministres sont rentrés chez eux. Est-ce qu’il doute? Est-ce qu’il calcule les vies perdues contre les kilomètres gagnés? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est que chaque matin, il recommence. Et que cette constance-là, dans des circonstances que peu d’entre nous peuvent imaginer, est en elle-même un acte héroïque.
Le chiffre qui résume tout : 35 Ramstein, 4 ans, des centaines de milliards
La coalition la plus durable depuis la Guerre froide
Le groupe de contact pour la défense de l’Ukraine — format Ramstein — a tenu sa 35e réunion ce 18 juin. Trente-cinq réunions depuis sa création en mars 2022. Plus de cinquante pays présents en permanence. Des centaines de milliards de dollars engagés depuis le premier jour. C’est la coalition militaire la plus durable et la plus substantielle depuis la fin de la Guerre froide. Et elle tient — malgré les changements de gouvernement dans certains pays, malgré les pressions économiques, malgré les doutes.
Cette durabilité n’est pas le fait d’institutions ou de traités — il n’y a pas d’obligation juridique contraignante dans le format Ramstein. C’est le fait de convictions. Et Zelensky a été l’artisan principal de ces convictions. Son refus de quitter Kyiv, ses interventions devant chaque parlement occidental, ses videos nocturnes, ses discours au Congrès américain, à Bruxelles, à Berlin, à Paris — tout cela a construit une narrative qui rend le soutien à l’Ukraine moralement et politiquement nécessaire pour les démocraties occidentales.
Ramstein 35 : le message à Moscou
Le message politique de ce 35e Ramstein dépasse les 4 milliards de dollars annoncés. Il dit à Moscou : votre stratégie d’épuisement a échoué. L’Occident ne s’est pas lassé. La coalition ne s’est pas désintégrée. L’Ukraine n’est pas seule. Et chaque réunion — chaque Ramstein numéroté, chaque annonce chiffrée, chaque signature de ministre — est une démonstration que la détermination de l’Occident n’a pas faibli après quatre ans de guerre.
C’est cela, le vrai héritage en construction de Zelensky : il a rendu la lâcheté politiquement coûteuse pour les démocraties. Abandonner l’Ukraine est désormais plus difficile politiquement, médiatiquement, moralement, que de la soutenir. C’est une transformation profonde de la géopolitique occidentale — et elle a été opérée, pour l’essentiel, par un homme qui refusait de monter dans l’avion d’évacuation qu’on lui proposait il y a quatre ans.
Je termine ce portrait avec une interrogation qui me hante : comment l’histoire jugera-t-elle Zelensky si la guerre se termine sans victoire totale de l’Ukraine? La réponse que je construis depuis quatre ans est la suivante — il sera jugé comme celui qui a maintenu l’Ukraine en vie et en démocratie quand tout semblait perdu. C’est déjà une victoire extraordinaire. Le reste appartient à des forces qui le dépassent.
La prochaine bataille : le sommet de l'OTAN d'Ankara en juillet
Le calendrier diplomatique s’accélère
Le Ramstein du 18 juin n’est qu’une étape dans un calendrier diplomatique qui s’est considérablement densifié depuis le début de 2026. Juillet apportera le sommet de l’OTAN à Ankara — un rendez-vous crucial où les membres de l’Alliance devront trancher sur leurs engagements à long terme envers l’Ukraine. La question de l’adhésion ukrainienne à l’OTAN reste officiellement ouverte, même si les conditions pratiques — une guerre en cours — la rendent inapplicable immédiatement.
Zelensky utilisera l’élan du Ramstein pour arriver à Ankara en position de force. Les 4 milliards engagés le 18 juin, les 27 nations du Drone Deal, l’accord Freyja avec l’Allemagne — tout cela construit un argumentaire : l’Ukraine est un partenaire militaire mature, capable de cogérer sa propre défense, digne d’une intégration accélérée. Le sommet d’Ankara sera une nouvelle démonstration de la capacité de Zelensky à transformer chaque réunion en levier pour la suivante.
Les enjeux de la paix prochaine
Mais derrière le calendrier militaire se profile une question que Zelensky ne peut pas ignorer indéfiniment : à quelles conditions une paix est-elle possible? À Évian, lors du G7, Trump avait déclaré que «ils veulent tous les deux agir, ils ne savent juste pas comment procéder» en parlant de lui et de Poutine. Il avait également décrit la Russie comme la partie «offensive» dans le conflit — une formulation que Zelensky a notée avec attention, car elle implique une reconnaissance implicite de la responsabilité russe.
Zelensky sait que la paix ne peut pas être imposée à l’Ukraine. Il sait aussi qu’une paix sans garanties de sécurité robustes serait une défaite à retardement. C’est pourquoi il continue à construire la coalition, à accumuler les accords de co-production, à renforcer les capacités militaires ukrainiennes — non pas pour rejeter la paix, mais pour s’assurer que lorsqu’elle viendra, l’Ukraine sera en position de la négocier avec une force réelle et non une fatigue résignée.
Je veux être honnête sur quelque chose que je ne sais pas : ce que pense réellement Zelensky de la paix. Il dit les bonnes choses — paix avec garanties, pas de capitulation, souveraineté non négociable. Mais je ne suis pas dans sa tête. Ce que je sais, c’est que ses actes — construire des capacités militaires, diversifier les sources d’armement, maintenir la coalition — sont cohérents avec un homme qui veut négocier depuis la force. Et c’est la seule façon de négocier qui ait jamais fonctionné avec des autocraties.
Conclusion : le chef de guerre devant l'histoire
Quatre ans d’une transformation unique
Le portrait de Zelensky à Ramstein, ce 18 juin 2026, c’est le portrait d’un homme transformé par une responsabilité qu’il n’avait pas cherchée dans sa forme actuelle, mais qu’il a assumée sans hésitation depuis le premier jour. Acteur devenu président devenu chef de guerre devenu architecte de coalitions : chaque transformation a été forcée par les circonstances et maîtrisée par l’individu. C’est cela qui est remarquable. Non pas la perfection — il a commis des erreurs, il en commettra d’autres. Mais la capacité à se réinventer constamment sous une pression inhumaine.
Il repart de Bruxelles ce 18 juin avec 4 milliards de dollars d’engagements, un accord anti-balistique avec l’Allemagne, 27 nouvelles nations dans le Drone Deal, et le début d’une réponse au problème le plus urgent : les missiles balistiques russes avant l’hiver. Ce n’est pas suffisant. Ça ne l’est jamais. Mais c’est ce que la réalité politique des démocraties permet à ce stade. Et Zelensky, mieux que quiconque, sait travailler avec la réalité politique des démocraties.
La leçon pour l’Occident
Si l’Occident retient une leçon de cette guerre et de ce portrait, ce devrait être celle-ci : les démocraties ont besoin de leaders qui croient en elles assez pour les forcer à se dépasser. Zelensky est devenu, presque malgré lui, ce leader pour l’ensemble du monde occidental. Il a rappelé à l’Europe et aux États-Unis ce qu’ils défendent et pourquoi cela en vaut la peine. C’est un service rendu à la démocratie mondiale qui, quel que soit le résultat final de la guerre, mérite d’être reconnu et célébré.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Kyiv Independent — Zelensky à la réunion du groupe de contact, les alliés s’engagent — 18 juin 2026
Sources secondaires
Euromaidan Press — Zelensky au G7 : Trump «positif» sur les licences de missiles — 16 juin 2026
UNITED24 Media — 27 nations rejoignent l’initiative Drone Deal ukrainienne — 18 juin 2026
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