Les frappes et l’effondrement de l’inspection
La chronologie des événements qui ont conduit à la lettre de juin 2026 commence à la nuit du 12 au 13 juin 2025, quand Israël a lancé une opération militaire contre plusieurs installations nucléaires iraniennes. Les attaques ont eu lieu entre le 13 et le 24 juin 2025. Le 22 juin 2025, les États-Unis ont rejoint l’opération et frappé trois sites nucléaires iraniens. L’AIEA a immédiatement arrêté ses activités de vérification en Iran et a retiré tous ses inspecteurs du pays pour des raisons de sécurité.
Les sept installations nucléaires déclarées que l’AIEA considère comme affectées par les frappes militaires sont : le Fordow Fuel Enrichment Plant (FFEP), la Fuel Enrichment Plant (FEP), le Pilot Fuel Enrichment Plant (PFEP), l’UCF, le FMP, le FPFP et l’EUPP. Le réacteur de recherche sur l’eau lourde de Khondab, en construction, a également été atteint. En outre, l’Iran a informé l’AIEA en février 2026 qu’un site dont l’agence ne connaissait pas encore la localisation précise — désigné IFEP — avait lui aussi été « soumis » à des attaques militaires.
Les tentatives de reprendre le dialogue
En septembre 2025, l’Iran et l’AIEA ont conclu un accord censé permettre la reprise des inspections sur l’ensemble des sites nucléaires iraniens, y compris les sites bombardés. Mais dès le 20 septembre 2025, l’Iran a suspendu cette coopération en représailles à une résolution de l’AIEA exigeant un accès complet — une résolution poussée par le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne qui avaient également activé le mécanisme de retour des sanctions ONU en vertu de ce qui restait du JCPOA. Ce cercle vicieux d’accords puis de retraits a caractérisé toute la période de septembre 2025 à juin 2026.
En janvier 2026, le chef de l’AIEA Grossi avait déclaré au Forum économique mondial de Davos que « l’impasse avec l’Iran sur la reddition de comptes de son stock d’uranium fortement enrichi et les inspections des installations nucléaires bombardées ne peut pas durer indéfiniment ». Il confirmait que l’AIEA avait inspecté les 13 installations non bombardées au moins une fois depuis les frappes — mais aucune des 8 installations affectées. Depuis le 28 février 2026, l’AIEA avait officiellement « cessé de mener des activités de vérification en Iran conformément à l’accord de garanties NPT ».
Un an sans inspections nucléaires en Iran. Un an pendant lequel l’uranium enrichi a pu être déplacé, retraité, disséminé. Un an pendant lequel les centrifuges qui n’avaient pas été détruites pouvaient théoriquement continuer à tourner dans des sites secrets. C’est l’horreur silencieuse de cette crise : elle se joue dans des tunnels souterrains et des laboratoires inaccessibles, loin des caméras, loin de la communauté internationale.
L'uranium disparu : où est le stock iranien ?
Le mystère des 440 kilos
La question qui obsède les experts en non-prolifération depuis juin 2025 est simple à formuler et terrifiante dans ses implications : où sont les 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % que l’Iran possédait selon l’AIEA avant les frappes ? Le directeur général Grossi a estimé, lors d’évaluations publiques, que la majeure partie de cet uranium se trouve probablement encore dans le complexe souterrain d’Esfahan (Isfahan) — frappé lors des attaques. Mais « probablement » n’est pas une certitude, et Grossi a indiqué que l’AIEA cherche également à accéder aux sites de Natanz et Fordow, où du matériel nucléaire est présent.
Le rapport de la Fondation pour la Défense des Démocraties (FDD) du 9 juin 2026 — la dernière analyse publique complète des rapports AIEA avant la signature du memorandum — brossait un tableau sombre : l’agence est incapable de vérifier la suspension de l’enrichissement d’uranium, du retraitement du plutonium et de la production d’eau lourde en Iran. Elle ne peut pas rapporter sur les stocks d’uranium enrichi, leur localisation, leur taille ou leur composition chimique. Plusieurs sites candidats où le matériel pourrait être « entombé » — notamment des tunnels souterrains près de Natanz et dans les montagnes de Pickaxe Mountain — ne sont pas mentionnés dans les rapports officiels.
La question des sites secrets et non déclarés
L’une des dimensions les plus inquiétantes de la crise nucléaire iranienne est la possibilité de sites d’enrichissement non déclarés. L’Iran a, par le passé, construit des installations d’enrichissement clandestines que l’AIEA n’a découvertes que grâce à des renseignements externes — le site de Fordow lui-même avait été révélé par les services de renseignement occidentaux en 2009. La question de savoir si l’Iran dispose de capacités d’enrichissement secrètes, à l’abri des frappes militaires et des inspections, est fondamentalement ouverte. Personne ne peut répondre avec certitude.
C’est précisément cette incertitude qui rend l’invitation iranienne à l’AIEA si critique — et potentiellement si insuffisante. Si l’Iran ouvre uniquement ses sites déclarés tout en maintenant des capacités clandestines, les inspections ne feraient que créer une illusion de transparence. La clause du memorandum demandant à l’Iran de « commencer le travail d’identification et de révélation des localisations de son matériel enrichi » est une reconnaissance implicite de cette anxiété : Washington veut savoir non seulement ce qui est dans les sites connus, mais ce qui se trouve peut-être ailleurs.
440 kilos d’uranium enrichi à 60 %. Si enrichi à 90 %, c’est 10 bombes potentielles. Et personne ne sait exactement où ils sont. Je ne dis pas que l’Iran a les capacités ou la volonté d’assembler des armes nucléaires dès maintenant. Je dis que cette incertitude est insupportable dans un monde nucléaire, et que l’Occident ne peut pas vivre longtemps avec cette épée de Damoclès sans solution de vérification crédible.
Grossi : le chef d'agence sous pression maximale
Un homme entre deux feux
Rafael Mariano Grossi, directeur général de l’AIEA depuis 2019, est l’homme qui se retrouve au centre de cette crise nucléaire. Il a exprimé publiquement, lors d’interviews et dans ses rapports, une frustration croissante face à l’opacité iranienne. Il a insisté sur la nécessité d’un accès « avec l’urgence absolue » aux sites bombardés. Il a qualifié la situation d’« inacceptable ». Et il a maintenu un fil de dialogue avec Téhéran même pendant les périodes les plus tendues.
Grossi navigue dans un espace diplomatiquement minimaliste : d’un côté, les grandes puissances occidentales — États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne — qui exigent un accès immédiat et complet à tous les sites iraniens. De l’autre, l’Iran, qui utilise l’accès aux inspections comme monnaie d’échange diplomatique, et des membres du conseil de l’AIEA comme la Chine et la Russie qui tempèrent les pressions occidentales. Sa marge de manœuvre est étroite. Mais sa crédibilité institutionnelle reste un actif précieux pour toute négociation à venir.
Ce que signifie concrètement « inspecter » après des frappes militaires
Une dimension technique mais absolument cruciale de cette crise est la question de ce que signifie « inspecter » des sites nucléaires qui ont subi des frappes militaires massives. À Natanz, Fordow et Isfahan, les structures physiques ont été partiellement ou totalement détruites. Les centrifuges d’enrichissement — machines extrêmement sophistiquées et fragiles — ont potentiellement été détruites, mais le matériel fissile qu’elles contenaient a pu se retrouver dispersé, déplacé, ou récupéré. Le travail d’inspection n’est pas une simple visite de site. C’est une opération de forensique nucléaire qui peut prendre des mois, dans des environnements potentiellement dangereux pour la santé et la sécurité des inspecteurs.
L’invitation iranienne à l’AIEA est donc aussi un défi logistique et technique considérable. Qui finance ces inspections dans des sites endommagés ? Quels équipements sont nécessaires pour mesurer et localiser le matériel radioactif dispersé ? Comment les inspecteurs se protègent-ils des risques radiologiques dans des installations de fortune ? Ces questions pratiques n’ont pas été résolues dans le memorandum. Elles devront l’être dans les 60 jours de négociation qui suivent.
Je trouve admirable — et presque héroïque — le travail des inspecteurs de l’AIEA. Ces hommes et ces femmes acceptent de pénétrer dans des installations radioactives potentiellement dangereuses, dans un pays qui leur a refusé l’accès pendant un an, pour vérifier des engagements que leur propre agence doute que l’Iran respecte pleinement. C’est une forme de courage civique que le monde ne reconnaît pas assez.
La réaction internationale : entre espoir mesuré et scepticisme persistant
Washington : victoire diplomatique ou acte de foi ?
L’administration Trump a présenté la lettre iranienne à l’AIEA et l’accord de cessez-le-feu comme une victoire diplomatique majeure. Witkoff a résumé la logique américaine dans sa formulation désormais célèbre : « Nous ne faisons pas confiance aux mots. Nous faisons confiance aux actes et à la conduite. » L’invitation à inspecter est un acte. Pas encore une conduite — une conduite se mesure dans le temps, à travers des actions répétées et vérifiables. Washington semble avoir compris que le deal final dans 60 jours sera la vraie épreuve de vérité.
Mais la critique légitime de l’opposition républicaine dure est celle-ci : comment savoir si l’invitation iranienne est sincère ou tactique ? L’Iran a déjà signé des accords d’inspection avec l’AIEA en septembre 2025 — et les a dénoncés trois semaines plus tard. Qu’est-ce qui garantit que la lettre de juin 2026 ne sera pas elle aussi retirée si les conditions politiques changent ? La réponse honnête est : rien, pour l’instant. Que les garanties formelles du memorandum.
L’Europe : entre soulagement et inquiétude sur les détails
Les trois pays européens parties au mécanisme de supervision du JCPOA — le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne — accueillent l’accord avec un prudent soulagement. Dans une déclaration publiée par le gouvernement britannique le 10 juin 2026 — quelques jours avant la signature — le gouvernement de Sa Majesté avait encore une fois condamné les retards iraniens dans les inspections de l’AIEA, qualifiant le refus d’Iran de « inacceptable ».
Les Européens sont dans une position délicate : ils avaient activé le mécanisme de « snapback » des sanctions ONU contre l’Iran en octobre 2025, provoquant la rupture de l’accord AIEA-Iran de septembre 2025. Maintenant que Washington négocie directement avec Téhéran, les Européens se retrouvent marginalisés dans un processus qui affecte directement leur sécurité — notamment via les risques prolifération nucléaire et les flux d’énergie. La question de savoir comment l’Europe s’intégrera dans les négociations finales de 60 jours est une variable politique ouverte.
L’Europe s’est encore une fois retrouvée spectatrice d’un accord qui la concerne au premier chef. La non-prolifération nucléaire iranienne est un enjeu sécuritaire pour l’ensemble de l’OTAN, pas seulement pour Washington. Cette marginalisation européenne dans les négociations américano-iraniennes est un autre symptôme du déficit d’autonomie stratégique européenne que j’analysais dans mon article sur la défense continentale. Tout est lié.
Le rôle de la Chine : le partenaire silencieux de Téhéran
Pékin, garant économique du régime iranien
Pendant toute la période du conflit et des sanctions maximales, la Chine était le seul acheteur majeur de pétrole iranien. Téhéran avait gagné un estimé de 45 milliards de dollars en revenus pétroliers l’année précédente — quasi-exclusivement grâce à Beijing. Sans ce soutien économique chinois, le régime iranien aurait probablement été confronté à une crise financière encore plus grave. La Chine a ainsi joué un rôle de bouée de sauvetage stratégique pour l’Iran, lui permettant de tenir le coup face aux sanctions occidentales et de continuer à financer ses proxies régionaux.
Ce partenariat économique silencieux a des implications directes pour les inspections nucléaires. La Chine a constamment tempéré les pressions occidentales au sein du conseil des gouverneurs de l’AIEA et du Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle a opposé son veto ou ses réserves aux résolutions les plus exigeantes vis-à-vis de l’Iran. Son influence sur la décision iranienne d’accepter ou non les inspections est réelle, même si elle est exercée en coulisses. Beijing a officiellement accueilli positivement l’accord américano-iranien — une position que les experts interprètent comme un calcul visant à préserver l’accès au pétrole iranien et à maintenir son influence sur Téhéran dans la nouvelle configuration post-accord.
La rivalité sino-américaine et le dossier nucléaire iranien
Il y a un paradoxe dans la position chinoise sur le nucléaire iranien. D’un côté, la Chine ne souhaite pas voir l’Iran se doter d’armes nucléaires — cela créerait une instabilité régionale qui nuirait à ses intérêts économiques et pourrait déclencher une prolifération nucléaire en chaîne dans la région (Arabie saoudite, Turquie, Émirats arabes unis ont tous exprimé un intérêt pour des capacités nucléaires si l’Iran se dotait de la bombe). De l’autre côté, la Chine ne veut pas que les États-Unis remportent une victoire diplomatique trop complète sur l’Iran, qui consoliderait la domination américaine dans une région où Beijing cherche à étendre son influence.
Cette ambivalence chinoise se traduit par un soutien de façade à la vérification nucléaire mais une résistance réelle aux mécanismes de vérification intrusive qui permettraient à l’AIEA et aux États-Unis d’avoir une vue complète du programme nucléaire iranien. L’exigence d’un accès complet, y compris à des sites militaires potentiellement liés au programme d’armes, est une ligne rouge chinoise autant qu’iranienne. Elle sera au cœur des négociations des 60 jours.
La Chine joue un jeu parfait avec l’Iran : soutien économique en échange d’influence politique, veto aux sanctions trop dures, résistance passive aux inspections les plus intrusives. C’est la stratégie classique de Pékin — ne jamais faire la guerre, mais toujours affaiblir les coalitions adverses de l’intérieur. L’Occident doit nommer ce jeu clairement s’il veut avoir un accord iranien qui tienne vraiment.
Les sites bombardés : état des lieux et questions sans réponse
Natanz, Fordow, Isfahan : ce que nous savons
L’AIEA dispose d’informations partielles sur l’état des sites bombardés, basées sur ses évaluations d’avant les frappes et des images satellites disponibles publiquement. À Natanz, principal site d’enrichissement d’uranium, les frappes ont ciblé à la fois les installations en surface et les structures souterraines. La profondeur des tunnels d’enrichissement — certains à plusieurs dizaines de mètres sous terre — pourrait avoir protégé une partie des équipements des bombes de pénétration. Des rapports non confirmés suggèrent que des centrifuges auraient été déplacées vers des sites de secours avant ou pendant les frappes.
À Fordow, le site d’enrichissement creusé dans une montagne au centre de l’Iran, les dégâts sont estimés comme plus importants en termes de structure, mais là encore, la profondeur du site soulève des questions sur la survie des équipements les plus profonds. À Isfahan, le complexe de traitement de l’uranium où se trouvait probablement la majorité du stock de 440 kilogrammes d’uranium enrichi, les dégâts au niveau des bâtiments de surface sont documentés, mais l’état des tunnels et bunkers souterrains reste inconnu. Grossi a indiqué que selon ses évaluations, la majorité du stock d’uranium enrichi se trouvait probablement encore à Isfahan au moment des inspections.
IFEP : le mystère du site inconnu
L’un des aspects les plus troublants de la crise est celui du site désigné IFEP — une nouvelle installation d’enrichissement que l’Iran avait notifiée à l’AIEA le 12 juin 2025, la veille des premières frappes israéliennes. L’AIEA avait immédiatement demandé l’accès pour une inspection — et avait dû annuler les plans d’inspection en raison du début des frappes militaires le 13 juin. Depuis lors, l’Iran a informé l’AIEA en février 2026 que cet IFEP avait lui aussi été « soumis » à des attaques militaires. Mais l’AIEA ne connaît toujours pas la localisation précise de ce site et ne peut donc pas vérifier son état.
L’existence d’IFEP révèle quelque chose de fondamental sur la stratégie nucléaire iranienne : les Iraniens continuaient à construire de nouvelles installations d’enrichissement jusqu’aux derniers jours avant les frappes. Cela suggère soit que le programme de prolifération était plus avancé que ce que l’AIEA estimait, soit que l’Iran cherchait à se préparer à une escalade en diversifiant ses capacités. Dans les deux cas, l’invitation à inspecter les sites connus ne suffit pas si des sites inconnus existent encore.
IFEP est le symbole parfait de ce qui rend cette crise si difficile à résoudre : on ne peut pas inspecter ce qu’on ne sait pas chercher. L’Iran a notifié l’existence de ce site 24 heures avant le début des frappes. Combien d’autres sites ont peut-être été construits en secret, sans notification ? C’est la question que les inspecteurs de l’AIEA porteront dans leurs bagages quand ils entreront en Iran.
Le mécanisme de vérification proposé : peut-il fonctionner ?
La structure de l’inspection annoncée
Selon les informations disponibles sur le memorandum et la lettre annexe, le mécanisme de vérification proposé comprend plusieurs éléments. Premièrement, l’invitation iranienne formelle à l’AIEA d’accéder à ses sites nucléaires. Deuxièmement, une clause spécifique permettant à l’AIEA d’inclure des inspecteurs nucléaires américains dans ses équipes — une novation significative par rapport aux pratiques habituelles. Troisièmement, un engagement iranien de « commencer le travail d’identification et de révélation des localisations » de son matériel enrichi.
Ce dernier point est particulièrement important : l’Iran ne s’engage pas à déclarer immédiatement et exhaustivement toutes ses localisations d’uranium enrichi. Il s’engage à « commencer le travail » d’identification. C’est une formulation délibérément vague qui laisse une marge de manœuvre à Téhéran. Pour Witkoff, c’est suffisant car « nous ne faisons pas confiance aux mots, nous faisons confiance aux actes ». Pour les critiques, c’est une porte de sortie potentielle pour l’Iran s’il veut ralentir ou sabrer le processus.
Les précédents qui inspirent la méfiance
L’histoire des accords de vérification nucléaire avec l’Iran est une longue suite de promesses suivies de retraits. Le JCPOA de 2015 avait instauré ce que ses défenseurs qualifiaient de « régime d’inspection le plus robuste jamais négocié » — avec des accès à 24 heures, des protocoles additionnels et des caméras de surveillance permanentes. En 2018, Trump l’a déchiré unilatéralement. En représailles, l’Iran a progressivement réduit ses engagements, augmenté son enrichissement et finalement suspendu toute coopération avec l’AIEA en 2025.
L’accord de septembre 2025 censé reprendre les inspections a duré trois semaines avant d’être dénoncé par Téhéran. Chaque fois que l’Iran a subi une pression — résolutions de l’AIEA, snapback de sanctions européennes — il a utilisé les inspections comme monnaie d’échange, menaçant de suspendre la coopération pour obtenir des concessions. Ce pattern comportemental doit être intégré dans l’évaluation de la solidité de l’invitation de juin 2026. La lettre iranienne à Grossi n’est pas un acte de foi spontané — c’est un choix stratégique conditionnépar des intérêts économiques immédiats (levée des sanctions, réouverture des marchés pétroliers).
Je comprends le scepticisme des experts sur l’accord iranien. L’Iran a rompu tous ses engagements précédents dès que la pression s’est relâchée. Mais l’alternative — pas d’accord, pas d’inspections, pas de dialogue — n’était pas meilleure. La vraie question n’est pas « est-ce que l’accord est parfait ? » mais « est-ce que l’accord est meilleur que pas d’accord ? » Dans ce cadre, la réponse est probablement oui. Provisoirement.
Le défi du démantèlement de l'enrichissement : ce que l'accord exige vraiment
La question des centrifugeuses
L’accord demande à l’Iran de « diluer son stock d’uranium hautement enrichi » sous la supervision de l’AIEA. Cette « dilution » — le processus de réduction de la concentration d’uranium enrichi de 60 % à 3,67 % ou moins, le niveau utilisé pour les réacteurs nucléaires civils — est une opération technique qui prend du temps et nécessite des équipements spécifiques. Elle est réversible : l’uranium dilué peut être ré-enrichi si l’Iran dispose des centrifugeuses nécessaires.
La vraie question est donc celle des centrifugeuses. L’Iran possédait, avant les frappes, plusieurs milliers de centrifugeuses installées dans ses installations d’enrichissement — un mélange de modèles IR-1 relativement basiques et de modèles IR-6 et IR-8 beaucoup plus avancés et efficaces. Combien ont été détruites ? Combien ont survécu dans des tunnels souterrains ? Combien ont été déplacées avant ou pendant les frappes ? Sans réponses vérifiées à ces questions, la dilution de l’uranium actuel est une mesure superficielle si l’Iran peut réenricher rapidement dès que les inspections se relâchent.
La permanence vs la réversibilité
Le vrai test de l’accord iranien sera sa permanence. Dans le JCPOA de 2015, certaines restrictions étaient « permanentes » (en théorie) — comme l’interdiction de la fabrication d’armes — tandis que d’autres étaient temporaires (10 à 25 ans selon les dispositions). L’accord actuel, basé sur un memorandum de 60 jours en attente d’un accord final, n’est structurellement que le début de la négociation. Les questions de permanence, de réversibilité et de vérification à long terme seront au cœur du « big deal » que les deux parties sont censées finaliser d’ici août 2026.
Le Parlement iranien et le Guide suprême auront leur mot à dire. L’Ayatollah Mojtaba a donné sa bénédiction aux négociations directes avec les États-Unis — une évolution remarquable par rapport à la position traditionnelle du régime de refus de tout contact direct avec « le Grand Satan ». Mais cette ouverture a des limites. Il est difficile d’imaginer que le régime iranien acceptera des dispositions qui éliminent complètement toute capacité d’enrichissement — c’est une ligne rouge de souveraineté nationale que même les modérés iraniens ne peuvent pas franchir politiquement.
La différence entre désarmement et réduction des capacités nucléaires est immense. Un Iran avec zéro centrifuge est très différent d’un Iran avec 1 000 centrifugeuses IR-1. La communauté du renseignement occidentale devra surveiller non seulement l’uranium, mais les capacités technologiques qui permettent de le produire. C’est un travail qui ne s’arrêtera jamais.
L'AIEA au bout du rouleau : une agence épuisée face à une crise sans précédent
Les limites institutionnelles de l’agence
L’AIEA est une agence internationale avec des ressources limitées, fonctionnant par consensus entre des membres aux intérêts souvent divergents. Elle a prouvé, dans le cas iranien, les limites structurelles de son mandat : elle peut inspecter ce qu’on lui laisse inspecter, rapporter ce qu’elle observe, et signaler les non-conformités. Mais elle ne peut pas contraindre un État à coopérer. Elle ne peut pas forcer l’ouverture d’une porte derrière laquelle se cache peut-être un programme d’armes nucléaires. Elle ne dispose pas de forces militaires ni de pouvoir coercitif.
Sa crédibilité dépend entièrement de la bonne foi des États membres et de la volonté des grandes puissances de lui donner les moyens politiques et financiers de son mandat. Quand la Chine et la Russie protègent l’Iran au Conseil de sécurité des Nations Unies, quand l’Iran lui-même expulse ses inspecteurs, l’AIEA est impuissante. La lettre de juin 2026 ne change pas cette réalité structurelle. Elle donne à l’agence une fenêtre d’opportunité. C’est à la communauté internationale de faire en sorte que cette fenêtre ne se referme pas à la première pression politique.
La signification géopolitique de la transparence nucléaire
Il y a une dimension géopolitique profonde dans l’enjeu des inspections iraniennes. Un Iran transparent sur son programme nucléaire est un Iran qui accepte de fonctionner selon les règles de l’ordre international libéral — un ordre qu’il a contesté depuis sa révolution de 1979. Un Iran opaque, qui cache ses activités nucléaires à la communauté internationale, est un Iran qui se place en dehors de cet ordre, revendiquant le droit de faire la loi chez lui et de menacer ses voisins sans rendre de comptes.
La décision iranienne d’inviter l’AIEA — même si elle est tactiquement motivée par les bénéfices économiques de l’accord — est donc un geste symbolique d’importance. Elle ne transforme pas le régime iranien en partenaire fiable de l’ordre international. Mais elle ouvre la possibilité d’un engagement qui, maintenu et renforcé sur le long terme, pourrait progressivement modifier la relation entre l’Iran et la communauté internationale. C’est un espoir fragile. Mais c’est un espoir que le monde doit prendre au sérieux.
Je suis profondément convaincu que la non-prolifération nucléaire est l’un des défis les plus importants du XXIe siècle. Pas parce que je suis pessimiste sur la nature humaine, mais parce que les bombes nucléaires existent, qu’elles ont été utilisées, qu’elles pourraient l’être encore. Chaque régime qui cherche à s’en doter dans la clandestinité est une menace existentielle — pas seulement pour ses voisins, mais pour l’humanité entière. L’Iran n’a pas le droit d’être l’exception.
Israël et les 60 jours : la variable explosive
Tel Aviv, la grande absente des négociations
Il y a un acteur fondamental dans cette crise nucléaire qui n’est pas partie prenante à l’accord : Israël. C’est Israël qui a lancé les premières frappes sur les installations nucléaires iraniennes. C’est Israël qui a mené une décennie d’opérations d’assassinats ciblés contre des scientifiques nucléaires iraniens, d’attaques cybernétiques (Stuxnet) et de sabotages pour retarder le programme nucléaire de Téhéran. Et c’est Israël dont la position officielle depuis des années est qu’un Iran nucléaire représente une menace existentielle pour l’État hébreu.
Le gouvernement de Netanyahu a de bonnes raisons d’être sceptique sur tout accord qui laisse l’Iran avec une capacité nucléaire résiduelle, même réduite. JD Vance a attaqué les critiques israéliennes de l’accord — signal clair que Washington ne laissera pas Tel Aviv saboter les négociations. Mais Israël a démontré dans le passé qu’il était prêt à agir unilatéralement quand il estimait ses intérêts vitaux menacés. Si Tel Aviv conclut que l’accord laisse l’Iran trop près de la bombe, une reprise des frappes militaires israéliennes — dans les 60 jours de la période de négociation — est une possibilité réelle.
Le scénario catastrophe
Le scénario catastrophe des 60 jours est le suivant : les négociations piétinent sur les détails techniques du démantèlement des centrifugeuses et des modalités d’accès aux sites clandestins potentiels. Israël, convaincu que l’Iran cherche à gagner du temps, reprend des frappes aériennes. L’Iran réagit en expulsant les inspecteurs de l’AIEA et en rouvrant le détroit d’Ormuz aux péages. Les marchés énergétiques replongent dans la crise. L’accord s’effondre.
Ce scénario n’est pas inévitable — mais il est possible. Pour l’éviter, Washington devra maintenir une pression constante sur Téhéran pour des concessions réelles et vérifiables, tout en gérant les impatiences israéliennes et en maintenant la cohésion d’une coalition internationale diverse. C’est une gestion diplomatique extraordinairement exigeante, dans un délai extraordinairement court. Le monde retient son souffle.
Israël est la variable la plus imprévisible de cette équation. Je comprends sa méfiance envers l’Iran — elle est viscérale, fondée sur des décennies de déclarations iraniennes appelant à « l’effacement de la carte du Sionisme ». Mais une Israël qui sabote l’accord américano-iranien risque de se retrouver isolée diplomatiquement et d’entraîner la région dans un conflit dont les conséquences seraient incontrôlables. La retenue israélienne, si dure soit-elle à maintenir, est nécessaire.
La communauté du renseignement américaine : prudente par design
Ce que savent vraiment les services de renseignement
Derrière les déclarations publiques et les lettres diplomatiques, les services de renseignement américains — CIA, DIA, NSA — maintiennent une évaluation continuellement mise à jour du programme nucléaire iranien. Ces évaluations sont classifiées, mais certains éléments filtrent régulièrement vers les médias et les membres du Congrès lors de briefings. Ce que la communauté du renseignement sait de l’état actuel du programme nucléaire iranien — combien de centrifugeuses sont actives, où se trouve exactement l’uranium enrichi, quelles sont les capacités de reconstruction — déterminera en grande partie les positions américaines dans les 60 jours de négociation.
Witkoff a déclaré au Congrès que des inspecteurs nucléaires américains pourraient participer aux missions de l’AIEA en Iran. C’est une disposition sans précédent qui permettrait à Washington d’avoir ses propres yeux à l’intérieur des installations iraniennes — non pas en remplacement des inspecteurs internationaux, mais en complément. Cette participation américaine directe au processus d’inspection serait une garantie supplémentaire de la qualité de la vérification.
La ligne rouge absolue de l’Occident
Malgré toutes les nuances et les complexités de la négociation, il y a une ligne rouge absolue sur laquelle l’ensemble de la communauté occidentale — États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Israël — s’accordent : l’Iran ne peut pas se doter d’une arme nucléaire opérationnelle. Cette ligne rouge ne peut pas être négociée, conditionnée ou différée. Elle est absolue. Tout accord qui ne garantit pas ce résultat de manière crédible et vérifiable n’est pas un vrai accord — c’est un report du problème.
C’est sur cette base que les 60 jours de négociation seront jugés. Pas sur la rhétorique de Trump, pas sur les communiqués iraniens, pas sur les réactions de marché. Sur une question simple : à la fin de ces 60 jours, l’Iran sera-t-il structurellement incapable de se doter d’une arme nucléaire dans un délai raisonnable ? Si la réponse est oui, avec des mécanismes de vérification crédibles, l’accord aura tenu sa promesse. Si la réponse est non, ou si elle reste incertaine, le monde sera dans une position dangereuse — avec une menace nucléaire iranienne moins visible mais peut-être plus avancée qu’avant.
La ligne rouge absolue — pas de bombe atomique iranienne — est la seule chose qui compte vraiment dans cette négociation. Toutes les autres considérations — les prix du pétrole, la politique intérieure américaine, l’influence régionale iranienne — sont secondaires. Une bombe atomique entre les mains du régime qui finance le Hezbollah et appelle à la destruction d’Israël serait une catastrophe civilisationnelle. Aucun prix économique ou politique ne justifie d’accepter ce risque.
Le jeu des acteurs régionaux : qui gagne vraiment dans l'accord Witkoff ?
Israël : entre soulagement tactique et angoisse stratégique
Pour Israël, l’accord nucléaire iranien que Witkoff est en train de concocter génère une angoisse profonde et légitime. Si 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi à 60 % représentent la matière première de dix bombes nucléaires potentielles, alors la question de la dilution sous supervision de l’AIEA n’est pas une formalité administrative — c’est une question existentielle. Jérusalem a frappé trois sites nucléaires iraniens en 2025. Ces frappes ont ralenti le programme, mais pas arrêté l’enrichissement. Le gouvernement Netanyahu exige désormais que tout accord inclue un mécanisme de vérification irréversible : pas des promesses iraniennes, pas des invitations volontaires à l’AIEA, mais des inspections contraignantes avec droit d’accès illimité à tous les sites déclarés et non déclarés.
La tension entre Washington et Jérusalem sur ce dossier est réelle. Trump veut un accord qui ressemble à une victoire diplomatique avant les élections de mi-mandat 2026. Netanyahu veut la destruction irréversible du programme d’enrichissement — rien de moins. Ces deux objectifs ne sont pas incompatibles, mais ils ne sont pas naturellement alignés non plus. Les soixante jours serviront à mesurer si Witkoff peut tenir ces deux alliés ensemble. Ce n’est pas acquis.
La Russie et le contexte multipolaire : un accord qui dérange Moscou
Un élément crucial est souvent oublié dans l’analyse de l’accord Witkoff : la Russie ne veut pas un Iran nucléairement apaisé. Moscou a utilisé l’Iran comme levier de pression sur l’Occident, comme fournisseur de drones pour l’Ukraine, comme partenaire dans le contournement des sanctions. Un Iran qui normalise ses relations avec les États-Unis affaiblit l’axe Moscou-Téhéran qui s’est consolidé depuis 2022. Le Kremlin suit ces négociations avec une méfiance croissante — non pas parce qu’il veut que l’Iran soit nucléarisé, mais parce qu’un Iran diplomatiquement réintégré dans l’ordre international serait beaucoup moins dépendant de Moscou.
Cette dimension est sous-rapportée mais fondamentale. Un accord nucléaire iranien solide ne serait pas seulement une victoire pour la non-prolifération — ce serait une rupture géopolitique dans l’arc Russie-Iran-Chine que le Kremlin s’est acharné à construire depuis 2022. C’est peut-être la raison pour laquelle Poutine n’a pas officiellement réagi aux premiers jours de l’accord Witkoff — les commentateurs russes observent, mesurent, cherchent les failles. Le silence de Moscou est rarement un signe de sérénité.
Ce qui me frappe dans ce dossier nucléaire iranien, c’est combien il illustre la complexité de l’ordre mondial en 2026 : chaque accord passé entre deux acteurs remodèle les calculs de dix autres. Washington négocie avec Téhéran, mais c’est Moscou qui fronce les sourcils, Jérusalem qui dort mal et Pékin qui prend des notes. La diplomatie n’est jamais bilatérale. Elle est toujours systémique. Et ceux qui l’oublient paient le prix de leur naïveté.
Conclusion : l'heure du grand test pour la diplomatie nucléaire
60 jours pour changer l’histoire
L’invitation iranienne à l’AIEA est un pas réel et significatif. Après un an de silence radio nucléaire, après des mois de tractations diplomatiques en échec, après des estimations terrifiantes sur l’uranium enrichi disparu — cette lettre ouvre une fenêtre que l’Occident ne peut pas se permettre de laisser se refermer. Les inspecteurs de l’AIEA devront entrer en Iran avec des moyens suffisants, un accès réel et des garanties de sécurité crédibles. Washington devra maintenir la pression pour des concessions vérifiables. L’Europe devra faire entendre sa voix dans les négociations finales. Et Israël devra accepter — à contrecœur — qu’un accord imparfait mais vérifiable est préférable à l’absence d’accord.
Le monde ne peut pas vivre indéfiniment dans cet entre-deux
Il y a une réalité géopolitique incontournable : le monde ne peut pas vivre indéfiniment dans la situation actuelle, avec un Iran dont le programme nucléaire est partiellement détruit mais dont les capacités résiduelles sont inconnues, et dont l’accès aux inspections internationales est suspendu. Cette incertitude est elle-même déstabilisatrice — pour les marchés énergétiques, pour les alliances de sécurité régionale, pour la crédibilité du régime de non-prolifération nucléaire mondiale. Les 60 jours qui commencent sont l’occasion historique de sortir de cet entre-deux. Peut-être la dernière avant longtemps. L’Occident retient son souffle. Il a bien raison.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Boston Globe — Iran to invite watchdog inspection of nuclear sites: Live updates — 18 juin 2026
Sources secondaires
GOV.UK — UK statement: NPT Safeguards Agreement with Iran, IAEA Board of Governors — 10 juin 2026
Al Jazeera — UN watchdog, Western nations call on Iran to restart nuclear cooperation — 8 juin 2026
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