De « partenaire » à « concurrent » à « rival systémique »
En mars 2019, lorsque la Commission européenne et la Haute Représentante pour la politique étrangère avaient publié leur stratégie commune désignant la Chine simultanément comme partenaire de coopération, concurrent économique et rival systémique, le terme « rival systémique » avait presque été noyé dans les euphémismes. Il fallait ménager Pékin, ménager Berlin, ménager Budapest. La formule tripartite était un chef-d’œuvre d’ambiguïté calculée. Elle permettait à chaque capitale d’y lire ce qu’elle souhaitait. Paris y voyait une confirmation de la méfiance. Berlin y voyait une invitation à continuer les affaires. Pékin y voyait une faiblesse exploitable.
Six ans plus tard, la réalité avait rattrapé la rhétorique. Comme le souligne l’analyse de Brookings datée de décembre 2025, le terme de « rivalité systémique » semblait à la fois dépassé et insuffisant. La coopération possible avec Pékin avait considérablement rétrécit. La compétition s’était étendue à tous les domaines : économique, technologique, sécuritaire, et désormais militaire à travers la relation sino-russe. La question n’était plus de savoir si la Chine représentait un défi systémique. Elle l’était, incontestablement. La question était de savoir si l’Europe était prête à agir à la hauteur de ce défi.
Le choc chinois de 2026 : plus qu’une onde de choc commerciale
En juin 2026, l’Institute of Geoeconomics de Tokyo publiait son rapport « European Industry and the Second China Shock », signé par Andrew Capistrano et Paul Nadeau. Le « premier choc chinois » des années 2000 avait concerné les biens de consommation bas de gamme. Le « second choc » était d’une tout autre nature : la Chine avait gravi la chaîne de valeur et devenait désormais le concurrent dominant dans les véhicules électriques, les batteries, les panneaux solaires, les équipements éoliens, les machines industrielles. Ces secteurs n’étaient pas des industries ordinaires. Ils constituaient l’épine dorsale de la transition énergétique européenne et de la résilience industrielle future du continent. La Chine ne grignotait plus les marges de l’Europe. Elle menaçait son cœur.
Il y a quelque chose de profondément troublant dans cette trajectoire : l’Europe a financé, parfois indirectement, la montée en puissance industrielle qui la menace aujourd’hui. Les investissements en Chine, les transferts technologiques, l’accès au marché unique accordé sans réciprocité — autant de décisions prises dans un esprit d’ouverture qui s’est transformé en vulnérabilité stratégique. Ce n’est pas une faute morale. C’est une erreur de calcul géopolitique dont nous payons maintenant le prix.
Le concept central : transformer le système en puissance
L’essaim militaire comme métaphore stratégique
Le génie du concept proposé par Andrew Small réside dans sa métaphore militaire. Dans une stratégie d’essaim, une seule plateforme à haute valeur concentre les risques — et devient une cible facile à identifier, à cibler, à paralyser. Mais de nombreuses unités plus petites et plus jetables dispersent le risque. Il est infiniment plus difficile pour Pékin d’écarter 50 petites mesures dispersées simultanément qu’une seule grande et menaçante. Et parce qu’elles sont nombreuses, elles peuvent être amplifiées, réduites ou abandonnées sans que l’ensemble s’effondre. L’essaim combine certitude et incertitude par conception. Les principes sont fixes et annoncés : n’importe quelle entreprise connaît les conditions d’accès et sait que les violations entraînent des conséquences. Mais les mesures spécifiques — quel instrument, appliqué où et quand — restent délibérément imprévisibles.
Cela signifie concrètement que l’Europe doit être prévisible sur ses termes et imprévisible sur ses tactiques. La première dimension donne aux entreprises conformes la confiance nécessaire pour investir et opérer. La seconde maintient Pékin en déséquilibre permanent. Un acteur étatique peut optimiser contre une menace unique et connue. Il ne peut pas facilement se préparer contre de nombreuses petites mesures dont il ne peut pas anticiper la séquence ni les cibles. C’est l’asymétrie au cœur de la doctrine Small.
Les Six Non : le cadre conceptuel de l’accès au marché
La proposition centrale de l’ECFR repose sur ce que le rapport nomme les « Six Non » — six conditions d’accès au marché unique européen. Elles ne sont pas spécifiques à la Chine. Elles s’appliquent à toute entreprise souhaitant opérer en Europe. Mais pour les entreprises qui dépendent de l’opacité, des subventions d’État ou de la direction politique, elles représentent un coût d’entrée prohibitif. Pour les fournisseurs transparents, fondés sur le marché et sécurisés, elles ne constituent que des coûts d’exploitation modestes. Le premier Non double standard : aucune entreprise étrangère ne doit bénéficier d’un accès plus grand au marché européen que les entreprises européennes n’en bénéficient dans son propre pays. Le deuxième, Non à la concurrence faussée : les entreprises opérant en Europe doivent le faire dans des conditions de marché, et non grâce à des subventions d’État ou en contournant les normes que les producteurs européens doivent respecter.
Ces Six Non me semblent être le cœur intellectuel du document. Ils transforment ce qui ressemblait à une liste de doléances en un cadre d’action cohérent. Ce ne sont pas des demandes adressées à Pékin. Ce sont des règles du jeu que l’Europe s’impose à elle-même, et que quiconque veut accéder à son marché doit respecter. Le renversement conceptuel est puissant : on ne demande plus à la Chine de changer. On change les termes de l’accès.
Les Six Non dans le détail : une architecture de réciprocité
Pas de monopoles, pas de portes dérobées
Le troisième des Six Non cible les monopoles : aucun fournisseur étranger unique ne doit pouvoir couper ou « weaponiser » une chaîne d’approvisionnement stratégique. C’est une réponse directe à la dépendance européenne aux terres rares chinoises, aux aimants permanents, aux composants solaires. En octobre 2025, la Chine avait réduit ses exportations de terres rares, mettant directement à risque l’industrie automobile européenne. Cette mesure n’était pas un accident. C’était une démonstration de force, un test de la résilience européenne. L’Europe avait trébuché. Le quatrième Non, pas de portes dérobées, concerne les normes de sécurité vérifiables : les produits connectés aux réseaux européens ou capables de recevoir des mises à jour à distance doivent satisfaire à des exigences de sécurité vérifiables. Cela vise explicitement les onduleurs de réseau, les transformateurs, les équipements Huawei et ZTE, les concessions portuaires liées à COSCO, les véhicules connectés.
Le cinquième Non interdit les boîtes noires : les entreprises opérant dans des secteurs stratégiques doivent divulguer leur propriété, leur financement et leurs affiliations étatiques. L’opacité de la gouvernance d’entreprise chinoise — où les lignes entre entités privées et direction étatique sont délibérément floues — rend cette condition particulièrement exigeante pour les entreprises chinoises. Le sixième Non, enfin, cible les facilitateurs de menaces : l’accès au marché européen, aux chaînes d’approvisionnement ou aux systèmes financiers ne doit pas s’étendre aux entreprises soutenant des activités militaires ou coercitives hostiles contre l’Europe. C’est une référence directe à la coopération militaro-industrielle croissante sino-russe sur les drones et la guerre électronique depuis mi-2025.
Six conditions, un seul objectif : modifier la logique de marché
La cible de cette architecture n’est pas le comportement de la Chine en tant que tel. C’est la logique de marché qui rend ce comportement profitable. Tant qu’il sera plus rentable pour une entreprise de dépendre des subventions d’État, de l’opacité et de la direction politique plutôt que de jouer selon les règles du marché ouvert, aucune pression diplomatique ne changera rien. Les Six Non visent à modifier ce calcul à la racine : en faisant en sorte que la transparence, la diversification et la neutralité concurrentielle deviennent les choix rationnels pour les entreprises souhaitant accéder au plus grand marché du monde. C’est du pragmatisme géostratégique pur. Non idéologique. Non punitif. Simplement fonctionnel.
Ce qui me frappe dans cette logique, c’est qu’elle retire à Pékin son argument favori : l’accusation de protectionnisme. Si les règles s’appliquent à tous — entreprises chinoises, américaines, coréennes — sans discrimination d’origine, l’Europe peut défendre sa position sur le plan du droit commercial international. C’est un changement de terrain rhétorique dont l’Europe avait désespérément besoin.
L'essaim en pratique : les instruments déjà disponibles
Utiliser l’existant, maintenant, sans attendre les nouvelles lois
L’une des forces du concept d’essaim réside dans son pragmatisme immédiat. Andrew Small reconnaît que les instruments les plus puissants que l’Europe est en train de développer — l’Industrial Accelerator Act (IAA) de 2026, les révisions de la Cyber Security Act, le déploiement complet du Foreign Subsidies Regulation — nécessiteront encore des années avant d’être pleinement opérationnels. Mais l’essaim peut commencer dès maintenant, avec les outils existants. Des mesures de sauvegarde sur les importations en hausse. Des enquêtes sur les subventions menées sur plusieurs secteurs simultanément. Des instruments de marchés publics déployés en parallèle. Des audits de sécurité des produits poursuivis systématiquement. Des critères nationaux de subvention recalibrés. Aucune de ces mesures n’est décisive isolément. Mais déployées ensemble, sous une rationalité commune, elles arrivent de trop nombreuses directions pour que Pékin puisse les contrer efficacement.
Le Rhodium Group, cité dans le rapport, estime que l’Europe perd 500 emplois manufacturiers par jour faute de défenses adéquates contre la concurrence chinoise. L’Agence française de planification avait calculé qu’un quart des exportations françaises et un tiers des exportations allemandes sont directement menacées par les concurrents chinois. Deux tiers de la production intérieure allemande sont exposés. Le Rhodium Group avertit que la moitié des emplois manufacturiers allemands sont désormais à risque. Face à ces chiffres, chaque mois sans réponse systémique est un mois de capitulation industrielle silencieuse.
L’Industrial Accelerator Act : test décisif de la résolution européenne
Présenté par la Commission européenne le 4 mars 2026, l’IAA constitue la tentative la plus ambitieuse de l’Europe de transformer la demande publique du marché unique en instrument de sécurité économique. Il vise à faire en sorte que l’argent public soutienne la capacité industrielle européenne — notamment dans les secteurs stratégiques et verts : acier, éolien, pompes à chaleur, automobile, batteries. La Chine avait immédiatement réagi. Le 11 juin 2026, Pékin avait annulé deux réunions ministérielles planifiées avec l’UE, sans fournir d’explication officielle. Le signal était limpide : la relation économique entre Bruxelles et Pékin entrait dans une phase ouvertement confrontationnelle.
L’annulation de ces réunions ministérielles me semble être un moment charnière. Ce n’est pas une diplomatie froide — c’est de la pression. Pékin teste la résolution européenne avant même que l’IAA soit adopté. Si l’Europe recule maintenant, le message sera gravé dans le marbre pour une décennie : la menace de rétorsion fonctionne. Si elle tient, elle aura franchi un seuil psychologique dont les effets se feront sentir bien au-delà du seul dossier commercial.
La Chine comme soutien structurel de l'agression russe
Pékin, « facilitateur décisif » de la guerre contre l’Ukraine
Le rapport ECFR ne se limite pas à la dimension économique. Il souligne explicitement la réalité que trop d’analystes européens ont longtemps refusé de nommer clairement : la Chine est le principal facilitateur de la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Depuis mi-2025, la relation sino-russe s’est étendue à une coopération militaro-industrielle sur des capacités susceptibles de jouer un rôle dans un futur conflit avec l’Europe — notamment les drones et la guerre électronique. Ce n’est plus seulement une aide économique permettant à la Russie de contourner les sanctions. C’est une coopération opérationnelle qui renforce la machine de guerre de Poutine pendant qu’il massacre des civils ukrainiens.
Volodymyr Zelensky l’a répété à de nombreuses reprises : on ne peut pas parler de paix durable tant que la Chine continue d’alimenter l’effort de guerre russe. L’ECFR, dans une publication distincte sur le nexus sino-russe, avait formulé la même conclusion en termes stratégiques : l’aide constante de Pékin encourage la Russie à persister dans son agression. Ce soutien doit être compris non comme un accident de la politique étrangère chinoise, mais comme un choix délibéré, cohérent avec la stratégie de Xi Jinping qui place la rivalité avec les États-Unis au centre de tout le reste. L’Ukraine n’est pas un conflit lointain pour la Chine — c’est un laboratoire géopolitique où tester la résistance de l’Occident.
La rearmement européen dépend des chaînes d’approvisionnement chinoises
Le comble de la vulnérabilité européenne réside dans cette contradiction vertigineuse : le réarmement de l’Europe dépend de produits chinois. Les aimants permanents nécessaires aux systèmes d’armement. Les minéraux critiques indispensables aux équipements de défense. La Chine détient des positions de monopole ou quasi-monopole dans le traitement des minéraux critiques, les aimants permanents, le solaire, les batteries, les drones et les intrants pharmaceutiques clés. Comment l’Europe peut-elle sérieusement envisager de répondre à la menace russe — une menace structurellement soutenue par Pékin — si ses propres capacités militaires dépendent des chaînes d’approvisionnement chinoises ? C’est une vulnérabilité stratégique de premier ordre que le sixième des Six Non cherche précisément à adresser.
Je trouve cette contradiction presque surréaliste : l’Europe se réarme contre une guerre que la Chine perpétue en utilisant des composants que la Chine fournit. Ce n’est pas de la naïveté géopolitique — c’est de l’automutilation systémique. Andrew Small a raison d’en faire un élément central du cadre analytique. On ne peut pas séparer la politique commerciale de la politique de sécurité. Elles sont la même chose.
L'obstacle allemand : le pivot qui bloque tout
Berlin entre deux feux
La question de l’Allemagne traverse tout le débat sur la stratégie européenne vis-à-vis de la Chine. Andrew Small l’identifie lui-même : « l’Allemagne reste le pivot ». Et c’est là que le dossier se complique de manière décisive. Volkswagen, Bosch, BASF — les piliers de l’industrie allemande se sont largement relocalisés en Chine. Ils ont d’immenses intérêts à préserver l’accès au marché chinois. Mais les équipementiers, eux, voient d’un très mauvais œil les importations chinoises qui menacent leur base industrielle en Allemagne. Le VDMA, l’association des fabricants allemands de machines, argumente désormais ouvertement que la Chine ne joue pas de manière équitable et que les décideurs politiques doivent répondre — avec des tarifs, des règles de contenu local, et l’application des normes européennes aux importations chinoises. Ce changement est historique.
Le chancelier Friedrich Merz, après sa visite à Pékin les 25 et 26 février 2026, avait reconnu publiquement que l’Allemagne n’était « tout simplement plus suffisamment compétitive ». Comme le souligne Le Monde dans son enquête de juin 2026, l’industrie allemande perd 10 000 emplois par mois. Cette hémorragie est en train de modifier le calcul politique de Berlin. La question n’est plus théorique. Elle est électorale. Et comme le disait Jean-Claude Juncker avec une honnêteté désarmante : « On sait tous ce qu’il faut faire, on ne sait juste pas comment se faire réélire après l’avoir fait. » Ce mot d’ordre résume l’impasse politique européenne depuis des années.
France, Espagne, Hongrie : les autres variables du jeu
Le rapport ECFR note que les vieilles lignes de fracture européennes sur la Chine — l’axe des faucons contre les colombes, l’Europe centrale contre l’Europe occidentale, le Sud contre le Nord — se sont estompées. La France pousse pour une confrontation stratégique avec Pékin. Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, avait qualifié la Chine de puissance engagée non plus dans le commerce mais dans une « colonisation industrielle ». L’Espagne, malgré les quatre visites à Pékin de Pedro Sanchez en quatre ans, n’a pas travaillé contre la direction générale de la politique européenne. Même la Hongrie, longtemps paravent de Pékin au sein de l’UE, serait moins obstructionniste après ses récentes turbulences électorales. Ce qui reste, fondamentalement, c’est l’ambiguïté allemande — et tant que Paris et Berlin ne convergeront pas, l’Europe ne pourra avancer qu’à pas comptés.
Macron a prononcé une phrase que je n’oublie pas, lors du Conseil européen d’octobre 2025 à Bruxelles : « Ils nous divisent. » Cette formulation sobre dit tout. La Chine ne gagne pas contre l’Europe par sa force propre. Elle gagne parce qu’elle exploite les divisions que les Européens entretiennent eux-mêmes. C’est la tactique du divide et impera à l’échelle du XXIe siècle — et elle fonctionne à merveille tant que Berlin et Paris ne lisent pas la partition ensemble.
La coalition des partenaires : les alliés discrets de l'Europe
Japon, Corée, Inde : construire un réseau de réciprocité
Une dimension souvent négligée du cadre proposé par l’ECFR est sa dimension coalitionniste. Les Six Non ne sont pas seulement une architecture de défense. Ils constituent aussi une offre aux partenaires de l’Europe : les entreprises et les pays qui respectent ces conditions bénéficient d’un accès plus rapide, d’une préférence dans les marchés publics et d’une éligibilité aux soutiens. Le Japon, la Corée, l’Inde sont explicitement mentionnés dans le rapport comme partenaires potentiels d’une telle coalition. En mai 2026, l’UE et le Japon s’étaient rencontrés à Bruxelles pour renforcer leurs liens et réduire leur dépendance à la Chine, qui domine les minéraux clés, les batteries et les technologies propres. Ils avaient convenu de travailler ensemble sur la diversification des chaînes d’approvisionnement.
Ce rapprochement est stratégiquement significatif. Il ne s’agit pas de former un bloc anti-chinois au sens géopolitique classique. Il s’agit de créer des écosystèmes d’approvisionnement alternatifs qui réduisent progressivement les dépendances structurelles. Et ce faisant, de modifier l’équation de coercition de Pékin : si l’Europe peut sourcer ses batteries au Japon, ses composants en Corée, ses terres rares en Australie et au Canada, la menace d’un embargo chinois perd une large part de son pouvoir de dissuasion. Le rapport ECFR cite également l’accord UE-États-Unis sur les matières premières critiques comme un élément de cette architecture de résilience.
Le problème Trump : l’allié indispensable et imprévisible
Impossible d’ignorer la variable américaine. La seconde administration Trump a certes imposé des tarifs qui ont réduit le déficit commercial bilatéral américain avec la Chine — mais sans éliminer l’excédent global chinois. Selon l’Institute of Geoeconomics, les tarifs Trump ont simplement redirigé les flux d’exportation vers l’Europe, aggravant le problème européen. L’UE craignait qu’une trêve commerciale américano-chinoise ne déplace encore plus de pression vers le marché européen. C’est précisément ce qui s’est produit. Néanmoins, Trump reste un acteur incontournable : sa fermeté relative face à Pékin crée un contexte dans lequel les alliés transatlantiques peuvent coordonner leurs politiques de restriction technologique et de diversification des chaînes d’approvisionnement — même si le style de l’administration américaine rend cette coordination erratique et difficile à institutionnaliser.
Je me débats avec Trump. Non pas avec sa politique de fermeté face à la Chine — sur ce point précis, ses instincts ne sont pas faux. Mais avec la brutalité de son approche qui force l’Europe à se défendre simultanément contre Pékin et contre Washington. Ce n’est pas une posture d’allié. C’est une posture de rival. Et l’Europe n’a pas les ressources institutionnelles pour mener deux batailles de front. C’est là ma principale inquiétude face au cadre proposé par l’ECFR : il suppose une cohérence transatlantique minimale que Trump rend structurellement difficile à maintenir.
Les coûts de la résilience : un discours de vérité nécessaire
L’Europe paie déjà ses dépendances — sans le savoir
L’un des arguments les plus puissants du rapport Small est celui-ci : le coût de la résilience n’est pas un coût nouveau. C’est un coût que l’Europe paie déjà, de manière invisible. Les entreprises ont engrangé les bénéfices de la concentration des approvisionnements — prix bas, délais courts, efficacité de la chaîne d’approvisionnement — pendant que le public absorbait silencieusement les risques. Délocalisation industrielle. Dépendance aux aimants et aux terres rares chinoises pour les équipements militaires. Exposition aux coupures d’approvisionnement lors de crises géopolitiques. Ce que l’on appelle le « coût de la résilience » est en réalité un risque que le marché avait échoué à valoriser correctement. L’heure des remboursements est arrivée.
La Commission européenne avait déclaré le 29 mai 2026 que « l’état actuel de la relation commerciale et d’investissement avec la Chine n’est pas durable ». C’est un aveu remarquable de la part d’une institution qui avait longtemps préféré les formulations neutres. Euronews rapportait que les commissaires avaient reconnu avoir besoin d’une stratégie de de-risking — non pas de découplage, mais de réduction progressive des dépendances les plus dangereuses. Chimie, métaux, énergie propre : les propositions concrètes sont attendues après le sommet de juin. La fenêtre d’action est étroite. China est en train de changer son modèle, d’investir massivement à l’extérieur, de consolider ses positions dans les pays tiers. Chaque année de retard est une année d’avance pour Pékin.
Les inflations politiques du discours de vérité
Résister à la pression de Pékin et articuler les arbitrages nécessaires dépend de la volonté politique des dirigeants européens. Ursula von der Leyen l’a formulé avec une clarté inhabituelle le 24 mars 2026 : « Les menaces pesant sur la sécurité de notre chaîne d’approvisionnement et le choc sur notre base industrielle nécessitent des réponses urgentes. Des réponses que nous ne pouvons concevoir qu’ensemble. » Mais vouloir faire ensemble et réussir à faire ensemble sont deux choses différentes. Les consommateurs européens sont sensibles à l’inflation — et les importations chinoises contribuent à la maintenir sous contrôle. L’industrie automobile allemande craint les représailles. Les pays du nord craignent une guerre commerciale. Le discours de vérité sur les coûts de la résilience industrielle sera le test ultime de la maturité géopolitique de l’Europe.
J’ai souvent l’impression que les responsables européens comprennent parfaitement le diagnostic mais se retrouvent paralysés au moment du traitement. Ce n’est pas de la mauvaise volonté — c’est de la peur rationnelle. Chaque électeur qui voit augmenter le prix de son véhicule électrique ou de son panneau solaire à cause des mesures anti-dumping va se retourner contre son gouvernement. C’est cela, la vraie difficulté de la rivalité systémique : ses coûts sont visibles et immédiats, ses bénéfices sont invisibles et différés.
Le test de l'été 2026 : le Conseil européen face à l'histoire
Ce que le sommet de juin devait décider
Les 18 et 19 juin 2026 à Bruxelles, le Conseil européen avait sur sa table une question précise que Decode39 résumait parfaitement en amont du sommet : l’enjeu n’était plus de savoir si la Chine posait un défi systémique — les dirigeants l’acceptaient désormais largement — mais de savoir si l’Europe était prête à agir à la hauteur et à la vitesse requises. Andrew Small en personne déclarait en amont des discussions : « La question est de savoir si les dirigeants donnent à la Commission européenne le soutien politique nécessaire pour passer des mesures progressives à une stratégie plus systémique. » Le Parlement européen avait tenu un débat conjoint le 18 juin sur le Conseil européen et les relations économiques UE-Chine, soulignant que les MEPs attendaient des engagements concrets — non plus des déclarations de principes.
EU News rapportait que les chefs d’État et de gouvernement avaient tenté de poser les bases d’une stratégie européenne qui place l’Union dans une position économique et commerciale plus équilibrée — sans provoquer de rupture ouverte avec Pékin, et sans reproduire les tarifs punitifs à la Trump. La formule reste fragile. Une réponse ferme sans provoquer de fissure. Des contre-mesures, mais pas une guerre commerciale. C’est précisément la doctrine de l’essaim appliquée à la politique : accumuler sans provoquer, progresser sans exposer, construire sans déclarer.
Une fenêtre d’opportunité étroite mais réelle
Le rapport ECFR identifie une réalité que l’Institute of Geoeconomics confirme de son côté : la Chine n’est pas prête pour un conflit commercial majeur. Son économie domestique ne peut pas absorber la capacité industrielle qu’elle a construite. Si ses exportations ralentissent, les usines tournent au ralenti, la pression sur les dettes s’aggrave, l’emploi faiblit. L’accès continu au marché européen reste essentiel pour Pékin — du moins jusqu’à ce que la Chine atteigne une plus grande autosuffisance technologique. Cette fenêtre existe. Elle ne durera pas indéfiniment. Les projections les plus sombres anticipent que la Chine pourrait atteindre 45 % de la production mondiale en 2030, contre 30 % aujourd’hui. À ce niveau, l’effet de levier européen aura considérablement diminué.
Cette fenêtre temporelle est ce qui me donne à la fois de l’espoir et de l’angoisse. L’Europe a une chance réelle — une chance structurelle — d’établir les termes d’une relation réciproque avec la Chine pendant que Pékin en a encore besoin. Mais si elle tergiverse, si les ambiguïtés nationales persistent, si l’essaim ne se déploie jamais parce que chaque membre veto une mesure différente, la fenêtre se refermera. Et l’Europe se retrouvera dans une position bien plus faible pour négocier — ou pour résister.
La rhétorique inversée : ce que l'Europe peut apprendre de Pékin
Dire moins, faire plus
L’une des observations les plus frappantes du rapport Small concerne la rhétorique institutionnelle de l’UE. Face à l’accumulation de mesures législatives ciblant implicitement la Chine — l’IAA, la révision de la Cybersecurity Act, les règles sur les marchés publics étrangers — les fonctionnaires européens avaient adopté une posture délibérée que le rapport résume ainsi : « dire moins, faire plus ». Cette discrétion intentionnelle avait une logique. Cadrer chaque mesure explicitement comme anti-chinoise donnait à Pékin un point focal facile pour la critique, la mobilisation de ses alliés au sein des États membres, et les demandes de rétorsion. En évitant la fanfare, l’Europe espérait progresser sans provoquer.
C’est précisément la philosophie de l’essaim appliquée à la communication. Et c’est, paradoxalement, une leçon apprise de la pratique chinoise elle-même. Pékin avait perfectionné l’art d’avancer ses pions en douceur, sans déclarations fracassantes, utilisant des mécanismes légaux et commerciaux pour atteindre des objectifs stratégiques. L’Europe doit retourner cette méthode contre son initiateur. L’auteur du rapport cite d’ailleurs ce renversement avec une ironie bien sentie : « reverse Deng » — une imitation délibérée de la philosophie de Deng Xiaoping de « cacher sa force, attendant son heure ».
La pression chinoise sur l’information et l’influence
Le rapport ECFR va plus loin que la seule dimension commerciale. Il mentionne que les manipulations et ingérences étrangères chinoises augmentent en Europe. Cinq techniques figurent dans le manuel d’instruction de Pékin : communiquer des messages sur la place de la Chine dans le monde et diffuser des soutiens aux positions russes. En mars 2026, l’UE avait imposé des sanctions contre deux entités chinoises — le Groupe Integrity Technology et Anxun Information Technology — pour des cyberattaques contre plusieurs États membres de l’UE, notamment contre des infrastructures critiques. Ce n’est pas un incident isolé. C’est le versant numérique de la stratégie des portes dérobées que le quatrième des Six Non cherche précisément à condamner.
L’ingérence informationnelle et numérique est le front de la rivalité systémique le moins visible mais le plus insidieux. On parle de tarifs, d’accès aux marchés, de chaînes d’approvisionnement — et pendant ce temps, Pékin teste nos systèmes critiques, finance des médias complaisants, cultive des allégeances dans les classes politiques locales. La vraie rivalité systémique se gagne ou se perd dans ces espaces intermédiaires que les traités et les règlements commerciaux ne couvrent pas encore suffisamment.
Le point d'équilibre stable : ni containment ni capitulation
L’objectif final : une relation restructurée, pas une rupture
Il serait tentant d’interpréter la stratégie de l’essaim comme une voie vers le découplage ou la confrontation totale. C’est précisément ce qu’elle n’est pas. Andrew Small est explicite sur ce point : l’objectif final devrait être un règlement stable plutôt qu’une lutte permanente. Les mesures proposées ne coincent pas Pékin dans une impasse. Il n’y a aucune raison inhérente pour laquelle un équilibre négocié sur des bases différentes serait impossible. Ce que l’Europe cherche, c’est modifier la structure du marché de sorte que les termes d’un accord futur soient déterminés par l’Europe, non par Pékin. Actuellement, c’est l’inverse. La Chine dicte les conditions en jouant des dépendances européennes. L’essaim vise à rééquilibrer ce rapport de force avant de s’asseoir à la table de négociation.
Le rapport distingue clairement la tactique de la stratégie. Tactiquement, l’essaim est offensif : il s’agit de frapper vite, souvent, depuis des angles multiples. Stratégiquement, l’objectif est défensif et constructif : défendre le marché unique européen, réduire les dépendances critiques, et créer l’espace politique pour une négociation sur des bases de réciprocité réelle. L’Europe, comme le formule Small, « devrait se concentrer sur la prévention de la coercition pendant qu’elle change les termes de la relation ». Ce n’est pas une doctrine de guerre commerciale. C’est une doctrine de repositionnement stratégique.
Les engagements bilatéraux : achat de temps ou vraie diplomatie
Les engagements bilatéraux — conversations entre Macron et Zhang Guoqing, visites de chancelleries européennes à Pékin — sont intégrés dans la doctrine, mais avec une fonction précise. Les Européens devraient comprendre les engagements bilatéraux principalement comme un moyen d’acheter l’espace politique nécessaire aux ajustements que l’Europe doit opérer : réduire les dépendances qui l’exposent à la coercition, remettre le commerce sur une base compatible avec une base industrielle prospère. Ils ne doivent pas être confondus avec une stratégie en eux-mêmes. Macron était rentré de Pékin en décembre 2025 frustré. Elvire Fabry, de l’Institut Jacques Delors, le résumait sèchement : « on ne voit pas une Chine en mode négociation ». La diplomatie reste utile. Mais seulement si elle accompagne une posture de fermeté, et non si elle la remplace.
Il me semble que c’est là le cœur du problème européen depuis des années : on a utilisé la diplomatie comme alternative à la stratégie, et non comme complément. Chaque visite à Pékin était censée désamorcer une tension sans exiger de contrepartie. Résultat : la Chine a appris que la diplomatie européenne ne coûtait rien. L’essaim propose l’inverse : que la diplomatie retrouve son sens si et seulement si elle s’adosse à une posture qui rend le statu quo coûteux pour l’autre partie.
La vérité sur la Russie dans l'équation chinoise
La Chine, enabler structurel de la menace existentielle de l’Europe
La guerre de la Russie contre l’Ukraine — une agression illégale, barbare, documentée comme telle par toutes les institutions internationales crédibles — ne peut pas être analysée sans son dimension sino-russe. Poutine tient, au-delà de toute expectative raisonnée, parce que Pékin lui fournit les ressources économiques, technologiques et industrielles qui lui permettent de maintenir sa machine de guerre opérationnelle malgré les sanctions. L’ECFR, dans son analyse séparée sur le nexus sino-russe, calculait que cette asymétrie — la Chine utilisant la Russie pour ses propres objectifs géostratégiques vis-à-vis des États-Unis, tout en maintenant la pression russe sur l’Europe — était au cœur de la stratégie de Xi Jinping. Pour Xi, Poutine est un atout utile, pas un partenaire d’égal à égal.
Le sixième des Six Non — pas d’accès au marché européen pour les entreprises soutenant des activités militaires ou coercitives hostiles contre l’Europe — est une réponse directe à cette réalité. Si des entreprises chinoises fournissent des composants pour les drones qui frappent Kyiv, si des entités liées à l’État chinois participent à l’effort de guerre russe, elles doivent en payer le coût commercial en Europe. C’est simple. C’est cohérent. Et cela lie explicitement la politique commerciale européenne envers la Chine à la défense de l’Ukraine et des valeurs démocratiques que l’Union prétend incarner. Zelensky résiste avec la force qui lui reste. L’Europe peut résister avec la force du plus grand marché du monde.
Défense de l’Ukraine et autonomie stratégique européenne : une seule et même lutte
Il n’y a pas de séparation nette entre soutien à l’Ukraine et affirmation de l’autonomie stratégique européenne face à la Chine. Ce sont les deux faces d’une même monnaie. Si l’Europe ne réduit pas ses dépendances aux chaînes d’approvisionnement chinoises pour ses équipements de défense, elle sera structurellement vulnérable en cas d’escalade du conflit avec la Russie — un conflit que Pékin encourage implicitement. Si l’Europe ne met pas en place les Six Non pour rééquilibrer sa relation commerciale avec la Chine, elle continuera de financer indirectement, via ses excédents commerciaux abondants, la machine qui soutient Poutine. La cohérence stratégique exige que ces deux dossiers soient traités comme un.
C’est peut-être l’argument le plus difficile à faire passer dans les capitales européennes : que la guerre en Ukraine et la rivalité commerciale avec la Chine sont le même problème. Les électeurs les perçoivent comme distincts. Les ministres les traitent souvent dans des couloirs institutionnels séparés. Mais les chaînes causales qui les relient sont réelles et documentées. Cette unification du diagnostic est, selon moi, la contribution intellectuelle la plus importante du rapport Small. Et c’est la plus urgente à intégrer dans la stratégie politique concrète.
Conclusion : L'essaim ou le déclin
Le moment d’un choix civilisationnel
La publication de « The art of the swarm » par l’ECFR le 17 juin 2026 n’est pas un rapport de plus sur la Chine. C’est un document de rupture. Il signifie que l’ère de l’acquiescement européen est officiellement révolue dans les cercles intellectuels qui ont l’oreille des décideurs à Bruxelles. Il traduit en termes opérationnels un diagnostic que les analystes formulent depuis des années : l’Europe ne peut plus se permettre de répondre à une stratégie systémique par des mesures fragmentaires. Andrew Small a fourni le cadre conceptuel — les Six Non, la doctrine de l’essaim, la coalition des partenaires, la distinction entre termes fixes et tactiques flexibles. Ce qui manque maintenant, c’est la volonté politique de l’appliquer. Et cette volonté ne peut venir que d’un accord franco-allemand substantiel, d’une Commission dotée du mandat politique pour agir, et d’États membres prêts à absorber les coûts à court terme d’une résilience à long terme.
Ce que l’histoire retiendra du juin 2026
Dans dix ans, les historiens regarderont la période 2025-2026 comme le moment où l’Europe a soit décidé de devenir un acteur géostratégique souverain, soit accepté définitivement son statut de terrain de jeu pour les grandes puissances — comme le formulent les analystes de Taylor & Francis, « player and playground ». Le Conseil européen de juin 2026, avec ses discussions sur la Chine, l’IAA, et les outils de dérisking, constitue un premier test. Pas le dernier. Ce qui se construit maintenant — ces essaims de mesures apparemment disparates, ces coalitions discrètes avec Tokyo et Séoul, cette normalisation progressive du concept de réciprocité — est la fondation d’une Europe capable de dire non. Non aux double standards. Non à la concurrence faussée. Non aux monopoles coercitifs. Non aux portes dérobées. Non aux boîtes noires. Non aux facilitateurs de menaces. Six non simples. Mais qui peuvent, si l’Europe a le courage de les appliquer, changer l’équilibre du monde.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Decode39 — « Europe’s China debate reaches a new test at this week’s summit » — 19 juin 2026
Euronews — « Can the EU de-risk from China and make its trade sustainable ? » — 2 juin 2026
Parlement européen — « June European Council and EU-China economic relations » — 11 juin 2026
ECFR — « Great changes unseen : the China-Russia nexus and European security » — septembre 2025
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