Une date qui restera dans les annales judiciaires américaines
Le vendredi 18 juin 2026, un juge fédéral a franchi le Rubicon. Après que l’équipe juridique et administrative de l’administration Trump n’a pas respecté une date-limite de mise en conformité fixée le jeudi 17 à 17h00, le magistrat a signé un ordre de contempt formel. Ce n’était pas une amende, pas un avertissement, pas une lettre recommandée. C’était une autorisation d’arrestation. L’ordre du tribunal — 14 pages selon les documents consultés par des journalistes présents — enjoignait explicitement au U.S. Marshals Service de «prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la mise en conformité, y compris l’arrestation physique des responsables».
Le Marshals Service a reçu la directive à 18h00 ce même vendredi. L’équipe juridique de la Maison-Blanche en a été informée à 19h30. Des appels d’urgence ont été passés au cours des vingt-six heures suivantes à au moins trois hauts responsables du DOJ. La question posée en coulisses n’était pas juridique, elle était politique : les Marshals allaient-ils réellement exécuter l’ordre ? Et si Trump demandait au DOJ de les en empêcher, que se passerait-il ?
Quatre individus nommés par leur titre, pas par leur nom
Ce qui rendait cet ordre particulièrement explosif était sa précision. Le juge avait identifié quatre individus par leur titre officiel — non par leur nom — comme responsables de la non-conformité. Les individus nominativement visés par un ordre de contempt personnel s’exposent à une incarcération potentielle, et non à de simples pénalités financières. La portée symbolique et juridique était sans précédent : pour la première fois dans l’histoire récente, un tribunal fédéral américain ouvrait la voie à l’arrestation physique de hauts fonctionnaires de l’exécutif en exercice.
La Cour a également désigné un maître spécial indépendant pour superviser la mise en conformité future, et a émis un ordre séparé interdisant toute destruction, altération ou transfert de documents liés à l’affaire, sous peine d’une nouvelle exposition au contempt. L’architecture judiciaire était clairement pensée pour résister à la pression politique. Mercredi 23 juin 2026, la Cour d’appel du circuit DC devait statuer sur une demande de sursis d’urgence déposée par les avocats du gouvernement — soit le jour même où cet article est publié.
Quand je lis ces documents, je ne peux m’empêcher de penser à une scène d’un film de Kafka. Le juge dit : respectez la loi. L’exécutif dit : non. Le juge dit alors : je vais vous faire arrêter. Et le bras armé de la justice dépend précisément de ceux que la justice veut arrêter. Ce n’est pas de la fiction — c’est l’Amérique de juin 2026.
L'affaire Newsom : le DOJ comme outil d'intimidation politique
Quand la menace d’enquête remplace la campagne électorale
Le 15 juin 2026, le gouverneur de Californie Gavin Newsom a annoncé publiquement que le Département de Justice fédéral avait ouvert des enquêtes le visant, lui et son épouse Jennifer Siebel Newsom. Dans une déclaration vidéo percutante, Newsom a affirmé sans détour : «Donald Trump ne me poursuit pas à cause de mes tweets critiques. Il me cible parce que j’envisage une candidature présidentielle.» La nature des investigations allégées — des visites d’agents fédéraux chez des amis de la famille et d’anciens collaborateurs — correspondait à un mode opératoire déjà documenté dans d’autres dossiers politiquement sensibles.
Newsom a décrit un scénario particulièrement inquiétant : des agents fédéraux exigeant des documents et «abusant du processus du grand jury, en passant au peigne fin des années de matériaux non pertinents». Pour Newsom, le diagnostic était implacable : «Donald Trump est la personne la plus corrompue que l’Amérique ait connue. Il a transformé les pouvoirs gouvernementaux en outils personnels pour récompenser ses alliés et tenter d’emprisonner ses adversaires. Son avocat personnel dirige désormais le Département de Justice.» Cette dernière phrase mérite d’être soulignée : Todd Blanche, l’actuel procureur général en exercice, était auparavant l’avocat de la défense de Trump dans plusieurs de ses procès criminels.
Un précédent alarmant pour la démocratie occidentale
Les partenaires de l’Occident observent ces développements avec une inquiétude croissante. Lorsqu’un gouvernement démocratique utilise ses forces de l’ordre fédérales pour enquêter sur ses adversaires politiques potentiels, il franchit une ligne que l’on associe habituellement aux régimes autoritaires — ceux que l’Occident passe son temps à condamner. L’argument que «les investigations ont commencé il y a un an, pas au DOJ» ne rassure personne : ce qui compte, c’est la perception, le contexte et le schéma systématique qui se dessine.
Dans l’État de Californie, le bureau de Newsom a déposé une demande FOIA (Freedom of Information Act) pour obtenir les documents du DOJ concernant «l’enquête politiquement motivée du président Trump» contre le gouverneur et son épouse. Ce recours aux instruments de transparence, habituellement utilisés par des journalistes ou des ONG, par un gouverneur en exercice pour se défendre contre son propre gouvernement fédéral, illustre à quel point la confiance institutionnelle s’est effondrée.
En suivant ce dossier Newsom, j’ai eu un sentiment de déjà-vu — celui que l’on éprouve en lisant les transcriptions des procès de dissidents dans des régimes que je ne nommerai pas, mais que tout le monde reconnaît. L’Amérique n’est pas là, elle est loin de là. Mais la direction que prend cette trajectoire me préoccupe profondément.
Le Minnesota ou la punition des États récalcitrants
Des assignations à comparaître comme arme de coercition
Le 22 juin 2026, le juge fédéral en chef Patrick J. Schiltz, nommé par George W. Bush, a annulé plusieurs assignations à comparaître délivrées par l’administration Trump contre le gouverneur du Minnesota Tim Walz, le procureur général de l’État Keith Ellison, le maire de Minneapolis Jacob Frey et d’autres responsables locaux. Ces assignations avaient été émises au plus fort de l’Opération Metro Surge, la grande opération d’expulsion menée par l’administration fédérale au Minnesota en début d’année.
Les conclusions du juge Schiltz étaient cinglantes. Il a estimé que «les preuves suggérant que les assignations contestées ont été émises pour des motivations illégales sont écrasantes». Il a ajouté que le DOJ avait «échoué — sans succès — à fournir même une seule raison crédible pour justifier ces assignations». L’objectif réel, selon le tribunal, était clair : «contraindre les responsables du Minnesota à assister le gouvernement fédéral dans l’application des lois d’immigration civiles, et les intimider et les punir pour leur non-conformité». Un juge nommé par un républicain concluait ainsi que le DOJ de Trump avait mené une opération de représailles anticonstitutionnelle.
Le 10e Amendement comme dernière ligne de défense
La décision Schiltz reposait en partie sur le 10e Amendement de la Constitution, qui interdit au gouvernement fédéral de contraindre les fonctionnaires des États à mettre en œuvre des politiques fédérales. Ce principe fondamental du fédéralisme américain — longtemps chéri par les conservateurs eux-mêmes — était brandi non pas par des progressistes, mais par un magistrat républicain pour bloquer une administration républicaine. La contradiction n’a pas échappé aux observateurs.
Le maire de Minneapolis, Jacob Frey, a qualifié les assignations de tentative d’«utiliser la puissance du Département de Justice contre des élus qui ne sont pas d’accord avec l’administration fédérale». L’attorney general Ellison, plus direct encore, a déclaré : «Les faits sont indéniables : l’administration Trump me cible parce que je défends les intérêts du Minnesota. En Amérique, nos désaccords politiques se règlent lors des élections — et il devrait alarmer les Américains que Trump weaponize le système judiciaire contre ceux avec qui il n’est pas d’accord.»
Je me suis retrouvé à relire deux fois la décision Schiltz, parce qu’elle est à la fois remarquable et effrayante. Remarquable parce qu’un juge Bush a tenu bon. Effrayante parce qu’il a fallu en arriver là — un ordre judiciaire formel pour stopper une opération que toute l’architecture constitutionnelle aurait dû rendre impossible dès le départ.
Le fonds « Anti-Weaponization » : récompenser les alliés, punir les ennemis
Un fonds de 1,776 milliard dollars pour les proches de Trump
En mai 2026, l’administration Trump a annoncé la création d’un Fonds Anti-Weaponization doté de 1,776 milliard de dollars — un chiffre dont le choix n’était pas anodin, renvoyant à l’année de la signature de la Déclaration d’indépendance. Le fonds découlait d’un règlement entre Trump et le Service des impôts fédéral (IRS), suite à la fuite de ses déclarations fiscales de 2019 et 2020. Dans le cadre de cet accord, Trump abandonnait son action en justice de 10 milliards de dollars contre l’IRS en échange, entre autres, de l’immunité contre les audits fiscaux futurs et de la création de ce fonds d’indemnisation. L’actuel procureur général en exercice, Todd Blanche, ex-avocat de la défense de Trump, a établi ce fonds conjointement avec le Département du Trésor.
La structure du fonds était conçue pour échapper à tout contrôle indépendant : une commission de cinq membres nommés par le procureur général devait décider de l’attribution des fonds, sans possibilité de recours judiciaire, et sans obligation de rapport public. Blanche lui-même a refusé d’assurer au Congrès que les individus reconnus coupables d’avoir agressé des policiers lors du 6 janvier 2021 seraient exclus des bénéficiaires. Le vice-président J.D. Vance a même mentionné que des personnalités comme Tina Peters — élue locale condamnée dans une affaire de fraude électorale — et Hunter Biden pourraient théoriquement postuler.
Deux juges fédéraux, un blocage bipartisan
Le 12 juin 2026, la juge fédérale Leonie Brinkema a prolongé son injonction préliminaire bloquant le fonds, estimant que les assurances orales de Blanche devant le Congrès n’étaient pas suffisantes — d’autant que Trump avait lui-même déclaré vouloir aller de l’avant avec le fonds après le témoignage de son attorney général. La juge a accordé une semaine au DOJ pour produire des déclarations écrites sous serment confirmant l’abandon du fonds. À Washington D.C., le juge Richard Leon avait pour sa part averti le DOJ de ne pas «jouer à des jeux» avec le tribunal.
La résistance au fonds fut — fait notable — bipartisane au Sénat : des républicains rejoignirent les démocrates pour s’y opposer, forçant l’administration à annoncer l’abandon du projet. Mais Trump continua, en public, à en vanter «le grand concept». Axios rapportait le 1er juin 2026 que le fonds était «effectivement mort pour l’instant», selon deux hauts responsables de l’administration. La précision «pour l’instant» n’a rassemblé personne.
Ce fonds est, à mes yeux, l’un des épisodes les plus révélateurs de cette séquence. Non pas pour son montant — même si 1,776 milliard de dollars de fonds publics distribués sans contrôle judiciaire, c’est considérable — mais pour ce qu’il dit sur l’état d’esprit au sommet de l’État : récompenser les loyaux, punir les critiques, et trouver les vecteurs institutionnels pour le faire légalement.
La force privée d'Elon Musk portant l'insigne des Marshals
La privatisation rampante d’une agence publique
En avril 2025, une révélation de Mother Jones, relayée par Raw Story, avait provoqué un choc dans les milieux juridiques américains : la garde personnelle privée d’Elon Musk avait été «députée» — investie de pouvoirs officiels — par le U.S. Marshals Service. Le Marshals Service peut légalement désigner des individus extérieurs comme «special deputy marshals» pour des missions précises et de durée limitée. Mais cette pratique avait toujours concerné des forces de l’ordre locales ou étatiques — pas des équipes de sécurité privée rattachées à un milliardaire influent au sein de l’administration.
La déclencheur de cette démarche était lui-même révélateur : un membre du Department of Government Efficiency (DOGE) avait contacté le Marshals Service pour se plaindre que les personnes inculpées dans le cadre du 6 janvier ne seraient pas libérées assez rapidement. Par ailleurs, le New York Times et le Washington Post avaient révélé que DOGE avait utilisé les Marshals pour forcer l’entrée dans les bureaux d’une agence fédérale, créant une scène «chaotique et traumatisante». L’identité exacte des hommes — étaient-ils de vrais Marshals ou des agents de sécurité de Musk ? — était suffisamment floue pour que le DOJ refuse de fournir des éclaircissements à la presse.
Des juristes alarmés par un précédent inédit
David Noll, professeur de droit à l’Université Rutgers spécialisé dans les forces de l’ordre privées, a été catégorique : «Déprimer des individus purement privés n’est pas quelque chose qui a été fait au XXIe siècle ni au XXe siècle.» Il a ajouté : «Si une force de sécurité privée exerce les pouvoirs des Marshals, on doit se demander si elle agit dans l’intérêt public et si elle comprend les réglementations qui s’appliquent aux Marshals.» Jonathan Smith, ancien directeur des droits civiques au DOJ, a renchéri : «Lorsque des entités privées acquièrent des pouvoirs de police, des questions sérieuses se posent sur leur responsabilité et les règles qu’elles vont respecter.»
James Meissner, ancien superviseur du Marshals Service, a confirmé que ce type de députation de personnels non-policiers était «atypique» — un euphémisme poli qui masquait une réalité plus brutale : il n’existait aucun précédent récent. La combinaison d’une agence publique bicentenaire, d’un milliardaire à la tête d’un «office gouvernemental» non élu et d’une Maison-Blanche prête à tout pour accélérer ses priorités politiques créait un hybride institutionnel sans cadre légal clair, avec des pouvoirs d’arrestation et d’accès à des espaces sécurisés.
J’avoue une certaine difficulté à écrire cet épisode sans qu’il ne semble appartenir à un roman dystopique. La sécurité privée d’un oligarque techno, investie des pouvoirs fédéraux d’une agence judiciaire vieille de deux cent trente ans, pour accélérer la libération d’émeutiers du Capitole — si je l’avais inventé, aucun éditeur ne l’aurait cru.
Les juges sous menace : quand les Marshals deviennent suspects
Un climat de violence organisée contre la magistrature
Depuis 2025, le U.S. Marshals Service lui-même a alerté les juges fédéraux d’un «niveau de menaces inhabituellement élevé». Ces alertes — transmises verbalement ou par écrit selon les cas — intervenaient alors que Trump, Elon Musk et d’autres alliés de la Maison-Blanche intensifiaient leurs attaques publiques contre les magistrats qui s’opposaient aux politiques de l’administration. Le juge James Boasberg, nommé par… George W. Bush, a été traité de «radical gauche lunatic» par Trump sur Truth Social après avoir bloqué certaines déportations. Des juges ont reçu des menaces de mort, ont été victimes de swatting (des appels frauduleux aux forces de l’ordre pour déclencher une intervention armée à leur domicile), et ont vu leurs adresses personnelles révélées via des pizzas livrées chez eux.
En mai 2025, le juge John Coughenour, nommé lui aussi par un républicain et fort de quarante-trois ans d’expérience sur le banc, avait déclaré au Wall Street Journal : «En quarante-trois ans de service, il n’y avait jamais eu de raison de s’inquiéter que le Marshals Service agisse de manière inappropriée — jusqu’à ces dernières années.» Son inquiétude principale était précise : que Trump ordonne aux Marshals de retirer la protection aux juges qui statuent contre lui. Actuellement, les Marshals relèvent de Pam Bondi, procureure générale réputée pour sa loyauté au président.
L’idée d’un service de protection judiciaire indépendant
Lors d’une conférence judiciaire réunissant environ cinquante juges fédéraux, une proposition radicale a émergé : retirer la supervision des Marshals au pouvoir exécutif pour la confier directement au juge en chef de la Cour suprême, John Roberts. Cette proposition — structurellement inspirée du modèle de la Police du Capitole, qui relève du Congrès et non de l’exécutif — visait à créer un «pare-feu» institutionnel contre l’interférence politique dans la sécurité de la magistrature.
En mai 2025, des sénateurs démocrates avaient formellement déposé une législation en ce sens. Le projet créait une commission composée du juge en chef et de la Conférence judiciaire pour superviser le Marshals Service — exactement comme pour la Police du Capitole. La Maison-Blanche avait balayé cette idée d’un revers de main, la qualifiant d’«absurde». Le DOJ avait assuré que les Marshals continueraient à «protéger la sécurité et l’intégrité des tribunaux fédéraux». Ces garanties n’ont convaincu personne dans la magistrature.
Il m’est difficile de ne pas voir dans cette proposition d’indépendance judiciaire un aveu d’impuissance. Quand des juges fédéraux nommés à vie par des présidents républicains et démocrates confondus en arrivent à envisager de se doter de leur propre force armée indépendante, c’est que la confiance dans l’exécutif a atteint un point de rupture que l’on ne peut plus ignorer.
L'affaire Liz Oyer : des Marshals à votre porte pour vous intimider
Une ancienne procureure reçoit la visite nocturne des Marshals
Le 7 avril 2025, lors d’une audition organisée par des parlementaires démocrates, l’ancienne procureure fédérale Liz Oyer a raconté un épisode glaçant. La veille de son témoignage, vers 21h15, on lui avait signalé que le bureau du procureur général adjoint avait ordonné au Service de sécurité du Département de Justice de dépêcher deux U.S. Marshals armés à son domicile pour lui remettre une lettre — une lettre qui lui avait déjà été envoyée par courriel. Les Marshals devaient arriver entre 21h et 22h. La lettre était une mise en garde contre son témoignage du lendemain.
Oyer a refusé d’être intimidée : «Je ne serai pas réduite au silence pour dissimuler la corruption en cours et l’abus d’autorité au sein du Département de Justice.» Elle a précisé qu’à aucun moment l’équipe de Todd Blanche ne l’avait contactée par téléphone avant d’envoyer des agents armés à son domicile. Cette séquence — envoyer des Marshals armés chez une ancienne collègue du DOJ la nuit précédant son témoignage — a provoqué une onde de choc dans les milieux juridiques. Non parce qu’elle était techniquement illégale, mais parce qu’elle témoignait d’une utilisation de la force publique à des fins manifestes d’intimidation.
Le DOJ comme «banque de faveurs personnelles» du président
Oyer avait perdu son poste après avoir refusé de suivre une directive lui demandant de rétablir l’accès aux armes à feu pour Mel Gibson, l’acteur reconnu coupable d’une violence conjugale en 2011 — infraction qui, en droit fédéral américain, interdit définitivement la possession d’armes. La procureure avait appliqué la loi. On lui avait demandé de faire une exception. Elle avait refusé. Elle avait été renvoyée. Devant le Congrès, elle a déclaré que le DOJ ne devait pas fonctionner comme «une banque de faveurs personnelles pour le président» et que «les fonctionnaires de carrière ne sont pas les collecteurs personnels du président».
Ce cas est emblématique d’une tendance documentée : le DOJ sous Todd Blanche semble opérer selon une logique de récompenses pour les alliés politiques et de sanctions pour les détracteurs. Les fonctionnaires de carrière qui s’opposent à ces directives sont écartés. Ceux qui les acceptent sont promus. Et les Marshals deviennent l’instrument visible de cette nouvelle économie politique de la justice fédérale américaine.
L’épisode Oyer me hante, parce qu’il est si banal dans sa mécanique et si extraordinaire dans ses implications. Deux Marshals armés à 21h30, une lettre d’intimidation, une femme seule chez elle la veille de son témoignage. Ce n’est pas une dictature. Mais c’est quelque chose que des régimes que nous condamnons font couramment — et nous n’avons plus le luxe de prétendre que cela ne peut pas arriver ici.
Trump, les ordres de justice et la doctrine du refus calculé
Plus de soixante-quinze ordres judiciaires bafoués
L’enjeu de la politisation du Marshals Service ne peut être compris sans mesurer l’ampleur du défi de fond. Selon des experts juridiques et des compilations journalistiques, l’administration Trump aurait violé plus de soixante-quinze ordres judiciaires fédéraux depuis le début de son second mandat. Ce chiffre n’est pas de la rhétorique partisane : il émerge des dossiers judiciaires eux-mêmes, des constats écrits par les juges, y compris ceux nommés par des présidents républicains. Le juge James Boasberg, examinant le comportement de l’administration dans les déportations vers El Salvador, avait écrit que l’exécutif avait montré «un mépris délibéré» pour ses ordres.
La mécanique du refus suit un schéma prévisible : l’administration reçoit un ordre judiciaire, l’ignore ou l’interprète de manière créative, fait appel auprès d’une juridiction supérieure, et dans l’intervalle, le fait accompli est créé. Quand les appels aboutissent, les dommages sont déjà réalisés. Quand ils échouent, le cycle recommence avec un nouvel ordre et une nouvelle violation. Les juges, qui n’ont pas d’armée, ne disposent que d’un seul outil d’exécution coercitive : les Marshals. Et c’est précisément là que la boucle se referme sur elle-même.
La question que personne ne veut poser à voix haute
La juge retraitée Nancy Gertner a posé la question avec une clarté désarmante : «Si Trump voulait totalement ne pas se conformer, il pourrait ordonner au Département de Justice de ne pas se conformer. À ce stade, vous avez une crise constitutionnelle totale. Nous n’y sommes pas encore.» Ce «pas encore» est devenu l’un des marqueurs les plus inquiétants du débat constitutionnel américain : combien de temps avant que le «pas encore» devienne un «maintenant» ?
Car la logique institutionnelle est implacable. Si le président contrôle le DOJ, et si le DOJ contrôle les Marshals, et si les Marshals sont le seul bras d’exécution des ordres judiciaires, alors un président déterminé à ne pas respecter les décisions de justice dispose d’un veto de facto sur l’ensemble du système judiciaire fédéral. Ce n’est pas une hypothèse théorique. C’est la configuration institutionnelle réelle de l’Amérique en juin 2026, et elle fonctionne exactement selon cette logique au quotidien.
Je ne sais pas comment nommer ce que je ressens en écrivant ceci. Ce n’est pas de la panique — je suis chroniqueur, pas activiste. Mais c’est quelque chose de proche de la consternation. L’Occident a construit depuis des siècles des systèmes de freins et contrepoids précisément pour éviter cette situation. Et je regarde ces systèmes être contournés, un à un, avec méthodologie et sans retour apparent.
La mémoire institutionnelle ou comment les démocraties basculent
Les leçons de l’histoire : quand les agences perdent leur neutralité
L’historien des institutions Peter Simi de l’Université Chapman a observé que cette dynamique «souligne une crise plus large liée au déclin de la légitimité des institutions sociales américaines et aux divisions politiques qui s’intensifient dans tout le pays». Cette formulation sobre cache une réalité brutale : les institutions ne disparaissent pas par un coup d’État spectaculaire. Elles s’érodent par des détournements progressifs, des précédents acceptés, des lignes franchies sans conséquences, jusqu’au moment où la norme d’antan est devenue l’exception et l’exception la nouvelle norme.
Le Marshals Service lui-même a une mémoire de la résistance. Historiquement, lorsqu’il a reçu des ordres difficiles ou dangereux à exécuter — notamment lors de la déségrégation forcée des universités du Sud dans les années 1960 — il les a exécutés «sans poser de questions», selon la formulation de CREW (Citizens for Responsibility and Ethics in Washington). C’est cette tradition d’obéissance aux ordres judiciaires qui est aujourd’hui sous pression. Car l’agence se retrouve dans une position intenable : ses ordres viennent désormais de deux maîtres qui, potentiellement, se contredisent.
La nomination de Gadyaces Serralta comme test de loyauté
Trump a nommé Gadyaces Serralta pour diriger le Marshals Service, après la démission de l’ancien directeur. Le Sénat, chargé de confirmer cette nomination, fait face à une responsabilité historique selon CREW : il doit examiner rigoureusement l’engagement de Serralta envers les fonctions primaires du USMS, ses qualifications et sa fidélité à la Constitution. Car si l’agence se retrouve dirigée par un loyaliste présidentiel plutôt que par un professionnel du droit, le dernier verrou institutionnel entre la volonté du président et l’exécution des ordres judiciaires aura sauté.
En 2021, le Bureau de l’Inspecteur général du DOJ avait déjà constaté que le USMS ne pouvait pas fournir des services de protection adéquats aux magistrats, en partie à cause de «priorités concurrentes de l’agence» — une formulation bureaucratique pour dire que les Marshals étaient détournés de leur mission judiciaire principale. Ronald Davis, ancien directeur du USMS, avait averti que les exigences de protection et les menaces étaient devenues «insoutenables compte tenu des ressources actuelles». Depuis lors, les menaces ont augmenté. Et les ressources ont été réorientées.
Ce que je décris ici est un phénomène que les politologues appellent la «capture institutionnelle» : une agence publique neutralle est progressivement alignée sur les préférences politiques d’un seul acteur. Je ne crois pas que les Marshals soient «tombés» — pas encore. Mais les conditions de leur chute sont réunies, et personne dans les couloirs du pouvoir ne semble pressé de les prévenir.
18 millions de dollars détournés : les Marshals mobilisés pour la politique migratoire
Un budget de protection judiciaire cannibalisé par l’agenda présidentiel
En juin 2026, des documents obtenus via un procès en transparence FOIA ont révélé que le U.S. Marshals Service a dépensé plus de 18 millions de dollars pour soutenir la prise de contrôle fédérale du district de Washington D.C. entre août 2025 et mars 2026 — ce que l’on appelle la «fédéralisation» de D.C. sous l’autorité de Trump. Ce déploiement a détourné du personnel et des ressources des missions de sécurité des tribunaux, des opérations d’arrestation de fugitifs et des opérations tactiques à travers tout le pays. Et ce, précisément pendant que les menaces contre les juges fédéraux atteignaient des records historiques.
La juxtaposition est vertigineuse : pendant que les juges recevaient des menaces de mort, voyaient leurs adresses personnelles révélées et étaient victimes de swatting, les agents censés les protéger étaient redéployés pour exécuter les priorités politiques de l’administration. Le Congrès avait voté des fonds spécifiquement pour la protection judiciaire et le renforcement des palais de justice — des fonds que le USMS, disposant d’une «large discrétion» dans l’utilisation de ses budgets selon les rapports de CREW, a en partie réalloués à d’autres fins.
Un compte rendu budgétaire devenu dossier à charge
CREW a déposé devant le Congrès, en avril 2026, un témoignage sur le budget 2027 du USMS qui documentait ces dérives. L’organisation relevait que l’agence semblait jouir d’une «discrétion très large» dans l’allocation de ses ressources, sans que les mécanismes de contrôle du Congrès ne soient suffisamment robustes pour en prendre la mesure. Cette opacité budgétaire, combinée à une direction politiquement loyale, crée les conditions idéales pour que les priorités présidentielles priment sur les mandats légaux de l’agence.
Le rapport précisait que la loi fédérale exige du directeur du USMS qu’il consulte la Conférence judiciaire sur les besoins en matière de sécurité et qu’il en tienne compte dans ses décisions d’allocation de ressources. Cette consultation semble être restée une formalité. Les 18 millions de dollars dépensés pour la politique migratoire à D.C. n’ont pas été soumis à l’approbation de la Conférence judiciaire. Ils ont été dépensés parce que le président voulait que le USMS soit là, et le directeur de l’agence a obéi.
Dix-huit millions de dollars détournés de la protection des juges pendant que des juges reçoivent des menaces de mort — cette phrase, je l’ai réécrite trois fois pour vérifier que je ne me trompais pas. Je ne me trompais pas. Et le fait que personne ne soit tenu responsable de cela, que ce ne soit même pas considéré comme un scandale majeur dans le maelström quotidien de l’actualité américaine, dit quelque chose d’alarmant sur le niveau d’accoutumance que nous avons développé.
La résistance judiciaire : les juges qui tiennent bon
Des magistrats nommés par les deux partis face à la même pression
L’un des aspects les plus frappants de cette crise est que la résistance judiciaire ne se conforme pas aux lignes partisanes. Le juge Patrick Schiltz, nommé par Bush, a annulé les assignations contre Walz. Le juge James Boasberg, nommé par Bush lui aussi, a tenu ferme sur les déportations malgré les attaques personnelles de Trump. Le juge John Coughenour, nommé par Reagan, a bloqué la fin du droit du sol. Ces magistrats républicains par leur nomination refusent de plier devant un exécutif qui les considère comme des ennemis politiques parce qu’ils appliquent la loi telle qu’elle est.
En mars 2026, lors d’un forum judiciaire exceptionnel, des juges nommés par des présidents républicains et démocrates ont collectivement lu à voix haute des messages de menace obscènes qu’ils avaient reçus. Cet acte — inhabituel, presque théâtral dans sa sobriété — était une façon de documenter publiquement une réalité que l’administration cherchait à minimiser. Le chef de la Cour suprême John Roberts, dans son rapport annuel de fin d’année 2024, avait déjà condamné les «menaces hostiles contre les magistrats et les mesures de sécurité prises en réponse» — incluant l’usage de gilets pare-balles et de gardes du corps permanents.
Une institution qui tient, mais pour combien de temps ?
La question n’est pas de savoir si les juges individuels ont du courage — ils en ont, de toute évidence. La question est de savoir si le système institutionnel global dispose encore des ressources pour faire respecter leurs décisions. Car un tribunal qui prononce des sentences sans pouvoir les faire exécuter n’est plus un tribunal : c’est une chambre d’écho. Et si le bras d’exécution — les Marshals — est contrôlé par la partie contre laquelle les sentences sont prononcées, alors le système de justice indépendante cesse de fonctionner en tant que tel, peu importe la bravoure des magistrats individuels.
Les 249 recours en justice contre les actions de l’administration Trump répertoriés par l’organisme Just Security illustrent l’ampleur du front judiciaire ouvert contre la Maison-Blanche. Chacun de ces recours est une bataille individuelle. Mais la guerre systémique — celle qui porte sur qui contrôle le bras armé de la justice — se joue à un niveau plus profond, moins visible et peut-être plus décisif.
Je regarde ces juges tenir bon avec une admiration réelle et une inquiétude tout aussi réelle. Leur courage individuel est indéniable. Mais l’histoire nous enseigne que le courage individuel ne suffit pas contre la capture institutionnelle systématique. Les garde-fous tiennent parce que des individus choisissent de les tenir. Combien de temps encore ?
L'Occident observe, et il n'est pas rassuré
Ce que les alliés de l’Amérique voient depuis leurs capitales
Depuis Bruxelles, Berlin, Paris ou Ottawa, les scènes qui se déroulent dans les tribunaux américains sont regardées avec un mélange de stupeur et de calcul stratégique. L’Amérique reste le pilier de l’ordre occidental — militairement, économiquement, symboliquement. Mais une Amérique dont les institutions judiciaires sont fragilisées par une politisation délibérée de son bras armé envoie un signal dangereux à ses adversaires — et un signal perturbant à ses alliés. La Russie, la Chine, l’Iran savent que la désunion intérieure américaine est leur meilleure arme stratégique.
L’Occident a un intérêt direct dans la solidité institutionnelle américaine. Non pas par attachement sentimental à la démocratie américaine en tant que modèle, mais parce que la crédibilité de l’ordre international libéral repose en grande partie sur la capacité des États-Unis à démontrer que leurs institutions fonctionnent selon l’État de droit. Quand les Marshals américains reçoivent des ordres d’arrêt contre des membres de l’exécutif et que la question se pose publiquement de savoir s’ils vont les exécuter, c’est toute cette crédibilité qui vacille.
Trump comme mal nécessaire : les limites de l’argument
Il est possible d’accepter Trump comme un «mal nécessaire» pour l’Occident — sa fermeté sur certains dossiers de sécurité, son rôle dans les négociations avec des adversaires qui ne répondent qu’au rapport de force — tout en reconnaissant que la politisation des Marshals et des forces de l’ordre fédérales est une dérive institutionnelle distincte, séparable et critiquable indépendamment de ses politiques étrangères. Ces deux jugements ne s’excluent pas. Soutenir la fermeté de l’Occident face à ses ennemis et condamner le détournement des agences judiciaires pour des fins partisanes ne sont pas des positions contradictoires.
Ce qui est inacceptable, ce n’est pas Trump en tant que personnalité politique — c’est la logique systémique qu’il installe et qui pourrait survivre à son mandat. Car les précédents créés aujourd’hui — un Marshals Service députant des gardes du corps privées, un DOJ subventionnant les alliés politiques du président, des Marshals envoyés intimider une témoin — ces précédents seront disponibles pour le prochain président, quel qu’il soit, qu’il soit de gauche ou de droite. La machine institutionnelle capture son conducteur autant qu’il la conduit.
C’est là où je me retrouve, finalement, dans cet article que j’aurais préféré ne pas avoir à écrire. Je ne suis ni naïf ni alarmiste. Mais je suis chroniqueur, et mon rôle est de nommer ce que je vois. Ce que je vois, c’est une agence bicentenaire tiraillée entre deux maîtres contradictoires, un DOJ qui ressemble de plus en plus à un instrument de règlement de comptes, et un Occident qui regarde avec des yeux écarquillés. Nous n’avons pas encore perdu. Mais nous ne sommes plus aussi loin du bord que nous aimerions le croire.
Conclusion : L'État de droit n'est pas une évidence, c'est un choix quotidien
Ce que cette crise révèle sur la fragilité des démocraties
L’histoire des U.S. Marshals et de leur rôle dans la crise constitutionnelle américaine de 2025-2026 n’est pas l’histoire d’une agence corrompue. C’est l’histoire d’une institution structurellement vulnérable placée dans une position impossible par des acteurs politiques qui ont décidé de tester les limites de ce qu’une démocratie peut tolérer. Les Marshals eux-mêmes — leurs agents, leurs dirigeants intermédiaires — sont pour la plupart des professionnels qui veulent faire leur travail. Mais le cadre institutionnel dans lequel ils opèrent a été délibérément fragilisé, leurs ressources détournées, leur chaîne de commandement politisée.
L’État de droit n’est pas une propriété naturelle des démocraties. C’est un choix que des acteurs institutionnels font chaque jour, en respectant des règles qui ne les obligent pas à le faire physiquement, mais que la culture démocratique a rendu socialement et politiquement coûteux de violer. Quand cette culture s’érode — quand les violations deviennent banales, quand les contournements ne coûtent plus rien — la contrainte qui maintient le système en place disparaît. Et c’est cette érosion culturelle, plus que chaque violation individuelle, qui constitue la menace la plus profonde.
Un avertissement pour l’Occident tout entier
Ce qui se passe aux États-Unis n’est pas uniquement un problème américain. C’est un laboratoire en temps réel de ce qui arrive quand une démocratie établie, avec des institutions solides et une tradition constitutionnelle profonde, se retrouve gouvernée par des acteurs déterminés à tester ces institutions jusqu’à leurs limites. Les conclusions de cette expérience importent à chaque démocratie occidentale — française, allemande, britannique, canadienne — parce que les vulnérabilités sont structurellement similaires. La différence n’est pas dans la nature des institutions. Elle est dans la volonté politique de les respecter.
L’Occident a besoin d’une Amérique dont les juges peuvent compter sur leurs Marshals, dont les procureurs peuvent travailler sans craindre les représailles, dont les institutions judiciaires peuvent fonctionner sans que le bras armé de la justice ne soit aux ordres de ceux qu’elle est censée contrôler. Nous ne sommes pas encore au point de non-retour. Mais nous y sommes plus proches qu’en juin 2025. Et nous serons plus proches encore en juin 2027 si personne ne choisit de tenir la ligne.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
Sources secondaires
Axios — L’administration Trump s’apprête à abandonner le fonds « weaponization » — 1er juin 2026
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