Agression sexuelle et diffamation, deux chefs retenus
En mai 2023, un jury new-yorkais a statué que Donald Trump était civilement responsable d’agression sexuelle envers E. Jean Carroll pour un incident survenu dans la cabine d’essayage du magasin Bergdorf Goodman à Manhattan, au milieu des années 1990. Le jury a également retenu la diffamation : Trump, dans un post sur Truth Social en octobre 2022, avait nié les faits, affirmant que Carroll avait inventé l’histoire pour vendre son livre. Ces deux chefs ont justifié une condamnation à 5 millions de dollars. Carroll avait porté cette action en justice en 2022, profitant d’une fenêtre législative ouverte par l’État de New York permettant aux victimes d’agression sexuelle de déposer des plaintes civiles pour des faits anciens.
Il est important de préciser ce point avec rigueur : le jury n’a pas retenu la qualification d’agression sexuelle avec pénétration telle que définie par le droit pénal new-yorkais. Le jury a retenu celle d’agression sexuelle, ce qui demeure une conclusion grave et documentée. Trump a toujours contesté les faits. Mais contester devant un jury et perdre, c’est une réalité juridique que ni le temps ni les dénégations répétées n’effacent.
Le second procès : 83 millions pour la diffamation systémique
Le premier procès — celui de 2022 — portait sur les déclarations de Trump en 2019, où il avait nié connaître Carroll et affirmé qu’elle n’était pas son genre. Ce procès, jugé en second, a donné lieu à un verdict encore plus lourd : 83,3 millions de dollars en janvier 2024. Le jury avait pris en compte la nature répétée, délibérée et malveillante des attaques de Trump contre la crédibilité de Carroll. La cour d’appel du deuxième circuit a maintenu ce verdict, le qualifiant de raisonnable au regard des faits extraordinaires et graves de l’affaire.
Trump a cherché à bénéficier de l’immunité présidentielle dans ce second dossier, arguant que ses déclarations avaient été faites dans le cadre de ses fonctions. Les juges d’appel ont rejeté cet argument, soulignant que Trump avait renoncé tardivement à cette défense et que la décision de la Cour suprême sur l’immunité présidentielle de 2024 ne s’appliquait pas aux actes civils antérieurs à sa présidence.
83 millions de dollars, c’est une somme qui dit quelque chose sur la conviction d’un jury de citoyens ordinaires face à des actes qualifiés de malveillants et répétés. Je ne suis pas là pour rejouer le procès. Mais ignorer ce que douze jurés ont conclu après avoir entendu les preuves serait une forme de malhonnêteté intellectuelle que je refuse.
La mécanique des 15 reports : ce que le silence de la Cour révèle
Rescheduled, pas rescheduled comme d’habitude
Il y a une distinction technique que les juristes soulignent avec insistance. Quand la Cour suprême examine une demande de certiorari, elle peut la relister — c’est-à-dire la reporter à une prochaine conférence tout en en discutant. C’est courant. Cela arrive souvent quand les juges réfléchissent, quand l’un d’eux rédige une opinion dissidente sur le refus, ou quand l’affaire est liée à une autre cause attendue. Mais le cas Carroll n’est pas dans cette catégorie. Il est rescheduled — reprogrammé — ce qui signifie qu’il n’est pas même formellement discuté lors de la conférence. Il est retiré de l’agenda avant la réunion.
La première fois que cela s’est produit, c’était le 26 février 2026, la veille d’une conférence prévue. L’appel a été retiré sans explication. Depuis, le scénario s’est répété quatorze fois supplémentaires. Le professeur de droit Steve Vladeck, spécialiste de la Cour suprême, a formulé la critique la plus directe : « L’étrangeté ici n’est pas seulement que la Cour a reprogrammé l’une des affaires Carroll 15 fois, c’est l’absence de justification convaincante pour avoir agi ainsi. »
Deux hypothèses, l’une pire que l’autre
Vladeck identifie deux explications possibles. La première : la Cour attend que le second appel — celui sur les 83 millions — soit formellement déposé, pour examiner les deux dossiers ensemble. Trump a d’ailleurs écrit à la Cour le 2 juin 2026 pour l’informer qu’il allait déposer ce second appel dans le mois suivant, suggérant que les deux pétitions soient considérées conjointement. Le problème, souligne Vladeck, c’est que les deux affaires soulèvent des questions juridiques très différentes. Les lier ensemble ne se justifie pas sur le fond du droit.
La seconde explication est plus inconfortable : la Cour accorderait au président Trump un traitement préférentiel, une forme de sollicitude institutionnelle qui n’aurait pas été accordée à n’importe quel autre pétitionnaire. Vladeck l’a dit clairement, notant que cela poserait problème car cette affaire concerne des actes commis alors que Trump n’était pas président. Aucune immunité fonctionnelle ne devrait s’appliquer ici. Et pourtant, les reports s’accumulent.
La Cour suprême des États-Unis est une institution que je respecte profondément, mais le respect ne signifie pas l’aveuglement. Quand une pétition est repoussée quinze fois sans explication, alors que le pétitionnaire occupe la Maison-Blanche, la question de l’indépendance judiciaire devient légitime. Et elle mérite une réponse franche, pas des euphémismes.
Les arguments de Trump devant la Cour suprême
Des preuves jugées trop préjudiciables
L’essentiel de l’argumentation de Trump porte sur des questions d’admissibilité des preuves. Ses avocats soutiennent que le juge Lewis Kaplan a commis une erreur en autorisant les jurés à entendre le témoignage de deux autres femmes — Jessica Leeds et Natasha Stoynoff — qui ont affirmé que Trump les avait agressées sexuellement des années auparavant. Selon l’équipe Trump, cette preuve de propension au comportement sexuel prédateur est trop éloignée dans le temps et trop préjudiciable pour être admise. La Règle fédérale de preuve 415, qui autorise ce type de preuve dans les affaires civiles d’agression sexuelle, aurait dû être tempérée par la Règle 403, qui impose une mise en balance des valeurs probatoire et préjudiciable.
Trump s’attaque également à l’admission de la bande audio Access Hollywood de 2005, où on l’entend dire qu’en tant que star, il peut faire ce qu’il veut aux femmes, notamment « les attraper par le sexe ». Le juge Kaplan avait jugé cette preuve pertinente pour établir que Trump avait, par le passé, eu des contacts non consentis avec des femmes. Les avocats de Trump estiment que cette décision a irrémédiablement coloré le jugement du jury contre leur client.
L’argument de la dignité présidentielle et ses limites
Dans leur mémoire final déposé en janvier 2026, les avocats de Trump ont ajouté un argument d’ordre pratique, presque philosophique : « Il est profondément dommageable pour le tissu de notre République que le président Trump, au milieu d’une présidence historique, doive détourner son attention de ses devoirs uniques et singuliers de chef de l’exécutif pour continuer à combattre ces allégations fausses et vieilles de plusieurs décennies. » Ils ont conclu : « Ce mauvais traitement d’un président ne peut être toléré. »
Cette ligne d’argumentation est révélatrice d’une stratégie plus large. Elle ne réfute pas les faits retenus par le jury. Elle demande à la plus haute juridiction du pays de reconnaître que la présidence confère une dignité particulière qui devrait mettre son titulaire à l’abri de telles procédures. La cour d’appel du deuxième circuit a balayé cet argument avec une clarté remarquable : « Nul n’est au-dessus de la loi, y compris le président. » Mais les arguments de Trump ont été rédigés pour un autre auditoire — les six juges conservateurs de la Cour suprême.
Je comprends l’argument politique. Ce que je ne peux pas accepter, c’est l’idée que l’élection à la présidence devrait effacer le verdict d’un jury prononcé sur des faits qui remontent à 1996. Si ce principe était admis, ce n’est plus un État de droit, c’est une monarchie élective.
La réponse du deuxième circuit : une jurisprudence solide
Une décision unanime des juges d’appel
La cour d’appel du deuxième circuit avait, dès décembre 2024, confirmé le verdict de 5 millions de dollars de manière unanime. Un panel de trois juges, tous nommés par des présidents démocrates, a statué que le juge Kaplan n’avait pas commis d’erreur en admettant les preuves contestées. La cour a formulé son raisonnement de façon tranchante : « Le tribunal avait simplement pour mission de décider si un jury pouvait raisonnablement conclure, selon la prépondérance des preuves, que Trump avait commis un acte d’agression sexuelle. »
En juin 2025, la cour a refusé à Trump un réexamen par l’ensemble du panel. Trump a alors porté l’affaire à la Cour suprême en novembre 2025. Le deuxième circuit avait aussi tranché : même si certaines preuves avaient été admises à tort — hypothèse que les juges n’admettaient pas — cela n’aurait pas changé l’issue du procès, tant les preuves en faveur de Carroll étaient solides. Les avocats de Carroll avaient présenté une dizaine de témoins. L’équipe Trump, zéro.
Le dossier sur les 83 millions : une forteresse procédurale
Dans l’affaire des 83 millions, le deuxième circuit a été encore plus direct en septembre 2025. La cour a qualifié le comportement de Trump d’une « répréhensibilité exceptionnellement élevée, peut-être sans précédent », justifiant des dommages punitifs importants. Trump avait cherché à substituer le gouvernement fédéral à lui-même comme défendeur — une manœuvre qui aurait rendu l’affaire nulle, les États-Unis ne pouvant pas être poursuivis pour diffamation. Les juges ont rejeté cet argument en notant qu’il avait été soulevé quinze mois après le jugement, bien trop tard pour être recevable.
En avril 2026, la formation plénière du deuxième circuit a refusé un réexamen en banc par une majorité de douze juges contre trois. Les trois dissidents — Menashi, Park et Livingston, tous nommés par des présidents républicains — estimaient que l’argument de l’immunité présidentielle méritait un examen plus approfondi. Ce vote minoritaire est celui sur lequel Trump construit son prochain appel à la Cour suprême.
Trois juges conservateurs sur quinze ont voté pour réexaminer. Ce n’est pas une majorité. C’est un signal politique à la Cour suprême, pas un argument juridique convaincant. Je refuse de confondre les deux.
Le DOJ contre Carroll : enquête ou représailles ?
La déposition de 2022 et le milliardaire Reid Hoffman
En mai 2026, CNN a révélé en exclusivité que le ministère de la Justice avait lancé une enquête criminelle contre E. Jean Carroll. L’objet : déterminer si Carroll avait commis un parjure lors d’une déposition de 2022 dans laquelle elle affirmait ne recevoir aucun financement extérieur pour ses procès. Il est apparu par la suite que le milliardaire Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn et donateur démocrate notoire, avait financé une partie de ses frais juridiques via une organisation à but non lucratif basée à Chicago.
Carroll, aujourd’hui âgée de 82 ans, avait expliqué qu’elle avait tout simplement oublié ce financement. Ses avocats avaient informé le juge et les avocats de Trump de l’existence de ce financement deux semaines avant le procès. Le juge Kaplan avait conclu qu’il n’y avait aucune raison de douter de la crédibilité de Carroll et avait interdit toute question supplémentaire sur le sujet. La cour d’appel du deuxième circuit avait par ailleurs déjà examiné et rejeté l’argument selon lequel Carroll avait menti.
Chicago, Blanche, et le conflit d’intérêts institutionnel
L’enquête a été confiée aux procureurs fédéraux de Chicago, non pas à New York où les faits se sont déroulés. La logique invoquée : Hoffman opère une organisation à but non lucratif dans l’Illinois. Mais les experts juridiques interrogés par NPR ont souligné à quel point cette configuration est extraordinairement inhabituelle. Un procureur d’un district étranger aux faits est convoqué pour examiner une affaire qui n’a aucun lien organique avec sa juridiction.
Le procureur général Todd Blanche — ancien avocat personnel de Trump dans la même affaire Carroll — s’est récusé du dossier. Il ne participe pas aux discussions. L’enquête est gérée par d’autres fonctionnaires du bureau du vice-procureur général. Des anciens responsables du DOJ ont qualifié l’ensemble de la démarche d’inédite et ont noté qu’il n’est pas illégal pour une tierce partie de financer les frais juridiques d’un plaignant.
Je ne peux pas affirmer avec certitude que cette enquête est purement politique. Mais je peux observer les faits : le DOJ d’un président en exercice ouvre une enquête criminelle contre la femme qui l’a battu civilement, sous la direction d’un parquet étranger aux faits, pour un prétendu parjure que la cour d’appel a déjà examiné et rejeté. La géographie seule est un aveu.
Les deux affaires Carroll : une architecture procédurale complexe
Carroll I et Carroll II : deux procès, une seule femme
Pour comprendre la situation devant la Cour suprême, il faut distinguer Carroll I et Carroll II. Carroll I est l’action intentée en 2019 pour diffamation, suite aux déclarations de Trump niant la connaître. Cette affaire est allée en procès en second (janvier 2024) et a produit le verdict de 83 millions de dollars. Carroll II est l’action intentée en 2022 sous la loi new-yorkaise sur les victimes d’agression sexuelle, qui portait à la fois sur l’agression de 1996 et sur les propos diffamatoires de 2022. Ce second procès a eu lieu en premier (mai 2023) et a produit le verdict de 5 millions de dollars.
C’est Carroll II — le verdict de 5 millions — qui fait actuellement l’objet de la pétition de certiorari de Trump à la Cour suprême. Carroll I — le verdict de 83 millions — n’est pas encore formellement devant la Cour suprême, mais Trump a annoncé le 2 juin 2026 qu’il allait le déposer dans le mois. Si la Cour acceptait de traiter les deux dossiers conjointement, la décision de les accepter ou refuser serait repoussée à l’automne 2026, voire au terme judiciaire suivant.
Pourquoi lier les deux appels est contestable sur le fond
Steve Vladeck a souligné le problème central de cette stratégie : les deux affaires soulèvent des questions juridiques fondamentalement différentes. Carroll II porte sur l’admissibilité des preuves de propension (Règles 413, 415 et 403). Carroll I porte sur l’immunité présidentielle pour des déclarations faites pendant le premier mandat et sur la loi Westfall, qui permettrait de substituer le gouvernement fédéral à Trump comme défendeur. Ce sont deux corps de droit distincts, sans chevauchement significatif.
Lier les deux pétitions ne sert pas la clarté juridique. Cela sert à gagner du temps. Chaque mois supplémentaire, c’est un mois de plus avant que Trump n’ait à payer — ou à régler définitivement son sort légal vis-à-vis de Carroll. Le tribunal a d’ailleurs accordé à Trump le droit de suspendre l’exécution du verdict de 83 millions le temps de la procédure d’appel, en échange d’un cautionnement de 7,4 millions de dollars pour couvrir les intérêts supplémentaires.
Ce que je lis dans la stratégie de Trump, c’est une course contre le temps institutionnel. Multiplier les procédures, lier des dossiers sans justification, nommer un DOJ complaisant — tout cela vise à épuiser la machine judiciaire avant qu’elle ne rende ses coups. C’est de la jurisprudence par l’usure. Et ça marche, au moins à court terme.
L'argument des preuves : Access Hollywood et les témoignages
La bande Access Hollywood : pertinente ou préjudiciable ?
Le cœur de l’appel de Trump porte sur les preuves admises au procès de 2023. La bande Access Hollywood de 2005, où Trump dit textuellement : « Quand on est une star, on peut faire n’importe quoi. […] Les attraper par le sexe. On peut faire n’importe quoi », a été admise par le juge Kaplan. Kaplan a estimé que cet enregistrement établissait une probabilité que Trump ait eu des contacts sexuels non consentis avec des femmes par le passé. Les avocats de Trump soutiennent que cette preuve est trop ancienne, trop préjudiciable, et que la Règle 403 imposait de l’exclure.
La cour d’appel du deuxième circuit a rejeté cet argument de façon catégorique. Elle a conclu que même si le juge avait commis une erreur en admettant certaines preuves, cette erreur était inoffensive compte tenu de la force globale du dossier Carroll. Une dizaine de témoins avaient corroboré la version de Carroll. L’équipe de Trump n’avait présenté aucun témoin pour réfuter ces faits. Le verdict de jury aurait été identique sans ces preuves contestées.
Les témoignages de Jessica Leeds et Natasha Stoynoff
Les deux femmes dont le témoignage est attaqué par Trump sont Jessica Leeds, qui affirme que Trump l’avait agressée sexuellement dans un avion en 1979, et Natasha Stoynoff, journaliste de People Magazine, qui affirme qu’il l’avait agressée dans sa résidence de Mar-a-Lago en 2005. Trump a toujours nié ces accusations. Ses avocats font valoir que des incidents allégués aussi anciens et sans lien direct avec l’affaire Carroll ne peuvent pas servir à établir une « propension » comportementale.
Les juges Trump-nommés Menashi et Park, dans leur dissidence au deuxième circuit, avaient exprimé des doutes sur la rigueur avec laquelle la Règle 415 avait été appliquée. C’est sur cette dissidence que l’équipe Trump construit son argument devant la Cour suprême : si des juges de la même cour doutent, les neuf juges suprêmes devraient trancher. Mais une dissidence de deux juges sur quinze n’est pas une jurisprudence. C’est un point de vue minoritaire.
Je ne suis pas juriste. Mais j’observe ceci : quand un jury entend dix témoins d’un côté et zéro de l’autre, la question des preuves accessoires devient philosophique. Ce que ce jury a jugé, c’est l’ensemble du tableau. Et le tableau était accablant.
Le rôle du DOJ : substitution comme défendeur et intervention à la Cour
La manœuvre Westfall : le gouvernement à la place de Trump
Dans l’affaire Carroll I (les 83 millions), la stratégie de Trump a pris une tournure institutionnelle inédite. Son équipe a demandé au DOJ de substituer le gouvernement fédéral à Trump comme défendeur, en invoquant la loi Westfall. Cette loi immunise les fonctionnaires fédéraux pour des actes accomplis dans le cadre de leurs fonctions officielles. Si le gouvernement se substituait à Trump, l’affaire serait nulle — les États-Unis ne peuvent pas être poursuivis pour diffamation.
Le DOJ a effectivement soutenu cet argument devant la Cour suprême en mai 2026, déposant un mémoire en faveur de Trump. Mais la cour d’appel avait déjà rejeté cette tentative : « Trump et le gouvernement ont renoncé à tout droit de demander une substitution » en ne l’ayant pas demandée quand l’affaire avait été renvoyée au tribunal de première instance. Un argument valable en principe mais tardif en pratique.
Le conflit entre le DOJ et l’indépendance judiciaire
L’intervention du DOJ en faveur d’un président en exercice dans une affaire civile où il est personnellement mis en cause est, selon plusieurs anciens responsables juridiques, une utilisation hautement problématique des ressources fédérales. Le DOJ est censé défendre l’intérêt public, pas les intérêts personnels du président. Le fait que Blanche soit recusé ne résout pas le problème fondamental : la ligne entre les intérêts de Trump et ceux du gouvernement fédéral a été brouillée de façon délibérée.
Pour Carroll, cette convergence entre la Maison-Blanche, le DOJ et l’équipe de défense de Trump représente une pression systémique sur le système judiciaire. Ses avocats ont décliné de commenter l’intervention du DOJ, mais ont rappelé que la cour d’appel avait déjà établi que cette substitution tardive était irrecevable et ne changerait rien au droit applicable.
Utiliser le ministère de la Justice pour se défendre dans des affaires civiles personnelles, c’est franchir une ligne rouge institutionnelle. Je dis cela sans parti pris : si Biden avait fait la même chose, j’aurais dit exactement la même chose. Les institutions ne sont pas des outils personnels. Pas en démocratie.
Ce que cela révèle sur Trump et les institutions américaines
Trump, mal nécessaire ou menace structurelle ?
Je suis chroniqueur pro-Occident. Je crois que l’Amérique, malgré ses contradictions, est un pilier indispensable de l’ordre libéral mondial. Et à ce titre, je peux reconnaître que Trump, sur certains dossiers géopolitiques — la pression sur l’OTAN, la fermeté face à la Chine, la dureté envers l’Iran — a agi de façon utile pour les intérêts occidentaux. Il est, à bien des égards, un mal nécessaire pour un Occident qui avait perdu le sens de la compétition stratégique.
Mais « mal nécessaire » ne signifie pas « intouchable ». Le dossier Carroll met en lumière une tendance profonde et préoccupante : Trump utilise systématiquement les leviers institutionnels de l’État pour neutraliser les décisions de justice qui lui sont défavorables. Ce n’est pas une défense légitime devant les tribunaux. C’est une guerre d’usure contre les institutions elles-mêmes. Et cette guerre a des victimes, pas seulement E. Jean Carroll.
Le signal envoyé aux victimes d’agression sexuelle
Carroll a 82 ans. Elle se bat depuis 2019. Elle a gagné deux fois devant un jury. Elle est aujourd’hui la cible d’une enquête criminelle du gouvernement fédéral. Si ce pays envoie aux victimes d’agression sexuelle le message que gagner devant un jury ne suffit pas — qu’il suffit que leur agresseur soit élu président pour que le DOJ retourne son arme contre elles — alors c’est une régression civilisationnelle que l’Occident ne peut pas se permettre.
L’indépendance de la justice n’est pas un luxe démocratique. C’est le socle. Quand un président en exercice cumule les reports inexplicables à la Cour suprême, l’intervention du DOJ dans ses propres affaires civiles et une enquête criminelle contre sa plaignante, il teste la résistance du système. La question est de savoir si le système tiendra.
Je ne sais pas comment cette histoire finira. Ce qui me trouble profondément, c’est que le dénouement dépend autant de la politique que du droit. Et quand la politique décide du droit, on n’est plus dans un État de droit. On est dans autre chose.
La réaction de Carroll et de ses avocats
Roberta Kaplan : confiance affichée, bataille longue
Roberta Kaplan, l’avocate de Carroll, a déclaré en octobre 2025 qu’elle était « assez confiante » que la Cour suprême ne prendrait pas le dossier. Son argument : les questions d’admissibilité des preuves dans des affaires civiles ne sont généralement pas du ressort de la Cour suprême. « Il n’y a rien dans cette affaire qui mérite l’attention de la Cour suprême », avait-elle affirmé. Elle soulignait que même si le juge avait commis une erreur, ce n’était pas une erreur déterminante, ce qui réduisait fortement l’intérêt de la Cour pour ce cas.
Carroll et ses avocats ont décliné de commenter l’appel le plus récent. Mais le camp Carroll a maintenu une ligne cohérente depuis le début : les preuves étaient solides, le jury a délibéré librement, et aucune manœuvre procédurale ne devrait effacer ce verdict. L’argent des 5 millions est actuellement bloqué dans un compte judiciaire en attente de la décision finale. Carroll a dit qu’elle comptait en reverser une grande partie à des organisations de défense des droits des femmes et des droits de vote, « des causes que Donald Trump déteste ».
Une femme de 82 ans face à l’appareil d’État
E. Jean Carroll a 82 ans. Elle était une chroniqueuse reconnue, auteure d’une colonne de conseils sentimentaux dans le magazine Elle pendant des décennies. Elle a pris la décision de parler publiquement en 2019. Depuis, sa vie a été engloutie par les procès, les appels, les dénégations présidentielles et aujourd’hui une enquête criminelle. Elle a reçu en février 2026, sans l’avoir demandé, un email de campagne de Trump intitulé « Joyeuse Saint-Valentin E. Jean ! » lui déclarant que Trump l’aimait et qu’elle l’aimait sûrement en retour. Elle a partagé la capture d’écran avec ces mots : « Oui, nous vivons dans un monde fou. »
Ce détail grotesque dit tout de l’ambiance dans laquelle se déroule cette procédure. D’un côté, des verdicts de jury solides et confirmés en appel. De l’autre, un président qui nie tout, fait intervenir son DOJ, et envoie des emails de Saint-Valentin non sollicités à la femme qui l’a vaincu en justice. Ce n’est pas de la politique. C’est du harcèlement institutionnalisé.
Je ne me mets pas à la place de Carroll. Je ne peux pas. Mais je pense à toutes les femmes qui regardent cette affaire et qui calculent silencieusement si ça vaut le coup de parler. Le message qui leur est envoyé en ce moment est glacial.
L'Law & Order fabrication : quand l'équipe Trump présente de fausses preuves
Un scénario fictif utilisé comme argument juridique
En février 2026, Mother Jones a révélé un détail stupéfiant : l’avocat de Trump, Justin D. Smith, avait affirmé dans sa pétition à la Cour suprême que les accusations de Carroll « correspondaient précisément » à l’intrigue d’un épisode de la série télévisée Law & Order : SVU de 2012. L’épisode en question, intitulé « Theatre Tricks », tournait selon Smith autour d’un « magnat des affaires qui fantasme sur une agression sexuelle dans une cabine d’essayage de Bergdorf Goodman ».
La réalité : l’épisode en question ne correspond pas à cette description. La scène de cabine d’essayage impliquait un juge new-yorkais notoire, pas un magnat. Et les actes dans la cabine étaient consentis et prémédités. Un responsable de la production de l’émission avait d’ailleurs déclaré à CNN en 2019 que la série n’avait « aucune corrélation whatsoever » avec les allégations de Carroll. Soumettre des informations fausses à une juridiction fédérale peut constituer un crime fédéral passible de cinq ans d’emprisonnement.
La théorie du complot comme stratégie légale
Cette tentative de réécriture narrative s’inscrit dans une stratégie plus large : transformer le dossier Carroll en complot fictionnel contre Trump. La même logique anime l’argument de l’access Hollywood, les attaques sur le financement Hoffman, l’enquête criminelle du DOJ. Tout se tient : si Carroll a inventé son histoire en s’inspirant d’une série TV, si elle a menti sur son financement, si elle est une pawn du réseau anti-Trump — alors les verdicts de jury deviennent des erreurs à corriger, pas des vérités à respecter.
Mais les jurys ne délibèrent pas sur des théories complotistes. Ils délibèrent sur des preuves. Et les preuves présentées à deux jurys différents ont conduit à deux verdicts séparés de responsabilité. Smith et ses collègues peuvent multiplier les arguments à destination de la Cour suprême. Ce qu’ils ne peuvent pas effacer, c’est ce que douze citoyens ont conclu après avoir tout entendu.
Utiliser une mauvaise interprétation d’un épisode de série télévisée comme argument devant la Cour suprême des États-Unis est, je le dis franchement, une insulte à l’institution. Cela donne la mesure de la qualité juridique des défenses Trump dans cette affaire.
Le calendrier à venir : automne 2026 et les inconnues
La décision sur Carroll II repoussée à l’automne
Selon la lettre déposée le 2 juin 2026 par les avocats de Trump, l’appel sur les 83 millions de dollars (Carroll I) devrait être formellement déposé à la Cour suprême dans les semaines suivantes. Si la Cour décide d’examiner les deux pétitions conjointement — ce que suggèrent les avocats Trump — la décision d’accepter ou refuser l’une ou l’autre serait très probablement repoussée à l’automne 2026, voire au terme judiciaire 2026-2027 qui commence en octobre.
Cette perspective est délibérément favorable à Trump. Plus l’incertitude dure, plus le paiement est différé. Le cautionnement de 7,4 millions pour les 83 millions court. Les 5 millions dans le compte judiciaire accumulent des intérêts qui iront à Carroll si la Cour refuse l’appel. Mais l’horloge judiciaire tourne beaucoup plus lentement que la réalité pour une plaignante de 82 ans.
Si la Cour suprême accepte : quel enjeu ?
Si les neuf juges décident de prendre en charge l’appel Carroll II, l’audience orale aurait lieu au cours du terme 2026-2027. La décision tomberait au printemps ou en été 2027. La Cour serait alors amenée à trancher des questions importantes sur l’admissibilité des preuves de propension dans les affaires civiles d’agression sexuelle — des règles qui s’appliquent à des milliers d’affaires à travers le pays, bien au-delà du seul cas Trump.
Si la Cour refuse les deux appels, Trump devra payer. Avec les intérêts, la facture dépasse déjà 100 millions de dollars. C’est une somme considérable, même pour un homme qui se targue d’être milliardaire. Et chaque jour de délai procédural est un jour de plus où cet argent reste dans sa poche plutôt que dans celle de la femme à qui la justice a décidé qu’il appartenait.
Ce que je retiens de tout cela, c’est que la justice, même quand elle fonctionne, peut être neutralisée par le temps. Quinze reports. Deux appels séparés. Une enquête criminelle contre la plaignante. Chaque délai est une victoire tactique pour celui qui a les moyens et le pouvoir de durer. Carroll, elle, n’a que le droit pour elle. Et le droit, parfois, n’est pas assez rapide.
Conclusion : L'institution tient — mais jusqu'à quand ?
Ce que le dossier Carroll dit de l’Amérique de 2026
Le dossier E. Jean Carroll est devenu bien plus qu’une affaire civile entre une chroniqueuse et un ancien président. C’est un test grandeur nature de la résistance des institutions américaines face à un exécutif qui les utilise comme armes défensives. Deux jurys ont rendu leur verdict. Deux cours d’appel ont confirmé. Le ministère de la Justice a retourné son enquête contre la plaignante. La Cour suprême reporte sine die. Et le président envoie des emails de Saint-Valentin à sa victime légalement reconnue.
L’institution judiciaire américaine n’est pas effondrée. Elle tient — mais elle est sous pression. Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement le sort de 100 millions de dollars ou la réputation d’une femme de 82 ans. C’est la question de savoir si, en Amérique, la présidence peut désormais immuniser quelqu’un contre les conséquences des verdicts de jury. La réponse à cette question définira la crédibilité de l’État de droit occidental pour une génération.
L’Occident ne peut pas se permettre ce précédent
L’Occident fait face à des adversaires — la Russie, la Chine, l’Iran, la Corée du Nord — qui soutiennent que la démocratie libérale est une façade, que les élites occidentales ne sont pas soumises à la loi, que la justice n’est qu’un outil politique déguisé. Chaque fois qu’un président américain utilise l’appareil d’État pour esquiver un verdict de jury dans une affaire d’agression sexuelle, il fournit à ces adversaires la meilleure des munitions rhétoriques. L’Occident doit mieux que ça. Il le peut. La question est de savoir s’il le veut encore.
E. Jean Carroll a dit, après le second verdict : « Nous avons démontré que Trump peut être battu. » Ce n’était pas une déclaration de victoire totale. C’était un rappel que les institutions, quand elles fonctionnent, servent à quelque chose. Tenir cela pour acquis serait la pire des erreurs.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
CNN — An explosive appeal from Trump over E. Jean Carroll stalls at the Supreme Court — 22 juin 2026
CNN — Exclusive : Justice Department launches a criminal investigation into Carroll — 27 mai 2026
Cour suprême des États-Unis — Docket officiel Trump v. Carroll, No. 25-573 — mis à jour 2026
Sources secondaires
Steve Vladeck, One First — Bonus 233 : The (Two) E. Jean Carroll Cases — 17 juin 2026
SCOTUSblog — Trump v. Carroll, dossier complet de la pétition en cours — 2026
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