Le pilier européen de l’OTAN renforcé
Le premier des cinq axes de la déclaration E5 de Berlin porte sur le leadership européen et le partage du fardeau au sein de l’OTAN. Les cinq leaders se sont engagés à construire « un rôle européen plus fort au sein de l’OTAN, avec l’Europe assumant une plus grande responsabilité pour notre sécurité transatlantique commune ». Cette formulation, apparemment technique, est en réalité politiquement révolutionnaire. Elle signifie que les Européens acceptent la logique de la « NATO 3.0 » promue par Rutte : l’Alliance reste transatlantique, mais l’Europe prend en charge davantage sa propre défense.
Le chancelier Merz avait été explicite sur les chiffres lors de la conférence de presse finale : l’Allemagne augmente ses dépenses de défense à 3,5 % du PIB et vise d’atteindre cet objectif dès 2029. La France, le Royaume-Uni, l’Italie et la Pologne effectuaient également des « investissements massifs » dans leurs défenses. Merz avait formulé l’intention clairement : « nous voulons que nos voisins se sentent plus en sécurité lorsque l’Allemagne devient plus forte ». Le message à Poutine était tout aussi limpide : « l’Ukraine restera forte, et le soutien de l’Europe ne fléchira pas ».
La sécurité collective et la dissuasion face à la Russie
Le deuxième axe porte sur la sécurité collective et le renforcement de la posture de dissuasion et de défense de l’Alliance. Les cinq leaders ont affirmé leur volonté de « renforcer proactivement la posture de dissuasion et de défense de l’Alliance » et d’augmenter les contributions aux activités de dissuasion de l’OTAN, « afin de répondre à la menace la plus significative et directe de la Russie ». Cette référence directe à la Russie comme « menace la plus significative » est remarquable dans son absence de circumlocution diplomatique. L’ennemi est nommé.
Nommer la Russie comme la menace principale, noir sur blanc, dans une déclaration commune des cinq grandes puissances européennes — voilà un acte politique qui aurait été impensable en 2021. Poutine pensait que sa guerre diviserait l’Europe. Elle l’a soudée. C’est peut-être sa plus grande erreur stratégique depuis le début du conflit.
L'armement et l'industrie : la frappe longue portée au cœur du programme
La coopération industrielle de défense : accélérer les capacités communes
Le troisième axe — et l’un des plus concrets — porte sur la coopération industrielle de défense. La déclaration de Berlin énonce explicitement les domaines de coopération prioritaires : la défense aérienne, les systèmes sans pilote, l’intelligence artificielle, et d’autres capacités. Mais la formulation la plus significative est celle-ci : les cinq leaders « s’engagent à accélérer leur engagement dans le développement et l’acquisition européens conjoints de capacités de frappe de précision longue portée ». Cette phrase est une révolution dans le droit de la guerre européen.
Depuis des années, la question de l’acquisition conjointe de missiles longue portée européens était tabou dans plusieurs capitales, notamment en Allemagne, en raison des sensibilités historiques et des inquiétudes sur l’escalade. Berlin vient d’officialiser son engagement dans ce programme. La frappe longue portée de précision — capacité qui permet d’atteindre des cibles militaires russes profondément derrière la ligne de front — est désormais un objectif assumé et commun des cinq grandes puissances européennes.
L’IA militaire comme priorité technologique
La mention explicite de l’intelligence artificielle dans les axes de coopération industrielle de défense E5 est également significative. Elle reflète une prise de conscience que la guerre en Ukraine a transformée en certitude stratégique : la prochaine guerre se gagnera autant dans les algorithmes que sur le terrain. Les drones ukrainiens qui frappent les raffineries de Moscou utilisent des systèmes de guidage et des capacités de navigation autonome qui s’améliorent rapidement. Les contre-mesures russes aussi. La puissance militaire future dépend de la capacité à intégrer l’IA dans les systèmes d’armes, les systèmes de commandement et de contrôle, et la logistique.
L’Europe a un retard technologique dans l’IA militaire par rapport aux États-Unis et à la Chine. Ce retard n’est pas fatal — mais il faut agir maintenant. Le fait que les cinq grandes puissances européennes s’engagent conjointement sur ce terrain est un signal encourageant. Espérons que les mots se traduisent en euros, en laboratoires et en brevets déposés.
Le soutien à l'Ukraine : un engagement réaffirmé et renforcé
Les engagements financiers vers Kyiv
Le quatrième axe de la déclaration E5 porte sur le soutien à l’Ukraine. Les cinq leaders se sont engagés à « soutenir substantiellement l’Ukraine dans sa défense contre l’agression russe, notamment via les sanctions et la pression économique sur la Russie ». Mais la proposition la plus concrète était celle de Merz lui-même : le chancelier allemand a proposé que les partenaires européens de l’OTAN s’engagent à financer les forces armées ukrainiennes de manière « fiable et massive » également pour l’année suivante. Cette proposition de financement pluriannuel prévisible est cruciale pour la planification militaire ukrainienne.
La déclaration stipule également un soutien renforcé aux « JATEC et NSATU » — des initiatives OTAN qui organisent la formation des soldats ukrainiens et l’assistance à la modernisation des forces armées — et réaffirme l’engagement d’approfondir le partenariat OTAN-Ukraine. La formulation sur « la contribution vitale que l’Ukraine fait à la sécurité euro-atlantique » est particulièrement forte : elle reconnaît que l’Ukraine se bat pour l’Europe entière, pas seulement pour elle-même.
La question de l’adhésion à l’OTAN : entre ambition et réalisme
La déclaration de Berlin ne fait pas le saut de proclamer une adhésion imminente de l’Ukraine à l’OTAN — l’opposition de certains membres de l’Alliance à cette perspective, notamment liée aux craintes d’escalade directe avec la Russie, est bien connue. Mais elle réaffirme l’engagement de « rapprocher l’Ukraine de l’Alliance » et de reconnaître son importance pour la sécurité euro-atlantique. C’est un signal positif pour Kyiv, même si les conditions concrètes d’une adhésion restent à définir.
L’Ukraine mérite une perspective d’adhésion à l’OTAN claire et rapide. Elle se bat depuis plus de quatre ans contre l’armée russe avec un courage exceptionnel. Lui refuser l’adhésion au nom de la peur de provoquer Poutine revient à récompenser l’agresseur et à punir la victime. Berlin a fait un pas dans la bonne direction. Il faut aller plus loin à Ankara.
Les cinq personnalités : portrait d'un groupe historique
Merz, l’hôte et l’architecte
Le chancelier Friedrich Merz avait pris l’initiative de convoquer cette réunion, et sa performance lors de la conférence de presse finale montrait un dirigeant à l’aise dans son rôle de leader naturel de la diplomatie européenne. Lui qui était souvent présenté comme un conservateur atlantiste a choisi Berlin comme plateforme de refondation de la défense européenne — une démonstration que la montée en puissance de l’Europe dans l’OTAN n’est pas un projet anti-américain, mais un partenariat plus équilibré. Sa formule sur la Russie comme « menace directe » et sur l’Ukraine qui « restera forte » est peut-être la phrase la plus mémorable de la journée.
Merz avait aussi annoncé qu’il informerait personnellement le président Trump des résultats de la réunion — signe que Berlin considère la relation transatlantique comme le cadre de référence, même en construisant une autonomie européenne plus forte. Cette double articulation — Europe forte, OTAN forte — est la marque de fabrique du chancelier allemand dans cette période charnière.
Macron, Meloni, Tusk, Starmer : quatre voix pour une Europe
Emmanuel Macron avait évoqué le « moment d’Évian » — en référence au sommet du G7 — où les dirigeants américains et européens avaient affiché leur unité. Il avait aussi signalé que les Européens étaient prêts à participer à une opération militaire dans le détroit d’Ormuz si les conditions étaient réunies. Giorgia Meloni, présidente du Conseil italienne, avait insisté sur « l’architecture de sécurité mondiale qui change à une vitesse extrême » et la nécessité d’approfondir les instruments communs. Son ton plus prudent sur certains sujets n’avait pas empêché une signature commune ferme. Donald Tusk, le Polonais, dont le pays vit avec l’anxiété permanente d’avoir une frontière commune avec la Russie via Kaliningrad, n’avait pas masqué son soulagement de voir l’Europe s’unir. Sur Keir Starmer — qui venait d’annoncer sa démission comme leader du Labour mais restait en fonction pendant la période de transition — les mots des autres leaders avaient été chaleureux, presque émus.
Il y a quelque chose d’émouvant dans l’image de ces cinq leaders autour d’une table à Berlin — une ville qui fut jadis le symbole de la division de l’Europe — en train de signer un engagement commun de défense. L’Histoire a un sens de l’ironie que je ne me lasse pas d’apprécier.
La dimension inattendue : l'Iran dans la déclaration E5
Le MOU irano-américain accueilli avec prudence
L’un des éléments les plus surprenants de la déclaration E5 de Berlin est son cinquième axe, consacré à l’Iran. Les cinq leaders avaient « accueilli favorablement le mémorandum de compréhension États-Unis-Iran, sécurisé sous le leadership du président Trump », en le qualifiant de « moment d’opportunité pour restaurer la stabilité régionale et stabiliser l’économie mondiale ». Cette formulation est significativement plus tiède que les célébrations triomphalistes que certains responsables américains avaient eues. Les Européens saluent l’accord, mais avec retenue.
Plus important encore, la déclaration réaffirme que « l’Iran ne doit jamais avoir une arme nucléaire » et exprime l’engagement à « soutenir la mise en œuvre du MOU dans le cadre d’un suivi urgent et complet qui livre une paix durable ». Les cinq leaders confirment aussi leur engagement à participer à la mission militaire multinationale pour sécuriser le détroit d’Ormuz — sous commandement franco-britannique — « dès que les conditions le permettront ». Cette dernière formule conditionne explicitement la participation européenne au respect de certaines garanties.
La liberté de navigation : intérêt vital européen
La question du détroit d’Ormuz n’est pas un sujet abstrait pour les Européens. La fermeture du détroit avait directement contribué à la flambée des prix de l’énergie qui avait forcé la BCE à remonter ses taux le 11 juin. Des industries européennes dépendantes du pétrole du Golfe Persique avaient souffert. La reprise de la liberté de navigation dans le détroit est un intérêt économique vital pour l’Europe — d’où l’insistance des E5 sur ce point et leur engagement à y participer militairement si nécessaire.
La « mission militaire multinationale » dans le détroit d’Ormuz est peut-être la décision la moins remarquée de Berlin mais l’une des plus importantes. Pour la première fois depuis longtemps, les Européens s’engagent à projeter de la puissance militaire hors de l’espace euro-atlantique pour défendre leurs intérêts économiques et commerciaux. Ce n’est pas de l’impérialisme — c’est de la maturité stratégique.
Le contexte de préparation d'Ankara : ce que les E5 veulent obtenir au sommet
L’objectif des 5 % du PIB : tenir les engagements
Le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, avait annoncé le 25 juin lors d’une intervention à l’Atlantic Council que le sommet d’Ankara permettrait d’annoncer des dizaines de milliards de dollars en nouveaux contrats de défense. Les alliés avaient accepté lors du sommet de La Haye en 2025 d’atteindre l’objectif de 5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2035. Ankara sera le premier « sommet bilan » — celui où l’on mesurera si les engagements se traduisent en actes concrets. Rutte avait également confirmé la présence du président ukrainien Zelensky à Ankara, où « nous lui montrerons que notre soutien dure ».
Les E5 avaient spécifiquement affirmé dans leur déclaration de Berlin leur accueil du « progrès significatif accompli par les Alliés dans la mise en œuvre du Hague Defence Investment Pledge ». Tous les cinq étaient désormais au-dessus du seuil de 2 % du PIB en dépenses militaires, et s’engageaient vers des niveaux plus élevés. Les European NATO members avaient collectivement augmenté leurs dépenses de défense de plus de 20 % en 2025 — la plus forte augmentation jamais enregistrée.
Trump à Ankara : le grand inconnu
L’interrogation centrale du sommet d’Ankara reste celle du comportement de Donald Trump. Le secrétaire d’État Marco Rubio avait affirmé en juin que Trump assisterait personnellement au sommet, le qualifiant de « probablement la réunion la plus importante dans l’histoire de l’OTAN ». Mais Trump est imprévisible. Il pourrait arriver à Ankara avec des demandes nouvelles sur les dépenses de défense, sur le rôle américain en Europe, ou sur la position à adopter vis-à-vis de l’Ukraine — des demandes qui pourraient créer des tensions avec les alliés européens.
Les Européens ont fait leurs devoirs avant Ankara — c’est ce que Berlin signifiait. Ils arrivent au sommet avec une position commune, des engagements concrets, et une vision partagée. Trump peut bien arriver avec ses surprises habituelles : il trouvera en face de lui une Europe unie, préparée, et décidée à défendre ses intérêts. C’est une transformation remarquable par rapport à il y a deux ans.
La signification géopolitique : l'Europe stratégique, enfin ?
Du pillier de papier au partenaire réel
Pendant des décennies, l’Europe a été moquée comme une puissance économique géante mais un nain stratégique. L’incapacité à agir sans les États-Unis, les dépenses militaires insuffisantes, les divergences nationales sur les questions de défense et de politique étrangère — autant de faiblesses structurelles qui avaient conduit Kissinger à sa célèbre question : « L’Europe a un numéro de téléphone ? ».
Le 24 juin 2026 à Berlin, cinq puissances européennes ont répondu à cette question : l’Europe a un numéro, et il passe par Berlin, Paris, Londres, Rome et Varsovie. Ce n’est pas encore une armée européenne, ni une politique étrangère véritablement unifiée. Mais c’est un noyau dur de coopération stratégique entre les puissances militaires et économiques les plus importantes du continent — capable d’articuler une vision commune et des engagements concrets.
Le rôle de Starmer sortant et le futur Premier ministre britannique
Un élément humain mérite d’être souligné : la présence de Keir Starmer à Berlin malgré sa démission annoncée comme leader du Labour. Il resterait en fonction jusqu’à la désignation d’un successeur — potentiellement plusieurs mois. Les chaleureux adieux de ses homologues — Macron qui saluait ses « choix stratégiques solides », Tusk prêt à « oublier le Brexit » tellement Starmer avait contribué à l’unité européenne — témoignaient de l’importance de la contribution britannique à cette architecture de sécurité. Le futur Premier ministre britannique, quel qu’il soit, héritera d’un pays profondément réintégré dans les structures de sécurité européennes — un changement majeur par rapport à l’isolationnisme post-Brexit.
Brexit ou pas, la sécurité n’a pas de frontières. Keir Starmer a compris ce que Theresa May et Boris Johnson n’avaient pas réussi à articuler : que le Royaume-Uni, insulaire ou pas, est un pays européen dont la sécurité est indissociable de celle de ses voisins. Il part en ayant réintégré la Grande-Bretagne dans l’architecture sécuritaire de son continent. Ce n’est pas un mauvais bilan.
Les limites et fragilités du format E5
Les absents : les autres membres de l’UE et de l’OTAN
Le format E5 a une fragilité structurelle : il exclut explicitement les autres membres de l’OTAN et de l’UE — 29 membres de l’Alliance ne participent pas à ce format, et 22 membres de l’UE ne sont pas représentés à Berlin. Cette situation peut créer des jalousies, des sentiments d’exclusion, et des résistances politiques. Les pays Baltes, qui sont en première ligne face à la menace russe, n’étaient pas invités. Les pays nordiques récemment intégrés à l’OTAN — Suède et Finlande — n’y étaient pas. La Roumanie et les pays du flanc est de l’Alliance ne participent pas à ce format.
Ces absences ne diminuent pas les décisions prises à Berlin, mais elles rappellent que l’architecture de sécurité européenne ne peut pas reposer uniquement sur cinq pays, aussi puissants soient-ils. Le format E5 sera jugé à l’aune de sa capacité à entraîner les autres dans sa sillage — et non à se substituer aux structures existantes.
La traduction des engagements en capacités réelles
L’autre limite fondamentale est la distance entre les déclarations et la réalité industrielle. Promettre de développer conjointement des capacités de frappe de précision longue portée est une chose — livrer ces capacités dans un délai stratégiquement utile en est une autre. L’Europe a une industrie de défense fragmentée, des procédures d’acquisition nationales complexes, et une culture industrielle qui n’est pas habituée à la vitesse nécessaire dans un environnement de sécurité dégradé. La transformation des engagements de Berlin en métal, en circuits intégrés et en logiciels opérationnels sera le vrai test.
J’ai entendu beaucoup de déclarations ambitieuses sur la défense européenne au cours des dernières années. Ce qui me rend prudemment optimiste sur Berlin, c’est que cette fois, les engagements sont accompagnés de chiffres concrets — des pourcentages de PIB, des contrats annoncés, des domaines de coopération précis. La rhétorique a une géographie. L’espoir aussi.
L'impact sur l'Ukraine : un message direct de Berlin à Kyiv
Berlin comme signal stratégique pour Poutine et Zelensky
La déclaration E5 de Berlin est un message adressé simultanément à trois destinataires. À l’Ukraine : l’Europe n’abandonnera pas, le soutien financier et militaire continuera. À la Russie : les Européens ont les moyens, la volonté et les engagements nécessaires pour maintenir la pression indéfiniment. À Trump et aux États-Unis : l’Europe assume sa part du fardeau, les alliés européens sont des partenaires fiables, pas des dépendants.
Pour Zelensky, qui sera à Ankara les 7 et 8 juillet, Berlin représente une garantie concrète : même si Trump adoptait une posture ambiguë au sommet, les cinq plus grandes puissances européennes maintiennent leur engagement. L’Ukraine n’est pas seule. Et la coalition qui la soutient s’est non seulement maintenue, mais renforcée — avec des engagements plus précis, plus concrets, plus durables qu’auparavant.
Les frappes de drones en arrière-fond
La réunion E5 du 24 juin se tenait dans un contexte particulièrement tendu. Deux jours plus tôt, les forces ukrainiennes avaient frappé des cibles russes avec une nouvelle vague de drones. La raffinerie de Kapotnya brûlait encore dans les mémoires depuis le 18 juin. Et moins de deux heures après la fin de la conférence de presse E5 à Berlin, les premières informations sur l’attaque massive de 660 drones ukrainiens dans la nuit du 25 au 26 juin commençaient à circuler. Berlin préparait Ankara pendant que Kyiv montrait à Moscou ce dont elle était capable. La politique et la guerre se déroulaient en parallèle.
Il y a quelque chose de vertigineux à regarder ces deux réalités simultanées : des dirigeants dans une salle feutrée de Berlin qui signent des déclarations d’engagement solennel, pendant que des ingénieurs ukrainiens lancent 660 drones vers la Russie dans la même nuit. La diplomatie et la guerre ne s’arrêtent jamais l’une pour laisser passer l’autre. Elles avancent en parallèle, se nourrissent l’une de l’autre.
L'OTAN 3.0 : ce qu'Ankara devra accomplir
Translate pledges into deliveries
Le secrétaire général Rutte avait résumé l’enjeu d’Ankara en une formule : le sommet de La Haye 2025 avait produit des engagements. Ankara doit produire des résultats. « Il est formidable d’avoir des engagements — et La Haye était un grand succès — mais ensuite, tenir ces engagements — et c’est ce que je vois se réaliser à Ankara — est encore plus important ». Cette logique de redevabilité — faire des comptes, mesurer les progrès, exiger des livraisons concrètes — est au cœur de la vision de la « NATO 3.0 » présentée par le secrétaire à la Défense américain Hegseth lors de la réunion des ministres de la Défense à Bruxelles en juin.
Berlin a contribué à ce résultat en apportant des engagements concrets — sur les dépenses, sur la coopération industrielle, sur les capacités. Ankara devra capitaliser sur cette dynamique et formaliser les engagements dans le cadre de l’Alliance entière. Le défi est de maintenir l’élan de Berlin dans le contexte plus large et plus complexe d’un sommet à 32 membres.
Le rôle d’Erdogan : arbitre ou frein ?
Le sommet d’Ankara sera présidé par Recep Tayyip Erdogan, dont le rôle dans l’Alliance est profondément ambigu. La Turquie a des liens économiques avec la Russie, a longtemps retardé l’adhésion de la Suède à l’OTAN, et mène une politique étrangère souvent parallèle aux intérêts de l’Alliance. Mais Erdogan voit dans ce sommet une opportunité de mettre en valeur la Turquie comme puissance indispensable au carrefour de l’Europe et de l’Asie. Il a confirmé qu’il rechercherait une rencontre bilatérale avec Trump — et les relations Trump-Erdogan sont connues pour être chaleureuses. Ce couple improbable pourrait être la variable clé d’Ankara.
Erdogan héberge le sommet de l’OTAN tout en maintenant des relations économiques avec la Russie. Il vote pour l’entrée de nouveaux membres tout en les bloquant temporairement. Il est pro-palestinien tout en maintenant des relations avec Israël. C’est le plus habile navigateur de l’ambiguïté stratégique dans le monde occidental. À Ankara, il tiendra la table. Ce n’est pas rassurant.
Le bilan économique du format E5 : chiffres et engagements concrets
Les budgets de défense en chiffres : la révolution des 3,5 %
Au-delà des déclarations politiques, la réunion E5 de Berlin a produit des engagements budgétaires concrets qui méritent d’être mis en perspective. L’Allemagne de Merz s’engage à atteindre 3,5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2029. Pour un pays dont le PIB dépasse 4 000 milliards d’euros, cela représente un budget militaire annuel de plus de 140 milliards d’euros — contre environ 90 milliards actuellement. C’est une augmentation de plus de 50 % en quelques années, un chiffre qui aurait semblé impensable en 2021. Pour la Pologne, déjà à 4 % du PIB, la trajectoire vers le 5 % est plus avancée que pour tout autre État membre de l’OTAN.
La somme totale des engagements de défense des cinq pays E5, selon les projections disponibles, représentera d’ici 2030 un budget militaire cumulé supérieur à 500 milliards d’euros par an. Pour la perspective : la Russie dépense environ 150 milliards de dollars par an en défense en 2026, malgré ses efforts de guerre. L’Europe à cinq dépensera plus de trois fois plus. Si ces engagements se traduisent en capacités réelles — et c’est un grand « si » — la supériorité militaire conventionnelle de l’OTAN sur la Russie sera écrasante.
L’industrie de défense européenne : consolider pour rivaliser
L’un des enjeux concrets de Berlin est l’organisation de la base industrielle de défense européenne. L’Europe possède des industriels compétents — Rheinmetall en Allemagne, Thales et Safran en France, Leonardo en Italie, BAE Systems au Royaume-Uni — mais leur fragmentation nationale limite leurs économies d’échelle. Le coût de développement d’un char ou d’un avion de combat est prohibitif pour un seul pays, mais viable s’il est partagé entre cinq. Les programmes communs comme le MGCS (char franco-allemand), le SCAF (avion de combat du futur) et le MALE RPAS (drone de reconnaissance) progressent — lentement, mais ils progressent. Berlin a donné une impulsion supplémentaire à cette logique de coopération.
L’industrie de défense européenne est comme l’industrie automobile européenne dans les années 1960 : des acteurs nationaux solides, mais insuffisamment intégrés pour rivaliser avec les géants américains et maintenant chinois. La consolidation est inévitable. Berlin accélère ce mouvement. Reste à voir si les logiques nationales — les contrats pour les emplois domestiques, la souveraineté industrielle — permettront cette fusion nécessaire.
Le dialogue E5 et l'Union européenne : les tensions institutionnelles
Le E5 et les institutions européennes : complémentarité ou concurrence ?
Le format E5 crée une tension institutionnelle subtile avec l’Union européenne et ses structures de défense — notamment la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et le Fonds européen de la défense. Les cinq pays représentés à Berlin sont tous membres de l’UE (ou partenaires étroits pour le Royaume-Uni post-Brexit), mais leurs décisions au sein de l’E5 sont prises en dehors des structures institutionnelles européennes. Cela peut créer des duplications, des inefficacités, ou des tensions avec les 22 autres États membres de l’UE qui ne participent pas au format.
La réponse des défenseurs du format E5 est simple : les grandes décisions se prennent toujours par les pays qui ont la masse critique pour les mettre en œuvre. C’est une réalité de la politique internationale. Le E5 peut servir de « locomotive » pour entraîner les autres États membres de l’UE et de l’OTAN vers des niveaux d’ambition plus élevés — à condition de ne pas fonctionner comme un directoire exclusif qui marginalise les autres. La déclaration de Berlin insiste sur son articulation avec l’OTAN et l’UE — une précaution rhétorique nécessaire pour éviter les susceptibilités.
Le Royaume-Uni post-Brexit : retour en Europe par la porte de la sécurité
La présence de Keir Starmer à Berlin illustre une réalité que le Brexit n’a pas effacée : le Royaume-Uni reste un pays européen dont les intérêts de sécurité sont inextricablement liés à ceux de ses voisins. Depuis l’invasion russe de 2022, le Royaume-Uni a progressivement réintégré les structures de coopération de défense européenne — non pas à travers l’UE, dont il n’est plus membre, mais à travers des formats bilatéraux et multilatéraux comme le E5, les accords de Lancaster House avec la France, et la coopération renforcée avec l’OTAN. Ce retour pragmatique par la porte de la sécurité est peut-être la forme la plus viable de la réintégration britannique dans l’architecture européenne après le Brexit.
Brexit ou pas, les missiles russes ne s’arrêtent pas à la Manche. Keir Starmer a compris ce que ses prédécesseurs avaient refusé d’admettre : que la sécurité du Royaume-Uni passe par une coopération profonde avec l’Europe continentale. Ce n’est pas trahir le Brexit — c’est être pragmatique sur ce qui garantit réellement la sécurité des Britanniques.
La mémoire historique : Berlin comme symbole de la renaissance européenne
D’une ville divisée à une capitale de la sécurité européenne
Berlin a une relation particulière avec l’histoire de la division et de la réunification européenne. Ville divisée par le Mur de 1961 à 1989, puis réunifiée comme symbole du triomphe de la démocratie sur la dictature, elle accueille aujourd’hui la réunion des cinq grandes puissances militaires d’Europe pour renforcer leur défense commune contre une nouvelle menace autocratique venue de l’Est. L’ironie historique n’est pas seulement rhétorique — elle est profondément significative. La ville qui symbolisait la ligne de front de la Guerre froide est devenue le lieu où l’Europe décide de se donner les moyens de ne plus jamais être divisée par la force d’un régime autoritaire.
La Chancellerie fédérale, où s’est tenue la réunion E5, est un bâtiment moderne construit après la réunification pour symboliser la transparence et l’ouverture d’une Allemagne réconciliée avec son histoire. Que ce soit dans ce bâtiment que cinq grandes démocraties européennes décident d’investir massivement dans leur défense collective n’est pas une coïncidence anodine. C’est une continuation de l’histoire — la même Allemagne qui avait causé deux guerres mondiales choisit maintenant de construire la sécurité collective européenne, avec ses voisins, contre les agresseurs de l’Est.
L’Europe stratégique : une idée qui a mis 70 ans à mûrir
L’idée d’une Europe stratégique — capable d’agir collectivement dans le domaine de la défense et de la sécurité — a été débattue depuis les premières années de la construction européenne. La Communauté européenne de défense avait été rejetée par le parlement français en 1954, bloquant pour des décennies l’intégration militaire européenne. Des tentatives successives — l’Eurocorps, la PSDC, la Coopération structurée permanente (PESCO) — avaient produit des structures mais pas de capacités réelles. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a fait ce que les décennies de débat institutionnel n’avaient pas réussi : convaincre les Européens que leur sécurité dépend de leur propre capacité à se défendre.
Il aura fallu le retour de la guerre en Europe pour que l’Europe accepte enfin de se prendre en charge. C’est une leçon amère. J’aurais préféré que cette prise de conscience arrive autrement. Mais elle est là, maintenant, incarnée dans les engagements de Berlin. L’Europe stratégique n’est plus un rêve — c’est un chantier. Et les chantiers, au moins, existent.
Conclusion : Berlin 2026, la naissance de l'Europe stratégique
Ce qui a changé après le 24 juin
Après le 24 juin 2026, l’Europe de la défense n’est plus tout à fait la même qu’avant. Cinq pays majeurs ont signé des engagements précis sur leur coopération militaire, leurs dépenses de défense, leur soutien à l’Ukraine, et leur vision de l’Alliance. Ce n’est pas la fin d’un processus — c’est le début d’une architecture stratégique qui devra être construite, brique par brique, dans les mois et les années à venir. Ankara sera la prochaine étape. Et les étapes suivantes viendront, tant que la volonté politique sera au rendez-vous.
Un continent qui apprend à se défendre
La grande leçon de Berlin — et de ces quatre années de guerre en Ukraine — est que l’Europe peut apprendre à se défendre. Elle a longtemps cru que les États-Unis assureraient toujours sa protection, que la prospérité économique rendrait les conflits militaires impossibles, que les dividendes de la paix pouvaient être récoltés indéfiniment. L’invasion russe de l’Ukraine en 2022 a détruit ces illusions. Berlin en 2026 marque le moment où l’Europe a décidé collectivement d’en tirer les conséquences. L’histoire retiendra peut-être ce jour comme celui où le continent a commencé à forger son armure.
Berlin, le 24 juin 2026. Une page de l’histoire européenne s’est tournée dans cette salle de conférence. Pas de manière spectaculaire — sans fanfare ni déclaration de guerre. Mais avec une discrétion qui n’enlève rien à l’importance de ce qui s’est passé : l’Europe a décidé de se battre pour elle-même. Enfin.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
RBC-Ukraine — Le sommet OTAN enverra un message puissant à Poutine, 26 juin 2026
Sources secondaires
Epoch Times — Nous voulons renforcer notre pilier européen dans l’OTAN, dit Merz, 25 juin 2026
CSIS — Le sommet OTAN d’Ankara : la NATO 3.0 en pratique, 9 juin 2026
Straits Times — Erdogan dit que des discussions bilatérales avec Trump sont probables, 24 juin 2026
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