La structure d’un accord en deux temps
Le mémorandum est structuré en deux phases. La phase immédiate déclenche le cessez-le-feu sur tous les fronts — incluant le Liban, ce qui est géopolitiquement significatif —, amorce le démantèlement du blocus naval américain (levée complète en 30 jours), et engage l’Iran à garantir le libre passage des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz. L’Iran doit aussi entamer le déminage pour rendre ce passage pleinement opérationnel dans les 30 jours. En parallèle, les fonds iraniens gelés sont immédiatement libérés et le Trésor américain autorise le commerce du pétrole iranien dès la signature.
La phase finale — à conclure dans un délai de 60 jours extensible — prévoit l’abolition de toutes les sanctions (résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, résolutions du Conseil des gouverneurs de l’AIEA, et toutes les sanctions unilatérales américaines primaires et secondaires), un plan de reconstruction et développement économique d’au moins 300 milliards de dollars, et un accord sur le programme nucléaire iranien incluant l’engagement de Téhéran à ne pas développer ni acquérir d’armes nucléaires, avec supervision sur site de l’AIEA pour les matières enrichies stockées.
Lire ce texte, c’est comprendre que les États-Unis ont accordé d’avance presque tout ce que l’Iran réclamait depuis vingt ans — en échange d’engagements dont la vérification dépendra de mécanismes qui n’existent pas encore. C’est un pari colossal.
Ce qui me trouble dans le point 6 : 300 milliards
Un chiffre sans précédent dans l’histoire de la diplomatie
Le point 6 prévoit que les États-Unis, en collaboration avec des partenaires régionaux, formuleront un plan de reconstruction et développement économique d’au moins 300 milliards de dollars pour l’Iran. Ce montant dépasse le Plan Marshall en termes réels. Il dépasse les fonds de reconstruction accordés à l’Irak, à l’Afghanistan, et à toutes les zones de conflit post-guerre froide combinées. Qui paie ? Dans quelle proportion ? Sur quel calendrier ?
Le mémorandum ne répond pas à ces questions. Il dit que le mécanisme d’implémentation sera finalisé dans les 60 jours suivant la signature. C’est une promesse d’un plan pour un plan. Les partenaires régionaux ne sont pas nommés. Les licences et autorisations financières nécessaires seront fournies par les États-Unis — ce qui implique un écosystème bancaire et assurantiel extraordinairement complexe à reconstruire après des décennies de sanctions.
Trois cent milliards de dollars pour reconstruire l’Iran. C’est une phrase qui aurait été qualifiée de délire géopolitique il y a six mois. Aujourd’hui elle figure dans un document signé par le président des États-Unis. Je me permets de poser la question : qui a calculé ce chiffre et sur quelle base ?
Le nucléaire : l'équilibre qui reste flou
L’engagement de non-prolifération et ses zones grises
Le point 8 est le cœur de l’enjeu sécuritaire. L’Iran réaffirme son engagement à ne pas acquérir ni développer d’armes nucléaires. Les deux parties conviennent de résoudre la gestion des matières enrichies stockées par un mécanisme à établir mutuellement, la méthode minimale étant le déblayage sur site sous supervision de l’AIEA. Les discussions sur l’enrichissement et d’autres matières associées aux besoins nucléaires de l’Iran se poursuivront dans le cadre du futur accord final.
Ce point soulève une question fondamentale : le statut du programme d’enrichissement iranien n’est pas figé. L’Iran peut continuer à enrichir pendant la période du mémorandum — le statu quo nucléaire est maintenu selon le point 9. Ce qui signifie concrètement que Téhéran conserve ses centrifugeuses, ses stocks d’uranium enrichi à des niveaux avancés, et toute son infrastructure nucléaire pendant les 60 jours de négociation. L’accord final devra régler ça. Si l’accord final n’est pas atteint dans les délais, ou si les négociations s’effondrent, on se retrouve avec un Iran aux sanctions levées et au programme nucléaire intact.
Le point 9 dit que le statu quo nucléaire est maintenu pendant les négociations. Ce statu quo, c’est un Iran qui a enrichi de l’uranium à des niveaux jamais vus depuis 2015. Appeler ça un statu quo, c’est une façon polie de dire : les dés sont déjà jetés.
L'Ukraine dans tout ça : le silence assourdissant
Quand l’accord Iran-USA déplace les priorités
Le mémorandum est centré sur l’Iran et les États-Unis. L’Ukraine n’y figure pas. Mais les implications géopolitiques pour Kyiv sont réelles. Depuis l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Iran, le dossier ukrainien a « glissé dans la liste des priorités de Trump » — c’est sa propre formulation au G7 d’Évian. La résolution du conflit iranien libère de la bande passante diplomatique américaine, ce qui peut être bon ou mauvais pour l’Ukraine selon l’humeur et les intérêts du moment.
Il y a aussi une dimension économique directe. Le détroit d’Ormuz à nouveau libre de transit signifie plus de pétrole iranien sur les marchés mondiaux. Plus de pétrole = pression à la baisse sur les prix. Et des prix du pétrole plus bas — c’est exactement ce que Trump dit vouloir, notamment pour pouvoir « augmenter la pression sur la Russie ». C’est la logique qu’il a lui-même exposée au G7. Dans cette perspective, l’accord iranien n’est pas séparé du dossier ukrainien — il en est un instrument indirect.
Trump a dit au G7 qu’il pourrait augmenter les sanctions contre la Russie parce que le pétrole coulait à nouveau grâce à l’accord avec l’Iran. Si cette logique est exacte, alors l’accord iranien est aussi, indirectement, une arme dans la guerre d’Ukraine. Je ne suis pas certain que Poutine n’ait pas déjà calculé tout ça.
Le Pakistan : médiateur ou arbitre ?
La présence d’Islamabad comme signal géopolitique
Le Premier ministre du Pakistan est signataire de ce mémorandum. Ce n’est pas anodin. Le Pakistan est un État nucléaire, membre informel de la sphère d’influence de la Chine, partageant des frontières avec l’Iran, l’Afghanistan et l’Inde. Sa présence comme médiateur officiel dans un accord entre les États-Unis et l’Iran dit quelque chose sur la diplomatie en réseaux que l’administration Trump a déployée en dehors des structures traditionnelles — ONU, UE, OTAN.
Ce choix soulève aussi des questions sur les contreparties. Aucun pays ne joue un rôle de médiateur dans un conflit de cette envergure sans attentes de réciprocité. Qu’a obtenu le Pakistan en échange ? La réduction des tensions sur sa frontière iranienne ? Des garanties sur la dette ? L’accès à des technologies américaines ? Le texte est silencieux là-dessus. Mais la politique étrangère ne se fait pas dans le vide, et les accords signés à plusieurs parties comportent toujours des dimensions non écrites.
Islamabad comme médiateur entre Washington et Téhéran. C’est un choix qui ne sort pas d’un manuel de diplomatie classique. Ce qui m’intéresse, c’est ce que le Pakistan a demandé pour jouer ce rôle. Les non-dits d’un accord en disent souvent autant que le texte signé.
Le point 14 et la résolution de l'ONU : solidifier ou verrouiller ?
Un accord garanti par le Conseil de sécurité
Pékin et Moscou comme garants : le paradoxe structurel
Le point 14 prévoit que l’accord final sera entériné par une résolution contraignante du Conseil de sécurité de l’ONU. C’est une garantie structurelle majeure — elle engage non seulement les États-Unis et l’Iran, mais potentiellement l’ensemble des membres permanents du Conseil. La Chine et la Russie devraient donc valider l’accord pour lui donner force contraignante.
Cela signifie que Pékin et Moscou ont un droit de regard — et de veto — sur l’architecture finale de cet accord. La Russie, en pleine guerre contre l’Ukraine, et la Chine, en plein conflit commercial avec les États-Unis, ont des intérêts directs dans la stabilisation ou la déstabilisation du Moyen-Orient. Leur signature hypothétique sur cette résolution les engagerait à respecter un ordre régional construit en dehors de leur influence directe. C’est un pari sur leur calcul rationnel à court terme. Je ne suis pas convaincu que ce pari soit sûr.
Une résolution contraignante du Conseil de sécurité qui inclut la Russie et la Chine comme garants d’un accord américano-iranien ? Si ça passe, c’est un miracle diplomatique. Si ça échoue sur le veto russe ou chinois, c’est tout l’édifice qui s’effondre. Les 14 points tiennent ensemble ou ne tiennent pas du tout.
Ce que cet accord ne résout pas
Les questions sans réponse que le mémorandum évite
Un mémorandum d’entente n’est pas un accord final. Le texte lui-même le rappelle à plusieurs reprises : les détails seront négociés dans les 60 jours. Mais certaines questions fondamentales sont complètement absentes du document. Qu’advient-il du programme de missiles balistiques iraniens — vecteurs potentiels d’armes nucléaires ? Le texte ne le mentionne pas. Qu’advient-il du soutien iranien au Hezbollah, aux Houthis, au Hamas ? Le texte dit simplement que les deux pays s’engagent à ne pas « interférer dans les affaires intérieures » l’un de l’autre — une formulation qui ne couvre pas les proxys.
Qu’advient-il des otages et prisonniers américains et iraniens ? Le texte est silencieux. Qu’advient-il des droits humains en Iran — les manifestants emprisonnés depuis 2022 et 2023 ? Pas un mot. Ce mémorandum est un accord entre États, pas entre peuples. La population iranienne qui a risqué sa vie pour Femme, Vie, Liberté n’y figure nulle part.
Un accord qui libère des centaines de milliards pour reconstruire l’Iran tout en ne disant rien sur les femmes emprisonnées pour avoir retiré leur voile — c’est un accord entre gouvernements, pas entre valeurs. Je ne dis pas que c’est une raison de le rejeter. Je dis que c’est une raison de ne pas le célébrer sans nuance.
Conclusion : L'histoire jugera — mais quand ?
L’accord d’aujourd’hui, la réalité de demain
Il est trop tôt pour savoir si cet accord tient. Les 60 jours de négociation vers un accord final représentent un délai extraordinairement serré pour régler des décennies de méfiance mutuelle. L’histoire de la diplomatie américano-iranienne est un cimetière d’accords partiels, de ruptures unilatérales et de crises relancées. Le JCPOA de 2015 était supposé être un tournant — Trump l’a lui-même abandonné en 2018. Rien dans la structure institutionnelle américaine n’empêche un futur président de faire la même chose avec ce mémorandum.
Ce que je sais, c’est que l’accord a été signé. Que le détroit d’Ormuz s’est rouvert. Que des fonds iraniens gelés sont libérés. Que le commerce pétrolier reprend. Ces faits ont des conséquences réelles et immédiates sur les marchés mondiaux, sur les finances de régimes alliés des États-Unis dans le Golfe, et sur la stratégie de pression économique contre la Russie. La diplomatie en temps réel est rarement propre. Cet accord ne l’est pas. Mais son existence est un fait nouveau avec lequel le monde devra composer.
Je terminerai par une honnêteté : je ne sais pas si c’est un grand accord ou un grand risque. Peut-être les deux. Ce que je refuse, c’est la certitude — dans un sens comme dans l’autre. Le monde vient de changer. Regardons comment il atterrit.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
NPR — Texte intégral du mémorandum d’entente États-Unis / Iran — 18 juin 2026
New York Times — Trump au G7 : l’Ukraine a glissé dans les priorités — 16 juin 2026
S&P Global — L’accord Iran libère la pression sur les sanctions russes — 17 juin 2026
Sources secondaires
Foreign Policy — Analyse du mémorandum Iran-USA : ce que le texte révèle et tait — 19 juin 2026
The Guardian — Iran-USA : le texte de l’accord préliminaire analysé — 18 juin 2026
Al Jazeera — L’accord Iran-USA en 14 points : ce que ça change au Moyen-Orient — 18 juin 2026
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