Rosneft et Lukoil : les deux piliers du régime pétrolier de Poutine
Rosneft et Lukoil ne sont pas des entreprises ordinaires. Ce sont les deux plus grandes compagnies pétrolières de Russie, représentant ensemble une part majoritaire des exportations russes d’hydrocarbures. Rosneft, contrôlée par l’État, est dirigée par Igor Setchine, l’un des proches les plus influents de Poutine. Lukoil, formellement privée, reste intimement liée au régime par ses réseaux d’influence, ses contrats gouvernementaux et sa dépendance aux infrastructures d’export sous contrôle d’État. Sanctionner ces deux entités, c’est frapper directement la capacité de Poutine à financer sa guerre par les revenus pétroliers.
Les sanctions américaines fonctionnent sur plusieurs niveaux : elles interdisent aux entreprises et aux citoyens américains de traiter avec les entités désignées, elles bloquent l’accès aux marchés financiers en dollars, et elles créent un effet de contagion international — car toute entreprise tierce risquant d’être prise en infraction aux règles américaines évite, par précaution, tout contact avec les entités sanctionnées. C’est ce qu’on appelle les sanctions extraterritoriales, et c’est le principal levier de puissance économique américain. Quand ce levier est activé, il mord. Et quand il est suspendu, même temporairement, Moscou encaisse des revenus qu’elle n’aurait jamais dû toucher.
Les 2 milliards de Moscou : le coût réel de la dérogation
Le chiffre avancé par S&P Global — plus de 2 milliards de dollars de revenus supplémentaires pour la Russie pendant les 97 jours de dérogation — n’est pas une abstraction. C’est une réalité traduite en obus d’artillerie, en drones Shahed, en soldats recrutés et équipés. Pendant que les alliés de l’Ukraine débattraient de tranches d’aide millimètre par millimètre, la dérogation américaine offrait à Poutine un bonus non prévu de plusieurs milliards. Cette asymétrie est l’une des raisons pour lesquelles la guerre dure — et la raison pour laquelle les Ukrainiens regardent avec une vigilance fébrile chaque décision prise à Washington concernant les sanctions.
Le commissaire Vlasyuk a été le premier à confirmer publiquement que les sanctions étaient de retour en vigueur, le 26 juin 2026, soit neuf jours après leur réactivation supposée. Ce délai illustre lui aussi quelque chose d’important : le manque de transparence de la politique américaine. Une démocratie dont les décisions de politique étrangère majeures ne sont ni annoncées ni confirmées pendant plus d’une semaine pose un problème de gouvernance — et de confiance de ses alliés.
Deux milliards de dollars pour financer la guerre contre l’Ukraine, accordés non pas par choix politique mais par crainte des prix de l’essence. C’est l’équation que personne à Washington ne voulait formuler à voix haute. Mais elle est là, dans les colonnes de S&P Global, et elle dit quelque chose de brutal sur nos priorités collectives.
La diplomatie de l'accord Iran-USA : une nouvelle donne
Le mémorandum de 14 points et ses implications pour la Russie
L’accord-cadre de 14 points signé le 17 juin 2026 entre les États-Unis et l’Iran — le mémorandum d’Islamabad, selon certaines sources — a ouvert une période de négociation de 60 jours pour résoudre les questions complexes en suspens. Cet accord, fruit d’une médiation pakistanaise intensifiée, prévoyait notamment la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, la libération d’actifs iraniens gelés, et des discussions sur le programme nucléaire iranien. Pour les sanctions pétrolières russes, il a joué le rôle de condition implicite : disparition de la crise du détroit = disparition de la justification de la dérogation.
Ce que cet accord a rendu possible — ou du moins permis — c’est le réalignement de la politique américaine sur les engagements du G7 d’Évian. Même si Washington n’a jamais officiellement lié la réactivation des sanctions à ses obligations multilatérales, la réalité diplomatique est celle-là : les alliés européens avaient maintenu leur pression, et la fenêtre pour maintenir la dérogation s’est fermée avec la normalisation relative des tensions dans le Golfe persique. Pour l’Ukraine, c’est une bonne nouvelle — quoique tardive et insuffisamment proclamée.
L’axe Iran-Russie-Chine et les consultations du 13 juin
Le 13 juin 2026, quelques jours avant la signature du mémorandum, les ambassadeurs de la Russie et de la Chine à Téhéran avaient tenu des consultations avec les autorités iraniennes sur le texte de l’accord préliminaire États-Unis-Iran. Le vice-ministre des Affaires étrangères iranien Kazem Gharibabadi l’a confirmé sur X : « Le partenariat stratégique entre l’Iran, la Chine et la Russie, ainsi que la coordination entre les trois pays, continueront avec force. » Ce message n’est pas anodin. Il signifie que le triangle Moscou-Pékin-Téhéran surveille de près tout accord qui pourrait réduire les capacités de financement de la Russie — et qu’il cherchera à en minimiser les effets.
Cette réalité géopolitique donne encore plus de poids à la réactivation des sanctions. Moscou, Pékin et Téhéran ont travaillé ensemble pour contenir la pression occidentale sur la Russie. Que les sanctions américaines se réactivent malgré leurs consultations est un signe que la mécanique des alliances occidentales reste — imparfaitement, mais réellement — plus forte que la résistance de l’axe révisionniste.
Le triangle Moscou-Pékin-Téhéran s’est réuni en juin pour discuter de l’accord Iran-USA. Cette image — trois régimes autoritaires autour d’une table pour protéger leurs intérêts communs — résume mieux que n’importe quelle analyse l’enjeu de notre époque. Nous ne sommes pas face à des crises séparées. Nous sommes face à un bloc.
Trump et les sanctions : un rapport ambigu à la pression économique
L’homme qui dit une chose et en fait une autre
Donald Trump a toujours entretenu un rapport particulier avec les sanctions contre la Russie. Durant son premier mandat, il avait montré une réticence marquée à imposer ou à maintenir des restrictions économiques contre Moscou, tout en étant légalement contraint de les appliquer par les votes du Congrès. Dans son second mandat, ce rapport ambivalent s’est maintenu, mais avec une nuance : la logique transactionnelle de Trump signifie qu’il peut activer ou désactiver les sanctions selon ce qu’il croit obtenir en retour. La dérogation de mars 2026 en est l’exemple parfait : elle n’était pas idéologique, elle était pragmatique — stabiliser les prix pour éviter l’inflation aux États-Unis.
C’est précisément pourquoi la réactivation du 17 juin est significative : elle démontre que même sous Trump, quand les conditions objectives changent — fin de la crise du détroit — les mécanismes de sanctions reprennent leur course. Ce n’est pas une victoire de la politique de sanctions en tant que principe moral. C’est une victoire de l’inertie institutionnelle — et l’inertie institutionnelle américaine, dans ce cas précis, travaille dans la bonne direction.
La pression européenne et le G7 : des engagements qui résistent
Les alliés européens ont maintenu une pression constante sur Washington pour que les sanctions soient rétablies dès la normalisation de la situation dans le Golfe. Le 21e paquet de sanctions européennes contre la Russie était en cours de discussion, avec des propositions novatrices incluant le premier embargo européen sur les importations de poisson russe — une mesure symbolique mais politiquement significative — et des restrictions sur les tankers transportant du GNL russe. Le prix du pétrole Oural se négociait autour de 58 dollars le baril, en dessous du plafond de 60 dollars fixé par le G7, ce qui signifie que le mécanisme du plafonnement restait formellement en vigueur.
Cette cohérence de la pression européenne est l’un des succès silencieux de la politique occidentale sur l’Ukraine. Bruxelles a maintenu son cap sur les sanctions, paquet après paquet, malgré les résistances internes — Hongrie, Slovaquie — et les pressions de certains secteurs industriels. Ce travail de fond, mené par la Commission européenne et les États membres volontaristes, a contribué à maintenir le coût économique de la guerre pour Moscou à un niveau réel, même si insuffisant.
Trump dit une chose, fait une autre, et la mécanique institutionnelle corrige les écarts. C’est une façon de gouverner qui donne des ulcères à ses alliés — mais qui produit parfois les bons résultats pour de mauvaises raisons. Je ne sais pas si c’est rassurant ou inquiétant. Probablement les deux.
Les alliés de la Russie contournent les sanctions : la réalité du terrain
La Chine, l’Inde et les fantômes du registre maritime
La réactivation des sanctions n’efface pas le problème de leur contournement. Pékin et New Delhi ont continué, tout au long de la période de dérogation et bien avant, à acheter du pétrole russe à prix réduit, permettant à Moscou de maintenir ses revenus malgré les restrictions occidentales. La Chine est désormais la première destination du pétrole russe en termes de volumes, devant l’Inde. Ces deux pays ont utilisé leur influence diplomatique et économique pour résister aux pressions américaines d’imposer le prix plafond ou de réduire leurs achats.
Le 1er juillet 2026, les États-Unis ont levé les sanctions sur quatre entreprises indiennes sanctionnées pour avoir fourni une aide financière au gouvernement russe, au terme d’un dialogue soutenu entre Washington et New Delhi. Ce geste, révélé par Euromaidan Press et confirmé par les services ukrainiens de suivi des sanctions, illustre la complexité de la politique de sanctions dans un monde multipolaire : les États-Unis maintiennent la pression sur la Russie d’un côté, tout en assouplissant les sanctions sur ses partenaires commerciaux importants de l’autre, pour maintenir des relations diplomatiques avec des pays comme l’Inde, jugés essentiels dans la compétition avec la Chine.
La flotte fantôme : pétroliers sans drapeau et assurance fantaisiste
L’un des défis les plus concrets de l’application des sanctions pétrolières russes est la flotte fantôme — des centaines de pétroliers qui ont changé de pavillon, changé de propriétaire nominal, changé d’assureur pour transporter du pétrole russe en évitant les sanctions. Cette flotte, estimée à plusieurs centaines de navires, représente un canal d’exportation considérable que les sanctions formelles atteignent difficilement. Les navires retitrés sous le pavillon de pays tiers, avec des propriétaires nominaux dans des paradis offshore, échappent aux restrictions des pays du G7.
C’est pourquoi, lors de la revue des sanctions américaines, deux pétroliers russes — le Vyacheslav Arshinov et le Gennady Egorov, liés à la Compagnie d’État de Transport Russe et sanctionnés sous le décret exécutif 14024 — ont été retirés de la liste SDN le 24 juin 2026 par l’OFAC, sans explication publique. Ce geste, révélé par Euromaidan Press, pose des questions sur la cohérence de la politique américaine de sanctions — réactiver les sanctions sur Rosneft et Lukoil d’un côté, retirer des navires russes de la liste noire de l’autre.
La flotte fantôme, les dérogations indiennes, les retraits silencieux de navires russes de la liste SDN : la politique de sanctions est un colisée dont les murs fuient de partout. Ce n’est pas une raison de l’abandonner — mais c’est une raison de la renforcer plutôt que de se féliciter à moitié.
Les retraits de la liste SDN : signaux contradictoires de Washington
Sept Russes, deux navires, deux Turcs — retirés discrètement
Le 24 juin 2026, l’OFAC du Trésor américain a retiré de sa liste SDN sept ressortissants russes — dont Ivan Potanin, fils de Vladimir Potanin, l’oligarque contrôlant le géant des métaux Norilsk Nickel, et plusieurs dirigeants des banques sanctionnées Novikombank, Sovcombank et Bank Otkritie — ainsi que deux pétroliers russes et deux sociétés turques, dont IDA Asansor, un fabricant d’ascenseurs auparavant signalé pour avoir aidé la Russie à contourner les sanctions. L’agence n’a donné aucune explication publique pour ces suppressions.
Ce pattern n’est pas nouveau. Depuis plusieurs mois, des retraits inexpliqués de la liste SDN concernant des entités russes alimentent l’inquiétude des alliés de l’Ukraine. En décembre précédent, des entreprises accusées d’approvisionner l’armée russe avaient été retirées sans explication. Le Trésor avait dit à RFE/RL en avril que ces suppressions ne reflétaient pas un changement de politique générale. Mais les suppressions continuent, et leur impact cumulatif est réel : chaque entité retirée regagne accès aux marchés financiers, peut de nouveau travailler avec des contreparties américaines, peut aider — même indirectement — à financer l’économie de guerre russe.
La contradiction : sanctionner Rosneft, libérer les courtiers
Cette contradiction entre la réactivation des sanctions sur Rosneft et Lukoil d’un côté, et les suppressions silencieuses de la liste SDN de l’autre, est l’une des caractéristiques les plus préoccupantes de la politique américaine des sanctions sous l’ère Trump. Les sanctions sont maintenues là où elles sont le plus visibles — les grandes entreprises pétrolières russes, dont les noms font les manchettes — mais assouplies là où elles passent sous les radars — les individus, les navires, les entreprises de second plan qui constituent les artères de contournement.
Pour Kyiv, cette dynamique est particulièrement douloureuse. Le gouvernement ukrainien, et spécifiquement le commissaire Vlasyuk, suit de près chaque mouvement de la liste SDN. Il voit la réactivation des sanctions pétrolières comme une victoire — mais il voit aussi les suppressions comme une érosion constante de l’outil. Et il a raison sur les deux tableaux. La politique américaine envoie des signaux contradictoires, et Moscou lit les deux avec attention.
Sanctionner les géants visibles et libérer les intermédiaires discrets, c’est comme fermer la porte d’entrée en laissant la fenêtre de la cuisine ouverte. Moscou sait exactement où est la fenêtre. Et elle s’en sert.
La position de Kyiv : entre gratitude et insatisfaction
Zelensky et l’Office du commissaire aux sanctions
La réaction ukrainienne à la réactivation des sanctions a été mesurée. Vladyslav Vlasyuk a confirmé le retour des sanctions sans triomphalisme, mais avec une précision documentaire qui dit beaucoup : le gouvernement ukrainien suit les données en temps quasi réel, il sait avant les journalistes occidentaux ce qui se passe dans les registres de l’OFAC. Cette capacité de surveillance est elle-même une réalisation : l’Ukraine s’est dotée d’une expertise en matière de sanctions que peu d’autres pays maîtrisent à ce niveau.
Mais la gratitude de Kyiv est tempérée par la réalité : pendant 97 jours, la Russie a encaissé plus de 2 milliards de dollars supplémentaires grâce à la dérogation américaine. Pendant ces 97 jours, des missiles russes ont frappé des villes ukrainiennes, des drones Shahed ont touché des infrastructures civiles, des soldats russes ont avancé — lentement, coûteusement — sur différents points du front. Le lien de causalité entre les revenus pétroliers russes et la capacité de guerre de Moscou est documenté, réel, mesuré. Et la dérogation américaine a alimenté ce cycle.
Ce que l’Ukraine demande et ne reçoit pas encore
La position officielle ukrainienne sur les sanctions a toujours été claire : il ne suffit pas de maintenir le statu quo. Il faut renforcer les sanctions, abaisser encore le plafond pétrolier, cibler les entités qui permettent le contournement, imposer des mesures secondaires sur les pays tiers qui achètent du pétrole russe au-dessus du plafond. Le 21e paquet européen en cours de discussion allait dans cette direction sur certains points — notamment l’embargo sur le poisson russe et les restrictions sur les tankers GNL — mais restait bloqué sur les questions les plus sensibles économiquement pour les États membres importateurs.
L’Ukraine exige, en particulier, des mesures secondaires américaines contre les pays qui achètent du pétrole russe au-dessus du plafond ou qui facilitent son contournement. Ces mesures existent dans l’arsenal américain — elles ont été utilisées notamment contre l’Iran et le Venezuela — mais restent inappliquées à grande échelle sur la Russie, parce qu’elles impliqueraient de sanctionner des alliés potentiels comme l’Inde ou des partenaires commerciaux importants. C’est le nœud gordien de la politique de sanctions en 2026 — et il n’est pas près d’être tranché.
L’Ukraine demande des sanctions secondaires. Washington répond par des levées silencieuses de la liste SDN. Il y a quelque chose de presque cruel dans cette asymétrie — entre ce que Kyiv subit et ce que Washington consent à faire. Je n’ai pas de mot plus doux pour le nommer.
Le G7 et les engagements d'Évian : ce qui avait été promis
Le sommet d’Évian et les promesses de cohérence
Le sommet du G7 avait produit des engagements collectifs explicites sur le maintien et le renforcement des sanctions contre la Russie. Ces engagements incluaient une coordination renforcée sur le plafonnement du prix du pétrole, des mécanismes d’échange d’informations sur les contournements, et une clause de révision si les circonstances l’exigeaient. La dérogation américaine de mars 2026 s’est produite en dehors de ce cadre multilatéral — ce qui a créé des tensions avec les partenaires européens, qui auraient préféré une décision collective.
La réactivation du 17 juin a donc aussi valeur de recalibrage vis-à-vis de ces engagements multilatéraux. Elle réaligne formellement les États-Unis sur la position du reste du G7 — même si ce réalignement s’est produit par défaut (disparition de la justification de la dérogation) plutôt que par décision politique proactive. Ce n’est pas la même chose — mais le résultat pratique est identique : les sanctions sur Rosneft et Lukoil sont de retour.
L’Europe comme gardienne du régime de sanctions
Dans l’absence de leadership américain clair sur les sanctions, c’est l’Europe qui a joué le rôle de gardienne du régime. Vingt paquets de sanctions adoptés depuis 2022, malgré les vetos hongrois, malgré les résistances slovaques, malgré les lobbys industriels — les 21 paquets représentent un acquis considérable. Le fait que le prix du pétrole russe Oural soit régulièrement en dessous du plafond de 60 dollars montre que les sanctions ont un effet réel, même s’il est insuffisant.
Mais cette gardienne est aussi fatiguée. Le processus d’adoption des paquets de sanctions européennes devient de plus en plus laborieux à mesure que les États membres développent une lassitude des sanctions — craignant les effets sur leurs propres industries, sur leurs relations commerciales avec des pays tiers, sur leurs approvisionnements énergétiques. Cette lassitude est le vrai risque pour 2027 — non pas un abandon soudain des sanctions, mais leur érosion progressive, la perte de leur mordant au fil des compromis et des exceptions.
L’Europe a tenu le cap sur les sanctions — paquet après paquet, malgré Budapest et Bratislava. Ce n’est pas rien. Mais la fatigue se voit dans les discussions sur les exceptions, dans les débats sur le plafond pétrolier. La lassitude des sanctions est l’arme secrète de Poutine — il attend qu’on se lasse. Et certains, en Europe, commencent à montrer des signes.
L'effet sur le front : le prix de chaque baril de pétrole russe vendu
De la raffinerie au front : la chaîne de financement de la guerre
Le lien entre les revenus pétroliers de la Russie et sa capacité militaire est documenté avec précision. Selon les analyses de l’Institut Kyiv pour l’économie et d’autres centres de recherche indépendants, les revenus de l’exportation d’hydrocarbures représentent environ 40 à 50 % des recettes fédérales russes — une proportion qui varie selon les prix mondiaux mais reste structurellement élevée. Ces revenus financent directement le budget de défense russe, qui a atteint des niveaux historiquement élevés depuis 2022 : en 2026, la Russie consacre environ 40 % de son budget fédéral aux dépenses militaires et de sécurité.
Chaque baril de pétrole russe vendu sans restriction est donc, au sens littéral, une contribution à la machine de guerre de Poutine. C’est pourquoi les 2 milliards supplémentaires gagnés pendant la dérogation américaine ne sont pas une statistique économique abstraite : ils représentent un financement réel de la guerre — en soldats recrutés, en équipements produits, en missiles fabriqués. Et la réactivation des sanctions, même tardive, même sans annonce officielle, constitue une réduction de ce flux de financement.
L’Ukraine se bat pendant que les sanctions fluctuent
Pendant les 97 jours de dérogation, les soldats ukrainiens continuaient de se battre. Sur les 1 000 kilomètres de front, les positions changeaient au prix de centaines de vies chaque semaine. Les frappes russes sur les infrastructures civiles ukrainiennes continuaient — centrales électriques, dépôts de carburant, gares, hôpitaux. Et la dérogation américaine alimentait, en arrière-plan, la machinerie qui produisait ces destructions. Cette réalité méritait d’être dite à voix haute — elle ne l’a pas été. Ni à Washington, ni dans les capitales européennes qui ont accepté la dérogation sans protestation publique suffisante.
Le retour des sanctions est une bonne nouvelle. Mais il ne rachète pas les 97 jours de dérogation. Il ne rembourse pas les 2 milliards encaissés par Moscou. Et il ne garantit pas que la prochaine crise — le prochain choc pétrolier, la prochaine tension dans un détroit stratégique — ne produira pas une nouvelle dérogation. C’est pour cela que la bataille pour des sanctions robustes, permanentes et multilatéralement contraignantes reste la priorité numéro un de la diplomatie ukrainienne. Et c’est pour cela que cette victoire doit être célébrée sobrement, sans perdre de vue les batailles à venir.
97 jours de dérogation. 2 milliards de dollars pour Moscou. Des centaines de vies ukrainiennes. Je n’ai pas envie de dire que le retour des sanctions compense tout cela. Il ne compense pas. Il corrige une erreur — et la correction d’une erreur mérite d’être notée, pas glorifiée.
L'opinion publique américaine et l'avenir des sanctions
La fatigue des sanctions vue de Main Street
Les sanctions contre la Russie bénéficient d’un soutien majoritaire dans les sondages américains — mais ce soutien est fragile, conditionnel, et fortement influencé par les prix de l’énergie. Quand le prix de l’essence monte, le soutien aux sanctions baisse. C’est la mécanique de l’opinion publique américaine que les conseillers de Trump comprennent très bien — et c’est précisément la raison pour laquelle la dérogation a été introduite en mars 2026 sans débat public préalable. La logique politicienne prévalait sur la logique géopolitique.
Cette vulnérabilité de l’outil de sanctions aux fluctuations de l’opinion publique est structurelle. Les sanctions sont efficaces sur le long terme — leur effet cumulatif sur l’économie russe est réel et documenté — mais leur impact immédiat sur les prix de l’énergie, sur les coûts des alliés commerciaux, sur certains secteurs industriels, crée des contre-pressions politiques constantes. Gérer cette tension entre l’efficacité à long terme des sanctions et leur coût politique à court terme est l’un des défis les plus difficiles de la politique occidentale envers la Russie.
Ce que Trump pourrait faire — et ne pas faire
Donald Trump reste imprévisible. Il a montré qu’il pouvait activer les sanctions, les suspendre, les réactiver — selon une logique qui doit plus au calcul politique à court terme qu’à une doctrine cohérente. La prochaine élection de mi-mandat américaine, les prochains chocs pétroliers, les prochaines crises dans d’autres régions : autant de variables qui pourraient influencer sa position sur les sanctions russes. Ce que l’Ukraine et ses alliés européens peuvent faire, c’est travailler à inscrire les sanctions dans des cadres multilatéraux et juridiquement contraignants qui résistent aux changements de volonté d’une administration individuelle.
La Cour internationale, le cadre du G7, les mécanismes de l’ONU, les accords bilatéraux entre l’UE et l’Ukraine : tous ces cadres sont imparfaits et souvent inefficaces en pratique. Mais ils créent des coûts politiques et diplomatiques à toute administration qui voudrait s’en défaire unilatéralement. C’est le filet de sécurité le plus réaliste dans un monde où la continuité des sanctions dépend autant de la volonté d’un président américain que des mécanismes institutionnels.
Compter sur la cohérence de Trump pour maintenir les sanctions contre la Russie, c’est construire sa maison sur du sable. Ce qui protège les sanctions à long terme, c’est leur institutionnalisation — et ce travail d’institutionnalisation, l’Europe le fait, imparfaitement, mais réellement.
La Russie et ses stratégies de résistance aux sanctions
Réorientation des exportations et économie de substitution
La Russie a eu plus de quatre ans pour adapter son économie aux sanctions. Elle l’a fait — imparfaitement, à grands frais, avec des distorsions considérables — mais elle l’a fait. L’économie russe de 2026 est moins sophistiquée technologiquement, plus dépendante de la Chine pour les importations de haute technologie, moins efficiente dans ses industries non-pétrolières. Mais elle a évité l’effondrement que certains analystes avaient prédit en 2022. La réorientation vers Pékin et New Delhi pour les exportations pétrolières a compensé en partie les pertes liées aux sanctions occidentales.
Les tensions à la pompe en Russie pendant l’été 2026 — longues queues et rationnement dans certaines régions malgré les déclarations officielles de réserves de 1,7 million de tonnes d’essence — montrent que l’économie russe a ses propres contradictions internes. La guerre absorbe des ressources considérables, crée des pénuries dans l’économie civile, et génère des pressions inflationnistes. Ces tensions ne feront pas tomber Poutine à court terme — mais elles sont réelles, et les sanctions y contribuent.
La Corée du Nord et l’Iran : les fournisseurs d’armements alternatifs
L’un des effets pervers du régime de sanctions a été d’accélérer le réalignement de la Russie vers des fournisseurs non occidentaux. La Corée du Nord fournit des obus d’artillerie de calibre 152 mm et des missiles balistiques à la Russie — une coopération documentée par les agences de renseignement américaines et les services ukrainiens. L’Iran fournit des drones Shahed, qui ont frappé des villes ukrainiennes par centaines depuis 2022. Ces coopérations représentent un contournement des sanctions par la voie militaire — l’équivalent d’une flotte fantôme dans le domaine des armements.
Ce tableau complexe ne plaide pas contre les sanctions — il plaide pour des sanctions mieux ciblées, mieux appliquées, et soutenues par des politiques complémentaires : pression sur la Corée du Nord, sanctions sur les fournisseurs iraniens, restrictions sur les technologies à double usage exportées via la Chine. Le défi n’est pas de choisir entre sanctions et alternative — c’est de bâtir un régime de sanctions suffisamment robuste pour fermer les voies de contournement une par une.
La Russie s’est adaptée aux sanctions en se tournant vers Pyongyang et Téhéran. Ce n’est pas une réussite pour Poutine — c’est une humiliation géopolitique d’être réduit à dépendre de la Corée du Nord pour ses munitions. Mais une humiliation qui tue des Ukrainiens reste une humiliation dangereuse.
Ce que cela dit de l'avenir du régime de sanctions
Les leçons de 2026 pour la décennie à venir
Les événements de 2026 — dérogation de mars, réactivation de juin, suppressions silencieuses de la liste SDN — offrent plusieurs leçons pour l’avenir du régime de sanctions contre la Russie. Première leçon : les sanctions doivent être insérées dans des cadres multilatéraux qui résistent aux changements d’administration nationale. La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les autres membres du G7 ont un rôle crucial à jouer pour ancrer les sanctions dans des obligations juridiques contraignantes.
Deuxième leçon : les dérogations sont inévitables dans un monde de crises multiples — mais elles doivent être limitées dans le temps, transparentes dans leur justification, et conditionnées au retour à la situation normale. La dérogation de mars 2026 a manqué sur les deux derniers critères : elle n’était pas pleinement transparente, et son expiration n’était pas clairement contractualisée.
L’impératif de la transparence dans la politique de sanctions
Troisième leçon, peut-être la plus importante : la politique de sanctions doit être transparente. Les suppressions silencieuses de la liste SDN, les dérogations sans annonce, les réactivations sans communiqué : ce manque de transparence nuit à la crédibilité de l’outil lui-même. Si les alliés de l’Ukraine ne savent pas ce que fait Washington en temps réel, si le public américain et européen n’est pas informé des décisions prises, si les suppressions se multiplient sans explication — alors les sanctions perdent leur valeur de signal politique, même quand elles conservent une certaine efficacité économique.
La transparence n’est pas un luxe : c’est une condition de la légitimité démocratique de l’outil. Et la légitimité démocratique est ce qui permet aux sanctions de durer — au-delà d’un mandat présidentiel, au-delà d’une crise ponctuelle, au-delà des pressions des lobbys pétroliers. C’est le défi central pour 2027 : construire un régime de sanctions transparent, robuste, multilatéral et suffisamment flexible pour s’adapter aux crises sans être démantelé par elles.
La transparence des sanctions est un enjeu démocratique, pas seulement géopolitique. Quand Washington prend des décisions majeures sur le financement de la guerre en Ukraine sans les annoncer, il prive ses propres citoyens de la capacité de tenir leurs élus responsables. Ce n’est pas sain pour une démocratie — même quand le résultat final est le bon.
Le rôle de l'Ukraine dans la surveillance des sanctions
Kyiv comme vigie internationale
L’un des développements les plus remarquables de ces quatre années de guerre a été la montée en expertise de l’Ukraine sur les questions de sanctions. Le bureau du commissaire Vlasyuk, en particulier, est devenu une référence mondiale pour le suivi en temps réel des mouvements de la liste SDN, des flux pétroliers russes, des transactions financières suspectes. Cette expertise n’a pas émergé par hasard : elle est le produit d’une nécessité vitale. L’Ukraine ne peut pas se permettre d’ignorer la moindre faille dans le régime de sanctions — chaque faille finance la guerre qui la tue.
Ce rôle de vigie internationale de l’Ukraine est l’un des apports les plus importants et les moins reconnus de sa résistance. En suivant de près les décisions américaines et européennes, en les documentant, en les rendant publiques, Kyiv exerce une pression de transparence sur ses alliés. C’est un service rendu non seulement à lui-même, mais à l’ensemble de l’architecture internationale de sanctions — dont l’efficacité dépend de la vigilance de ceux qui en ont le plus besoin.
Un partenariat plus équitable : que peut demander Kyiv ?
La réactivation des sanctions le 17 juin 2026 est une victoire pour la politique de surveillance ukrainienne — mais une victoire partielle. Ce que l’Ukraine peut légitimement demander à ses alliés pour l’avenir est plus exigeant : consultation préalable avant toute dérogation, partage en temps réel des décisions de modification de la liste SDN, engagement formel à ne pas lever les sanctions sur des entités qui n’ont pas démontré de changement de comportement vérifiable, et application rigoureuse des sanctions secondaires sur les pays tiers qui facilitent le contournement.
Ces demandes ne sont pas irréalistes. Elles sont le minimum que l’on peut attendre d’alliés qui prétendent soutenir l’Ukraine dans une guerre existentielle. Et si elles sont entendues — par Washington, par Bruxelles, par les capitales du G7 — elles transformeront le régime de sanctions d’un outil imparfait et réactif en une architecture robuste et proactive. C’est cet objectif qui mérite d’être poursuivi.
Kyiv surveille la liste SDN de plus près que la plupart des gouvernements occidentaux. Ce n’est pas une coïncidence — c’est une question de survie. Et si ses alliés avaient la même vigilance que l’Ukraine sur leurs propres décisions, les sanctions seraient deux fois plus efficaces.
La bataille pour les sanctions secondaires : l'étape suivante
Pourquoi les sanctions secondaires sont l’outil manquant
Le régime de sanctions actuel a une faille structurelle : il cible les entreprises russes mais ne punit pas directement les pays tiers qui les aident à contourner les restrictions. L’Inde, la Chine, la Turquie et d’autres pays continuent d’acheter du pétrole russe au-dessus ou près du plafond fixé par le G7 sans subir de conséquences directes. Les sanctions secondaires permettraient de changer cette équation : elles imposeraient des restrictions aux entreprises de ces pays tiers qui participent au contournement, en les excluant du système financier en dollars ou en les empechant d’accéder aux marchés américains.
Les États-Unis ont utilisé cet outil avec succès contre l’Iran — réduisant significativement les exportations pétrolières iraniennes en forçant les acheteurs asiatiques à choisir entre le marché américain et le pétrole iranien. Les mêmes sanctions secondaires appliquées aux acheteurs de pétrole russe au-dessus du plafond auraient un effet similaire — et elles seraient bien plus percutantes que n’importe quelle liste SDN. La raison pour laquelle elles n’ont pas été imposées est simple : le coût politique de forcer l’Inde à choisir entre Washington et Moscou est jugé trop élevé dans le contexte de la compétition avec la Chine. Ce calcul peut changer — et les événements de 2026 montrent que les conditions géopolitiques évoluent rapidement.
L’horizon 2027 : renforcer ou voir s’éroder
En 2027, le régime de sanctions contre la Russie arrivera à un croisement. Soit les démocraties occidentales choisissent de le renforcer — en imposant des sanctions secondaires, en abaissant encore le plafond pétrolier, en fermant les failles de la flotte fantome — soit il continuera de s’éroder progressivement sous les pressions multiples. Cette érosion n’aura pas de début clairement identifiable. Elle sera le produit d’une accumulation de décisions techniques, d’exemptions sectorielles, de suppressions silencieuses de la liste SDN. Et un jour, on se retournera et on constatera que les sanctions sont toujours officiellement en place mais qu’elles n’ont plus de mordant réel.
Éviter ce scénario est l’un des défis les plus urgents de la politique occidentale sur l’Ukraine. Il exige une vigilance constante, une coordination multilatérale maintenue, et la volonté de prendre des décisions politiquement coûteuses — comme imposer des sanctions secondaires sur des partenaires commerciaux importants. Cette volonté n’est pas garantie. Mais elle est nécessaire. Et la réactivation des sanctions le 17 juin 2026 montre qu’elle peut exister, même dans des conditions politiques difficiles.
Les sanctions secondaires sont l’outil que tout le monde craint d’utiliser. Peur de froisser l’Inde. Peur de provoquer la Chine. Peur de compliquer la diplomatie du G20. Ces peurs sont compréhensibles. Mais elles permettent à Poutine de vendre son pétrole et de financer sa guerre. Le moment de surmonter ces peurs finira par arriver — espérons qu’il ne sera pas trop tard.
Conclusion : une victoire réelle, un combat inachevé
Ce que la réactivation change — et ne change pas
La réactivation des sanctions sur le pétrole russe le 17 juin 2026 est une bonne nouvelle. Elle réduit les revenus de Moscou, restaure la cohérence du régime de sanctions occidental, et signale — même imparfaitement, même sans annonce officielle — que la dérogation de mars était temporaire et que le cap n’a pas changé. Pour l’Ukraine, c’est un soulagement relatif dans un tableau où les mauvaises nouvelles restent nombreuses : les suppressions de la liste SDN continuent, les sanctions secondaires sur les pays tiers n’ont pas été imposées, et la flotte fantôme continue d’exporter du pétrole russe.
Le combat pour des sanctions efficaces sur la Russie n’est pas gagné. Il ne sera jamais gagné une fois pour toutes : c’est un combat permanent, contre l’érosion, contre les intérêts économiques à court terme, contre la lassitude des démocraties, contre les stratégies d’adaptation de Moscou. Ce combat mérite des chroniqueurs pour le documenter, des commissaires comme Vlasyuk pour le surveiller, des gouvernements pour le mener, et des citoyens pour exiger la transparence. Il mérite, surtout, une conviction claire : que laisser Poutine financer sa guerre avec les revenus pétroliers est une complicité — et que cette complicité, même partielle, même involontaire, a un prix humain que nous payons tous.
La prochaine bataille : les sanctions secondaires
Le prochain grand front dans la guerre des sanctions est celui des mesures secondaires. Si les États-Unis décidaient d’imposer des sanctions secondaires sur les pays qui achètent du pétrole russe au-dessus du plafond du G7 — en commençant par des avertissements, en escaladant vers des restrictions commerciales — l’effet sur les revenus russes serait significativement plus important que tout ce qui a été fait jusqu’ici. Cette décision n’a pas encore été prise. Elle est bloquée par les considérations diplomatiques envers l’Inde et d’autres partenaires. Mais elle reste sur la table — et les événements de 2026 montrent que les conditions peuvent changer rapidement.
En attendant cette décision, la réactivation des sanctions sur Rosneft et Lukoil reste ce qu’elle est : une correction nécessaire d’une erreur coûteuse, produite par la mécanique institutionnelle plutôt que par la conviction politique. Ce n’est pas la victoire. C’est la remise à zéro. Et le prochain point de départ pour construire quelque chose de plus solide. Le combat pour la liberté de l’Ukraine et pour la justice économique envers Moscou n’est pas gagné. Il reprend à chaque décision, à chaque package de sanctions, à chaque baril de pétrole qui ne devrait pas traverser le détroit.
La réactivation des sanctions sans annonce officielle. C’est le paradoxe de notre époque : les bonnes décisions se prennent parfois en douce, pendant que les mauvaises se font avec fanfare. L’Ukraine mérite mieux que cela — elle mérite des alliés qui assument leurs choix à voix haute.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
RBC Ukraine — US resumes sanctions against Russian oil (Vlasyuk confirmation) — 26 juin 2026
Institute for the Study of War — Russian Offensive Campaign Assessment, 29 juin 2026
Sources secondaires
Euronews — Newsletter: Temperatures rise over sanctions against Russia — 26 juin 2026
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