Trente ans de service, une mission impossible
Julie Davis n’est pas une novice. Avec plus de 30 ans de carrière diplomatique au sein du Foreign Service américain, elle appartient à cette génération de fonctionnaires qui ont traversé la fin de la Guerre froide, les attentats du 11 septembre, les crises du Moyen-Orient et les reconfigurations géopolitiques du début du XXIe siècle. Elle est arrivée à Kyiv le 5 mai 2025, nommée chargée d’affaires par Trump lui-même, après le départ précipité de sa prédécesseure.
Son double rôle de chargée d’affaires à Kyiv et d’ambassadrice à Chypre illustrait déjà les priorités réelles de l’administration : la capitale ukrainienne n’était pas le poste le plus valorisé de la diplomatie trumpienne. Sa mise à l’écart lors de la nomination d’un donateur républicain, John Breslow, au poste de Chypre — dont elle n’a été informée que par les médias — dit tout de la considération dans laquelle Washington tenait ses propres envoyés de carrière.
La goutte qui a fait déborder le vase
Selon des sources citées par le Financial Times, le facteur déclenchant a été l’humiliation publique liée à la nomination de John Breslow, grand donateur républicain, à Chypre — poste qu’elle occupait en parallèle — sans qu’elle en soit avertie à l’avance. C’est cette façon d’être traitée comme une pièce interchangeable, sans égard pour son expérience et sa dignité, qui aurait fait basculer une décision que les divergences de fond sur la politique ukrainienne avaient déjà mûrie.
Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette histoire d’une diplomate de carrière apprenants sa propre rétrogradation par les journaux. C’est la métaphore parfaite de la façon dont l’administration Trump traite non seulement ses diplomates, mais aussi ses alliés : comme des variables ajustables, pas comme des partenaires.
La précédente : Bridget Brink et le précédent qui gêne
Un premier départ déjà pour des raisons similaires
Avant Davis, il y avait eu Bridget Brink — ambassadrice américaine confirmée par le Sénat, qui avait démissionné en 2025 pour protester contre la politique de Trump envers l’Ukraine. Brink avait rendu publique sa démission avec une clarté que rares sont les diplomates à oser, signifiant noir sur blanc son désaccord avec la direction que prenait Washington dans la gestion de cette guerre.
Avec le départ de Davis, c’est donc le deuxième responsable diplomatique américain de haut rang en moins d’un an à quitter le poste le plus sensible de la politique étrangère américaine du moment. Cette répétition n’est plus une coïncidence. C’est une tendance. Et une tendance qui devrait alarmer tous ceux qui croient encore que les États-Unis peuvent être un partenaire fiable pour l’Ukraine.
Le vide qui s’installe
L’ambassade américaine à Kyiv reste ouverte et fonctionnelle, mais sans chef accrédité, son influence politique est mécaniquement réduite. Dans la logique diplomatique, un poste vacant au plus haut niveau envoie un signal : la priorité n’est pas là. Pour l’Ukraine, qui dépend du soutien américain pour sa survie militaire et économique, ce signal est douloureux — même si Sybiha a fait de son mieux pour envelopper le départ de Davis dans du papier de soie diplomatique.
Je comprends que la diplomatie exige des formes. Mais quand le ministre ukrainien des Affaires étrangères remercie chaleureusement une ambassadrice qui part parce qu’elle ne supporte plus les politiques de son propre gouvernement, il y a quelque chose de déchirant dans cette politesse obligée. L’Ukraine ne peut pas se permettre de mettre en colère Washington — même quand Washington la laisse tomber à mi-chemin.
L'échec d'Anchorage : quand la diplomatie Trump fabrique du vide
Un sommet sans accord, une rhétorique sans fondement
En août 2025, Trump et Poutine se sont rencontrés en Alaska, à Anchorage. Les espoirs d’un accord de paix — même imparfait — avaient été entretenus pendant des semaines par des fuites savamment orchestrées. Puis rien. Aucun accord. Le secrétaire d’État Marco Rubio a été on ne peut plus clair : « Il n’y a eu aucun accord à Anchorage. Il y a eu une proposition à Anchorage, mais aucun accord. »
Moscou, évidemment, a raconté une autre histoire. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov a invoqué l’« esprit d’Anchorage » pour prétendre qu’un cadre de négociation existait déjà — une tentative transparente de verrouiller les termes d’une discussion qui n’avait jamais abouti. La Russie voulait que l’ensemble du Donetsk soit cédé à Moscou. Trump n’a pas vendu l’Ukraine, selon l’analyste Glen Howard — mais il s’est approché dangereusement de la ligne.
La stratégie du mensonge diplomatique russe
L’insistance du Kremlin sur un « esprit d’Anchorage » n’est pas innocente. Selon l’ancien conseiller du Département d’État Paul Goble, ce récit vise en partie le public russe : il construit une narrative dans laquelle la Russie peut un jour dire que « l’Occident l’a trahie » — et utiliser ce mythe pour justifier une nouvelle mobilisation. C’est la manipulation à usage interne d’une défaite diplomatique présentée comme une trahison occidentale.
Ce que Moscou appelle « l’esprit d’Anchorage », le reste du monde l’appelle du révisionnisme diplomatique. Réécrire l’histoire d’une réunion pour en fabriquer une victoire imaginaire, c’est le cœur du système poutinien. Et le fait que des responsables américains aient dû publiquement démentir cette version dit tout sur la crédibilité restante de la Russie comme partenaire de négociation.
Trump et l'Ukraine : le mal nécessaire qui devient parfois le mal tout court
« Pretty well » — l’hommage le plus tiède de l’histoire
Le 25 juin 2026, Donald Trump a daigné reconnaître que Volodymyr Zelensky faisait « pretty well » dans la guerre contre la Russie. « Il tient son bout, au moins. Beaucoup de gens meurent des deux côtés, mais je pense qu’il s’en sort assez bien », a déclaré Trump aux journalistes depuis le Bureau ovale. C’est l’équivalent diplomatique d’un haussement d’épaules.
Il ne faut pas oublier que ce même Trump avait affirmé quelques semaines plus tôt que l’Ukraine n’avait pas les « cartes » pour gagner. La cohérence ne semble pas être la marque de fabrique de cette administration sur le dossier ukrainien. Zelensky, lui, continue de rencontrer Trump quand il le peut — comme lors du sommet du G7 en France — et de maintenir les apparences d’un partenariat qui, dans les faits, ressemble de plus en plus à une relation à sens unique.
Quand le soutien bipartisan reste le seul rempart
Le ministre Sybiha, dans ses adieux à Davis, a souligné « l’importance de maintenir un fort soutien bipartisan à l’Ukraine aux États-Unis ». Ce n’est pas une formule anodine. C’est un appel à l’aide adressé aux sénateurs et représentants républicains et démocrates qui, eux, comprennent que laisser tomber l’Ukraine aurait des conséquences stratégiques pour Washington bien au-delà de l’Europe de l’Est. Sans ce soutien bipartisan, sans ces 500 millions de dollars votés au Sénat, sans la pression du Congrès, la politique ukrainienne de Trump serait encore plus erratique qu’elle ne l’est.
Trump est un mal nécessaire — je l’ai toujours pensé. Il force l’Europe à assumer ses responsabilités de défense, il maintient une pression économique réelle sur Moscou, et il ne peut pas abandonner complètement l’Ukraine sans perdre une partie de son propre électorat. Mais un mal nécessaire reste un mal. Et le vide diplomatique qu’il crée à Kyiv ce mois-ci en est la démonstration concrète.
Le signal envoyé à Moscou et à Pékin
Quand l’absence parle plus fort que les mots
Un poste d’ambassadeur vacant à Kyiv, c’est un signal que Moscou lit avec attention. Pour le Kremlin, chaque signe de fragilité dans la coalition de soutien à l’Ukraine est interprété comme une invitation à tenir, à perdurer, à croire que la résolution occidentale finira par s’effriter. Le départ de Davis sera instrumentalisé dans la propagande russe — on peut en être certain.
À Pékin aussi, on regarde. La Chine observe depuis le début de cette guerre comment l’Occident gère ses engagements envers un pays attaqué. Ce qu’elle voit à Kyiv ce mois-ci — un poste diplomatique américain crucial laissé vacant, des diplomates de carrière qui partent les uns après les autres — alimente ses calculs sur ce qui arriverait si elle décidait d’agir contre Taïwan. La faiblesse américaine en Ukraine est une répétition générale pour d’autres théâtres.
L’Europe doit combler ce vide
Face à ces signaux préoccupants, les partenaires européens de l’Ukraine ont une responsabilité accrue. Le chancelier allemand Friedrich Merz l’a compris : « Le message à la Russie est : l’Ukraine reste forte ». Le sommet de l’OTAN à Ankara des 7-8 juillet 2026 sera l’occasion de démontrer que la déterminaton collective dépasse les lubies individuelles d’un président américain imprévisible. Mais cela ne remplacera pas la présence d’un ambassadeur américain à Kyiv.
L’Europe a trop longtemps délégué sa sécurité aux États-Unis. Ce que nous voyons aujourd’hui à Kyiv — un poste vacant, une diplomate qui part frustrée, une politique américaine erratique — est le rappel brutal que cette délégation a toujours eu un prix. Ce prix, l’Ukraine le paie en ce moment. L’Europe devrait s’en souvenir quand il s’agira de voter ses propres budgets de défense.
La relation Zelensky-Trump : une danse sur un fil
Zelensky choisit la retenue stratégique
Volodymyr Zelensky navigue avec une habileté remarquable dans ces eaux agitées. Il rencontre Trump au G7, il maintient le dialogue, il ne critique jamais publiquement le président américain directement — même quand ce dernier lui sort un compliment aussi tiède que « pretty well ». Cette retenue n’est pas de la lâcheté. C’est de la survie politique.
Zelensky sait mieux que quiconque que l’Ukraine a besoin des États-Unis. Pas seulement pour les armes — pour la crédibilité diplomatique que représente le soutien américain aux yeux du reste du monde. Perdre ce soutien formellement serait une catastrophe bien plus grande que la perte d’un ambassadeur. Alors il sourit, il serre des mains, il fait preuve d’une patience héroïque face à un partenaire dont la fiabilité laisse à désirer.
Un cessez-le-feu gelé comme seul terrain commun
Selon les analyses de l’expert Glen Howard, la position actuelle de la Maison Blanche et de Kyiv converge désormais sur un strict cessez-le-feu gelé sur les lignes de front actuelles — les retraits par phases ayant été complètement retirés de la table. C’est un terrain commun minimal, mais c’est un terrain. L’Ukraine n’acceptera jamais une cession territoriale négociée. Et même Trump semble avoir compris que forcer cette cession serait une défaite politique pour lui-même.
Le paradoxe de Zelensky, c’est qu’il doit traiter Trump comme un allié tout en gérant les conséquences de ses politiques imprévisibles. C’est une position épuisante, moralement et politiquement. Je ne sais pas combien de temps un homme peut maintenir cette tension sans craquer. Mais jusqu’ici, Zelensky a prouvé qu’il avait des ressources que personne n’avait anticipées en février 2022.
Qu'est-ce qu'un vide diplomatique coûte concrètement ?
La mécanique de l’influence sans représentant
Un poste d’ambassadeur ou de chargé d’affaires, ce n’est pas seulement une présence symbolique. C’est un canal de communication permanent entre deux gouvernements — pour transmettre des messages sensibles, négocier des détails d’aide militaire, gérer les crises en temps réel. Sans ce canal, les informations passent par des intermédiaires, des téléphones sécurisés, des réunions ponctuelles qui ne remplacent pas la présence continue.
Dans un contexte où chaque semaine peut apporter une nouvelle offensive russe, une nouvelle décision sur les transferts d’armements, une nouvelle provocation diplomatique de Moscou, l’absence d’un représentant américain de haut rang à Kyiv crée des délais de réaction qui ont des conséquences réelles sur le terrain.
Le précédent dangereux pour d’autres alliés
Ce vide envoie aussi un message aux autres pays qui se trouvent dans la ligne de mire d’États révisionnistes — Géorgie, Moldavie, pays baltes, mais aussi Taïwan, Philippines, Japon. Si les États-Unis ne peuvent même pas maintenir une présence diplomatique stable auprès de leur allié le plus exposé, quelle confiance ces autres partenaires peuvent-ils avoir dans la solidité de leurs propres garanties de sécurité américaines ?
C’est la question que personne ne veut poser à voix haute à Washington : si les engagements américains envers l’Ukraine sont aussi fragiles, qu’est-ce que cela signifie pour les articles 5 et 4 de l’OTAN ? Je ne prétends pas connaître la réponse. Mais l’absence de réponse est elle-même une réponse.
La réaction ukrainienne : dignité face à la trahison diplomatique
Sybiha et la politesse de la nécessité
Le ministre Andrii Sybiha a su trouver les mots pour un adieu diplomatique difficile. Il a remercié Davis pour sa « contribution personnelle au développement du partenariat stratégique ukraino-américain ». Il a souligné l’importance des relations bilatérales. Il a félicité les États-Unis pour leur 250e anniversaire d’indépendance. Dans chaque formule, il y avait la retenue de quelqu’un qui sait que se plaindre n’est pas une option.
Cette dignité ukrainienne face à une situation humiliante mérite d’être nommée. Kyiv perd son interlocuteur américain de plus haut rang pour la deuxième fois en un an, dans un contexte de guerre existentielle — et elle choisit de ne pas crier, de ne pas accuser, de maintenir la façade d’une relation normale. C’est un choix stratégique admirable, même s’il a un coût émotionnel et moral réel.
La rencontre au G7 comme dernière bouée
La rencontre entre Trump et Zelensky au sommet du G7 en France reste, selon Sybiha, une preuve que le partenariat stratégique entre les deux pays continue. Les deux dirigeants y ont « réaffirmé leur engagement commun » et coordonné leurs efforts pour la paix. C’est vrai. C’est aussi peu. Car entre une rencontre de sommet et une présence diplomatique permanente, il y a un monde de différence dans la capacité à gérer les crises au quotidien.
Je regardais ces images du G7 — Zelensky et Trump en tête-à-tête, les drapeaux, les sourires calibrés — et je pensais à tous les dossiers urgents qui attendent sur le bureau d’un ambassadeur absent. La diplomatie de sommet ne peut pas remplacer la diplomatie de tous les jours. L’Ukraine le sait. Et elle paie la différence.
Le sommet OTAN d'Ankara comme test de la solidité occidentale
7-8 juillet : le rendez-vous de vérité
Dans quelques jours, les dirigeants des 32 nations membres de l’OTAN se réuniront à Ankara les 7 et 8 juillet 2026. Trump, Zelensky, et les chefs d’État européens seront autour de la même table. Le secrétaire général Mark Rutte a annoncé que des « dizaines de milliards de dollars de nouveaux contrats de défense » seraient révélés lors de l’événement. Un engagement de 70 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine est prévu dans la déclaration commune.
Ce sommet sera, entre autres choses, une occasion pour les alliés de signaler à Trump — et indirectement à Moscou — que le départ de Davis ne signifie pas un retrait américain de l’équation ukrainienne. Mais la vraie question reste entière : qui remplacera Davis ? Et quand ? Et avec quel mandat réel ?
L’OTAN 3.0 et la place de l’Ukraine
Le secrétaire général Rutte a décrit ce sommet comme une transition vers « l’OTAN 3.0 », avec l’Europe qui assume davantage les capacités conventionnelles. C’est précisément le type d’évolution structurelle qui devrait permettre à l’Alliance de rester un soutien crédible pour l’Ukraine même si l’engagement américain reste vacillant sous Trump. Mais la structure ne peut pas tout. La volonté politique reste irremplaçable.
L’OTAN 3.0 est une belle formule. Mais une alliance qui perd son ambassadeur à Kyiv deux fois en un an manque de quelque chose de plus fondamental que des capacités conventionnelles : elle manque de cohérence. Et la cohérence, dans ce monde de prédateurs révisionnistes, c’est la monnaie la plus précieuse qui soit.
Qu'est-ce que cela signifie pour la paix ?
Des négociations gelées, un vide exploité
Les négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine sont dans l’impasse. Le sommet d’Anchorage n’a rien produit d’autre qu’une guerre des récits entre Rubio et Lavrov. La Turquie propose d’accueillir de nouvelles discussions — une initiative qui mérite attention mais dont on ne sait pas encore si elle a le soutien américain nécessaire pour avoir du poids.
Dans ce contexte de blocage total, la présence d’un ambassadeur américain solide et bien mandaté à Kyiv aurait été un outil précieux. Il aurait pu faire office de courroie de transmission entre les positions ukrainiennes et les hésitations de Washington, ménager des espaces de dialogue sans compromettre les lignes rouges, rappeler à Trump et à son équipe la réalité humaine de ce qu’ils gèrent de loin.
L’Ukraine ne négociera pas sous contrainte
Zelensky l’a répété : l’Ukraine ne cèdera pas de territoire. Elle ne reconnaîtra pas les annexions illégales de la Russie. Elle ne souscrira pas à un cessez-le-feu qui laisserait des troupes russes sur son sol sans garanties de sécurité solides. Ces positions sont non négociables — et elles sont justes. Mais les tenir exige une présence américaine forte dans la capitale ukrainienne, pas un vide diplomatique que Moscou remplira de ses propres narratives.
La paix juste pour l’Ukraine n’est pas un cadeau que l’Occident lui fera un jour. C’est quelque chose que l’Ukraine construit elle-même, brique par brique, frappe par frappe, négociation par négociation. Mais elle a besoin d’alliés présents, pas d’alliés absents. Un ambassadeur vide ne suffit pas. Un Congrès bienveillant ne suffit pas. Il faut une présence continue, engagée, courageuse.
L'histoire des diplomates qui ont eu le courage de partir
Quand la conscience professionnelle dit non
Il faut rendre hommage à ce que représente le départ de Julie Davis — et avant elle, de Bridget Brink. Ce sont deux professionnelles de haut rang qui ont choisi l’intégrité plutôt que la complaisance. Elles auraient pu rester, faire le minimum, collecter leurs années de service supplémentaires. Elles ont choisi de partir parce qu’elles ne pouvaient plus défendre des politiques auxquelles elles ne croyaient pas.
Dans la machine bureaucratique de la diplomatie américaine, ce type de courage est rare. Ces départs disent quelque chose d’important sur la nature des divergences à l’intérieur même de l’administration Trump sur la question ukrainienne. Ce ne sont pas des bureaucrates indolents qui partent — ce sont des experts de terrain qui ont tout vu, tout analysé, et qui refusent de cautionner une direction qu’ils jugent dangereuse.
Le message que ces départs envoient au reste du monde
Chaque départ d’un diplomate de carrière en désaccord avec la politique de son gouvernement est une fissure dans la présentation d’une politique étrangère unie. Pour les alliés de l’Ukraine, ces départs successifs constituent un signal d’alarme. Pour les adversaires de Washington, ce sont des munitions narratives. Pour l’Ukraine elle-même, c’est un rappel que même ses plus fidèles partisans à l’intérieur du système américain finissent par atteindre leurs limites.
Je ne juge pas ces diplomates. Je les respecte. Il faut une forme de courage particulière pour sacrifier une carrière à des convictions, surtout quand on sait que le monde ne s’en souviendra pas longtemps. Brink et Davis ont fait ce choix. L’histoire devrait en prendre note, même si les actualités l’oublient demain.
Ce que l'Ukraine attend maintenant
Un successeur, et vite
La priorité immédiate est simple : nommer un successeur à Davis, et le faire rapidement. Chaque semaine de vacance est une semaine de flou dans la relation bilatérale la plus critique de la politique étrangère américaine. Le Congrès américain, qui a montré sa solidarité en votant 500 millions de dollars d’aide militaire pour l’Ukraine au Sénat, devrait exercer une pression sur la Maison Blanche pour qu’elle comble ce vide sans délai.
Ce successeur devra être non seulement un professionnel compétent, mais aussi quelqu’un qui a la confiance et l’oreille de Trump — pour ne pas vivre la même désillusion que ses prédécesseures. C’est une contradiction difficile à résoudre : les diplomates qui ont la confiance de Trump ne sont pas nécessairement ceux qui comprennent le mieux l’Ukraine. Et vice versa.
Le soutien bipartisan comme seul filet de sécurité
En attendant, le soutien bipartisan au Congrès américain reste le principal filet de sécurité. Des sénateurs comme Tim Kaine, qui a déclaré le 30 juin que le Congrès devrait approuver un nouveau paquet d’aide à l’Ukraine « avant la fin de l’année 2026 », incarnent cette continuité institutionnelle qui transcende les humeurs présidentielles. Ce soutien parlementaire est peut-être plus fiable que les effusions de sympathie d’un président capable de qualifier la survie d’un peuple de « pretty well ».
La démocratie américaine a ses défauts — et ils sont nombreux, visibles et parfois désespérants. Mais elle a aussi cette capacité à s’auto-corriger, à contrebalancer les excentricités d’un exécutif imprévisible par un Congrès qui, lui, a des districts, des électeurs, des alliés en face. C’est ce fragile équilibre qui, pour l’instant, maintient le soutien à l’Ukraine en vie malgré tout.
Ce que ce départ révèle sur l'état de la politique étrangère américaine
Une administration qui mange ses propres experts
Le départ de Davis n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large : l’administration Trump a perdu, par démission ou marginalisation, un nombre remarquable de professionnels de la politique étrangère qui avaient des décennies d’expérience. Des fonctionnaires du Conseil de sécurité nationale, des diplomates du Moyen-Orient, des spécialistes de l’Asie-Pacifique. Ce n’est pas seulement une politique ukrainienne qui chancelle — c’est une mémoire institutionnelle qui s’érode.
Cette érosion a des conséquences pratiques. Sans experts, les décisions se prennent sur la base d’intuitions, de loyautés politiques et de décisions de dernière minute. Pour un pays comme l’Ukraine qui jongle avec des enjeux militaires, humanitaires et géopolitiques extraordinairement complexes, cette volatilité américaine est un risque structurel qui ne disparaîtra pas avec le prochain ambassadeur.
Les institutions ne valent que par les personnes qui les font vivre. Quand une administration pousse dehors, une par une, les personnes qui comprennent réellement ce qu’elles font, elle ne détruit pas seulement des carrières — elle détruit la capacité de son propre pays à agir intelligemment dans le monde. L’Ukraine paie ce prix. Mais l’Amérique aussi, à plus long terme.
La question du mandataire
Toute la question est donc : qui sera le prochain chargé d’affaires à Kyiv ? Sera-t-il quelqu’un de suffisamment courageux pour dire la vérité à Trump quand elle est inconfortable ? Sera-t-il quelqu’un qui comprend la complexité de la situation ukrainienne au-delà des simplifications dont raffole le président ? Ou sera-t-il un énième donateur républicain dont le principal titre de compétence diplomatique sera sa contribution à la caisse du parti ? La réponse à cette question définira beaucoup de choses pour les mois à venir.
Conclusion : Une chaise vide dans la capitale d'un pays en guerre
Ce que le départ de Davis signifie vraiment
Au fond, le départ de Julie Davis n’est pas seulement une question de personnel diplomatique. C’est le symptôme d’une relation asymétrique et dysfonctionnelle entre les États-Unis et l’Ukraine sous l’ère Trump — une relation dans laquelle l’Ukraine dépend et remercie, pendant que Washington improvise et se rétracte. Ce déséquilibre n’est pas viable à long terme. Et tout le monde le sait, à commencer par Zelensky.
Dans cette guerre, l’Ukraine a appris à se battre avec ce qu’elle a. Elle a appris à se battre quand les armes tardaient, quand les décisions se faisaient attendre, quand les ambassadeurs partaient. Cette résilience n’est pas une excuse pour les défaillances de ses alliés. C’est simplement la preuve qu’un peuple qui veut vraiment survivre finit par trouver les ressources pour le faire.
Mais l’Ukraine tient
Malgré les vides diplomatiques, malgré les « pretty well » de pacotille, malgré les ambassadeurs qui s’en vont un par un, l’Ukraine tient. Elle frappe en profondeur sur le territoire russe. Elle détruit des radars en Crimée. Elle construit des drones qui atteignent des usines à 550 kilomètres de sa frontière. Elle négocie avec une dignité que peu de pays en situation similaire auraient montrée. La chaise vide à Kyiv est un affront. Mais l’Ukraine n’attend pas que la chaise soit remplie pour continuer à se battre pour sa liberté.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
RBC Ukraine — Julie Davis termine sa mission diplomatique en Ukraine — 27 juin 2026
RBC Ukraine — Le deuxième envoyé américain en Ukraine démissionne à cause de Trump — 28 avril 2026
Sources secondaires
The Guardian — Trump déclare que Zelensky s’en sort « assez bien » contre la Russie — 25 juin 2026
RFE/RL — La querelle Rubio-Lavrov révèle la manipulation russe sur Anchorage — 26 juin 2026
Jerusalem Post — Départ de Julie Davis et vide diplomatique américain en Ukraine — juin 2026
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