Ce que dit la source primaire
Jensen Huang a lui-même confirmé ce chiffre lors d’une entrevue avec l’Associated Press, reprise par le Los Angeles Times le 29 juin 2026: « Nous étions en Chine depuis 30 ans, et avant que le contrôle des exportations bannisse Nvidia de Chine, nous avions environ 95 % de part de marché, et nous étions donc en pleine concurrence. » Cette déclaration provient directement du principal intéressé, ce qui en fait une source de premier ordre, bien qu’elle serve aussi ses intérêts dans le débat sur l’assouplissement des restrictions américaines.
Le verdict: VRAI, avec la nuance que ce chiffre représente une moyenne historique sur trois décennies de présence commerciale, et non un instantané figé dans le temps. La chute qui a suivi est, elle aussi, largement corroborée par plusieurs cabinets d’analystes indépendants.
La suite: la dégringolade est-elle aussi brutale qu’annoncée
Selon Bernstein, la part de Nvidia est tombée à environ 40 % en 2025, et devrait chuter à 8 % en 2026. Ces chiffres, cités par le Los Angeles Times, concernent spécifiquement le segment des puces IA avancées, pas l’ensemble du marché des semi-conducteurs chinois où Nvidia et AMD conservent une présence dans certains segments moins sensibles.
D’autres données, notamment celles du cabinet IDC pour l’année complète 2025, situent la part de Nvidia autour de 55 % sur un marché total d’environ 4 millions de cartes, avec les fournisseurs domestiques chinois — menés très largement par Huawei — captant entre 41 % et 49 %. Ces divergences entre cabinets ne sont pas un signe de manipulation: elles reflètent simplement des méthodologies et des périmètres de calcul différents, un problème classique quand on tente de mesurer un marché aussi opaque que celui des semi-conducteurs chinois.
Claim 2 : Huawei a dépassé Nvidia sur son marché domestique
Les chiffres de production Huawei
Selon les données compilées par IDC, Huawei aurait expédié environ 812 000 accélérateurs IA en 2025, soit près de 49 % des cartes de marque chinoise et environ 20 % du marché total — davantage que tous les autres fournisseurs chinois combinés. Le Los Angeles Times confirme que Huawei « mène désormais domestiquement » selon l’analyste Antonia Hmaidi, qui affirme sans détour que « Nvidia a définitivement perdu du terrain significatif face à Huawei ».
Le produit phare de cette percée est la série Ascend 950, considérée par plusieurs analystes de l’industrie comme comparable, à certains égards, au H200 de Nvidia — l’une des puces les plus puissantes du catalogue américain. L’analyste Phelix Lee tempère toutefois: « Nous ne nous attendons pas à un basculement brutal vers l’Ascend », rappelant que la demande dépasse toujours l’offre disponible en Chine selon l’analyste Rui Ma.
Verdict sur cette affirmation
Le verdict est largement vrai avec nuances. Huawei a effectivement dépassé ou rejoint Nvidia sur plusieurs segments du marché domestique chinois, mais la transition n’est ni complète ni instantanée. Les grandes entreprises technologiques chinoises et les universités continuent de vouloir des puces comme le H200, en partie pour la recherche, ce qui alimente un marché parallèle de contournement des restrictions.
He Tingbo, dirigeante technique chez Huawei, résume l’ambivalence du moment: « Nous avons trouvé de assez bonnes solutions. » Mais elle admet aussi l’incertitude persistante: « Qui peut marcher plus vite? Huawei ou d’autres entreprises? Je ne connais pas la réponse. Je pense que seul le temps nous le dira. » Cette honnêteté venant d’une dirigeante de Huawei mérite d’être soulignée: même les architectes de cette montée en puissance chinoise reconnaissent l’incertitude technologique qui subsiste, et je trouve rafraîchissant qu’elle ne cède pas à la propagande facile.
Claim 3 : Huawei aurait accumulé illégalement 2 à 3 millions de puces TSMC via Sophgo
Ce que révèlent les enquêtes
Cette affirmation, mise de l’avant dans le résumé de ce dossier, provient d’une enquête plus large sur les tentatives de contournement des restrictions américaines. Le département du Commerce américain a ouvert une enquête sur TSMC, le géant taïwanais de la fabrication de semi-conducteurs, pour déterminer si des puces destinées à l’entreprise chinoise Sophgo — elle-même inscrite sur liste noire — ont fini par atterrir dans le processeur IA Ascend 910B de Huawei. Selon des informations relayées par Reuters, TSMC pourrait faire face à une amende dépassant le milliard de dollars si les accusations sont confirmées.
TSMC nie catégoriquement toute expédition directe vers Huawei depuis septembre 2020, date à laquelle les restrictions américaines sont entrées en vigueur pour la première fois contre l’entreprise chinoise. La chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs étant mondiale et complexe, retracer l’origine exacte de chaque puce jusqu’à son utilisateur final relève d’un travail d’enquête minutieux, souvent étalé sur plusieurs années.
Ce que le fact-check peut confirmer ou non
Le verdict ici est partiellement vérifiable, enquête en cours. L’existence d’une enquête du département du Commerce est confirmée par des sources journalistiques fiables. Le chiffre précis de « 2 à 3 millions de puces » avancé dans certains résumés de presse n’a pas été confirmé de façon indépendante par une source primaire officielle au moment de la rédaction de cet article, et je refuse de le présenter comme un fait établi tant qu’aucun document judiciaire ou déclaration gouvernementale ne le corrobore formellement.
Voilà exactement le genre de nuance que je dois assumer comme chroniqueur: rapporter qu’une accusation existe et circule dans la presse spécialisée est une chose, affirmer qu’elle est prouvée en est une autre. Le doute raisonnable protège la crédibilité de tout ce dossier, et je préfère la prudence à l’exagération racoleuse.
Claim 4 : les restrictions américaines ont coûté cher à Nvidia elle-même
Les pertes chiffrées
Nvidia a enregistré une perte d’inventaire et de développement de 5,5 milliards de dollars directement liée aux restrictions à l’exportation, un chiffre confirmé par plusieurs analyses financières reprises notamment par Yahoo Finance. Le géant américain avait conçu ses puces H20, une version bridée en puissance de calcul, spécifiquement pour pouvoir continuer à vendre en Chine sans violer les restrictions américaines. Ces expéditions déclinaient déjà progressivement l’an dernier.
Quant au H200, sa situation reste ambiguë: lors d’une récente assemblée des actionnaires, Jensen Huang a admis que ce produit n’avait « encore généré aucun revenu, et nous ne savons pas si des importations seront autorisées dans le pays ». Pékin maintient un flou stratégique sur ce dossier, ce qui complique toute projection fiable pour Nvidia.
L’ampleur du choc pour l’écosystème chinois de la tech
L’administration chinoise du cyberespace aurait ordonné à des géants domestiques comme ByteDance et Alibaba de cesser complètement leurs achats de puces Nvidia, une mesure rapportée en septembre 2025 qui illustre la volonté de Pékin d’accélérer coûte que coûte l’autosuffisance. Le chercheur Paul Triolo évoque même un « effort significatif de collaboration entre DeepSeek et Huawei » pour entraîner de futurs modèles d’IA sur du matériel domestique — DeepSeek a d’ailleurs confirmé que son modèle V4, lancé en avril, a été adapté pour les puces Ascend avancées de Huawei.
Le verdict global sur cette dynamique: largement confirmé. Les pertes financières de Nvidia et l’accélération de l’autosuffisance chinoise sont deux faces de la même médaille, documentées par des sources financières et journalistiques concordantes.
Ironie amère pour Nvidia: en cherchant à protéger ses marges à court terme avec le H20 bridé, l’entreprise a peut-être accéléré sa propre marginalisation stratégique en Chine, en donnant à Pékin le temps et la motivation de bâtir une alternative crédible.
Claim 5 : la Chine ne dépend plus de personne pour ses puces IA
Ce que révèle la réalité de la chaîne d’approvisionnement
C’est ici que le récit chinois de « victoire technologique totale » s’effondre sous l’analyse. La chaîne d’approvisionnement des semi-conducteurs avancés reste profondément mondiale, et aucun pays ne peut aujourd’hui fabriquer seul une puce IA de pointe. Nvidia elle-même dépend des machines de lithographie ultraviolette extrême de la société néerlandaise ASML, qui elles-mêmes reposent sur des composants et technologies américains. TSMC utilise ces machines pour produire l’essentiel des puces avancées de Nvidia dans ses usines taïwanaises.
La Chine reste formellement exclue de l’achat des puces IA les plus puissantes de Nvidia et des machines de gravure EUV d’ASML. Cette dépendance structurelle signifie que même les gains rapides de Huawei reposent en partie sur des semi-conducteurs chinois de génération antérieure, moins avancés technologiquement que leurs équivalents occidentaux les plus récents.
C’est le point que les partisans du triomphalisme chinois oublient systématiquement de mentionner: dominer un marché domestique protégé par des barrières douanières n’est pas la même chose que dominer la frontière technologique mondiale. La nuance compte, et l’Occident aurait tort de la perdre de vue par panique excessive.
Ce que l’Occident doit retenir de ce dossier
L’analyste Wang, cité par Counterpoint, résume la trajectoire réelle: « La stratégie chinoise de poursuite de l’autosuffisance technologique — et éventuellement d’exportation de ses technologies — ne changera probablement pas, que Nvidia puisse ou non vendre ses puces en Chine. » C’est un avertissement clair: même si Washington resserrait davantage l’étau, Pékin continuerait d’investir massivement dans son autonomie technologique, avec l’ambition à terme d’exporter ces solutions vers d’autres marchés, notamment en Asie du Sud-Est.
Voici où je pose mon jugement de chroniqueur sans détour: l’Occident ne peut pas se permettre de gagner une bataille de communication tout en perdant la guerre industrielle. Chaque année où Huawei rattrape son retard est une année où l’avantage stratégique américain en intelligence artificielle rétrécit, et prétendre le contraire relèverait du déni.
Claim 6 : les smugglers de puces prouvent que la demande chinoise reste insatiable
Ce que montrent les affaires de contrebande récentes
Plusieurs affaires judiciaires récentes aux États-Unis ont révélé des réseaux organisés de contrebande de puces Nvidia vers la Chine, contournant les restrictions à l’exportation via des pays tiers en Asie du Sud-Est. Le Los Angeles Times souligne que « plusieurs cas récents liés à la contrebande de puces IA de Nvidia vers la Chine montrent l’appétit pour sa technologie », un appétit qui contredit directement le récit d’une Chine totalement autosuffisante et indifférente aux produits américains.
Cette réalité crée une tension intéressante dans le débat: si la Chine n’avait plus besoin des puces américaines, pourquoi des réseaux entiers prendraient-ils le risque de poursuites pénales pour continuer à les faire entrer illégalement sur le territoire? La réponse tient en un mot: performance. Les meilleures puces de Huawei, aussi impressionnantes soient-elles, n’égalent pas encore les produits les plus avancés de Nvidia pour certaines charges de travail d’entraînement de grands modèles.
Le verdict sur cette affirmation
Le verdict est vrai et documenté. Les poursuites judiciaires et les saisies douanières rapportées par plusieurs médias américains confirment l’existence d’un marché parallèle actif. Cela ne contredit pas la montée de Huawei, mais nuance l’idée d’un basculement total et définitif vers les solutions domestiques chinoises.
Rien ne prouve mieux la valeur d’une technologie que le risque pénal que des criminels sont prêts à prendre pour se la procurer illégalement. Ce simple fait devrait rassurer Washington: l’avance américaine, même érodée, reste bien réelle.
Claim 7 : cette bataille des puces va redessiner l'équilibre géopolitique mondial
Les enjeux au-delà du commerce des semi-conducteurs
Au-delà des chiffres de vente, cette rivalité technologique s’inscrit dans une compétition géopolitique plus vaste entre les États-Unis et la Chine, aux côtés d’autres rivaux stratégiques de l’Occident comme la Russie, l’Iran et la Corée du Nord. La capacité à produire et déployer des puces IA de pointe détermine qui dominera les futurs systèmes militaires autonomes, les capacités de surveillance de masse et les avancées scientifiques majeures des prochaines décennies.
Le marché mondial des puces IA devrait atteindre environ 67 milliards de dollars d’ici 2030 selon des projections citées par plusieurs analystes spécialisés, ce qui explique l’intensité des enjeux financiers et stratégiques derrière chaque pourcentage de part de marché gagné ou perdu par Nvidia et Huawei.
Ce que l’Occident doit faire pour ne pas perdre cette course
Les gouvernements occidentaux doivent choisir entre deux approches: maintenir des restrictions strictes qui accélèrent paradoxalement l’autosuffisance chinoise, ou assouplir certaines exportations pour garder une influence commerciale sur l’écosystème technologique chinois tout en freinant ses applications les plus dangereuses. Aucune de ces options n’est parfaite, et les décideurs à Washington devront trancher avec une vision à long terme plutôt qu’au gré des cycles électoraux.
Je le dis sans détour: la Chine n’a pas besoin de gagner cette bataille rapidement, elle a seulement besoin de ne jamais abandonner la course. C’est là que l’Occident, avec son cycle politique de quatre ans, doit prouver qu’il peut soutenir un effort industriel et stratégique cohérent sur une décennie complète, pas seulement le temps d’un mandat présidentiel.
Conclusion : le verdict global sur ce dossier
Ce qui est confirmé, ce qui reste incertain
Au terme de cette vérification, plusieurs éléments centraux du récit sont confirmés par des sources multiples et crédibles: la chute vertigineuse de la part de marché de Nvidia en Chine, la montée rapide de Huawei et de sa série Ascend, ainsi que les pertes financières concrètes subies par le géant américain. D’autres éléments, notamment l’ampleur exacte du détournement présumé via Sophgo et TSMC, restent au stade de l’enquête et méritent d’être suivis avec prudence dans les prochaines semaines.
Ce dossier illustre une réalité plus large: la rivalité technologique entre Washington et Pékin ne se règle pas en un trimestre. Elle se joue sur des années, à coups de restrictions, de contournements, d’innovations forcées et de pertes financières partagées par les deux camps.
Pourquoi cette bataille dépasse le simple enjeu commercial
La suprématie en intelligence artificielle n’est pas qu’une question de profits pour Nvidia ou de fierté nationale pour la Chine. C’est un enjeu de sécurité, de puissance militaire future, et de leadership technologique mondial pour les décennies à venir. L’Occident doit choisir entre une politique de restriction cohérente à long terme et la tentation de céder à court terme à la pression des marchés financiers, qui réclament un accès renouvelé au marché chinois pour les entreprises américaines.
Ce fact-check n’a pas vocation à trancher ce débat politique, mais à donner aux lecteurs les faits vérifiés nécessaires pour se forger une opinion éclairée, sans céder ni au triomphalisme américain ni à la propagande chinoise.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
The Wire China — Nvidia uses the specter of Huawei to make its chip exports case — 2 juillet 2026
Reuters — Artificial Intelligence coverage — juillet 2026
Sources secondaires
South China Morning Post — Dossier Nvidia — juillet 2026
South China Morning Post — Big Tech coverage — juillet 2026
Tom’s Hardware — Huawei could seize China’s AI chip crown in 2026 — 1er mai 2026
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