Une échelle qui dépasse les précédents
L’exercice Balikatan, dont le nom signifie littéralement « épaule contre épaule » en tagalog, existe depuis des décennies sous forme bilatérale entre les États-Unis et les Philippines. Sa version 2026, avec 17 000 soldats issus de sept nations selon Asialink, marque un changement d’échelle qui dépasse largement les éditions précédentes. Ce n’est plus un exercice bilatéral élargi à quelques observateurs : c’est devenu une manifestation multilatérale à part entière, où chaque participant apporte une capacité spécifique et un message politique distinct.
La diversité des participants — au-delà des deux piliers historiques que sont Washington et Manille — traduit une volonté partagée de normaliser la coopération multilatérale dans une région où les alliances bilatérales ont longtemps dominé. Cette évolution ne se produit pas dans le vide : elle répond directement à la perception d’une Chine plus assertive dans ses revendications maritimes, une perception que partagent, à des degrés divers, l’ensemble des participants à l’exercice.
Le choix symbolique du terrain philippin
Le choix de mener cet exercice sur le sol philippin n’est pas anodin. Manille se trouve précisément au centre des différends territoriaux les plus actifs de la région, notamment autour du récif de Scarborough et de la zone économique exclusive philippine en mer de Chine méridionale. Installer un exercice de cette envergure sur ce terrain revient à envoyer un signal clair : les partenaires régionaux et occidentaux ne considèrent pas les revendications philippines comme un problème strictement bilatéral entre Manille et Pékin.
Ce positionnement s’inscrit dans une continuité stratégique documentée par Asialink, qui décrit un renforcement plus large des partenariats de sécurité indo-pacifiques face à la Chine. Il serait toutefois excessif de présenter cet exercice comme la preuve d’une alliance militaire formelle et permanente : il s’agit, à ce stade, d’un exercice d’entraînement conjoint, dont la portée politique dépasse sa portée opérationnelle immédiate. Choisir le terrain philippin pour une démonstration multinationale, c’est déjà rendre un verdict silencieux sur la question de savoir qui, dans ce différend, mérite un soutien actif plutôt qu’une neutralité de façade.
Le Japon et la rupture du 1945
Un déploiement de combat sans précédent depuis la capitulation
La participation japonaise à Balikatan 2026 constitue, selon Asialink, le premier déploiement de combat du Japon depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette formulation doit être prise avec toute la gravité qu’elle mérite : elle ne concerne pas une mission humanitaire, ni un exercice strictement défensif sur le territoire japonais, mais une participation active à un exercice de combat multinational hors des frontières nippones. Quand un pays rompt un silence militaire de quatre-vingts ans, ce n’est jamais un hasard de calendrier ; c’est le signe qu’une ligne rouge intérieure a été redéfinie.
Cette évolution ne surgit pas de nulle part. Elle s’inscrit dans une trajectoire japonaise entamée depuis plusieurs années de réinterprétation progressive de sa posture de défense, face à une Chine perçue comme de plus en plus assertive dans les eaux qui bordent le Japon, notamment autour des îles Senkaku. Le fait que cette réinterprétation se concrétise précisément dans le cadre d’un exercice centré sur les Philippines souligne combien Tokyo perçoit désormais la sécurité de la mer de Chine méridionale comme intimement liée à sa propre sécurité.
Ce que cela signale à la région
Pour les voisins asiatiques du Japon, ce déploiement envoie un signal ambivalent : d’un côté, il renforce la dissuasion collective face à Pékin; de l’autre, il rouvre inévitablement des débats historiques sensibles sur le rôle militaire régional du Japon. Ces deux dimensions coexistent, et aucune source consultée ne permet de trancher laquelle prévaudra dans la perception publique régionale à moyen terme.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que ce précédent japonais s’ajoute à une liste croissante d’indicateurs — budget de défense chinois, incursions aériennes, patrouilles de garde côtière — qui, ensemble, dessinent une région où les lignes de prudence traditionnelles se redéfinissent sous la pression d’un environnement stratégique jugé plus instable qu’il ne l’était il y a une décennie.
La réponse chinoise : présence renforcée, pas escalade ouverte
Une garde côtière maintenue près des zones disputées
Face à cet exercice, la Chine a réagi, selon Reuters, en maintenant une présence renforcée de sa garde côtière près des zones disputées. Cette réponse mérite d’être notée pour ce qu’elle est réellement : ni un retrait, ni une escalade militaire ouverte, mais la poursuite d’une stratégie de présence continue qui caractérise l’approche chinoise en mer de Chine méridionale depuis plusieurs années. Pékin ne répond pas à la démonstration de force par une autre démonstration spectaculaire ; elle répond par la patience d’une présence qui ne cède jamais de terrain, ce qui est, à sa manière, tout aussi révélateur d’une intention de long terme.
Cette approche, souvent qualifiée de « zone grise » par les analystes régionaux, consiste à maintenir des navires civils ou paramilitaires dans des zones disputées sans franchir le seuil d’un conflit armé ouvert. Elle permet à Pékin d’affirmer sa souveraineté revendiquée tout en évitant les risques d’escalade directe avec les forces navales américaines ou alliées présentes dans la région.
Une stratégie de long terme plutôt qu’une réaction ponctuelle
Il serait erroné de lire cette présence renforcée comme une simple réaction tactique à l’exercice Balikatan. Les sources disponibles suggèrent plutôt une continuité de posture qui précède largement cet exercice particulier et qui reflète une politique chinoise assumée de longue date. Le renforcement de la garde côtière autour de zones comme le récif de Scarborough s’inscrit dans cette continuité plutôt que dans une escalade spécifiquement déclenchée par Balikatan.
Cette distinction importe pour éviter une lecture trop simplifiée du conflit : il ne s’agit pas d’un cycle d’action-réaction immédiat, mais de deux logiques stratégiques parallèles — celle du renforcement multilatéral occidental et celle de la présence continue chinoise — qui coexistent depuis des années sans qu’aucune des deux ne cède significativement de terrain à l’autre.
Le contexte du récif de Scarborough, un différend qui dure
Dix ans après une décision arbitrale toujours contestée
Le récif de Scarborough demeure, dix ans après la décision arbitrale internationale de 2016 favorable aux Philippines, l’un des points de friction les plus concrets de la région. Selon Reuters, les pêcheurs philippins affirment toujours être repoussés de cette zone par la présence continue de navires chinois, une situation qui illustre le fossé persistant entre le droit international reconnu et la réalité opérationnelle sur le terrain.
Ce différend n’est pas anecdotique : il touche directement les moyens de subsistance de communautés côtières entières, pour qui l’accès à ces zones de pêche traditionnelles représente un enjeu économique concret plutôt qu’une abstraction géopolitique. Derrière chaque carte disputée en mer de Chine méridionale, il y a des filets qui ne se remplissent plus et des familles qui comptent chaque sortie en mer comme un pari.
Un microcosme des tensions régionales
Ce cas précis de Scarborough résume, à lui seul, la dynamique plus large que Balikatan 2026 cherche à contrebalancer : une asymétrie persistante entre le droit reconnu internationalement et la capacité effective d’un État plus petit à faire respecter ce droit face à une puissance régionale dominante. C’est précisément ce type d’asymétrie que la coalition multilatérale mobilisée autour des Philippines vise, du moins en intention déclarée, à corriger.
Il convient toutefois de noter qu’aucune source consultée ne permet d’affirmer que cet exercice a, à ce jour, changé concrètement l’accès des pêcheurs philippins à la zone de Scarborough. La portée de Balikatan reste, pour l’instant, davantage symbolique et dissuasive qu’opérationnelle sur ce dossier précis.
Les tensions diplomatiques entre Manille et Pékin
L’interdiction faite au ministre philippin de la Défense
Le climat diplomatique entre les deux pays s’est également tendu sur un autre front. Selon Al Jazeera, la Chine a interdit l’entrée sur son territoire au ministre philippin de la Défense, une décision qui s’inscrit dans le contexte plus large des tensions maritimes persistantes entre les deux pays. Ce geste diplomatique, rarement anodin dans les relations internationales, illustre la détérioration continue du dialogue bilatéral entre Manille et Pékin.
Une telle interdiction, appliquée à un responsable de ce rang, dépasse le simple désaccord protocolaire : elle signale une volonté chinoise de marquer son mécontentement face à l’orientation stratégique philippine, notamment son rapprochement croissant avec Washington et ses partenaires régionaux dans le cadre d’exercices comme Balikatan.
Ce que cette escalade diplomatique révèle
Ce type de geste, bien que non militaire, s’inscrit dans le même registre stratégique que le renforcement de la garde côtière chinoise près des zones disputées : celui d’une pression continue qui ne franchit pas le seuil du conflit armé, mais qui maintient un niveau constant de friction diplomatique et opérationnelle. Une porte fermée à un ministre de la Défense parle parfois plus fort qu’un navire de guerre déployé ; c’est un langage que la diplomatie régionale sait désormais lire sans ambiguïté.
Cette accumulation de frictions — interdiction diplomatique, présence maritime renforcée, exercices militaires multilatéraux en réponse — dessine un tableau de tensions structurelles plutôt que d’incidents isolés. C’est ce tableau d’ensemble que cette analyse cherche à documenter, sans céder à la tentation de présenter chaque épisode comme une crise autonome.
Les participants de Balikatan, une coalition à géométrie variable
Au-delà du duo historique Washington-Manille
Si les sources consultées pour cette analyse ne détaillent pas exhaustivement l’identité de chacune des sept nations participantes, la structure même de l’exercice, telle que documentée par Asialink, confirme un élargissement délibéré au-delà du cadre bilatéral historique entre les États-Unis et les Philippines. Cet élargissement reflète une tendance régionale plus large de multilatéralisation des exercices de sécurité, une évolution que l’on observe également dans d’autres cadres comme le dialogue quadrilatéral entre Washington, Tokyo, Canberra et New Delhi.
Cette tendance à la coalition plutôt qu’à l’alliance strictement bilatérale répond à une logique stratégique précise : diluer le risque politique et militaire pour chaque participant individuel tout en amplifiant collectivement le poids dissuasif de l’ensemble. Aucun des sept pays participants n’assume, seul, le poids symbolique et opérationnel d’une confrontation directe avec Pékin; c’est la somme des participations qui produit l’effet dissuasif recherché.
Le rôle central mais non exclusif des Philippines
Les Philippines demeurent, malgré cet élargissement multilatéral, le pivot géographique et politique de l’exercice. C’est sur leur territoire que se joue la démonstration, et c’est leur différend territorial avec la Chine qui sert de toile de fond principale à l’ensemble de la mobilisation. Cette centralité philippine ne doit cependant pas occulter le fait que chaque participant poursuit également ses propres intérêts stratégiques régionaux, qui ne se limitent pas au seul dossier de la mer de Chine méridionale.
Cette convergence d’intérêts multiples autour d’un même exercice illustre la complexité de la diplomatie de sécurité indo-pacifique contemporaine, où chaque acteur régional calibre sa participation en fonction de ses propres priorités tout en contribuant à un effort collectif plus large face à une puissance régionale perçue comme de plus en plus assertive. Une coalition de sept drapeaux n’a de sens que si chacun d’entre eux continue de flotter pour ses propres raisons ; c’est cette pluralité de motivations, plus que l’unanimité de façade, qui donne à Balikatan sa véritable solidité.
Le poids économique et technologique en toile de fond
Un budget de défense chinois qui ralentit mais reste massif
Cette démonstration multilatérale de force ne se déroule pas dans un vide économique. Le budget de défense chinois pour 2026, selon Reuters, s’élève à environ 282 milliards de dollars, une somme considérable malgré une croissance de 6,9 % qualifiée de plus faible depuis 2021. Ce ralentissement relatif ne doit pas être confondu avec un désengagement : à cette échelle budgétaire, même une croissance modérée représente des capacités supplémentaires substantielles pour la modernisation navale et technologique chinoise.
C’est dans ce contexte budgétaire que s’inscrit la mise en service de deux destroyers de classe Type 055, mentionnée par l’IDSA, qui illustre la continuité de la modernisation navale chinoise malgré le ralentissement budgétaire global. Cette capacité navale croissante constitue, pour les participants de Balikatan, l’un des facteurs justifiant le renforcement de leur propre coopération multilatérale.
La compétition technologique comme arrière-plan stratégique
Au-delà des chiffres budgétaires directs, la compétition technologique entre Pékin et Washington, notamment autour des semi-conducteurs et des équipements de fabrication de puces, constitue un arrière-plan stratégique indissociable de ces démonstrations militaires. On ne peut plus comprendre un exercice militaire indo-pacifique sans regarder simultanément les chaînes d’approvisionnement en silicium qui, en coulisse, déterminent qui pourra produire les systèmes d’armement de la décennie suivante.
Cette dimension technologique, bien qu’elle ne fasse pas directement l’objet de l’exercice Balikatan lui-même, éclaire la rationalité plus large qui pousse des pays comme le Japon à revoir leur posture de défense : la perception que la compétition sino-américaine ne se limite plus au seul terrain militaire classique, mais s’étend à des domaines technologiques dont dépendra la supériorité militaire future.
Les réponses régionales au-delà de Balikatan
Une architecture de sécurité qui se densifie
Balikatan 2026 ne constitue qu’un maillon parmi d’autres d’une architecture de sécurité indo-pacifique en pleine densification. Selon Asialink, l’exercice s’inscrit dans un renforcement plus large des partenariats de sécurité régionaux face à la Chine, ce qui suggère une tendance structurelle plutôt qu’un événement isolé. Cette densification se manifeste également par d’autres formats de coopération, bilatéraux ou multilatéraux, qui se multiplient à travers la région depuis plusieurs années.
Cette accumulation de partenariats, d’exercices et d’accords de sécurité traduit une anxiété stratégique partagée face à l’affirmation croissante de la Chine dans son voisinage maritime immédiat. Elle ne constitue pas pour autant une alliance formelle unifiée comparable à l’OTAN : la région reste marquée par une diversité d’approches nationales, certains pays privilégiant l’engagement diplomatique direct avec Pékin plutôt que la confrontation multilatérale.
Les limites d’une dissuasion par l’exercice
Il importe de rappeler qu’un exercice militaire, même de l’ampleur de Balikatan 2026, ne constitue pas en soi une garantie de sécurité opérationnelle immédiate. Dix-sept mille soldats qui s’entraînent ensemble envoient un message clair, mais ce message ne remplace jamais la volonté politique de le transformer en engagement réel si la situation venait à se détériorer sérieusement.
Cette limite structurelle explique pourquoi les analystes régionaux, cités notamment par Asialink, continuent de qualifier la situation en mer de Chine méridionale d’instable malgré la multiplication des exercices et des partenariats de sécurité. La dissuasion par l’entraînement conjoint reste un outil parmi d’autres, pas une solution définitive au différend territorial sous-jacent.
Ce que révèle la comparaison avec les tensions taïwanaises
Un même acteur, plusieurs fronts simultanés
Il est utile de replacer les tensions autour des Philippines dans un contexte régional plus large, où la Chine gère simultanément plusieurs fronts de friction. Les incursions aériennes chinoises dans le détroit de Taïwan, bien qu’ayant diminué de moitié depuis 2025 selon le Straits Times, ont été partiellement remplacées par des patrouilles de garde côtière à l’est de Taïwan, selon le New York Times. Cette diversification des moyens de pression, observée sur le front taïwanais, rappelle la logique de présence continue déjà observée près du récif de Scarborough.
Cette gestion parallèle de plusieurs fronts de tension — Philippines, Taïwan, et plus largement l’ensemble de la mer de Chine méridionale et orientale — illustre l’ampleur des ressources stratégiques que Pékin est disposé à mobiliser pour maintenir sa posture régionale, tout en évitant soigneusement de franchir le seuil d’un conflit armé ouvert sur l’un ou l’autre de ces fronts.
Une dissuasion multilatérale qui répond à une pression multi-frontale
Cette lecture comparative renforce la thèse selon laquelle Balikatan 2026 doit être compris comme une réponse à une pression chinoise multi-frontale, plutôt que comme une réaction isolée au seul dossier philippin. Une puissance qui presse simultanément sur plusieurs fronts oblige ses voisins à répondre eux aussi de façon coordonnée, faute de quoi chaque front isolé devient une faiblesse exploitable.
C’est précisément cette logique de coordination multi-frontale qui explique pourquoi des pays aussi éloignés géographiquement du différend philippin que le Japon jugent nécessaire de participer activement à un exercice centré sur les Philippines : la perception d’une menace régionale partagée dépasse largement les frontières du différend territorial spécifique de Scarborough.
Les voix qui appellent à la prudence
Le risque d’une escalade non désirée
Toute analyse rigoureuse de cette dynamique doit également intégrer les voix qui appellent à la prudence face à la multiplication des démonstrations de force. Un renforcement militaire multilatéral, même défensif dans son intention déclarée, comporte toujours un risque de malentendu stratégique ou d’escalade non désirée, en particulier dans une zone maritime aussi densément fréquentée par des navires civils, militaires et paramilitaires de plusieurs nations.
Ce risque n’est pas hypothétique : la présence renforcée de la garde côtière chinoise près des zones disputées, documentée par Reuters, coexiste désormais avec une présence militaire multilatérale occidentale et alliée d’ampleur inédite. Cette coexistence dense de forces multiples dans un espace maritime limité constitue, en elle-même, un facteur de risque structurel que la région devra continuer à gérer avec prudence dans les années à venir.
L’absence de mécanisme de désescalade robuste
Ce qui manque le plus cruellement à cette équation régionale, selon plusieurs analyses citées par Asialink, c’est un mécanisme de désescalade robuste et partagé entre l’ensemble des acteurs concernés. On sait très bien, dans cette région, comment monter en puissance ; on sait beaucoup moins comment redescendre ensemble sans qu’aucun camp n’y perçoive une défaite.
Cette lacune structurelle explique en partie pourquoi les tensions en mer de Chine méridionale, malgré une décennie de décisions arbitrales, de sommets diplomatiques et désormais d’exercices multilatéraux d’ampleur croissante, ne montrent aucun signe de résolution définitive. La région gère l’instabilité; elle ne l’a pas encore résolue.
Les implications pour les prochains mois
Une intensification probable plutôt qu’un apaisement
Sur la base des tendances documentées — croissance continue, quoique ralentie, du budget militaire chinois, poursuite des patrouilles de garde côtière, multiplication des exercices multilatéraux occidentaux et alliés — il paraît plus probable, à court terme, d’observer une intensification progressive de cette dynamique plutôt qu’un apaisement rapide. Aucune des sources consultées ne suggère un scénario de désescalade imminente entre Pékin et ses voisins maritimes.
Cette projection reste, par nature, incertaine : elle s’appuie sur l’extrapolation de tendances observées plutôt que sur une prévision garantie. La géopolitique n’obéit à aucune loi de gravité prévisible ; elle obéit aux décisions humaines, qui peuvent toujours surprendre, pour le mieux comme pour le pire.
Le rôle déterminant des choix japonais et philippins
Dans ce contexte, les choix futurs du Japon et des Philippines — deux pays directement concernés par le précédent créé lors de Balikatan 2026 — apparaissent particulièrement déterminants. Si Tokyo confirme cette ouverture vers des déploiements de combat plus fréquents, et si Manille continue de privilégier la coalition multilatérale plutôt que le dialogue bilatéral exclusif avec Pékin, la trajectoire régionale s’orientera probablement vers une consolidation durable de cette architecture de sécurité élargie.
À l’inverse, tout signe de retrait de l’un ou l’autre de ces deux acteurs clés pourrait fragiliser l’ensemble de la dynamique observée en 2026, rappelant que ces coalitions, aussi impressionnantes soient-elles en nombre de soldats mobilisés, demeurent des constructions politiques fragiles, dépendantes de la volonté continue de chacun de leurs participants.
Le précédent que Balikatan crée pour l'avenir
Un modèle réplicable dans d’autres différends régionaux
Ce que Balikatan 2026 démontre, au-delà du seul dossier philippin, c’est la viabilité d’un modèle de coalition multilatérale rapide, capable de mobiliser des dizaines de milliers de soldats issus de plusieurs continents autour d’un différend territorial spécifique. Ce modèle, une fois éprouvé, devient réplicable pour d’autres foyers de tension régionale, qu’il s’agisse du détroit de Taïwan, de la mer de Chine orientale autour des îles Senkaku, ou d’autres zones disputées où la présence chinoise se fait sentir. Chaque participant qui s’engage dans cet exercice acquiert une expérience opérationnelle directement transférable à d’autres théâtres, ce qui démultiplie la valeur stratégique de l’exercice bien au-delà de son cadre philippin immédiat.
Cette réplicabilité n’est pas garantie pour autant : chaque contexte régional comporte ses propres sensibilités politiques et ses propres contraintes diplomatiques. Le précédent japonais, en particulier, ne pourra pas nécessairement être reproduit à l’identique dans un contexte taïwanais, où les implications diplomatiques d’un déploiement multilatéral seraient significativement plus sensibles pour l’ensemble des parties concernées, y compris pour les partenaires occidentaux eux-mêmes.
Une pression qui s’accumule sur les décideurs chinois
Pour Pékin, cette multiplication des précédents multilatéraux constitue une pression cumulative qui complique le calcul stratégique à long terme. Chaque nouvelle coalition, chaque nouvel exercice, chaque nouveau précédent comme celui du Japon en 2026 réduit la marge de manœuvre chinoise pour agir unilatéralement sans provoquer une réponse coordonnée de plusieurs puissances régionales et occidentales simultanément. Une puissance qui doit désormais calculer la réaction de sept pays plutôt que d’un seul n’a pas perdu sa force, mais elle a perdu une part significative de sa liberté d’action unilatérale.
Cette dynamique n’élimine en rien la capacité chinoise à maintenir sa présence dans les zones disputées, comme le confirme la réponse de la garde côtière documentée par Reuters. Elle change cependant le contexte politique dans lequel cette présence doit désormais s’exercer, avec un coût diplomatique et stratégique potentiellement plus élevé qu’il ne l’était avant 2026.
Le facteur américain, présent mais non exclusif
Washington reste l’ancrage, sans en être le seul pilier
Même élargi à sept nations, l’exercice Balikatan conserve un ancrage américain historique difficile à ignorer : ce sont les États-Unis et les Philippines qui, depuis des décennies, forment le noyau originel de cet exercice, avant son élargissement récent. Cette continuité américaine se lit également dans d’autres dossiers régionaux, notamment le MATCH Act proposé par Washington pour restreindre l’exportation d’équipements de fabrication de puces vers la Chine, une mesure qui s’inscrit dans la même logique de contenir l’influence chinoise par des moyens multiples, militaires autant qu’économiques.
Cette présence américaine constante ne doit toutefois pas faire oublier l’autonomie croissante des autres participants. Le précédent japonais, en particulier, ne découle pas d’une simple pression américaine : il reflète une évolution propre à la perception japonaise de sa propre sécurité régionale, distincte de la relation bilatérale historique entre Tokyo et Washington.
Une coalition qui dépasse le seul parapluie américain
Cette distinction importe pour comprendre la nature réelle de la coalition observée en 2026 : il ne s’agit pas simplement d’un élargissement mécanique du parapluie de sécurité américain à davantage de pays, mais d’une convergence d’intérêts nationaux distincts qui choisissent, chacun pour ses propres raisons, de s’aligner ponctuellement autour d’un exercice commun. Une alliance bâtie sur la seule autorité d’une puissance dominante s’effondre le jour où cette puissance recule ; une coalition bâtie sur des intérêts propres à chacun résiste bien mieux à l’épreuve du temps.
C’est peut-être là la leçon la plus durable de Balikatan 2026 : la résilience d’une coalition multilatérale dépend moins de la puissance de son membre le plus fort que de la conviction propre de chacun de ses membres que leurs intérêts nationaux respectifs sont réellement servis par la participation continue à cet effort collectif.
Conclusion
Balikatan 2026 restera, dans les analyses futures de cette période, comme le moment où sept nations ont choisi d’aligner concrètement leurs forces sur le terrain philippin, et où le Japon a franchi un seuil symbolique resté intact depuis 1945. Ces deux faits, documentés par Asialink, ne garantissent en eux-mêmes aucune résolution du différend territorial qui les motive; ils constituent cependant un indicateur clair de la manière dont la région a choisi de répondre à une Chine jugée de plus en plus assertive dans ses revendications maritimes.
La réponse chinoise documentée par Reuters — une présence renforcée de la garde côtière plutôt qu’une escalade ouverte — confirme que Pékin privilégie, pour l’instant, la continuité stratégique à la confrontation directe. Rien, dans les sources disponibles, ne permet d’affirmer que cette configuration évoluera rapidement dans un sens ou dans l’autre. Ce que l’on peut affirmer, avec la prudence que ce type de dossier impose, c’est que la dynamique multilatérale amorcée en 2026 a changé, de façon significative et probablement durable, le paysage stratégique dans lequel se joue désormais chaque épisode du différend sino-philippin. Il faudra du temps, sans doute des années, pour savoir si cette coalition de sept nations a réellement changé le calcul de Pékin — mais elle a déjà changé, de façon irréversible, le calcul de ses propres participants.
Signature
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
- Reuters — Réaction chinoise et situation des pêcheurs philippins, 10 juillet 2026
- Reuters — Budget de défense chinois 2026, 10 mars 2026