La CBO et sa base de référence de février
La Congressional Budget Office a publié sa projection de référence le 11 février 2026, avant l’essentiel des décisions tarifaires de l’été. Elle y chiffrait le déficit de l’exercice 2026 à 1,9 billion de dollars, soit 5,8 % du PIB, un ratio qui, à lui seul, situe les finances fédérales américaines dans une zone que la plupart des économistes budgétaires qualifient de non soutenable à long terme sans correction. La CBO ne prend pas position sur les politiques qui produisent ce chiffre ; elle modélise leurs effets. Ce chiffre a un mois de retard sur la réalité tarifaire de juillet.
Le rapport ne fournit pas de citation directe vérifiée pour cette date précise, mais son statut est sans ambiguïté : une projection officielle d’un organisme non partisan du Congrès, construite à partir des lois en vigueur au moment de la publication. Ce point compte, parce que février 2026 précède les nouveaux tarifs de la Section 301 imposés le 24 juillet et les remboursements massifs de tarifs jugés illégaux qui ont bouleversé le déficit mensuel de juin. La base de référence de la CBO est donc déjà, en toute rigueur, dépassée par les événements de l’été.
L’OMB et une estimation exécutive plus sombre
L’Office of Management and Budget, publiant en avril 2026, soit deux mois après la CBO, avançait une fourchette de 2,06 à 2,17 billions de dollars pour le même exercice 2026. L’écart avec la CBO dépasse les 150 à 270 milliards de dollars selon l’extrémité de la fourchette retenue. Un organisme exécutif qui projette un déficit plus élevé que l’organisme législatif non partisan n’est pas un motif de scandale en soi ; les deux emploient des hypothèses macroéconomiques différentes. L’écart interpelle malgré tout.
Aucune des deux sources consultées pour cette analyse ne fournit de citation directe expliquant précisément quelles hypothèses divergentes produisent cet écart. Cette absence de transparence méthodologique commune est elle-même une information : le lecteur qui compare les deux chiffres sans connaître le détail des hypothèses sous-jacentes ne peut pas juger laquelle des deux projections est la plus prudente ou la plus réaliste. C’est précisément ce que ce texte refuse de trancher à la place du lecteur. Deux institutions fédérales, deux chiffres. Aucune des deux n’a le monopole de la vérité budgétaire.
Un déficit de juin qui brouille encore plus le tableau
120 milliards de dollars en un mois, un renversement spectaculaire
Pendant que ces deux projections annuelles s’opposent sur le papier, le déficit budgétaire fédéral réel du mois de juin 2026 a atteint 120 milliards de dollars, contre un surplus de 27 milliards de dollars en juin 2025, selon Reuters citant le Monthly Treasury Statement. Ce renversement d’environ 147 milliards de dollars en un an sur un seul mois n’est pas anodin. Un surplus est devenu un trou.
La cause immédiate est documentée avec précision : les collections douanières brutes de juin se sont élevées à 23,6 milliards de dollars, contre 49,2 milliards de dollars de remboursements de tarifs, pour un flux net négatif de 25,6 milliards de dollars. Ces remboursements font suite à la décision de la Cour suprême jugeant illégaux les tarifs IEEPA imposés par Trump en avril 2025. Un tribunal a effacé d’un coup ce que l’administration avait perçu.
Un déficit cumulé qui dépasse déjà 1,4 billion de dollars
Sur les neuf premiers mois de l’exercice budgétaire 2026, soit d’octobre 2025 à juin 2026, le déficit cumulé atteint 1,4 billion de dollars, un montant supérieur de 35 milliards de dollars à la même période de l’exercice précédent. Ce chiffre, une donnée officielle du Trésor américain, n’est ni une projection de la CBO ni une estimation de l’OMB : c’est un résultat constaté, et il se rapproche déjà, à trois mois de la fin de l’exercice, de la borne basse de la projection de février de la CBO.
La dette nationale américaine s’établissait, à la mi ou fin juillet 2026, à environ 39,4 à 39,7 billions de dollars, selon les données quotidiennes du Trésor. Ce chiffre ne fait l’objet d’aucune controverse méthodologique : c’est une addition, pas une modélisation. Il grossit chaque jour, indépendamment de qui a raison entre la CBO et l’OMB. La dette ne demande pas la permission des projections pour continuer de grossir.
Les tarifs, cause et symptôme d'un budget devenu illisible
Un nouveau plancher tarifaire entré en vigueur en pleine incertitude budgétaire
Le 24 juillet 2026, l’administration Trump a imposé de nouveaux tarifs de 10 % et 12,5 % à 60 partenaires commerciaux, dont l’Union européenne et la Chine, en invoquant des manquements dans l’application des interdictions de travail forcé, selon un avis publié au Federal Register et rapporté par Reuters. Cette mesure est arrivée au moment précis où le tarif mondial temporaire de 10 % expirait après 150 jours d’application, à 00h01 heure de l’Est. Un tarif en remplace un autre, sans pause.
Ces nouveaux droits, invoqués sous la Section 301 du Trade Act de 1974, couvrent 99,4 % des importations américaines, avec des exemptions notables pour le pétrole, le gaz, les engrais et certains aliments. Or ni la projection de février de la CBO ni celle d’avril de l’OMB n’intègrent nécessairement cette dernière vague tarifaire dans leur calcul, puisque les deux publications précèdent le 24 juillet. Les deux chiffres officiels de déficit annuel sont donc déjà, à des degrés divers, obsolètes.
Le paradoxe d’un gouvernement qui taxe et rembourse en même temps
La contradiction budgétaire de juin 2026 illustre un paradoxe rarement discuté aussi frontalement : l’administration a perçu 23,6 milliards de dollars de tarifs en un mois, tout en devant rembourser 49,2 milliards de dollars de tarifs jugés illégaux par la plus haute cour du pays. Un même outil de politique commerciale a donc produit, la même année, à la fois des recettes et des passifs massifs. Personne, à Washington, n’a présenté de calcul unifié de l’effet net de cette politique sur le déficit annuel.
Ce constat ne dit rien sur l’opportunité politique des tarifs eux-mêmes ; il dit quelque chose de plus fondamental sur la capacité de l’appareil fédéral à mesurer, en temps réel, l’effet budgétaire de ses propres décisions. Quand la CBO et l’OMB ne s’entendent pas sur un écart de plus de 250 milliards de dollars, et que la réalité mensuelle bouscule les deux projections en quelques semaines, le débat public sur le déficit se déroule largement à l’aveugle. Un gouvernement qui taxe d’une main et rembourse de l’autre ne peut pas prétendre maîtriser son propre budget.
Ce que cet écart révèle des priorités budgétaires de Washington
Une divergence qui n’est pas neutre politiquement
Il serait naïf de traiter l’écart entre la CBO et l’OMB comme une simple question de modélisation technique. La CBO répond au Congrès dans son ensemble et revendique une neutralité méthodologique; l’OMB répond directement à la présidence et intègre, par nature, les priorités de l’exécutif en place. Un chiffre plus élevé de la part de l’OMB peut refléter des hypothèses macroéconomiques plus prudentes, ou simplement une intégration plus complète de politiques déjà annoncées mais pas encore votées. Aucune des deux sources consultées ne permet de trancher entre ces explications.
Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que cette divergence, rendue publique par deux institutions fédérales sur un même exercice budgétaire, n’a fait l’objet d’aucune tentative de réconciliation publique documentée dans les sources disponibles pour cette analyse. Aucun rapport commun n’a été publié pour expliquer l’écart au grand public. Le silence entre deux institutions fédérales n’est pas de la neutralité. C’est un choix de ne pas répondre.
Le déficit réel finira par trancher, mais pas avant l’automne
L’exercice budgétaire 2026 se termine le 30 septembre 2026. À ce jour, aucune des sources consultées ne permet d’affirmer lequel des deux chiffres — celui de la CBO ou celui de l’OMB — se rapprochera le plus du résultat final. Le déficit cumulé de 1,4 billion de dollars après neuf mois suggère une trajectoire qui pourrait se situer entre les deux estimations, mais rien dans les données disponibles ne permet de le confirmer avec certitude à ce stade.
Ce qui est déjà certain, c’est que les décisions tarifaires prises après la publication des deux projections — le nouveau plancher du 24 juillet en tête — n’ont été intégrées dans aucun des deux calculs officiels rendus publics. Le prochain chiffre qui comptera vraiment n’existe pas encore.
Le rôle ambigu des tarifs dans le calcul du déficit
Une recette qui n’en est pas vraiment une
Les tarifs douaniers sont souvent présentés, dans le débat public américain, comme une source de recettes qui viendrait réduire le déficit. Les chiffres de juin 2026 contredisent directement cette lecture simplifiée : un mois où les remboursements de tarifs ont dépassé de plus du double les collections nouvelles ne peut, par définition, être compté comme un gain net pour le Trésor. Un tarif contesté devant les tribunaux est une recette conditionnelle, pas acquise.
Cette incertitude juridique pèse directement sur la fiabilité de toute projection de déficit qui intègre des recettes tarifaires futures. Si d’autres tarifs actuellement en vigueur, comme ceux imposés à partir du 24 juillet sous la Section 301, faisaient l’objet de contestations similaires à celles qui ont visé les tarifs IEEPA d’avril 2025, une partie des recettes anticipées par l’OMB ou la CBO pourrait, elle aussi, devoir être remboursée. Aucune des sources consultées ne quantifie ce risque pour l’exercice 2026.
L’absence de chiffrage commun sur l’impact net des tarifs
Ni le rapport de février de la CBO ni celui d’avril de l’OMB, tels que documentés dans les sources disponibles, ne fournissent un chiffrage détaillé et daté de l’impact net des tarifs sur le déficit annuel 2026, distinct de l’ensemble des autres facteurs budgétaires. Cette absence de ventilation rend impossible, pour le lecteur ou pour l’analyste extérieur, d’isoler la part du déficit directement attribuable à la politique commerciale de celle attribuable aux dépenses, aux baisses d’impôts ou à la conjoncture économique générale. Le débat budgétaire américain se prive ainsi d’un outil de mesure élémentaire.
Cette opacité méthodologique n’est pas propre à cette administration ; elle traverse plusieurs cycles budgétaires américains. Mais elle prend une acuité particulière à l’été 2026, alors que les décisions tarifaires se multiplient à un rythme et à une échelle qui rendent chaque nouvelle mesure potentiellement significative pour le résultat final de l’exercice. Une recette qui peut être remboursée sur ordre d’un tribunal n’est pas une recette. C’est un pari.
Le précédent du surplus de juin 2025, un point de comparaison utile
Un an plus tôt, une situation budgétaire inversée
Le contraste entre le surplus de 27 milliards de dollars enregistré en juin 2025 et le déficit de 120 milliards de dollars de juin 2026 constitue, à lui seul, l’un des renversements mensuels les plus nets documentés dans les données du Trésor pour cette période. Un an, presque jour pour jour, sépare ces deux résultats. La politique tarifaire explique, à elle seule, l’essentiel de cet écart, selon l’attribution que fait Reuters de ce renversement aux remboursements de tarifs jugés illégaux.
Ce type de comparaison d’une année sur l’autre, pour un même mois, est l’une des méthodes les plus robustes pour isoler un effet ponctuel d’une tendance structurelle. Dans ce cas précis, la robustesse de la méthode ne dissipe pas l’incertitude sur l’avenir : rien ne garantit que juin 2026 soit un cas isolé plutôt que le début d’une série de remboursements similaires si d’autres tarifs sont invalidés par les tribunaux.
Ce que la Cour suprême a changé, sans le vouloir, au calendrier budgétaire
La décision de la Cour suprême invalidant les tarifs IEEPA d’avril 2025 n’était pas, à l’origine, une décision budgétaire ; c’était une décision de droit constitutionnel sur les pouvoirs présidentiels en matière commerciale. Son effet budgétaire, mesuré en juin 2026 à travers 49,2 milliards de dollars de remboursements en un seul mois, illustre à quel point les trajectoires judiciaire et budgétaire sont désormais imbriquées dans la politique commerciale américaine. Un jugement de droit peut faire basculer un mois entier de finances publiques.
Cette interdépendance rend d’autant plus fragile toute projection annuelle de déficit qui ne tiendrait pas compte du risque juridique pesant sur les tarifs les plus récents, notamment ceux imposés le 24 juillet 2026 sous la Section 301, dont la légalité n’a, à ce jour, fait l’objet d’aucune décision judiciaire documentée dans les sources consultées pour cette analyse. Un tribunal a déjà démontré qu’il pouvait effacer un mois de recettes tarifaires. Rien n’empêche qu’il recommence.
Ce que le débat budgétaire américain choisit de ne pas résoudre
Un silence institutionnel sur la réconciliation des chiffres
Aucune audience publique, aucun rapport conjoint CBO-OMB documenté dans les sources disponibles n’a cherché à expliquer, pour le grand public, pourquoi les deux institutions produisent des projections aussi éloignées pour le même exercice. Ce silence n’est pas nécessairement le résultat d’une volonté de dissimulation ; il peut refléter simplement le fonctionnement institutionnel normal, où chaque organisme publie ses propres chiffres sans obligation de réconciliation formelle. Le résultat, pour le public, reste le même : deux vérités officielles qui ne se parlent pas.
Ce silence a un coût démocratique. Un débat budgétaire informé suppose que les citoyens et leurs élus disposent d’une base chiffrée commune. Quand cette base se dédouble selon l’institution consultée, le débat glisse facilement du terrain des faits vers celui des préférences partisanes, chacun choisissant le chiffre qui sert son argumentaire plutôt que celui qui reflète le mieux la réalité.
Ce que cette analyse ne peut pas trancher
Il serait malhonnête de conclure ce commentaire en désignant un vainqueur entre la CBO et l’OMB. Les deux institutions ont publié leurs chiffres à des dates différentes, avec des hypothèses non entièrement documentées dans les sources disponibles, sur un exercice budgétaire qui reste, au moment de la rédaction de ce texte, inachevé. La prudence commande de présenter les deux chiffres comme des projections concurrentes, non comme un fait établi contre une erreur.
Ce que ce texte peut affirmer avec certitude, appuyé sur des données officielles du Trésor, c’est que le déficit cumulé des neuf premiers mois de l’exercice atteint déjà 1,4 billion de dollars, et que la trajectoire mensuelle, marquée par le renversement spectaculaire de juin, rend toute prévision annuelle, qu’elle vienne du Congrès ou de l’exécutif, plus fragile qu’elle ne le paraît sur le papier.
Le rôle du Bureau of the Fiscal Service dans la mesure du déficit
Une comptabilité mensuelle qui ne ment pas, elle
Contrairement aux projections annuelles de la CBO et de l’OMB, le Monthly Treasury Statement publié chaque mois par le Bureau of the Fiscal Service ne modélise rien : il additionne des recettes et des dépenses réellement constatées. C’est cette même publication qui a révélé le déficit de 120 milliards de dollars de juin 2026, un chiffre qu’aucune des deux institutions politiques n’a pu contester, puisqu’il s’agit d’une addition, pas d’une hypothèse. Les chiffres constatés ne se négocient pas.
Cette distinction entre résultat constaté et projection devrait, en théorie, simplifier le débat public : il suffirait de comparer, mois après mois, la trajectoire réelle du déficit à celle annoncée par la CBO ou par l’OMB. Dans la pratique, cette comparaison est rarement faite de façon systématique par les responsables politiques eux-mêmes, qui préfèrent citer la projection qui sert leur argumentaire du moment plutôt que le résultat mensuel qui vient d’être publié.
Le fossé entre le rythme mensuel et le débat annuel
Le déficit cumulé de 1,4 billion de dollars après neuf mois d’exercice constitue, en théorie, la donnée la plus fiable disponible pour anticiper le résultat final de septembre. Elle n’a pourtant pas empêché la CBO et l’OMB de maintenir des projections annuelles distinctes, publiées avant même que ce cumul ne soit connu dans son intégralité. Le calendrier politique ne s’aligne pas sur le calendrier budgétaire.
Un déficit qui s’additionne chaque mois n’attend pas que Washington se mette d’accord sur sa taille. Il continue de grossir, que la CBO et l’OMB se parlent ou non.
La dette nationale, un chiffre que personne ne conteste
39,4 à 39,7 billions de dollars, sans ambiguïté de méthode
À la différence des projections de déficit annuel, la dette nationale américaine, évaluée entre 39,4 et 39,7 billions de dollars à la mi ou fin juillet 2026 selon les données quotidiennes du Trésor, ne fait l’objet d’aucun débat méthodologique entre la CBO et l’OMB. C’est un solde, pas une prévision. Cette absence de controverse sur la dette elle-même rend d’autant plus frappant le désaccord persistant sur le rythme auquel elle continue de croître chaque année.
La fourchette de 300 milliards de dollars entre les deux bornes citées par le Trésor pour la même période reflète surtout la fréquence de publication quotidienne de la donnée plutôt qu’une incertitude de fond : la dette progresse en continu, et le chiffre exact dépend simplement du jour précis de la consultation.
Ce que la trajectoire de la dette dit du déficit annuel
Une dette qui progresse de façon continue, combinée à un déficit cumulé de 1,4 billion de dollars après neuf mois, dessine une trajectoire qui se rapproche déjà de la borne basse de la projection de février de la CBO. Rien ne garantit que cette trajectoire ralentira d’ici la fin de l’exercice le 30 septembre 2026, d’autant que les nouveaux tarifs du 24 juillet et leurs effets sur les recettes douanières restent, à ce stade, largement absents des deux projections officielles disponibles.
Cette absence d’intégration des développements les plus récents dans les deux chiffres de référence constitue, en soi, une limite méthodologique majeure qu’aucune des deux institutions n’a explicitement reconnue dans les documents consultés pour cette analyse. Une dette qui grossit chaque jour n’attend pas que deux institutions se mettent d’accord sur sa trajectoire.
Le précédent des projections manquées des années antérieures
Une institution qui révise, une autre qui persiste
La CBO a l’habitude de réviser ses projections à intervalles réguliers, généralement à chaque nouvelle publication trimestrielle ou semestrielle, en intégrant les développements législatifs et économiques les plus récents. L’OMB, de son côté, publie moins fréquemment des mises à jour publiques détaillées de ses propres estimations budgétaires. Cette différence de rythme de publication complique toute comparaison directe entre les deux institutions à un instant donné.
Rien, dans les sources consultées pour cette analyse, ne permet d’affirmer que la CBO publiera une révision de sa projection de février avant la fin de l’exercice 2026. L’écart de 250 milliards de dollars avec l’OMB pourrait donc rester non résolu jusqu’à la publication du résultat final en fin d’exercice. Une projection qu’on ne révise jamais n’est plus une projection. C’est une position.
Pourquoi cette absence de révision publique pose problème
Un citoyen qui chercherait, à l’été 2026, à connaître la meilleure estimation disponible du déficit fédéral pour l’exercice en cours se retrouve à devoir choisir entre deux chiffres officiels distincts, sans qu’aucune des deux institutions n’ait publiquement réconcilié son estimation avec les développements budgétaires du mois de juin. Le doute profite à qui sait le manier.
Une démocratie budgétaire qui tolère un écart de 250 milliards de dollars entre ses propres institutions sans exiger d’explication n’a pas vraiment de débat budgétaire ; elle a deux monologues parallèles.
Les provinces canadiennes et l'incertitude commerciale, un miroir nord-américain
Ottawa face à sa propre incertitude chiffrée
Le désaccord budgétaire américain n’est pas un phénomène isolé sur le continent. Au 31 juillet 2026, le ministre canadien du Commerce Dominic LeBlanc est revenu de Washington sans entente, à 20 jours de l’entrée en vigueur, le 19 août 2026, de tarifs américains de 50 % sur plusieurs catégories de produits canadiens, dont le vin, les bâtons de hockey, le ciment et les textiles, incluant pour la première fois des biens pourtant conformes à l’ACEUM. L’incertitude tarifaire ne s’arrête pas à la frontière américaine.
Le premier ministre Mark Carney a affirmé être concentré sur la construction d’une entente avant le 19 août plutôt que sur une rétorsion préventive, précisant le 30 juillet 2026 que les négociations commerciales plus larges pourraient ne pas conclure avant le 1er août. Les provinces canadiennes elles-mêmes restent divisées : l’Alberta et la Saskatchewan s’opposent à des restrictions sur le pétrole et la potasse, tandis que l’Ontario et la Colombie-Britannique réclament une réponse plus ferme.
Une Banque du Canada qui attend, elle aussi, d’y voir plus clair
La Banque du Canada a maintenu son taux directeur à 2,25 % le 15 juillet 2026, un sixième maintien consécutif, une posture que les minutes de la réunion, publiées le 30 juillet 2026, attribuent explicitement à l’incertitude tarifaire liée à l’échéance du 19 août. Une banque centrale entière a choisi d’attendre plutôt que de deviner.
Ce parallèle canadien illustre un phénomène plus large que le seul cas américain : quand les chiffres officiels eux-mêmes divergent ou restent incertains, les institutions les plus prudentes choisissent l’attentisme plutôt que l’action, un choix qui a lui-même un coût économique, mesuré en occasions reportées plutôt qu’en dollars immédiatement visibles.
Le Federal Open Market Committee, un autre organisme, un autre désaccord
Neuf voix contre trois, une dissidence documentée
Le Federal Open Market Committee, désormais présidé par Kevin Warsh, a voté 9 contre 3 le 29 juillet 2026 pour maintenir la fourchette des taux des fonds fédéraux à 3,50-3,75 %. Trois gouverneurs dissidents — Hammack, Kashkari et Logan — souhaitaient une hausse de 25 points de base, selon le communiqué officiel du FOMC. Une majorité ne signifie pas un consensus. Trois gouverneurs dissidents ne changent pas un vote. Ils documentent un doute.
Cette dissidence interne, documentée noir sur blanc dans le vote officiel, rappelle que le désaccord institutionnel sur la trajectoire économique américaine ne se limite pas au duel CBO-OMB sur le déficit : il traverse également la politique monétaire, dans un contexte où l’inflation, à 3,5 % sur un an en juin 2026 selon le Bureau of Labor Statistics, reste supérieure à la cible de 2 % de la Réserve fédérale.
Un ralentissement de l’emploi qui complique encore le calcul
Les créations d’emplois non agricoles n’ont totalisé que 57 000 en juin 2026, bien en deçà des attentes qui tablaient sur environ 113 000 à 115 000, tandis que le taux de participation à la population active est tombé à 61,5 %, son plus bas niveau depuis mars 2021, selon les données officielles du Bureau of Labor Statistics. Un marché du travail qui ralentit ajoute une variable de plus à un calcul budgétaire déjà écartelé entre deux chiffres officiels distincts.
Un budget qui dépend d’un marché du travail qui ralentit et de tarifs contestés devant les tribunaux n’a pas besoin de plus d’incertitude ; il en a déjà trop.
Ce que le contexte mondial ajoute à l'équation budgétaire américaine
Un Fonds monétaire international qui révise, lui aussi, ses attentes
Le Fonds monétaire international, dans sa mise à jour de juillet 2026 des Perspectives de l’économie mondiale, projette une croissance mondiale de 3,0 % pour 2026 et une inflation mondiale en hausse, passant de 4,1 % en 2025 à 4,7 % en 2026. La croissance du commerce mondial devrait ralentir fortement, de 5,0 % en 2025 à 3,5 % en 2026. Le contexte mondial ne facilite la tâche d’aucune des deux institutions budgétaires américaines. Un monde qui ralentit son commerce ne remplit pas un Trésor qui compte sur les tarifs.
Ces projections du FMI, datées du 8 juillet 2026, reposent sur l’hypothèse d’une réouverture du détroit d’Ormuz dès la mi-juillet 2026, une hypothèse qui ne tient pas compte des développements tarifaires survenus depuis, notamment le nouveau plancher du 24 juillet. Une projection mondiale peut devenir obsolète aussi vite qu’une projection nationale.
Une accélération commerciale chinoise qui brouille encore le tableau
Les exportations chinoises ont bondi de 27 % sur un an en juin 2026, leur plus forte progression depuis octobre 2021, en partie parce que les exportateurs cherchaient à devancer d’éventuelles hausses tarifaires américaines avant l’expiration du tarif général de 10 % le 24 juillet, selon l’Administration générale des douanes de Chine rapportée par CNBC. Cet effet d’anticipation pourrait ne pas se maintenir dans les mois suivants, ce qui rend d’autant plus incertaine toute projection de recettes douanières américaines fondée sur les niveaux d’échanges actuels.
Cette accélération chinoise, combinée à l’expiration prochaine de la trêve tarifaire sino-américaine le 10 novembre 2026, ajoute une variable supplémentaire que ni la projection de février de la CBO ni celle d’avril de l’OMB ne pouvaient anticiper avec précision au moment de leur publication respective.
Conclusion
Deux institutions fédérales, un même exercice budgétaire, un écart de plus de 250 milliards de dollars entre leurs projections respectives : voilà ce que révèlent, sans qu’aucun camp ne l’ait cherché explicitement, la Congressional Budget Office et l’Office of Management and Budget pour l’exercice 2026. Ni l’un ni l’autre n’a produit, à ce jour, un chiffrage capable d’absorber les soubresauts budgétaires de l’été — un déficit mensuel de 120 milliards de dollars en juin, un nouveau plancher tarifaire imposé le 24 juillet, des remboursements de près de 50 milliards de dollars en un seul mois.
Ce que cette série de chiffres établit, avec la prudence que ce type de comparaison institutionnelle impose, c’est qu’aucune vérité budgétaire unique ne circule aujourd’hui à Washington sur l’ampleur du déficit fédéral 2026. Ce qui reste à prouver, c’est laquelle des deux projections, en septembre, se rapprochera le plus du résultat réel. Ce que la prochaine décision tarifaire engagera, elle, ne fait aucun doute : un déficit de plus, dont personne, pour l’instant, ne s’accorde sur la taille. Un gouvernement qui ne s’entend pas avec lui-même sur l’ampleur de son propre trou budgétaire n’a pas de plan pour le combler.
Signature
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources primaires
- Congressional Budget Office — Projection de référence du déficit fédéral, exercice 2026 — 11 février 2026
- Trésor américain — Debt to the Penny, données quotidiennes de la dette nationale — juillet 2026
- Congressional Budget Office — Monthly Budget Review — 9 juillet 2026
Sources secondaires
- Reuters — Les remboursements de tarifs poussent le déficit budgétaire américain de juin à 120 milliards de dollars — 13 juillet 2026
- Reuters — Trump impose de nouveaux tarifs mondiaux à 60 partenaires commerciaux — 24 juillet 2026
- Réserve fédérale — Communiqué du FOMC, maintien des taux à 3,50-3,75 % — 29 juillet 2026
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