Pendant que Moscou déplace des drapeaux imaginaires, la vraie bataille de Kostiantynivka se compte en assauts.
27 attaques russes recensées sur cet axe dans le bulletin de l’état-major ukrainien du 18 août, arrêté à 8 heures, pour la journée du 17.
Seul l’axe Pokrovsk, avec 34, a fait pire ce jour-là, sur un total de 244 affrontements le long du front.
Un mot de vocabulaire, avant d’aller plus loin.
L’état-major distingue les attaques, les actions d’assaut et les actions offensives ; les traductions anglaises mélangent volontiers les trois.
Ce texte conserve, pour chaque axe, le terme du bulletin d’origine.
La rigueur du détail n’est pas un luxe : c’est elle qui sépare une information d’un slogan.
Deuxième axe le plus attaqué du pays.
Encore, toujours, comme presque chaque jour de cet été.
Les noms du matin
Le bulletin énumère les points de contact : Kostiantynivka elle-même, Ivanopillia, Illinivka, Novoselivka, Sofiivka, Rusyn Yar, et des poussées vers Vilne, Koutcheriv Yar et Novopavlivka.
Neuf toponymes pour une seule journée de front, autour d’une seule ville moyenne du Donbass.
Une précision s’impose ici.
Cette Novoselivka-là est un hameau du front de Donetsk — pas le village homonyme de la région de Zaporijjia, où un groupe d’assaut russe s’était filmé en juin avec un drapeau avant d’être attaqué par les brigades ukrainiennes du secteur.
Même les noms de villages, dans cette guerre, demandent vérification.
Le relevé du soir
À 22 heures, le 18 août, nouveau décompte de l’état-major : 12 affrontements sur l’axe Kostiantynivka depuis le début de la journée, sur 192 au total.
Douze après vingt-sept, comme Pokrovsk passait de 34 à 16 dans les mêmes bulletins.
Aucune comparaison possible entre ces fenêtres : le matin solde une journée finie, le soir photographie une journée encore en cours.
Retenir ce détail vaccine contre la moitié des faux titres qui circulent chaque soir.
L’arrière-plan du même relevé donne la température générale : 64 frappes aériennes russes, 213 bombes guidées larguées, 7 033 drones kamikazes engagés et 2 263 bombardements de positions et de localités, en une seule journée, sur l’ensemble du front.
Kostiantynivka respire dans cet air-là.
La ville qui se défend au métronome
Reculons de quelques jours, bulletins officiels en main.
Le 15 août : 34 attaques sur l’axe, l’axe le plus visé du front ce jour-là selon l’état-major.
Le 11 août encore : 34.
Fin juillet, la moyenne quotidienne tournait autour de 31, selon la revue d’Euromaidan Press du 29 juillet.
Et dès le 20 juillet, le commandant en chef Oleksandr Syrskyï décrivait un secteur encaissant jusqu’à 20 attaques par jour, avec des tentatives d’infiltration continues vers l’intérieur de la ville.
Vingt-sept, trente-quatre, trente et un, vingt.
Relisez cette série de chiffres, lentement, comme la liraient les hommes qui la subissent.
Elle ne monte pas, elle ne descend pas : elle insiste — et l’insistance, en guerre d’usure, est une arme à part entière.
Un métronome cassé, qui ralentit parfois, ne s’arrête jamais.
Ni bataille qui culmine, ni siège qui se referme : une pression qui respire, et qui compte sur le fait que nous cesserons de compter avant elle.
L’été sans trophée
Cette pression a une échéance politique.
Au tout début de juillet, le Kremlin annonçait la prise de Kostiantynivka — au plus haut niveau officiel.
Les hommes qui tenaient la ville ont répondu depuis leurs positions.
Le commandant de l’unité d’infanterie spéciale de police Liyut, Oleksandr Rachevsky, affirmait tenir ses lignes ; le même jour, l’état-major recensait 34 engagements sur le secteur, sans terrain perdu, rapporte le Kyiv Post.
Six semaines plus tard, la ville répond toujours.
Chaque bulletin du matin est, à sa manière, un démenti daté de l’annonce de juillet.
Consolider n'est pas conquérir
Vient maintenant la partie du dossier qui dérange notre camp — elle reste dans le texte, précisément parce qu’elle dérange.
L’évaluation du 18 août de l’ISW estime que les forces russes ont vraisemblablement consolidé certaines positions de Kostiantynivka qu’elles avaient auparavant infiltrées.
Des images géolocalisées publiées entre le 6 et le 18 août indiquent une expansion de la lisière avant de la zone de combat — le FEBA, dans le jargon des cartes — dans l’est et le centre de la ville.
Autrement dit : certains groupes russes entrés par interstices ne se contentent plus de survivre, ils s’installent.
Une cage d’escalier tenue hier devient un pâté de maisons contesté aujourd’hui.
Le point sept des conclusions
Les conclusions du jour de l’institut le disent en une ligne, la septième : les forces russes ont récemment avancé dans la zone tactique Kostiantynivka-Droujkivka.
Aucune euphorie ukrainienne ne doit maquiller cette phrase.
L’avancée est réelle.
Elle se mesure en cages d’escalier et en lisières de quartiers, pas en villes — et cette échelle-là est justement celle que les communiqués de Moscou refusent d’assumer.
Elle reste simplement sans commune mesure avec ce que Moscou raconte — une ville « prise », des localités conquises à quinze kilomètres des lignes.
Consolider une cage d’escalier n’est pas conquérir un quartier ; infiltrer une lisière n’est pas tenir une ville.
Il faut lire ces vérités ensemble, l’une portant l’autre — la consolidation réelle et le mensonge d’échelle qui l’enrobe.
La veille, un nettoyage documenté
Le rapport du 17 août racontait le mouvement inverse.
Sur des images géolocalisées publiées ce jour-là, des unités ukrainiennes nettoient des positions russes dans l’est de Kostiantynivka — un secteur où l’institut avait précédemment observé des infiltrations, et où les canaux russes revendiquaient une avancée.
Un jour, l’infiltration de quelques hommes par les lisières.
Au matin suivant, le nettoyage.
Le surlendemain, une consolidation ailleurs, un pâté de maisons plus loin, sous les mêmes bombes planantes.
Cette ville ne tombe pas : elle s’use, escalier par escalier, cave par cave, à un rythme qu’aucune carte quotidienne ne sait vraiment dessiner.
Les images géolocalisées arrivent toujours avec un temps de retard sur les combats.
Ce décalage n’est pas un défaut de méthode : c’est le prix de la preuve.
Qui veut aller plus vite que les images doit accepter de croire quelqu’un sur parole — et dans cette guerre, personne n’a mérité ce crédit.
Quiconque annonce Kostiantynivka « prise » ou « sauvée » en une phrase ment deux fois.
Cent quarante-cinq hommes dans une ville
L’échelle réelle de la présence russe intra-muros, la plus récente qui soit publique et chiffrée, date du 20 juillet.
Jusqu’à 145 soldats russes concentrés dans Kostiantynivka, déclarait alors Oleksandr Syrskyï, pendant que les unités ukrainiennes menaient des opérations de contre-sabotage dans la ville, rapporte le Kyiv Independent.
Cent quarante-cinq hommes.
Assez pour guider des frappes, tendre des embuscades, fabriquer des images destinées aux chaînes Telegram.
Trop peu pour administrer quoi que ce soit, tenir un carrefour dans la durée ou mériter le mot occupation.
La nuance a des conséquences pratiques.
Elle décide de la manière dont on évacue, dont on ravitaille, dont on frappe.
Des chiffres avec libellés
Le même jour, le commandement ukrainien revendiquait, pour la seule journée du 18 juillet : 21 soldats russes tués, 6 blessés, six abris frappés dans la ville.
Revendication ukrainienne, produite par l’état-major d’un pays en guerre — la règle d’attribution vaut dans les deux sens, et ce texte l’applique aux deux camps.
Même discipline pour le tableau national du 18 août : 1 210 hommes portés « liquidés » par Kyiv en vingt-quatre heures, un libellé officiel qui couvre les tués comme les blessés et que la traduction anglaise de la presse ukrainienne rend d’ailleurs par « tués et blessés ».
Un officier du secteur, Vladyslav Ouroubkov, ajoutait en juillet une nuance que la propagande adverse omet : des troupes russes se trouvent sur les deux flancs de la ville, à des profondeurs variables, sans indice d’un risque de semi-encerclement.
Ni ville tombée, ni ville tranquille.
Un état intermédiaire que le vocabulaire de la guerre éclair ne sait pas nommer.
Le démenti vient de l'intérieur
Revenons au personnage central de cette journée : le blogueur russe qui contredit son propre ministère.
Son cas n’a rien d’isolé.
L’ISW le note dans le même rapport : les blogueurs militaires russes continuent de réfuter une partie des revendications du ministère dans la zone Kostiantynivka-Droujkivka.
Début juillet déjà, quand le Kremlin annonçait la prise de Kostiantynivka, Pavel Goubarev — ancien responsable d’occupation de Donetsk, collaborateur assumé de Moscou — qualifiait l’annonce de prématurée, rapporte le Kyiv Post.
Des soldats ukrainiens répondaient dans le même article, vidéo à l’appui : 21 hommes du 19e corps d’armée filmés dans la ville, positions tenues, lignes intactes.
Quand la communication militaire russe déborde à ce point la réalité, ses premiers contradicteurs deviennent ses propres partisans — et leurs cartes, dessinées pour un public pro-guerre, finissent par recouper celles d’un institut de Washington.
Le phénomène a sa logique économique.
Ces blogueurs vivent de leur audience, et leur audience — des familles de soldats, des volontaires, des cadres de l’arrière — exige des cartes utilisables, pas des affiches.
Mentir sur quinze kilomètres, pour eux, coûterait des abonnés.
Le ministère, lui, ne facture jamais ses erreurs à personne — pas même à ses porte-parole.
Étrange convergence de sources ennemies — crédible justement parce qu’elle n’a rien d’une alliance.
Le précédent du drapeau
La méthode du drapeau, elle, poursuit sa tournée.
Fin juin, à Novoselivka de Zaporijjia, un groupe d’assaut russe de la 38e brigade de fusiliers motorisés se filmait avec son étendard ; les brigades ukrainiennes publiaient ensuite l’épilogue — plusieurs soldats tués, un prisonnier, selon leur décompte, rapporte United24.
Ce 18 août, à Krasnopodillia, sur le front voisin de Pokrovsk, deux militaires russes rejouaient la scène pendant que le ministère annonçait une prise que l’ISW classe en simple infiltration.
Trois épisodes en sept semaines.
Le procédé ne relève plus de l’improvisation d’unité : c’est une chaîne de production, avec ses acteurs, ses délais de livraison et son service après-vente ministériel.
Andriivka complète le triptyque : plus besoin de drapeau ni de figurants, un texte de ministère suffit.
L’économie du mensonge se rationalise.
Elle supprime même ses derniers emplois de terrain : plus de figurants à exfiltrer, plus de tissu à transporter, plus de risque à prendre.
Ce que Moscou détruit en attendant
Faute de prendre la ville, on la démolit.
Méthodiquement, quartier par quartier, semaine après semaine.
Depuis des semaines, la destruction remplace la conquête au tableau des résultats — elle, au moins, se photographie facilement.
À la fin de juillet, le projet ukrainien DeepState décrivait la double mécanique : des groupes d’infanterie qui s’infiltrent pour s’accrocher au tissu urbain, pendant que l’artillerie et les bombes planantes transforment les quartiers en gravats.
Objectif affiché des assaillants : contrôler le segment entre Illinivka et Novodmytrivka, pour verrouiller l’entrée est de la ville et peser sur tout le dispositif défensif du secteur.
Sur une seule journée de cette fin juillet, la police nationale ukrainienne comptait 1 243 tirs russes sur la ligne de front et les zones habitées de la région de Donetsk.
Mille deux cent quarante-trois.
Chaque « consolidation » russe dans Kostiantynivka s’obtient au prix de la ville elle-même : ce que l’infanterie gagne, ce sont des ruines que ses propres bombes viennent de fabriquer.
Entre Illinivka et Novodmytrivka
Sur la carte, ce segment ressemble à un trait de crayon entre deux points gris.
Au sol, il commande la circulation entre l’est de la ville et ses arrières — la différence entre une garnison ravitaillée et une garnison qui compte ses caisses.
Personne ne meurt pour un toponyme.
On meurt pour une route, une crête, un angle de tir.
Les bulletins du matin, avec leurs neuf noms de villages alignés comme des perles grises, ne disent jamais rien d’autre que cela.
La carte gagnera à la fin
Récapitulons ce que cette journée du 18 août laisse au dossier.
Une ville qui encaisse 27 attaques au matin et 12 affrontements de plus au soir, sans perte de terrain confirmée par l’analyse indépendante.
Une consolidation russe réelle mais limitée, mesurée sur des images géolocalisées publiées entre le 6 et le 18 août.
Un ministère qui revendique un village à quinze kilomètres de ses lignes.
Un blogueur pro-guerre qui dément, une analyse occidentale qui lui donne raison.
Quinze kilomètres, c’est l’écart exact entre ce que Moscou tient réellement et ce que Moscou raconte au monde entier.
Quinze kilomètres, c’est la marge dont un régime a besoin quand son offensive d’été s’achève sans trophée présentable.
Cette distance-là, la vérité devra la franchir seule, mètre après mètre : ni les drapeaux, ni les démentis, ni nos impatiences de lecteurs pressés ne la porteront à sa place.
Les habitants qui restent dans Kostiantynivka n’ont pas besoin de cartes : le bruit leur suffit.
Combien de temps encore un ministère peut-il annoncer la prise de villes que ses propres soldats n’aperçoivent même pas ?
Jusqu’à quand faudra-t-il des blogueurs de guerre pour corriger une seule carte officielle ?
À quelle distance de nos propres lignes plaçons-nous, nous aussi, les villes que nous préférons croire déjà prises — ou déjà sauvées ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ArmiaInform — Bulletin du 15 août 2026 : 34 attaques sur l’axe Kostiantynivka, le plus actif du jour
Sources Secondaires :
Ukrainska Pravda — Ukraine’s defence forces repel 244 Russian attacks on battlefield over past day
Kyiv Post — Ukraine’s Frontline Troops Say Kremlin Is Lying About Kostyantynivka (7 juillet 2026)
Ce contenu a été créé avec l'aide de l'IA.