Revenons à l’horloge de la journée du 18, telle que les dépêches la découpent.
Vers midi, les députés Yaroslav Zhelezniak et Oleksiï Hontcharenko annoncent la transmission des candidatures, rapporte le Kyiv Post.
La députée Iryna Herachtchenko, de Solidarité européenne, confirme à son tour, et précise que les commissions compétentes doivent se réunir avant le vote en séance, écrit Ukraïnska Pravda.
Puis vient 16 h 20. Les documents correspondants restent introuvables sur le site officiel du parlement, pointe le même média.
Un dépôt annoncé partout, visible nulle part.
Interfax-Ukraine fait le même constat au même moment : « Les soumissions présidentielles correspondantes ne sont actuellement pas enregistrées sur le site du parlement. »
17 h 00, Stefanchuk
À 17 h 00, le président de la Rada, Ruslan Stefanchuk, confirme sur Facebook l’arrivée des candidatures — l’horodatage vient du fil de dépêches d’Interfax-Ukraine, qui égrène la soirée entrée par entrée, comme un greffier.
Sa formule mérite d’être conservée : le parlement examinera les nominations « dans un avenir proche, conformément à la Constitution de l’Ukraine et à la procédure parlementaire établie ».
Un avenir proche. Soit dix-huit heures, en l’occurrence.
La Constitution encadre le « qui » ; elle laisse le « quand » à la discrétion des acteurs, et cette discrétion-là vient de servir la vitesse.
17 h 28, l’enregistrement
Vingt-huit minutes plus tard, à 17 h 28, la résolution portant nomination de Khmara est enfin enregistrée. Celle de Sybiha suit, selon le même fil.
La page blanche de 16 h 20 s’est remplie en une heure.
Formellement, tout est en ordre. Politiquement, le sablier a été retourné à dessein : les députés auront eu une soirée pour lire, une nuit pour réfléchir, une matinée pour voter.
La procédure est légale. La hâte, elle, est un choix.
Deux noms dans un même pli
Qui sont les deux hommes du pli présidentiel ?
Khmara, la Défense
Yevheniï Khmara, général de division, dirige le ministère de la Défense par intérim depuis le 20 juillet, date à laquelle le gouvernement lui en a confié les fonctions.
Sa nomination pleine avait été promise dès le 16 juillet, par la voix du président, cité par l’agence officielle des armées ArmyInform. « Une fois les procédures juridiques nécessaires accomplies, je demanderai aux parlementaires de soutenir Yevheniï Khmara au poste de ministre de la Défense de l’Ukraine. »
La promesse aura mis un mois à atteindre la Rada — et elle y arrive la veille du vote.
Entre-temps, le calendrier administratif s’était déroulé sans bruit. Relevé de l’intérim du SBU et du commandement d’Alpha le 17 juillet. Prise de fonctions au ministère le 20 juillet, selon la chronologie d’Interfax-Ukraine.
Sybiha, la diplomatie
Andriï Sybiha n’est pas un inconnu. Ministre des Affaires étrangères depuis septembre 2024, reconduit en juillet 2025 par 271 voix. Rétrogradé d’office au rang d’intérimaire lors du remaniement de juillet 2026, selon les archives d’Ukraïnska Pravda.
Diplomate de carrière, il a déjà traversé deux votes de la Rada sans accroc, et son ministère n’a pas connu de crise publique comparable à celle de la Défense.
Personne ne lui conteste le fauteuil. Il sert surtout d’escorte : un candidat consensuel dans le même pli qu’un candidat discuté, une reconduction évidente pour faire passer une promotion sensible.
Le procédé est classique. Il n’en est pas moins parlant : deux dossiers distincts, un seul emballage politique, aucune discussion séparée.
Le matin même du dépôt, les deux hommes figuraient côte à côte à la cérémonie de réinhumation du colonel Yevhen Konovalets. La présidence les liste avec leurs titres d’intérim — « ministre de la Défense par intérim », « ministre des Affaires étrangères par intérim » — sur son site officiel.
Le soir, leurs deux noms partaient vers l’hémicycle pour perdre l’adjectif.
Le général qui doit redevenir civil
Le dossier Khmara porte une épine que personne ne conteste : l’uniforme.
La loi du civil
La loi ukrainienne réserve le poste de ministre de la Défense à un civil — un des marqueurs du rapprochement avec les standards de l’OTAN, rappellent le Kyiv Post et Ukraïnska Pravda.
Le principe a une histoire et une raison. Le contrôle civil de l’armée sépare, en démocratie, celui qui commande les combats de celui qui répond des budgets, des mobilisations et des morts devant les élus.
Or Khmara est général de division en service actif, et il n’a jamais siégé dans un gouvernement avant son intérim, souligne le Kyiv Independent.
Le problème était donc connu dès le 16 juillet. Il n’a été résolu que la veille du vote.
Un général peut mener une guerre. Seul un civil peut, en droit, diriger la Défense.
Le refus, puis l’accord
Détail plus piquant : l’intéressé ne voulait pas quitter l’armée.
Ukraïnska Pravda, citant ses sources, écrit que Khmara était « fermement opposé » à l’abandon du service militaire, et que le Bureau du président a dû le convaincre d’y renoncer.
L’accord a fini par venir : il devrait se présenter au vote en civil.
Zhelezniak confirme la manœuvre côté parlement, rapporte le Kyiv Independent : Khmara a assuré aux députés que tous les papiers de sa radiation étaient prêts et que la procédure serait bouclée avant le scrutin.
Il a fallu convaincre le futur ministre de cesser d’être soldat.
L'amendement fantôme
Avant de convaincre l’homme, on a tenté de plier la règle.
La semaine précédant le vote, Davyd Arakhamiia, chef de la faction présidentielle Serviteur du peuple, a cherché à faire passer un amendement, révèle Ukraïnska Pravda. L’idée : autoriser un militaire d’active à diriger le ministère de la Défense pendant la loi martiale.
Le témoignage recueilli par le média vaut d’être cité : « Davyd courait partout avec cet amendement la semaine dernière — ils voulaient changer la loi pour qu’un militaire puisse être ministre de la Défense. Ils ont cherché un texte où le glisser, puis tout est soudainement devenu calme, et plus personne ne parle d’amendement. »
Elle a été abandonnée. La règle a tenu. L’homme s’est plié.
On a failli réécrire la loi pour un uniforme. Cette fois, elle a tenu.
Il faut mesurer ce que cet épisode dit du réflexe initial : face à une incompatibilité légale, la première réponse explorée fut de changer la loi, pas l’homme.
La deuxième réponse — la bonne — a fini par s’imposer. Créditons le système de s’être corrigé, et notons qu’il a hésité.
Alpha, l'île aux Serpents, la Toile d'araignée
Pourquoi le président tient-il tant à ce général précis ?
Le parcours répond en partie.
Janvier : le SBU par intérim
Le 5 janvier 2026, le décret présidentiel n° 19/2026 confie l’intérim de la direction du SBU au « chef du Centre d’opérations spéciales A du Service de sécurité de l’Ukraine, Khmara Yevheniï Leonidovytch ». Vasyl Maliouk venait de partir.
Une ligne de décret, déjà, pour un homme de l’ombre — le pays découvrait alors un nom que les initiés connaissaient depuis longtemps.
À la tête d’Alpha, l’unité d’élite du SBU, Khmara a supervisé la campagne ukrainienne de frappes de longue portée contre la Russie, rappelle le Kyiv Independent. Des drones qui atteignent raffineries, dépôts et aérodromes à des centaines de kilomètres derrière la frontière.
Snake Island, 2022
Son état de service remonte plus loin : il a conduit l’opération de libération de l’île aux Serpents en 2022, un des symboles de la première année de guerre.
Le Kyiv Post lui attribue aussi la supervision de l’opération Toile d’araignée, qui a détruit, selon Kyïv, une part significative de la flotte de bombardiers stratégiques russes.
Zelensky avait résumé son choix en une formule, relayée en juillet par ArmyInform. Khmara possède « une expérience vaste et, à bien des égards, sans précédent » des opérations de frappe technologiques — exactement l’axe voulu pour la défense ukrainienne.
Dans le même message de juillet, trois atouts étaient énumérés. L’efficacité réelle dans la longue portée. Un travail sécuritaire garantissant « le contrôle de la situation interne » dans les forces de défense. L’expérience du commandement des hommes à Alpha.
Trois atouts d’un chef du renseignement. Aucun d’un gestionnaire de ministère.
Le profil est réel. Le palmarès est réel.
La question posée aux députés n’est pourtant pas celle du palmarès. Elle est de savoir si l’homme des frappes lointaines saura gérer la mobilisation, les brigades à bout et les arsenaux vides. Ces dossiers-là ont usé son prédécesseur.
La rue crie « Honte » au coin du bâtiment
Pendant que les factions recevaient les candidats, mardi, quelques dizaines de manifestants se tenaient devant la Rada, rapporte le Kyiv Post.
Leurs slogans : « Honte » et « Serviteurs du peuple, sortez vers le peuple ».
Ils réclament le retour de l’ancien ministre Mykhaïlo Fedorov, limogé en juillet. Cette colère de rue accompagne chaque étape du remaniement, et le dépôt du 18 août vient d’en verrouiller la porte.
Une phrase suffit ici : la rue conteste, le calendrier avance sans elle.
Cette histoire sociale mérite son propre récit — elle l’aura, ailleurs que dans ces colonnes-ci.
Un calendrier qui parle
Reprenons les dates une dernière fois, car leur alignement n’a rien d’accidentel, et parce qu’un calendrier honnêtement posé vaut tous les commentaires.
16 juillet : la Rada vote le nouveau gouvernement, sans ministre de la Défense ni des Affaires étrangères, faute de candidatures présidentielles, note Interfax-Ukraine.
17 juillet : Zelensky relève Khmara de l’intérim du SBU et du commandement d’Alpha.
20 juillet : le gouvernement confie à Khmara les fonctions de ministre de la Défense, à Sybiha celles de chef de la diplomatie.
18 août, midi : dépôt annoncé ; 16 h 20 : documents absents ; 17 h 00 : réception confirmée ; 17 h 28 : résolutions enregistrées.
19 août, au matin : vote attendu, sous réserve d’un glissement de dernière minute.
Au moment où ces lignes s’écrivent, mercredi tôt à Kyïv, l’hémicycle n’a pas encore voté.
Après un mois d’intérim, dix-huit heures de procédure : le pouvoir a pris son temps, et n’en a laissé à personne d’autre.
Trente jours pour choisir, une nuit pour débattre.
Mercredi, ou jeudi
Personne, à Kyïv, ne doute sérieusement du résultat.
La majorité présidentielle dispose des voix. Sybiha est consensuel. Khmara, promis depuis juillet, a réglé in extremis son problème d’uniforme.
Le seul suspense résiduel tient au calendrier. D’après Ukraïnska Pravda, le scrutin prévu mercredi pourrait en théorie glisser à jeudi — un jour supplémentaire qui ressemblerait presque à un luxe délibératif.
Les sources politiques d’Ukraïnska Pravda tiennent l’issue pour acquise, au point que l’enjeu du mercredi n’est plus le « qui » mais le « comment » : combien de voix, quelles absences, quel débat.
Un vote gagné d’avance n’est pas un vote inutile.
Le comment mesurera la vraie profondeur du soutien à un remaniement contesté depuis un mois par la rue et par une partie de l’hémicycle.
Il dira aussi ce que pèse encore, en quatrième année de guerre totale, l’idée qu’un parlement lit avant de lever la main.
Le résultat se connaît d’avance. La manière, elle, reste à écrire.
Voter vite n'est pas voter bien
Récapitulons ce que cette journée du 18 août a établi, pièces à l’appui, horodatage par horodatage.
Un président a usé de sa prérogative : proposer ses deux ministres. Rien à redire.
Un parlement a reçu les dossiers à 17 h 28, la veille d’un vote annoncé pour le matin. Les annonces politiques ont couru tout l’après-midi plus vite que les documents officiels. Beaucoup à redire.
Le général, lui, a fini par rendre l’uniforme — contre son gré initial, et au tout dernier moment utile.
Et une démocratie en guerre a montré ses deux visages dans la même journée. La solidité de ses règles, qui ont résisté à un amendement de complaisance. La brutalité de son tempo, qui a réduit le débat parlementaire à une nuit.
La guerre excuse la vitesse. Elle n’excuse pas l’absence de débat.
L’Ukraine se bat aussi pour cela — pour qu’un vote reste un vote, pas une formalité horodatée entre deux alertes aériennes.
Ce mercredi — ou ce jeudi, si le calendrier glisse —, la Rada dira si elle est une chambre ou un tampon.
Elle le dira devant un pays qui meurt chaque nuit sous les drones, et qui mérite que ses institutions travaillent mieux que ses ennemis ne l’espèrent.
Qu’aurait coûté une semaine de débat sur l’homme qui dirigera la guerre ?
Que vaudra un mandat obtenu en dix-huit heures le jour où il faudra annoncer des décisions impopulaires ?
Et vous, dans votre propre pays, accepteriez-vous qu’on vous demande de trancher demain matin un dossier publié ce soir à 17 h 28 ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
Ukraïnska Pravda — La Rada reconduit Sybiha aux Affaires étrangères par 271 voix, 17 juillet 2025
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