ENQUÊTE : 383,69 milliards de roubles « volontaires », et Klepach licencié pour un rapport de vérité
Officiellement, personne n’a jamais rien demandé à personne.
Fin mars, lors d’une rencontre à huis clos entre Vladimir Poutine et les grands patrons réunis autour du congrès de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs, l’idée de dons à l’État a « surgi ». Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, l’a juré aux journalistes : ce n’est pas Poutine qui a tendu la main, c’est un participant qui a proposé, de lui-même, une très grosse somme — une « décision familiale ».
Poutine, lui, a fixé la doctrine d’une phrase : ces contributions sont « une affaire absolument volontaire ».
Deux récits du même dîner
L’Institute for the Study of War écrit l’inverse : le 26 mars 2026, Poutine a personnellement appelé les grands patrons russes à verser, pour soulager un Trésor épuisé par la guerre d’usure.
La transcription publique de ce congrès, disponible sur le site du Kremlin, ne contient aucun appel aux dons. On y trouve autre chose : des remerciements appuyés aux entreprises pour leur soutien aux « héros » de l’« opération militaire spéciale » et à la reconstruction du Donbass.
Le média indépendant The Bell, cité par la Deutsche Welle, ajoute les coulisses : l’idée de « secouer le business dans une période difficile pour le pays » viendrait d’Igor Setchine, le patron de Rosneft. Et l’homme d’affaires Souleïman Kerimov aurait promis, en pleine séance, 100 milliards de roubles.
Le président du syndicat patronal, Alexandre Chokhine, a livré sa version à Vedomosti. Que le business russe aide le budget, « c’est un fait », dit-il. Chacun décide selon sa situation, « il ne peut pas y avoir de KPI ». Et l’essentiel, ajoute-t-il, est que ces dons ne s’accompagnent pas d’une hausse de la pression fiscale — qu’un « équilibre des intérêts » soit maintenu entre les capacités des entreprises et le soutien au budget.
Quand un patron russe précise que le don n’est pas un impôt, c’est qu’il connaît la différence de moins en moins bien. Le panier aussi a ses barèmes.
La courbe d'avril
La chronologie des versements raconte ce que les démentis taisent.
De janvier à mars, avant la rencontre : 15,6 milliards de roubles au total.
Dix fois plus en un mois
En avril, le mois qui suit l’appel — ou la non-demande, selon Peskov : 159,7 milliards. Dix fois plus.
En mai : 232,3 milliards, une hausse de 45,5 %.
En juin : 294,4 milliards, encore 27 %.
Juillet et la première moitié d’août ajoutent 30 % supplémentaires, jusqu’aux 383,69 milliards du 18 août.
Une générosité spontanée qui décuple le mois suivant une réunion à huis clos avec le président, cela porte un nom dans tous les régimes du monde.
La ligne a d’ailleurs son histoire. Créée en 2022, elle s’est d’abord remplie avec la « taxe de sortie » imposée aux entreprises occidentales bradant leurs actifs russes. Les juristes interrogés par Vedomosti sont formels : ce canal-là s’est pratiquement tari. L’argent de 2026 vient d’ailleurs — des poches russes.
Le panier ne passe plus chez les étrangers qui partent. Il passe chez les siens.
Ce que le panier doit couvrir
Pourquoi cet empressement soudain autour du panier ? Parce que le trou est devenu impossible à masquer.
Un déficit déjà hors plan
Le déficit fédéral russe des sept premiers mois de 2026 atteint 6 455 milliards de roubles, soit 2,8 % du PIB. Le plan annuel est déjà dépassé, écrit Vedomosti sur la base des données du ministère des Finances.
À côté de ce gouffre, les dons font figure de rustine : 383,69 milliards collectés contre 6 455 milliards de découvert. Le panier couvre à peine six pour cent du trou.
Mais la rustine bat déjà des records. Elle rapporte davantage que la fameuse windfall tax de 2023 sur les surprofits des entreprises, qui avait produit 318,8 milliards. En clair : la Russie a levé plus d’argent en passant le panier qu’avec une taxe exceptionnelle conçue au plus fort des surprofits.
Et la suite est écrite : selon Vedomosti, le gouvernement pourrait imposer dans les prochains mois une nouvelle taxe exceptionnelle, cette fois sur le secteur financier. Poutine a déjà relevé l’impôt sur le revenu et la TVA depuis le début de l’invasion.
Volontaire aujourd’hui, fiscal demain.
Un dernier détail de la dépêche dpa mérite d’être gardé : personne ne sait exactement comment cet argent sera dépensé. Les dons entrent dans la masse commune du budget, sans affectation publiée. On donne pour la guerre sans savoir quelle part ira à la guerre.
La quête n’est pas une politique budgétaire. C’est l’aveu qu’il n’y en a plus.
L'homme qui a fait les comptes
Il fallait bien que quelqu’un, à l’intérieur du système, pose l’addition complète.
Andreï Klepach l’a fait le 21 mai, devant le club Nikitski de la Bourse de Moscou — un cénacle d’économistes, d’universitaires et de responsables publics. Économiste en chef de la banque publique de développement depuis douze ans. Ancien vice-ministre du Développement économique de 2008 à 2014, passé sous les ordres d’Elvira Nabioullina, aujourd’hui gouverneure de la Banque centrale, et d’Andreï Beloousov, aujourd’hui ministre de la Défense.
Pas un dissident. Un homme du sérail, avec les meilleurs états de service du sérail — et l’accès aux vrais chiffres.
Le diagnostic que le Kremlin a lu
Son diagnostic, rapporté par le Moscow Times puis par Ukrainska Pravda : « Nous prenons du retard. Nous perdons la compétition technologique et économique mondiale. Et nous la perdons non seulement face à la Chine et aux États-Unis — par certains aspects, nous la perdons aussi face à l’Ukraine. »
Face à l’Ukraine. Un pays à l’économie en partie détruite, en catastrophe démographique — mais qui, soutenu par l’Occident, aligne des dépenses militaires et publiques approchant la moitié du budget russe.
Et la phrase que le Kremlin ne pouvait pas laisser passer : « Nous ne gagnerons pas cette compétition dans une guerre d’usure. Nous avons l’illusion que tout va s’effondrer là-bas. Rien ne s’est effondré, et rien ne s’effondrera. Nos coûts, eux, augmentent. »
Klepach prédit une crise sociale, « précisément au moment où personne ne s’y attendra », et convoque 1917 et 1991 en témoins. Il ajoute, pour la gouvernance russe : sa qualité « se dégrade presque constamment », avec des décisions « au niveau de justification extrêmement faible » et aux conséquences stratégiques longues.
Son inventaire des dégâts est concret. Les sanctions américaines durcies fin 2025 ont conduit l’Inde et la Chine à réduire leurs achats de pétrole russe, « malgré toutes leurs déclarations répétées » de ne pas appliquer les sanctions. Les frappes ukrainiennes sur les ports, les raffineries, la chimie et la logistique sont devenues, selon lui, un frein macroéconomique mesurable. Et les secteurs civils décrochent : aéronautique, matériaux de construction, industrie légère, agroalimentaire — la récession, liste par liste.
La Banque centrale elle-même a admis en juin que l’économie pourrait ne pas croître du tout cette année. Le taux directeur, monté à 21 % en juin 2025, ne redescend que lentement, à 14 %. Et Poutine continue de répéter que l’économie est stable, malgré ce qu’il appelle des tentatives extérieures de la saper.
Ses chiffres, relevés par l’institut américain : croissance quasi nulle en 2026, investissement en recul de 2,5 % en termes réels, et une coupe possible de 600 milliards de roubles — environ 7,1 milliards de dollars — dans les dépenses de 2027.
Licencié un dimanche
La sanction n’a pas suivi le calendrier de la parole. Elle a suivi celui de la publication.
Le discours du 21 mai avait dormi tout l’été sur le site du club Nikitski. Le 14 août, le Moscow Times en publie des extraits. Le 15, les reprises se multiplient dans les médias russes.
Le 16, un dimanche, la direction de la banque reçoit selon The Bell un « appel d’en haut ». Igor Chouvalov, le patron de la banque, congédie son économiste en chef le jour même. Une seconde source du média relie explicitement le licenciement aux propos de mai.
L’agence d’État TASS officialise à sa façon : Andreï Klepach « n’occupe plus » son poste, le successeur « est déjà choisi ». Klepach confirme son départ à Reuters. VEB ne commente pas les raisons.
Une source citée par The Bell le décrit comme l’un des meilleurs experts macroéconomiques du pays. C’est précisément le problème : on ne congédie pas un médiocre pour ses erreurs, on congédie un excellent pour ses résultats.
Trois jours, douze ans
Trois jours entre la publication et le licenciement. Douze ans de service balayés en un appel téléphonique. Son texte, lui, était public depuis douze semaines — ce n’est pas la parole qui a été punie, c’est son audience.
Le rapport n’a pas été réfuté. Son auteur a été retiré.
Un détail dit l’époque mieux que tout le reste : personne, au sommet de l’État russe, n’a pris la peine de contester un seul de ses chiffres.
L'argent sort par l'autre porte
Pendant que les grandes fortunes versent au budget, les épargnants ordinaires font le mouvement inverse.
Toujours selon l’institut, qui cite des données de la Banque centrale russe rapportées par le Washington Post du 18 août : les Russes ont retiré 286,4 milliards de roubles de leurs comptes en juin — environ 4,5 milliards de dollars —, puis l’équivalent de 7,3 milliards de dollars en juillet, puis 3,4 milliards sur les deux premières semaines d’août.
Un cadre dirigeant de la Sberbank, la première banque de détail du pays, estime que les retraits de 2026 pourraient approcher le double de ceux de 2022, l’année de l’invasion et de la mobilisation.
Ce que les données ne disent pas
Prudence sur les mots : parler de panique bancaire serait aller au-delà des données. C’est une lecture d’analystes, pas un constat de la Banque centrale. Les chiffres, eux, disent une chose simple : l’argent des ménages quitte les comptes à un rythme qui rappelle les pires moments du régime.
Le tableau d’ensemble se dessine alors, et il tient en deux étages. En haut, des dons « volontaires » record, arrachés à quelques centaines de très riches. En bas, des retraits record, décidés par des millions d’épargnants ordinaires.
La confiance monte vers le pouvoir sur ordre. Elle descend vers les matelas toute seule.
Le calendrier du Kremlin
Tout cela arrive à une date que le pouvoir russe n’a pas choisie au hasard de la commenter si peu.
Les élections à la Douma se tiennent du 18 au 20 septembre 2026. Dans un mois exactement.
L’institut de Washington souligne la collision : une érosion bancaire, une stagnation documentée, un économiste licencié pour l’avoir dit — et un scrutin national dans lequel le parti du pouvoir devra faire semblant que rien de tout cela n’existe.
La liste des pressions dressée par l’institut rejoint celle de Klepach : dépenses de guerre intenables, inflation qui repart, pénuries de main-d’œuvre, fonds souverain qui fond, politique monétaire coincée entre le Kremlin qui veut du crédit pas cher pour ses usines d’armement et une Banque centrale qui redoute la surchauffe.
La mobilisation d’après
Ce rapport ajoute une perspective plus sombre : selon ses informations, Poutine envisage et prépare une mobilisation de grande ampleur après l’élection.
D’abord les urnes, ensuite les convocations.
Si cette séquence se confirme, les dons des oligarques d’aujourd’hui ne seront qu’un acompte. La guerre d’usure réclamera ensuite ce qu’aucun panier ne collecte : des hommes.
Et Klepach aura été licencié pour avoir décrit, avec quelques mois d’avance, exactement ce trajet.
La fissure n'est pas l'effondrement
Il reste à dire, pour finir, ce qui dérange notre camp — le mien, celui qui soutient l’Ukraine depuis le premier jour de l’invasion.
Ce système fonctionne.
La collecte a rapporté une fois et demie le total de 2025. Les patrons ont payé. Aucun n’a protesté publiquement. Le seul homme sanctionné dans cette histoire n’est pas un oligarque récalcitrant : c’est l’économiste qui a compté.
L’ISW l’écrit sans détour : l’économie russe « ne devrait pas s’effondrer rapidement en l’absence d’un choc majeur supplémentaire ». Klepach lui-même le dit : la Russie ne va pas se disloquer, elle va s’appauvrir, reculer, se fissurer — lentement.
Quiconque promet un effondrement russe pour Noël ment aux autres, ou se ment à lui-même.
Ce que le 18 août a montré
Mais il faut lire ce que ce 18 août a montré : un budget qui quête, une épargne qui fuit, une vérité qui coûte son poste à celui qui la formule un mois avant des élections.
Un État solide n’a pas besoin de la charité de ses milliardaires.
Un pouvoir serein ne licencie pas, en trois jours et sur un simple appel téléphonique, l’économiste en chef de sa banque publique pour un discours prononcé en mai.
383,69 milliards de roubles. Le montant est exact, vérifié, officiel.
Dans cette phrase, un seul mot ment : volontaires.
Combien de temps un régime peut-il faire payer sa guerre par ceux qu’il ne peut plus convaincre ?
Que fera le Kremlin quand le panier reviendra vide — une taxe, une purge, une mobilisation ?
Et si la fissure décrite par Klepach s’élargit exactement comme il l’a prévu, qui restera-t-il, à Moscou, pour oser la mesurer ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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