Puis vient la vidéo.
Tard dans la soirée de mardi, Mykhailo Fedorov, trente-cinq ans, ministre du Numérique de 2019 à janvier, ministre de la Défense jusqu’en juillet, publie sur sa chaîne YouTube une adresse de neuf minutes au peuple ukrainien.
Quelques heures plus tôt, le président avait transmis au Parlement la candidature de son successeur définitif. La porte du ministère venait de se refermer pour de bon.
La nomination elle-même n’est pas contestée. Fedorov pose une autre question, beaucoup plus large, et il la pose calmement, face caméra.
Comment un État doit-il fonctionner si la guerre dure des années ? Et si elle dure encore un an, deux ans, trois ans — la Russie obtient-elle de fait le droit de décider quand les Ukrainiens pourront de nouveau choisir leur pouvoir ?
Sa réponse tient en une phrase, en ukrainien, calibrée pour rester : « La démocratie ne peut pas être l’otage de la Russie. »
Et une autre, taillée dans le même bois : « La démocratie n’est pas un luxe de temps de paix. La démocratie fait partie de ce pour quoi nous nous battons aujourd’hui. »
Il ajoute que personne ne doit laisser Poutine décider du calendrier électoral ukrainien. Que l’Ukraine se bat précisément parce qu’elle veut rester un État européen libre.
La peur, l’espoir, la confiance
La peur, ensuite. Moscou, dit-il, n’essaie pas seulement de briser l’Ukraine sur le front : elle veut faire de la peur une part du quotidien, d’habituer les gens aux sirènes, aux explosions, aux pertes, à l’idée que la guerre durera toujours.
Puis l’espoir. L’espoir que demain sera meilleur. L’espoir qu’après tous ces sacrifices, le pays ne reviendra pas au système qu’il essayait de quitter depuis des années.
Les Ukrainiens, dit-il, ont accordé à leur pouvoir un crédit de confiance immense, surtout depuis l’invasion. Mais un crédit de confiance n’est pas un droit de tout faire sans explication. C’est l’obligation d’être encore plus honnête avec la société.
Les gens n’exigent pas un État qui ne se trompe jamais, conclut-il sur ce point. Ils ont droit à la vérité.
L’homme qui a équipé cette armée en drones demande maintenant des bulletins de vote.
Ce qu'il demande, ce qu'il ne demande pas
Il faut être précis ici, parce que le raccourci serait confortable et faux.
Fedorov ne se déclare pas candidat. Aucun scrutin réclamé pour demain. Aucune date avancée. Et pas une seule mention du nom de Volodymyr Zelensky.
Il demande un « mécanisme légal, sûr et réaliste » permettant de restaurer un processus démocratique complet même si la guerre s’installe dans la durée.
Et il énumère lui-même les obstacles : garantir le droit de vote des militaires, celui des millions d’Ukrainiens à l’étranger, celui des habitants des régions du front. Garantir la sécurité du processus électoral, l’indépendance des institutions, la confiance dans le résultat.
C’est compliqué, dit-il. Mais compliqué ne veut pas dire impossible — l’Ukraine a déjà fait, plusieurs fois, ce que le monde jugeait impossible.
La question de savoir comment on protège un bureau de vote sous les missiles, il ne la résout pas. Personne ne l’a résolue. Aucune des sources de ce dossier ne documente une solution existante pour le vote des soldats en position ou des réfugiés dispersés sur un continent.
Sa demande : qu’on cherche. Sans prétendre avoir trouvé.
La nuance a son importance : on peut enterrer un projet en le caricaturant en candidature. C’est un appel à construire un outil, pas une campagne.
Pas encore.
Un défi, pas une candidature
Car personne, à Kyiv, ne lit cette vidéo comme un simple exercice de droit constitutionnel. Le Guardian y voit le défi politique le plus direct lancé au président depuis le début de l’invasion totale. Un homme jeune, populaire, crédité de la révolution des drones, qui refuse tous les postes de compensation et installe le mot « élections » au centre de la table.
On peut demander un mécanisme sans se déclarer. On ne construit pas un mécanisme pareil sans savoir à quoi il pourrait servir.
Le mot loyauté
Le passage le plus dur de l’adresse ne parle pas d’élections.
Il vise la manière dont on nomme les gens en Ukraine.
Il est particulièrement dangereux, dit Fedorov, qu’une société ait le sentiment que le critère principal d’une nomination n’est ni le professionnalisme, ni le résultat, ni la capacité à transformer le pays — mais la loyauté personnelle envers le système.
Un État moderne ne peut pas fonctionner ainsi, poursuit-il. Encore moins un pays qui mène une guerre pour son existence.
La corruption en langage militaire
Puis il déplie la corruption en langage militaire. En temps de paix, l’argent volé signifie une route plus mauvaise, un hôpital plus pauvre, une école qui attend. En temps de guerre, l’argent volé peut signifier un drone qui n’a pas été acheté, une munition qui n’est pas arrivée, un système de guerre électronique qui n’existait pas, un véhicule qui n’a pas évacué un blessé à temps.
La corruption en temps de guerre, conclut-il, n’est pas un problème financier. C’est une question de survie et de victoire.
« Le pouvoir doit signifier la responsabilité », dit-il encore. Tu as reçu une autorité — réponds du résultat. Un budget — montre ce qui a été fait. Un poste — explique ce que tu as accompli.
Et sur le ministère resté sans titulaire pendant un mois de guerre, deux mots ukrainiens : « Це ненормально. » Ce n’est pas normal.
Aucun nom n’est prononcé. Ni le président, ni un ministre, ni un général.
Tout le monde a compris quand même.
Un mandat expiré, une loi qui verrouille
Pourquoi cette adresse pèse-t-elle si lourd ? Parce que le cadre qu’elle attaque tient depuis quatre ans et demi, et qu’il est écrit noir sur blanc dans la loi.
L’article 19 de la loi ukrainienne sur le régime de la loi martiale interdit toute élection présidentielle, législative ou locale tant que ce régime est en vigueur. La Commission électorale centrale a constaté dès le 24 février 2022 l’arrêt des processus électoraux en cours. Et l’article 103 de la Constitution fixe le mandat présidentiel à cinq ans.
Cinq ans qui se sont écoulés. Le mandat de Volodymyr Zelensky a expiré en mai 2024. Il gouverne depuis par prolongation de guerre — une prolongation prévue par le droit, admise par la plupart des juristes, mais qui n’a jamais été rafraîchie par un vote.
Le Parlement vit sous le même régime : la Constitution prévoit explicitement que ses pouvoirs se prolongent jusqu’à la première session d’une nouvelle législature élue après la fin de la loi martiale. Le système est verrouillé de l’intérieur, légalement, proprement.
Rien de tout cela n’est un coup d’État. Tout, dans ce gel, est parfaitement légal. C’est bien le problème que Fedorov soulève.
Seule la Verkhovna Rada peut lever le verrou électoral. Elle ne l’a jamais envisagé.
Trump, Zelensky et le verrou
Donald Trump avait exigé, en son temps, que l’Ukraine vote, arguant qu’une démocratie ne peut pas exister sans élections. Zelensky avait répondu qu’il était ouvert à un scrutin dès que le processus pourrait être sécurisé et la législation adaptée — après un cessez-le-feu.
Moscou, de son côté, se sert de l’absence d’élections comme d’une arme rhétorique permanente contre la légitimité de Kyiv.
Voilà le paradoxe que Fedorov retourne : tant que l’Ukraine attend la paix pour voter, c’est la Russie qui, en refusant la paix, décide du calendrier démocratique ukrainien.
L’argument est propre. Même imparable, sur le papier.
Le papier n’est pas la rue.
La marée descendante
Car pendant que la parole montait, la rue descendait. Les chiffres existent, datés, comptés semaine après semaine par la même agence de presse.
Ils étaient plusieurs milliers place Franko, en juillet, dans les jours qui ont suivi le limogeage — environ deux mille dès le soir du 16 juillet, sans scène, sans orateurs, sans politiciens, juste des cartons découpés sur place et l’hymne national repris a cappella.
Trois cents, environ, le 14 août.
Encore mille cinq cents le 16 août, pour une marche sur le Khreshchatyk — le Guardian évoque environ deux mille personnes au rassemblement de relance de ce dimanche soir.
Puis vingt ce mardi, devant la Rada, le jour où tout se jouait.
Vingt.
Personne ne les a dispersés
Aucune répression n’a vidé la rue. Aucune source ne signale une interdiction, une charge, une arrestation. Dès les premiers rassemblements, la police du dialogue se tenait en périphérie de la place, sans intervenir, pendant que les manifestants dessinaient leurs pancartes sur du carton d’emballage.
C’est autre chose. L’été. La fatigue. Les sirènes. Le sentiment, peut-être, que la décision était prise et qu’un carton n’y changerait rien.
Le 16 juillet, place Franko, il y avait des vétérans, des familles avec enfants, une moitié de femmes, et un carton sur cinq levé vers la façade du théâtre. Des gens venaient, repartaient avec leur pancarte, d’autres arrivaient. Pas de scène. Pas de micro. Pas un politicien en vue.
Un mois plus tard, la même cause tient tout entière dans le champ d’un seul objectif photo.
Un mouvement ne meurt pas toujours sous les coups. Parfois il s’évapore.
La pancarte la plus militaire
Regardons pourtant ce qui restait, ce mardi, dans le parc Mariinsky.
Parmi les cartons, un manifestant anonyme tient une pancarte que rapporte Interfax-Ukraine : « Les rétrocommissions sont des exécutions. »
Cinq mots. Le détournement reformulé en cause de mortalité au front. Exactement l’argument de la vidéo de Fedorov, écrit au marqueur plusieurs heures avant qu’il ne la publie.
Des slogans qui connaissent l’armée
Ce mouvement-là n’a jamais été décoratif. En juillet, les pancartes de la place Franko disaient « Changez Syrsky, pas Fedorov », « Des drones valent mieux que des lits au carré », « Pourquoi les ministres ont-ils plus de rotations que les militaires ? ». Des slogans de gens qui connaissent l’armée de l’intérieur, ses pénuries, ses absurdités, ses deuils.
Or cette rue a obtenu quelque chose. Le limogeage de Fedorov, provoqué par son conflit avec le commandant en chef Oleksandr Syrsky, a déclenché des protestations qui ont fini par emporter Syrsky lui-même. L’ancien commandant en chef a, depuis, présenté publiquement ses excuses à Fedorov.
Une rue de cartons a fait tomber le chef d’une armée de plusieurs centaines de milliers d’hommes.
Six semaines plus tard : un arrêt de bus.
Ce que la rue ne veut pas
Et voici le fait qui dérange — qui me dérange, moi qui écris depuis le camp de l’Ukraine.
Rien n’indique que la société ukrainienne veuille de ces élections maintenant.
Un analyste politique ukrainien cité par le Guardian, Artem Bronzhukov, résume le problème : il n’existe aujourd’hui aucune vision claire de la manière d’assurer la sécurité des gens dans le contexte d’une guerre totale. Tant que les bombardements continuent, l’organisation matérielle d’un scrutin reste une équation sans solution connue.
La fatigue comme réponse
Le désintérêt de la rue, ce mardi, n’est pas seulement de la fatigue. C’est peut-être aussi une réponse. Vingt personnes pour réclamer le retour d’un ministre populaire, cela mesure moins la popularité du ministre que la place que la société accorde à la question.
Ce pays tient un front de mille kilomètres. Ses habitants comptent les intercepteurs qui restent, les coupures de courant qui viennent, les nuits en sous-sol qui s’annoncent.
Trouver l’appel de Fedorov juste — je le trouve juste sur le fond — n’empêche pas de constater froidement qu’il tombe dans un pays qui a, pour l’instant, d’autres peurs que celle de ne pas voter.
Écrire l’inverse serait de la propagande d’opposition. Il n’y en aura pas ici.
Vingt personnes, un pays
Reste la journée elle-même, avec ses deux courbes qui se croisent.
La courbe montante : un homme de trente-cinq ans, écarté du pouvoir, qui installe dans le débat public une question que ni Kyiv ni ses alliés ne pourront éviter éternellement — comment une démocratie prouve-t-elle qu’elle en est encore une, quand la guerre dure plus longtemps qu’un mandat ?
La courbe descendante : un mouvement de rue qui, en un mois, est passé de plusieurs milliers à vingt.
Entre les deux, un État qui fonctionne par intérim, un mandat présidentiel expiré depuis vingt-sept mois, une loi martiale que presque personne ne conteste et qu’aucun vote n’a jamais confirmée.
Ce que le Kremlin y gagne
La Russie n’a pas besoin de gagner cette bataille-là. Il lui suffit que la question pourrisse.
Fedorov a raison sur un point que ses adversaires eux-mêmes auront du mal à contester : si la démocratie ukrainienne attend la bonne volonté du Kremlin pour exister pleinement, alors le Kremlin tient déjà quelque chose qu’aucun missile ne lui a donné.
Mais une démocratie ne se décrète pas dans une vidéo de neuf minutes. Elle se compte.
Dans des urnes, un jour, peut-être.
En attendant, elle se comptait ce mardi rue Hrushevsky.
Vingt.
Qui portera cette question quand le dernier carton sera rangé ?
Que restera-t-il de l’appel du 18 août si l’hiver, les missiles et la fatigue recouvrent tout ?
Et si la question n’était plus de savoir quand l’Ukraine votera, mais qui sera encore là, dans la rue, pour le demander ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
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