ANALYSE : 32 violations, puis 16 — le décompte israélien qui a fait reculer le retrait promis à Gaza
Pour comprendre ce que ces 16 violations prétendent mesurer, il faut rouvrir le texte fondateur.
Le 29 septembre 2025, la Maison-Blanche publie le plan global du président Donald Trump pour mettre fin au conflit de Gaza. Vingt points.
Fin des hostilités. Libération de tous les otages. Entrée massive de l’aide humanitaire. Élargissement de quelque 2 000 prisonniers et détenus palestiniens. Retrait israélien par phases vers une ligne de démarcation. Désarmement du Hamas. Gouvernement technocratique palestinien.
La ligne de démarcation reçoit un nom de chantier : la ligne jaune. Des blocs de béton peints, posés par l’armée israélienne. Son tracé exact n’a jamais été rendu public avec précision.
Ce flou aura des conséquences. Chaque mètre disputé deviendra une violation possible, comptée par l’un ou par l’autre.
Le 10 octobre 2025, à midi, le cessez-le-feu entre en vigueur.
Sur le papier, la première phase comprend l’arrêt des hostilités entre Israël et le Hamas, la levée du blocus de l’aide et la fin des ingérences dans sa distribution, la libération croisée des captifs et des prisonniers, et le repli israélien vers la ligne jaune. Quatre engagements datés, signés, publics.
Trois d’entre eux seront contestés dès les premières semaines. Par chacun des deux camps, évidemment dans des directions opposées.
13 octobre 2025 : Charm el-Cheikh, une déclaration sans les belligérants
Trois jours après l’entrée en vigueur, une trentaine de pays se réunissent à Charm el-Cheikh, en Égypte.
Ils signent la Déclaration Trump pour une paix et une prospérité durables. Le texte engage les signataires à régler les différends futurs par la négociation plutôt que par la force, et promet tolérance, dignité et prospérité partagée.
Donald Trump signe en tête. Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi suit.
Deux absents à la table : Israël et le Hamas.
L’armistice le plus célébré de la décennie ne porte la signature d’aucun des deux camps qu’il désarme.
Ce jour-là, le volet des otages s’exécute. Les 20 derniers captifs israéliens vivants sont libérés par le Hamas, contre 250 prisonniers palestiniens condamnés à de longues peines et 1 700 détenus. Suivront les dépouilles : 28 corps israéliens à restituer, contre 360 corps palestiniens. La dernière dépouille israélienne est rendue fin décembre.
Sur ce volet-là, le contrat a été honoré. Cela mérite d’être écrit, parce que presque rien d’autre ne le sera.
Novembre 2025 : la résolution 2803, l'ONU adoube
En novembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies endosse le plan américain. Le dispositif de Washington pour sécuriser et gouverner Gaza obtient une large approbation à New York, selon l’Associated Press.
La résolution 2803 approuve le dispositif et accueille favorablement un organe inédit : le Board of Peace, le Conseil de la paix. Une structure hors du système onusien, pilotée par Washington, chargée de superviser la transition de Gaza.
L’ONU a donc validé une architecture qu’elle ne contrôle pas.
Ce choix pèsera. Quand les frappes reprendront, les agences onusiennes n’auront que des mots. L’instrument de supervision appartiendra à un autre.
Janvier 2026 : Davos, une charte, un général et un milliard
Le 15 janvier 2026, la formation du Comité national pour l’administration de Gaza est annoncée. Un organe technocratique palestinien, dirigé par Ali Sha’ath, chargé d’administrer le territoire après le retrait du Hamas des affaires. La Maison-Blanche salue une étape vitale de la phase deux.
Le 22 janvier, à Davos, Donald Trump ratifie la charte du Board of Peace. L’organe devient une organisation internationale en bonne et due forme. Son président : Donald Trump.
Le conseil exécutif aligne Marco Rubio, Steve Witkoff, Jared Kushner, Tony Blair, Marc Rowan, Ajay Banga et Robert Gabriel. L’ancien ministre bulgare Nickolay Mladenov, ex-émissaire de l’ONU pour le Proche-Orient, devient haut représentant pour Gaza. Le général américain Jasper Jeffers reçoit le commandement de la Force internationale de stabilisation.
Un détail financier dit la nature de l’objet. Une adhésion permanente au Board of Peace s’obtient contre une contribution d’un milliard de dollars. Sans ce versement, le siège n’est valable que trois ans.
Lors de la première réunion, en février à Washington, les membres promettent 7 milliards de dollars d’aide pour Gaza.
La reconstruction, elle, est estimée à 70 milliards de dollars par les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne — un ordre de grandeur qui écrase toutes les promesses de la salle.
Un dixième de la facture, promis. Le reste, suspendu à un désarmement qui n’a pas commencé.
Et pendant que les organigrammes se remplissent à Davos, les palestiniens de Gaza vivent confinés sur environ un tiers du territoire, entre décombres et déchets non déblayés, selon l’UNICEF.
30 juillet : l'accord « historique » en quinze points
Le 30 juillet 2026, au soir, Donald Trump annonce sur son réseau social que le Board of Peace a conclu un accord historique pour le désarmement complet du Hamas et de tous les autres groupes armés de Gaza. Un pas monumental vers la paix, écrit-il.
Le document tient en quinze points. Al Jazeera en a obtenu copie et en détaille la mécanique.
Un inventaire des armes du Hamas doit être établi selon un calendrier fixé sous 14 jours. Un comité national palestinien devient la seule entité autorisée à détenir, stocker ou contrôler des armes à Gaza. Aucune arme n’est remise à Israël ni à une partie non palestinienne.
Une commission internationale de vérification, la Force internationale de stabilisation et une nouvelle police palestinienne supervisent le processus. Côté israélien, les troupes se replient par paliers vers des lignes désignées, au rythme des vérifications.
Donnant, donnant. Chaque phase de décommissionnement déclenche un repli correspondant. Là est le cœur du texte — et c’est précisément ce cœur qui sera arraché trois semaines plus tard.
La première étape vise les armes lourdes, les sites de production, les dépôts, le réseau de tunnels.
Des responsables du Board of Peace avancent, sous couvert d’anonymat, une démilitarisation en 200 à 350 jours et une force internationale d’environ 5 000 hommes commandée par un général américain. La police de Gaza remettrait ses armes au comité technocratique sous deux semaines.
Côté palestinien, le négociateur du Hamas Ghazi Hamad pose la condition symétrique : aucune étape ne sera exécutée si Israël ne remplit pas ses obligations. Arrêt des attaques. Retrait. Il ajoute que le comité national, et personne d’autre, conduira le désarmement.
Autre engagement du groupe, et pas le moindre : la remise de ses armes les plus lourdes est liée à la création d’un État palestinien.
En Israël, le gouvernement ne commente pas. Un seul ministre parle : Itamar Ben-Gvir, Sécurité nationale. Sur Telegram, il qualifie le projet d’inacceptable, écrit que s’engager à cesser les éliminations reviendrait à laisser le Hamas préparer le prochain massacre, et réclame la poursuite des assassinats ciblés comme l’encouragement à l’émigration.
Le jour de l’accord sur le désarmement, la seule voix officielle israélienne audible demandait la continuation des éliminations.
31 juillet : l'autre annonce du même jour
L’heure des chancelleries est aux félicitations quand le Long War Journal publie son bilan périodique.
32 violations du cessez-le-feu attribuées au Hamas et à d’autres groupes entre le 10 et le 31 juillet. Toujours selon des rapports israéliens.
La simultanéité mérite d’être regardée en face.
Au moment précis où le Hamas signe un document organisant son propre désarmement, la partie israélienne verse au dossier une comptabilité qui le présente comme un partenaire déloyal.
Ces deux choses peuvent être vraies à la fois. Un groupe armé peut signer d’une main et tirer de l’autre. Mais ce registre-là n’est tenu que par l’adversaire du groupe qu’il accuse.
À Bruxelles, la cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas résume l’époque en une phrase prudente : beaucoup de choses doivent se mettre en place pour que cela fonctionne, et vérifier la conformité du Hamas sera un défi considérable.
Vérifier. Tout le dossier tient dans ce verbe.
Personne n’en détient encore l’instrument.
Début août : les jours les plus meurtriers de l'année
La semaine qui suit l’accord n’apporte pas d’accalmie. Elle apporte l’inverse.
Dès le premier week-end d’août, les frappes israéliennes tuent au moins 19 personnes en une seule journée, portant le bilan du week-end à 26 morts, selon les sources hospitalières citées par Al Jazeera.
À Gaza-ville, dans la tour al-Sousi, une frappe tue Abdullah Abu Taif, 33 ans, sa femme enceinte Abeer Anan, 29 ans, et leur fils de cinq ans, Azzam. Les secouristes retirent des décombres les restes d’un enfant à naître, selon des sources de l’hôpital al-Shifa.
Près de Deir el-Balah, un couple âgé, Kamal et Huda Abu Muailiq, 68 et 59 ans, meurt à domicile.
Dans la nuit, une frappe détruit l’entrepôt de médicaments attenant à l’hôpital al-Aqsa. D’après l’armée israélienne, la cible était un dépôt d’armes du Hamas voisin de l’hôpital, l’un de cinq sites frappés cette nuit-là. Deux des quatre entrepôts de stockage sont anéantis, les deux autres gravement endommagés. Le directeur général du ministère de la Santé, Munir al-Bursh, parle d’une guerre qui fait du médicament et de la maladie elle-même une arme.
Mladenov lui-même, haut représentant du Board of Peace, condamne — sans nommer Israël : deux jours de frappes à travers Gaza ont tué des civils et détruit des fournitures médicales dont les gens dépendent.
À la fin du mois, le ministère de la Santé de Gaza clôt ses comptes : juillet a été le mois le plus meurtrier de l’année, avec 152 tués. Au 3 août, le cumul depuis le début du cessez-le-feu atteint 1 250 morts et plus de 4 100 blessés selon ce ministère.
Le 1er août, la défense civile de Gaza achève deux semaines de fouilles dans une maison aplatie du quartier de Sabra. Elle en retire 112 corps, dont 40 enfants. Environ 157 personnes restent portées disparues sur ce seul site, selon le responsable des opérations.
Des chiffres de partie, encore. Mais des noms, des âges, des adresses. En regard, le registre israélien des violations n’offre rien de tel : agrégé, anonyme, sans méthode publiée.
La Cisjordanie brûle en parallèle. D’après le bureau humanitaire des Nations unies cité par Al Jazeera, juillet a été, à égalité avec mars, le mois le plus meurtrier pour les Palestiniens dans des incidents impliquant des colons depuis octobre 2023. Au-delà de 1 380 incidents liés aux colons depuis le début de 2026, soit une moyenne de 6,6 par jour. Démolitions et violences déplacent en moyenne 17 personnes par jour cette année, le double du rythme des trois années précédentes.
La feuille de route parle de Gaza ; la carte des violences, elle, ne connaît pas les frontières du plan.
4 au 9 août : Netanyahou dit non, deux fois
Le 4 août, selon le bilan du Long War Journal, Benyamin Netanyahou rejette la formule de démilitarisation par phases. Pas de retrait avant le désarmement complet.
Le 9 août, il le redit devant son cabinet. Publiquement, cette fois, dans des termes rapportés par Al Jazeera.
Israël rejette le document en quinze points. L’armée n’exécutera aucun retrait tant que le Hamas ne sera pas véritablement désarmé. Et il ne naîtra aucun État palestinien tant qu’il sera premier ministre.
Sa définition est maximaliste : un désarmement réel, pas fictif, incluant les armes légères. Son gouvernement évoque quelque 60 000 fusils à remettre.
Or la feuille de route prévoyait de commencer par les armes lourdes.
Entre la feuille de route signée par le Hamas et la doctrine énoncée par Netanyahou, il n’y a pas une nuance. Il y a une inversion complète de l’ordre des facteurs.
Il faut noter le contexte intérieur. Une élection israélienne se tient le 27 octobre. La coalition de Netanyahou compte des ministres partisans de la ligne la plus dure sur Gaza. Le Likoud accusera bientôt les États arabes de vouloir renverser son chef au profit de ses rivaux Gadi Eisenkot et Yair Golan.
Chaque concession se paie en voix. Chaque refus aussi, mais ailleurs.
Huit capitales contre un veto
La réaction régionale tombe le 16 août.
Huit pays — Égypte, Émirats arabes unis, Qatar, Jordanie, Indonésie, Pakistan, Turquie, Arabie saoudite — signent une déclaration conjointe de leurs ministres des Affaires étrangères.
Leur texte condamne le rejet israélien de la feuille de route. Il écrit qu’Israël porte la responsabilité de l’obstruction des efforts de paix. Il demande au Board of Peace et à Washington des mesures immédiates et concrètes pour empêcher toute partie de bloquer la mise en œuvre.
Parmi les signataires figurent les trois médiateurs du processus et les principaux bailleurs potentiels de la reconstruction. Le Caire, Doha et Ankara ne sont pas des spectateurs : ce sont eux qui ont arraché la signature du Hamas, eux qui hébergent les rencontres, eux dont les fonds conditionnent la suite.
Autrement dit : les pays qui doivent payer les 70 milliards viennent de désigner le responsable du blocage, et ce n’est pas le Hamas.
La déclaration ne change rien sur le terrain. Elle change la charge de la preuve dans les capitales.
16 août : deux heures à El-Alamein avec l'homme que Washington ne fréquentait pas
Le dimanche 16 août, dans la ville côtière égyptienne d’El-Alamein, Jared Kushner rencontre Khalil al-Hayya, chef politique du Hamas.
L’entretien dure plus de deux heures. Deux sources le confirment à l’Associated Press — un responsable régional et un responsable du Hamas — l’une et l’autre sous couvert d’anonymat, faute d’être autorisées à parler.
Autour de la table : Tony Blair, Nickolay Mladenov, le chef du renseignement égyptien Hassan Rashad, le diplomate qatari Ali Al Thawadi, un haut responsable turc.
Mesurons l’anomalie. Pendant des années, Washington a refusé tout contact avec le Hamas, classé organisation terroriste. Le gendre du président américain passe l’après-midi avec son chef politique. Une rencontre comparable, l’an dernier, avait contribué à arracher le cessez-le-feu initial.
Selon une source palestinienne citée par Al Jazeera, la direction du Hamas détaille à Kushner les violations israéliennes du cessez-le-feu — l’autre registre, miroir du premier. Kushner, selon la même source, assure que les États-Unis rejettent tout déplacement forcé de la population de Gaza.
Puis vient la déclaration publique du groupe.
Acceptation de la feuille de route de la deuxième phase. Affirmation d’avoir pleinement respecté la première. Accusation d’Israël d’y avoir failli, en escaladant ses opérations militaires et en aggravant la catastrophe humanitaire. Demande aux médiateurs et au Board of Peace de contraindre Israël à appliquer ses obligations.
Un responsable ajoute la précision opérationnelle : le groupe attend l’ouverture de la période de négociation de 14 jours prévue pour fixer le calendrier. Cette période ne peut s’ouvrir qu’avec l’accord de toutes les parties.
Toutes les parties. Donc Israël. Donc le verrou reste fermé.
Le bilan du Long War Journal ajoute un élément que le groupe ne dit pas en public : à El-Alamein, ses dirigeants auraient réaffirmé en privé leur volonté de se démilitariser et de transférer l’autorité.
Une promesse chuchotée en salle de négociation, jamais répétée au micro : tout le processus tient dans cet écart.
17 août : Tel-Aviv, un marathon et une demande précise
Le lendemain, Kushner, Blair et Mladenov rencontrent Netanyahou.
Une réunion-marathon, selon une personne au fait des échanges citée par l’Associated Press. Au cours de laquelle le négociateur américain demande au premier ministre israélien de réduire les attaques sur Gaza.
Arrêtons-nous sur cette phrase. Elle vaut aveu.
Pour Washington, le niveau des frappes israéliennes est devenu un obstacle au processus que Washington lui-même parraine.
En sortant, Kushner tient les deux bouts de la corde. Il réaffirme le droit d’Israël à se défendre. Il prévient que si le Hamas ne désarme pas, les États-Unis soutiendront Israël pour finir le travail de la manière appropriée. Il déclare aussi que Gaza ne sera pas reconstruite tant que le groupe n’aura pas rendu les armes.
Israël, de son côté, exprime une inquiétude symétrique, rapportée par Al Jazeera : la demande américaine de cesser les assassinats ciblés de combattants du Hamas.
Deux jours plus tard, la réponse tombe du ciel.
18 et 19 août : le café du port, le poste de police, la fillette
Mardi 18 août, au soir. Une frappe israélienne touche un café bondé du port de Gaza-ville, transformé en camp de déplacés.
Sept morts, dont un enfant, selon le ministère de la Santé de Gaza. Quatorze blessés.
L’armée israélienne affirme avoir visé une réunion de quatre commandants du Hamas, et publie leurs noms.
Mercredi 19 août. Nouvelle frappe, sur le poste de police municipal du centre de Gaza-ville cette fois. Près d’un parc fréquenté. À une heure d’affluence.
Huit policiers tués, dont deux femmes, et une fillette de 13 ans : c’est le décompte du ministère de l’Intérieur dirigé par le Hamas. Au nombre des morts, un chef de la police municipale récemment nommé et la directrice de la police féminine. Une autre frappe, sur le camp de Nuseirat, tue une personne.
Au moins 10 morts pour la seule journée de mercredi, selon les hôpitaux locaux et le Croissant-Rouge palestinien. Dix-sept sur deux jours, au bas mot.
Version de l’armée israélienne : la frappe de Nuseirat visait un commandant ayant participé à l’attaque du 7 octobre 2023 — 1 200 morts, majoritairement des civils, 251 personnes enlevées — et celle de Gaza-ville quatre combattants réunis dans le poste de police pour préparer des attaques. Aucune preuve publique de ces affiliations n’est fournie.
Ces justifications, le Hamas les rejette comme des allégations sans fondement servant à couvrir la frappe d’une police civile, et accuse Israël de pousser vers la reprise de la guerre.
Ni la version israélienne ni celle du Hamas ne sont vérifiables de l’extérieur. Reste ce que documentent les sources hospitalières : des morts, dont une enfant, dans un lieu civil, à une heure d’affluence.
À l’aube du même mercredi, une quinzaine de soldats israéliens franchissent la ligne de cessez-le-feu près de Khan Younès. Ils arrêtent un colonel de la police du Hamas sous sa tente, ainsi qu’un autre résident, selon deux témoins et un responsable du groupe cités par l’Associated Press.
Toujours ce mercredi, l’armée israélienne annonce l’ouverture d’enquêtes criminelles sur deux dossiers de la guerre : la mort d’une fillette de cinq ans et de sa famille en 2024, et celle de 15 secouristes palestiniens en 2025. Après examen de 150 incidents de conduite des troupes.
Le calendrier des bombes a répondu au calendrier des négociateurs.
Le 19 août encore : Le Caire enrobe, Pékin diffuse, Genève accuse
La même journée produit trois autres pièces, dans trois langues diplomatiques différentes.
Au Caire, la présidence égyptienne publie le compte rendu d’un échange entre Abdel Fattah al-Sissi et Jared Kushner : toutes les parties doivent respecter leurs obligations au titre du cessez-le-feu. La formule vise tout le monde, donc personne.
À Pékin, la télévision d’État CGTN titre sur Israël qui cible des commandants du Hamas malgré les efforts de cessez-le-feu. Cadrage à manier avec la même précaution que celui du Long War Journal, en sens inverse : une voix d’État, pas une preuve.
À New York et Genève, les Nations unies alignent trois dossiers dans la même journée, par la voix du porte-parole du secrétaire général.
Le chef de l’ONU se déclare profondément alarmé par de nouveaux avant-postes israéliens illégaux en Cisjordanie occupée, dont un appel d’offres portant sur plus de 1 200 logements dans la zone E1, qui couperait Jérusalem-Est de la Cisjordanie et menacerait la solution à deux États.
Environ 40 000 Palestiniens sont sous couvre-feu à Dahiriya, près d’Hébron, lors d’une opération israélienne : routes bloquées, tireurs sur les toits, maisons transformées en centres d’interrogatoire, selon ses partenaires humanitaires.
Et le bureau des droits de l’homme somme Israël de condamner les propos de son ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, qualifiés d’incitation à la violence pouvant relever de crimes d’atrocité. Il rappelle les mesures conservatoires rendues par la Cour internationale de Justice en janvier 2024 sur la prévention et la répression de l’incitation publique.
Ben-Gvir est nommé. Ses propos sont qualifiés par une institution, pas par ce texte. La présomption d’innocence s’applique à lui comme aux commandants que l’armée israélienne nomme dans ses frappes. Des accusations. Pas des condamnations.
L'autre registre : ce que comptent les Palestiniens et l'ONU
Face aux 16 violations du registre israélien, voici les chiffres tenus de l’autre côté de la ligne. Avec leurs auteurs, sans exception.
Organe lié au Hamas, le Bureau des médias du gouvernement de Gaza comptabilisait au moins 3 795 violations israéliennes du cessez-le-feu entre le 10 octobre 2025 et le 19 juillet 2026. Frappes aériennes, tirs d’artillerie, tirs directs. Décompte d’une partie au conflit, invérifiable de manière indépendante. Exactement comme celui d’en face.
Sur l’aide, la même source avance que seuls 59 613 camions sont entrés sur les 168 000 prévus. Trente-cinq pour cent. Là encore : revendication d’une partie.
Le ministère de la Santé de Gaza — registres jugés globalement fiables par les agences onusiennes, administration liée au Hamas — dénombrait au 18 août au moins 1 266 Palestiniens tués et 4 200 blessés depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Une actualisation citée par l’Associated Press le 19 août portait le bilan à au moins 1 273 tués. Le cumul depuis octobre 2023 dépasse 73 400 morts et 174 312 blessés, femmes et enfants représentant environ la moitié du total selon ce ministère.
Les agences onusiennes tiennent leur propre arithmétique, légèrement décalée. Début août, le bureau de coordination humanitaire OCHA citait 1 209 tués et 3 943 blessés depuis le cessez-le-feu. L’écart avec les chiffres du ministère tient aux dates d’arrêt et aux méthodes. Aucune des deux séries n’est validée par l’autre.
Et le droit, dans tout ça ? Il déçoit. Un cessez-le-feu gèle un conflit sans le clore, rappelle l’institut Lieber cité par Al Jazeera. Reprendre les hostilités viole l’engagement politique ; ce n’est pas nécessairement une violation du droit international, sauf si le cessez-le-feu relève d’un traité contraignant ou d’une résolution du Conseil de sécurité. Quant à la résolution 2803, elle a endossé le plan sans transformer chaque frappe en infraction jugeable.
Ce cessez-le-feu n’a pas de juge : il n’a que des comptables.
L’UNICEF comptait au moins 300 enfants tués en 300 jours. Un enfant par jour, en moyenne, sous un accord censé suspendre les hostilités. Son directeur régional Edouard Beigbeder l’a dit sans détour : un cessez-le-feu qui laisse un enfant mort chaque jour est un échec pour les enfants.
Son bureau décrit aussi les maternités : pas assez de couveuses, deux ou trois nouveau-nés partageant parfois une même machine.
Une analyse d’Al Jazeera — média financé par le Qatar, pays médiateur — calculait qu’Israël avait attaqué Gaza 280 jours sur les 312 premiers jours du cessez-le-feu. Trente-deux jours sans violence signalée, en dix mois. Même en divisant ce calcul par la prudence qu’impose son auteur, l’ordre de grandeur écrase la conversation sur les 16 violations d’en face.
Aucun de ces chiffres n’est neutre. Tous ont un auteur, un intérêt, une marge d’erreur inconnue.
Mais leur juxtaposition établit une chose que le registre israélien seul ne dira jamais : dans ce cessez-le-feu, chaque camp tient le compte des fautes de l’autre, et personne ne tient le compte des siennes.
Le renversement : comment 16 est devenu un argument
Reprenons la mécanique, pièce par pièce. Elle tient en quatre temps.
Temps un. Le plan du 30 juillet liait désarmement et retrait en mouvements simultanés et vérifiés. À chaque phase de décommissionnement répondait un repli israélien. C’était l’architecture du texte, sa raison d’être, l’assurance donnée à chaque camp que l’autre ne pourrait pas empocher sans payer.
Temps deux. Netanyahou a rejeté cette simultanéité les 4 et 9 août. Sa formule : désarmement complet d’abord. Retrait ensuite. Rien n’est moins sûr.
Temps trois. Selon le bilan du Long War Journal, Washington a ajusté sa position : une mise en œuvre étape par étape, conditionnée à la conformité du Hamas. La séquence voulue par Netanyahou, habillée en pragmatisme de médiateur.
Temps quatre. Alors le registre des violations prend sa fonction politique. S’il documente 32 violations en trois semaines de juillet, puis 16 en dix-huit jours d’août, il fournit en continu la matière première de la conditionnalité. Jamais le groupe ne sera assez conforme pour déclencher la phase suivante.
La baisse de moitié du décompte ne débloque rien. Elle recalibre l’exigence, et l’exigence, elle, ne baisse jamais.
Un registre tenu d’une seule main ne mesure pas l’adversaire : il fabrique le tempo de sa propre patience.
Tandis que la séquence se renégocie, l’occupation s’épaissit. Les forces israéliennes contrôlent environ 60 % du territoire de Gaza, au-delà d’une ligne jaune jamais délimitée avec précision, qu’elles ont étendue par endroits à coups de blocs de béton, y compris sur la route Salah al-Din, principal axe nord-sud.
En mai, Netanyahou parlait de passer à 70 % de contrôle pour resserrer l’étau.
Le comité technocratique censé administrer Gaza n’est toujours pas entré dans le territoire. La force internationale n’est pas déployée. Les 70 milliards de la reconstruction attendent. Kushner, à Davos, montrait des diapositives : front de mer touristique, zones industrielles, centres de données. Il concédait que rien ne commencerait sans démilitarisation.
Et deux millions de personnes vivent dans l’intervalle entre deux comptabilités.
Les diapositives de Davos promettaient des grues ; août a livré des pelles.
Ce qui dérange notre camp, dit sans détour
Ce texte est écrit d’un point de vue favorable à un désarmement réel du Hamas, condition évidente de toute paix durable. Raison de plus pour regarder en face ce qui dérange ce camp-là.
Premièrement. La seule comptabilité disponible des violations attribuées au Hamas est israélienne, relayée par un organisme partisan, sans vérification indépendante. Quiconque brandit le chiffre de 16 sans cette étiquette fait de la propagande, même involontaire.
Deuxièmement. Les registres palestiniens et onusiens, avec toutes leurs limites, convergent sur un ordre de grandeur : plus d’un millier de morts sous cessez-le-feu, dont des centaines d’enfants. Rien de comparable n’est documenté de l’autre côté de la ligne pour la même période.
Troisièmement. La promesse de désarmement du Hamas reste elle aussi invérifiée. Réaffirmée en privé, jamais en public. Liée à une condition — l’État palestinien — que le gouvernement israélien actuel exclut explicitement. Chaque camp a placé sa concession derrière une porte que l’autre refuse d’ouvrir.
Quatrièmement. L’échéance électorale israélienne du 27 octobre pèse sur chaque décision de Netanyahou. Le troisième anniversaire du 7 octobre approche. Aucun de ces vents ne souffle vers la souplesse.
Un processus où chaque partie tient le registre des fautes de l’autre, où l’arbitre préside à vie un conseil qui porte son nom, et où le médiateur menace de soutenir la reprise de la guerre, peut encore réussir.
Mais il devra inventer l’objet qui lui manque le plus : un compteur commun.
Trois questions avant le prochain bilan
Le 20 août au matin, l’accord en quinze points existe toujours sur le papier. Le Hamas dit l’accepter. Israël dit le rejeter. Washington dit le sauver en le réécrivant dans l’ordre voulu par celui qui le rejette.
Un prochain décompte viendra en septembre. Tenu par les mêmes sources. Publié par le même relais. Peut-être 8. Ou 40.
Ce qu’il taira, en revanche, est déjà connu : qui vérifie.
Trois questions, en guise de boussole.
Qui publiera le premier registre commun des violations, opposable aux deux camps ?
Que vaut une conditionnalité fondée sur un décompte que l’une des parties rédige et que l’autre ne peut pas contester ?
Et vous, si l’on vous présentait le registre de vos fautes tenu exclusivement par votre adversaire, publié par ses amis, et qu’on en fasse la condition de votre avenir — le signeriez-vous ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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