ANALYSE : 60 orateurs, un blocage record depuis 1979 — l’ONU attend encore ses présidents de comités
Pour mesurer ce qui se joue, il faut présenter le document dont tout le débat porte le nom.
La Charte des Nations unies fixe les pouvoirs du Conseil. Ses habitudes vivent ailleurs : dans la note du président connue sous le numéro 507.
Compilée en 2017 à partir des notes antérieures, elle n’a cessé de grossir. Seize nouvelles notes présidentielles entre 2017 et 2024, rappelait le président du groupe de travail lors du débat de mars 2024. La version consolidée la plus récente porte la cote S/2024/507, adoptée en décembre 2024 sous pilotage japonais.
C’est ce texte, et lui seul, qui encadre la répartition des porte-plume, la conduite des séances, l’accès des non-membres, la circulation des documents.
Une constitution de greffier. Invisible du public. Décisive pour lui.
Et le débat annuel sur les méthodes de travail est l’unique jour de l’année où les 178 États qui ne siègent pas au Conseil peuvent dire aux 15 qui y siègent comment ils travaillent.
Ou comment ils ne travaillent plus.
1979, l'année zéro du registre
Venons-en au chiffre qui structure la journée.
Tous les ans, le Conseil répartit entre ses membres — surtout les élus — les présidences de ses organes subsidiaires : comités de sanctions, groupes de travail, organes de suivi. Une note présidentielle consigne cette allocation. La série documentaire commence en 1979.
En 2025, l’accord n’était venu que le 29 mai. Cinq mois de retard. Déjà exceptionnels.
En 2026, il n’est jamais venu. Plus de sept mois et demi au 19 août. Aucun accord en vue.
La briefeuse invitée du débat, Shamala Kandiah Thompson, directrice exécutive de l’organisation Security Council Report, l’a dit devant les quinze : les retards des deux dernières années sont d’une autre échelle, et la période actuelle est la plus longue sans présidents ni vice-présidents agréés depuis 1979.
Elle en a nommé la cause immédiate. Le désaccord porte sur la présidence du comité créé par la résolution 1737, celui des sanctions contre l’Iran, et s’enracine dans la dispute plus large autour du rétablissement de ces sanctions par le mécanisme dit de snapback.
Un différend géopolitique sur l’Iran a gelé la machinerie entière.
Conséquences, énumérées à la tribune : des groupes de travail qui ne fonctionnent pas, des comités de sanctions privés d’exposés, des mécanismes de reddition de comptes affaiblis.
Un siège de comité vide, et c’est toute une chaîne de surveillance qui rouille.
Concrètement ? Un comité de sanctions inscrit des noms sur des listes, en radie, accorde des dérogations. Sans président, tout ralentit.
Un exemple vécu circule dans les couloirs, rapporté par le quotidien économique indien Financial Express à propos du comité dit 1988, celui des sanctions visant les talibans : la visite du ministre afghan des Affaires étrangères Amir Khan Muttaqi à New Delhi a été retardée par les lenteurs de sa dérogation de voyage.
Et quand rien n’avance, tout le reste attend : les inscriptions, les radiations, les exemptions humanitaires, les rapports d’experts.
Un fauteuil vide à New York, et c’est un avion qui reste cloué au sol à Kaboul.
Les remèdes posés sur la table
Diagnostiquer n’était que la moitié de sa mission. Des propositions ont suivi.
Découpler les nominations incontestées des nominations disputées, pour que la querelle iranienne ne prenne plus en otage les comités qui font consensus.
Instituer des mandats de deux ans pour les présidences, alignés sur le mandat des membres élus.
Renforcer le rôle des vice-présidents. Et écrire, noir sur blanc, ce qui se passe pendant une impasse prolongée — car la note 507 est muette sur ce scénario, devenu réalité.
Les élus ont poussé dans le même sens. Parlant pour les dix membres élus, le représentant du Liberia a demandé que la note 507 reste un document vivant, révisé à mesure que la pratique révèle ses lacunes, et qu’elle intègre des dispositions de contingence bornées dans le temps pour traiter ce retard sans précédent. Il a aussi proposé d’aligner la durée des présidences sur le mandat de deux ans des élus.
Sa formule mérite le procès-verbal : la force du Conseil ne repose pas seulement sur les pouvoirs que la Charte lui confère, mais sur la confiance que les États membres placent en lui pour les exercer équitablement, efficacement, de manière transparente et responsable.
Séoul a apporté l’idée la plus inventive de la journée : une troïka des présidences. Quand les fauteuils restent vides, le président du Conseil du mois, flanqué de ceux du mois précédent et du mois suivant, dirigerait les organes en attente.
Le Zimbabwe, qui rejoindra la table en janvier, a posé la limite inverse : ne pas créer de précédents à la hâte, ne préjuger de la position de personne.
Au-delà des fauteuils vides, la journée a rouvert le procès des porte-plume, ces délégations qui tiennent la plume des projets de résolution. Le Costa Rica a déploré leur concentration entre quelques mains. L’Allemagne a plaidé pour que les pays de la région d’un conflit, ou ceux qui contribuent activement à le résoudre, co-portent plus souvent les textes. Et son délégué a livré une formule que les dix élus reprendront volontiers : unis, les E10 sont puissants — rappelant qu’ils ont récemment trouvé des solutions quand le dossier humanitaire du Proche-Orient paralysait les cinq permanents.
Toutes ces idées ont un point commun. Aucune ne touche à la Charte. Toutes pourraient s’adopter demain matin — si les quinze le voulaient.
Nul sommet à convoquer. Aucun traité à ratifier. Une entente suffirait. Quinze volontés manquent.
Cinq membres permanents, cinq reproches
Alors les détenteurs du veto ont pris la parole, et le compte rendu officiel note que les divisions décrites par la briefeuse se sont exposées en pleine vue.
Londres, par la voix de sa coordinatrice politique Jennifer MacNaughtan, a remercié les présidences qui ont maintenu les affaires urgentes des comités — avant de trancher : ces expédients ne remplacent pas une solution, et la résolution de l’impasse n’a que trop tardé. Sa demande : de la flexibilité de tous. Sa doctrine : un porte-plume responsable, ouvert au co-portage des textes, attentif aux pays concernés et à leur région.
Paris a été plus cinglante. L’impasse sans précédent est inacceptable, a dit la représentante française, avant d’élargir le procès : le Conseil, organe exécutif, ne peut pas être réduit à une simple tribune de plaidoyer ni servir la désinformation. Gare, a-t-elle ajouté, à ne pas transformer l’enceinte en cirque par l’invitation d’intervenants farfelus.
Moscou a regretté un ordre du jour dilué par des sujets étrangers au mandat, et des projets de résolution déconnectés du réel, non coordonnés avec leurs exécutants, porteurs d’une charge ouvertement conflictuelle.
Pékin a visé les mises aux voix forcées de textes controversés, qui en affaiblissent le poids, et appelé les membres à se respecter et à gérer convenablement leurs différends.
Washington a ouvert un front singulier : la sélection du prochain secrétaire général. La représentante américaine a dit prendre exceptionnellement ombrage de l’ingérence de la présidente de l’Assemblée générale dans ce processus, citant deux lettres adressées au Conseil qui l’accusaient d’avoir agi de manière irrégulière.
Cinq puissances, cinq diagnostics. Chacun décrit surtout les fautes des quatre autres.
Au Conseil de sécurité, même le constat de paralysie se vote en ordre dispersé.
Le fauteuil le plus convoité de New York
Ce front américain mérite son chapitre, car il touche la décision la plus lourde de l’année onusienne.
António Guterres achève son second mandat le 31 décembre 2026. La sélection de son successeur est engagée. Elle passe par le Conseil, qui recommande un nom à l’Assemblée générale.
Sept candidats étaient en lice fin juillet, selon la radio publique américaine NPR : la Costaricienne Rebeca Grynspan, la Guyanienne Carolyn Rodrigues-Birkett, l’Argentin Rafael Grossi, la Chilienne Michelle Bachelet, l’Équatorienne Maria Fernanda Espinosa, le Sénégalais Macky Sall et l’Ougandais Olara Otunnu. Une rotation régionale informelle donne l’avantage à l’Amérique latine. Une pression croissante s’exerce pour qu’une femme dirige enfin l’organisation — ce qui ne s’est jamais produit en huit décennies.
La campagne s’est faite étonnamment publique. La présidente de l’Assemblée générale, l’Allemande Annalena Baerbock, a organisé des auditions ouvertes ; la personne choisie, a-t-elle dit, sera non seulement le visage de cette maison de l’humanité, mais aussi sa gardienne. Devant les délégations, Grossi a mis en avant six cessez-le-feu négociés autour d’une centrale nucléaire ukrainienne. Grynspan a rappelé l’accord céréalier de la mer Noire, qu’elle a contribué à négocier, et promis la même méthode pour le détroit d’Ormuz. Espinosa a résumé l’enjeu d’une phrase : rendre l’organisation de nouveau pertinente.
Puis la confidentialité a repris ses droits. En principe.
Le premier sondage indicatif — le straw poll — s’est tenu le 30 juillet. Scrutin secret : chaque membre encourage, décourage ou s’abstient sur chaque nom.
Tout a fuité. Le Guardian a publié les chiffres : 10 encouragements pour Grynspan, un seul découragement, quatre sans opinion. Sa rivale la plus proche, Rodrigues-Birkett, en comptait neuf. Al Jazeera confirmait la hiérarchie et plaçait Grossi en troisième position surprise.
Or ces fuites sont exactement ce que le Conseil s’était engagé à éviter.
L’ambassadrice danoise Christina Markus Lassen, présidente du Conseil pour août, l’avait reconnu dès sa conférence de presse du 3 août : son pays avait plaidé pour la publication officielle des résultats, la proposition n’a pas été retenue, et il est regrettable que certains résultats aient fuité. Elle promettait au moins un sondage indicatif pendant la présidence danoise, tout en défendant la confidentialité de la salle : le Conseil y est parvenu les neuf fois précédentes, disait-elle en substance.
Le 19 août, la Norvège a remis le sujet sur la table par la voix de son secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Andreas Motzfeldt Kravik, parlant aussi pour le Danemark, la Finlande, l’Islande et la Suède : la fumée blanche, pour ainsi dire, ne suffit pas, a-t-il lancé, réclamant que les candidats apprennent les résultats directement du Conseil, comme tous les États membres, avec une attention à la géographie et au genre.
Sur ce point, Mme Thompson a refermé la boucle pendant le débat : la critique majeure du processus de 2016 portait déjà sur l’opacité des straw polls, dont les résultats circulaient vite, sans caractère officiel, avec un risque d’informations inexactes. Son invitation au Conseil : envisager une divulgation officielle, pour donner une certitude sur l’exactitude des résultats.
Dix ans plus tard, même procédure. Même fuite. Même débat.
Et le calendrier presse. Le mandat s’achève fin décembre. La salle, elle, fuit déjà.
Le secret ne protège plus rien : il ne fait que choisir qui informe les journalistes.
Londres a rappelé le cadre : l’article 97 de la Charte, la lettre conjointe du 25 novembre 2025 et la résolution 79/327 de l’Assemblée générale doivent guider la sélection, avec pour seule boussole le candidat le plus qualifié. Tokyo a noté que le processus n’a connu que très peu de changements significatifs malgré des appels répétés. Le Caire a réclamé un calendrier annoncé clairement. La Nouvelle-Zélande, au nom du groupe Responsabilité, cohérence et transparence, a résumé l’enjeu : la transparence n’affaiblit pas le rôle du Conseil, elle renforce la légitimité de sa recommandation.
Le veto, comptabilité d'une paralysie
Au fil des heures, le compte rendu enregistre l’autre grand chef d’accusation : le droit de veto.
Le Mexique a rappelé que les méthodes de travail ne sont pas un sujet mineur, en pointant l’incapacité du Conseil à agir face aux menaces les plus graves. Son représentant a promu l’initiative franco-mexicaine de suspension volontaire du veto en cas d’atrocités de masse : 120 États la soutiennent aujourd’hui.
La courbe de cette initiative mesure à elle seule la lenteur du chantier. Lancée en 2015, elle revendiquait 107 soutiens au débat de novembre 2025 — et son adoption dépend précisément de ceux qu’elle priverait d’un privilège.
Les archives des débats précédents complètent la comptabilité. En mars 2024, le Liechtenstein soulignait que le veto est au cœur de la paralysie politique. En novembre 2025, son délégué citait un exemple daté : vingt ans après le serment du plus jamais ça, le Conseil n’avait même pas pu mettre un texte sur la table face aux atrocités apparentes du Darfour.
Chaque camp tient son propre registre des abus. Washington, en 2024, se disait frustrée par les vetos des autres permanents, tout en rappelant avoir coparrainé la résolution 76/262, qui convoque l’Assemblée générale après chaque veto. Pékin, en 2025, renvoyait la politesse en visant le pays qui a utilisé son veto à répétition pour bloquer l’action du Conseil sur Gaza.
Fait remarquable, souligné par la Norvège au nom de 27 États en 2024 : le veto n’apparaît même pas dans la note 507.
L’outil le plus puissant du Conseil est aussi le seul que son manuel refuse de nommer.
Les formats nés des impasses : une histoire qui rassure et inquiète
L’histoire du Conseil offre pourtant un motif d’espoir, exhumé par la briefeuse lors du débat de novembre 2025.
Les réunions dites en formule Arria sont nées parce qu’un prêtre croate de Bosnie avait un récit à livrer sur le conflit dans son pays, et qu’aucun format n’existait pour entendre confidentiellement un intervenant de la société civile. L’impasse a créé l’outil.
En 2008, le dialogue interactif informel est apparu pour une raison tout aussi précise : le Conseil devait parler avec l’Union africaine et la Ligue des États arabes du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre le président soudanais Omar el-Béchir. Aucun cadre ne le permettait. On l’a inventé.
Aujourd’hui, disait-elle, le besoin est ailleurs : bâtir de la confiance et de meilleures relations loin de l’œil du public.
La leçon vaut dans les deux sens. Cette maison sait inventer des formats quand elle le veut. Et elle ne les invente que dos au mur.
La formule Arria elle-même n’est pas immunisée contre l’usure. Dès mars 2024, Karin Landgren, directrice exécutive de l’organisation Security Council Report et briefeuse de ce débat-là, avertissait qu’elle risquait de se ternir, passée de l’information sans attribution à l’échange d’insultes télévisé.
Un format né pour écouter un prêtre peut finir en plateau de polémistes. Les outils suivent les mains qui les tiennent.
Novembre 2025 avait ajouté sa propre liste de dérives, dressée par une autre experte, Loraine Sievers, coautrice du manuel de référence sur la procédure du Conseil.
Les images projetées en séance devraient être de calibre probatoire — étayer un fait, pas créer du drame ni remuer les émotions, disait-elle. Les limites de temps de parole, utiles pour resserrer les échanges, poussent les orateurs à débiter leurs textes à toute vitesse, au détriment du dialogue réel et des interprètes, qui ont besoin de temps pour restituer chaque nuance. Les querelles d’invitation au titre de la règle 37 — tel État convié malgré une objection, tel autre oublié — créent de la rancune des deux côtés.
Elle rappelait aussi l’enjeu d’image : l’organe et l’organisation entière gagnent ou perdent en crédibilité selon la tenue, ordonnée et professionnelle ou non, de leurs séances.
Quand une séance devient un spectacle, la procédure n’est plus qu’un décor.
Mars 2024 : le même débat, au mot près
Ce qui frappe, à relire les archives, c’est la répétition.
Le 11 mars 2024, débat annuel sur les méthodes de travail. Une trentaine d’orateurs. Les mêmes thèmes qu’en 2026, presque dans le même ordre.
D’abord le veto, dont les conséquences destructrices à Gaza et en Ukraine sont dénoncées par une large partie de la salle. Puis les porte-plume, concentrés entre quelques mains. La désinformation, déjà : le délégué britannique reproche à Moscou d’avoir amené le musicien Roger Waters comme intervenant sur l’Ukraine, et dénonce l’usage du Conseil comme tribune de révisionnisme par des intervenants sous-qualifiés dans des débats vexatoires.
La France, déjà, s’élève contre la saturation de l’enceinte par des réunions de propagande. La Russie, déjà, dénonce l’exploitation systématique des méthodes de travail au service d’intérêts particuliers, enrobés, selon elle, de nobles intentions et de pseudo-altruisme.
La France de mars 2024 va plus loin que la polémique : le Conseil, seul forum multilatéral existant pour préserver la paix, n’a été en mesure ni de condamner les attaques du 7 octobre, ni d’appeler à un cessez-le-feu à Gaza, ni d’arrêter la guerre d’agression de Moscou en Ukraine, constate son représentant, qui réclame le bon équilibre entre diplomatie publique et travail à huis clos.
Karin Landgren, elle, ancre son propos dans le Nouvel Agenda pour la paix du secrétaire général, où la prévention des conflits est décrite comme une priorité chroniquement négligée. Établir les faits et leur contexte est au cœur de la prévention, rappelle-t-elle, avant un aveu qui vaut pour toute l’époque : s’accorder sur un ensemble de faits est notoirement difficile. Elle pointe aussi la résolution 2719 sur les opérations de paix conduites par l’Union africaine : pour qu’elle fonctionne, les conseils des deux organisations devront inventer une coopération bien plus étroite, leurs rencontres actuelles n’étant pas encore un forum d’échange franc, stratégique, ni même routinier.
Ce jour-là, le président japonais du groupe de travail, Kazuyuki Yamazaki, hausse l’enjeu d’un cran : ce qui est en cause, dit-il, n’est pas seulement la réputation du Conseil, mais la pertinence de l’organisation entière.
Il annonce l’ouverture du chantier de mise à jour de la note 507. Ce chantier aboutira : la version consolidée S/2024/507 paraît en décembre.
Une victoire de procédure, réelle. Et la preuve, involontaire, que la procédure n’était pas le problème : dix-huit mois après la mise à jour, le Conseil bat son record de paralysie.
Novembre 2025 : l'avertissement ignoré
Le 14 novembre 2025, nouveau débat annuel. L’alerte sur les présidences de comités figure déjà au procès-verbal.
Mme Thompson rappelle que les nominations de 2025 n’ont été agréées que le 29 mai, au prix d’une perturbation sérieuse. Elle esquisse déjà les remèdes : laisser fonctionner les organes non contentieux, prolonger les présidents sortants, confier l’intérim aux porte-plume des dossiers concernés.
La Suisse, au nom du groupe Responsabilité, cohérence et transparence, se dit profondément préoccupée par ce retard sans précédent, qui touche l’efficacité, la crédibilité et la capacité de réaction du Conseil. Le Royaume-Uni insiste pour qu’un paquet 2026 laisse aux nouveaux présidents un temps de préparation suffisant. Les Philippines proposent des échéances écrites pour la sélection des présidents et vice-présidents.
L’Inde, par la voix de son représentant permanent P. Harish, ajoute une accusation frontale, rapportée par le quotidien économique indien Financial Express : les conflits d’intérêts évidents et manifestes n’ont pas leur place au Conseil. Sans nommer le Pakistan, elle vise sa présidence du comité des sanctions contre les talibans et sa coprésidence du comité antiterroriste, alors qu’Islamabad est partie prenante du dossier afghan. New Delhi réclame une sélection des présidences plus transparente, objective et bornée dans le temps.
Neuf mois plus tard, le 19 août 2026, le paquet de nominations n’existe toujours pas.
L’avertissement de novembre est devenu le record d’août.
Chaque année, le Conseil s’écoute décrire sa maladie ; chaque année, il en aggrave le diagnostic.
La règle 37, l'Afrique et ceux qui ne siègent pas
Un autre fil a couru toute la journée du 19 août : la place de ceux qui n’ont pas de siège.
La Bulgarie a plaidé pour les États spécialement affectés, admis à participer aux séances au titre de la règle 37 du règlement intérieur provisoire, et suggéré que la proximité géographique d’un conflit suffise à ouvrir ce droit. Le Nigeria a proposé des critères écrits : États nommés dans la résolution en discussion, voisins d’un conflit actif, contributeurs de troupes et de police.
Cuba s’est inquiétée d’un organe qui adopte des décisions sans écouter les États concernés. Singapour a demandé plus de séances publiques, avec une participation élargie.
Berlin a averti : quand le Conseil est inefficace ou paralysé, c’est la foi dans les Nations unies qui s’affaiblit.
Et l’observateur de l’Union africaine a donné à la journée sa phrase la plus concrète : là où les méthodes de travail fonctionnent mal, le coût se mesure en résultats africains. Un Conseil qui écoute avant de décider, qui partage sa plume avec ceux qui portent ses mandats et qui maintient sa machinerie subsidiaire en état de marche servira mieux l’Afrique, a-t-il dit, en réclamant une participation institutionnalisée de son organisation aux séances.
Une part considérable de l’ordre du jour du Conseil concerne des dossiers africains. La part des fauteuils permanents africains, elle, est connue : zéro.
La Slovénie, ancienne élue, a conclu en désarmant tout le monde : aucune de ces propositions ne résoudra les divisions géopolitiques qui traversent la table. Sortez de vos scripts, engagez-vous franchement, concentrez-vous sur les solutions. Puis son délégué a cité le romancier brésilien Paulo Coelho : le monde est changé par votre exemple, pas par votre opinion.
Méthodes ou composition : les deux réformes qui se répondent
Il faut ici démêler deux chantiers que les interventions ont mêlés à dessein.
Les méthodes de travail relèvent du Conseil lui-même. Une simple note du président suffit. Aucune ratification, aucun amendement de la Charte.
La composition, elle, exige une révision de la Charte : deux tiers des membres de l’Assemblée générale, ratification comprise, dont celle des cinq permanents. Autrement dit, les cinq doivent consentir à diluer leur propre privilège.
L’un est bloqué par la politique. L’autre par la structure.
Les prétendants confondent rarement les deux par accident. L’Allemagne, le Japon, le Brésil et l’Inde — le groupe dit G4 — réclament chacun un siège permanent depuis des décennies, avec un projet d’élargissement à six permanents supplémentaires, rappelle la Deutsche Welle. L’Union africaine exige deux sièges permanents pour le continent. L’Afrique ne demande pas une faveur, elle exige la réparation d’une injustice historique, a déclaré en mai 2026 le président de sa Commission, Mahamoud Ali Youssouf.
Le secrétaire général sortant lui-même qualifie d’indéfendable l’absence de sièges permanents africains.
Or la planète, elle, a changé d’échelle depuis 1945. L’organisation a vu sa composition environ quadrupler. La table des permanents, jamais : les cinq mêmes sièges à veto depuis 1946, rappelle la Deutsche Welle, qui décrit aussi le barrage des rivaux régionaux — le Pakistan contre l’Inde, la Chine et la Corée du Sud contre le Japon, des Européens contre l’Allemagne, l’Argentine contre le Brésil. Et le veto reste l’os : aucun des cinq ne veut y toucher, avait résumé en 2017 l’ambassadrice américaine Nikki Haley.
Mais la voie électorale rappelle sa dureté. Le 3 juin 2026, l’Allemagne, deuxième contributeur financier du système onusien, a échoué dès le premier tour à décrocher un simple siège non permanent pour 2027-2028 : 104 voix, quand le Portugal en obtenait 134 et l’Autriche 131. Elle n’avait jamais perdu cette élection en six candidatures victorieuses.
Une puissance qui paie ne siège pas pour autant. L’arithmétique de l’Assemblée n’obéit à personne.
Le monde a quadruplé depuis 1945 ; la table, non.
Une organisation qui se sait malade
Rien de tout cela ne s’est tenu dans un vide. La séance s’est ouverte dans une organisation en crise déclarée — et qui le dit elle-même.
Depuis mars 2025, le secrétariat conduit l’initiative UN80, un chantier de restructuration générale : consolidation des fonctions, examen des mandats, refonte du système humanitaire, réductions dépassant 500 millions de dollars sur le budget régulier proposé pour 2026, d’après les publications du service d’information des Nations unies. Des coupes de 20 % dans les effectifs sont évoquées par le même Guardian.
Le 19 août encore, un haut responsable onusien déclarait au quotidien britannique The Telegraph que l’organisation n’est plus adaptée à sa mission et court un risque d’effondrement. L’homme n’est pas un inconnu : Matthias Schmale, coordonnateur humanitaire des Nations unies en Ukraine — celui-là même qui condamnait en janvier le cycle systématique d’attaques russes contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Son constat au Telegraph : Vladimir Poutine viole la Charte en Ukraine sans aucune conséquence.
Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique et candidat au poste de secrétaire général, Rafael Grossi, parlait quant à lui d’une mort lente de l’organisation dans un entretien au Financial Times relayé mi-août par plusieurs médias.
Quand les candidats à la direction d’une maison la décrivent en ruine, le débat sur l’entretien des serrures prend un autre relief.
La 10 210e séance a pris le pouls d’une institution, et l’a trouvé faible.
Un mois d'août à sauver, pour le Danemark
Reste la présidence danoise, qui a voulu ce débat et qui joue sa crédibilité dessus.
À sa conférence de presse du 3 août, l’ambassadrice Lassen présentait son programme. Un débat de haut niveau sur la faim et les conflits, le 25 août, pour mieux appliquer la résolution 2417 — là où les conflits éclatent, la faim suit, disait-elle, et la rareté des ressources alimentaires exacerbe les conflits. Les dossiers obligés : Soudan du Sud, Yémen, Libye, Territoire palestinien occupé, Corée du Nord, Syrie. La surveillance de Gaza, où elle rappelait la résolution 2803 qui a établi le Board of Peace, et celle du détroit d’Ormuz. Le cinquième anniversaire, sinistre à ses yeux, de la prise de Kaboul par les talibans. Et ce rendez-vous du 19 sur les méthodes de travail.
Elle y ajoutait des inconnues connues : l’Ukraine, que Copenhague défend sans relâche à la table ; le Soudan ; les suites de la mission au Liban après la fin annoncée du dispositif intérimaire.
Interrogée sur le Groenland et les ambitions américaines sur ce territoire, elle répondait que les gouvernements danois et groenlandais ont constamment rejeté l’ambition américaine d’en prendre le contrôle, tout en reconnaissant des préoccupations de sécurité légitimes dans l’Arctique. Même la présidence de séance n’échappe pas à la géopolitique qui la déborde.
Un mot revenait, de sa conférence de presse au débat du 19 : la confiance. Le résumé officiel de la séance s’achève sur cette formule, prêtée à de nombreux orateurs : la confiance se gagne.
Ils parlaient du Conseil. C’est d’eux-mêmes qu’ils parlaient.
Ce qui dérange notre camp
Ce texte est écrit d’un point de vue favorable au multilatéralisme et à la réforme du Conseil. L’honnêteté oblige à verser trois pièces au dossier contre ce camp.
D’abord, la demande de justice institutionnelle est indissociable d’ambitions nationales. L’Inde qui dénonce les conflits d’intérêts brigue un siège permanent. L’Allemagne qui déplore la paralysie voulait entrer au Conseil en juin. La vertu procédurale des candidats n’est jamais désintéressée.
Ensuite, la transparence réclamée a ses hypocrites. Les résultats des sondages indicatifs ont fuité vers la presse pendant que les mêmes capitales défendaient la confidentialité en séance. Quelqu’un, autour de cette table, alimente les journalistes qu’il déplore.
Enfin, l’idée que de meilleures méthodes débloqueraient le Conseil reste une hypothèse, pas un fait. L’invitée du 19 août elle-même l’a formulé avec une prudence exemplaire : les méthodes de travail ne peuvent pas résoudre les différends politiques ; elles aident à les traverser, à préserver la capacité de fonctionner, à mieux utiliser les outils existants.
Le fauteuil du comité 1737 n’est pas vide par accident de procédure. Il est vide parce que les capitales s’affrontent sur l’Iran. La procédure n’a fait qu’enregistrer la fracture.
Quiconque promet qu’une note présidentielle guérira une guerre froide se raconte une histoire. Tout au plus la note peut-elle empêcher que la guerre froide ne casse la machine qui devra servir le jour du dégel.
Quarante-sept ans de registres, et après ?
Au soir du 19 août, la 10 210e séance s’est refermée sans décision. Ce n’était pas son objet : un débat public n’adopte rien.
Il laisse des traces, pourtant.
Un record nommé — 1979 — que plus personne ne peut ignorer. Des remèdes écrits au procès-verbal : découplage, mandats de deux ans, troïka, contingences bornées dans le temps, critères pour la règle 37. Une échéance qui approche : la recommandation d’un secrétaire général avant la fin de l’année, par le même organe qui n’arrive pas à pourvoir ses comités.
Et une phrase slovène empruntée à un romancier, qui vaut mieux que bien des résolutions.
L’exemple, pas l’opinion.
Le Conseil sait se décrire. Quarante-sept ans de registres le prouvent. Sa séance du 19 août vient d’établir qu’il sait aussi se diagnostiquer, avec une précision clinique, devant témoins.
Il reste à démontrer qu’un malade peut être son propre médecin.
Et vous, si votre équipe passait une journée entière à constater qu’elle n’arrive plus à désigner ses responsables, y verriez-vous le début d’une guérison — ou l’aveu qu’il faut changer d’équipe ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
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Sources Secondaires :
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