Voici le détail, enseigne par enseigne, au 19 août.
Chez Gazprom Neft, la ligne d’assistance annonçait d’abord 40 litres de carburant par personne, avant que l’entreprise ne corrige : la limite réelle serait de 60 litres, rapporte Meduza d’après le média économique russe RBC.
Chez Tatneft : 50 litres d’essence, 60 de gazole par véhicule.
Rosneft, premier producteur du pays, a plafonné l’essence à 30 litres par véhicule — dans la totalité de ses stations, sur tout le territoire russe, rapporte Reuters.
Lukoil a restreint aussi. Sans publier ses seuils.
Trente litres, c’est un demi-réservoir de berline.
Et l’avertissement accompagnant la mesure vaut d’être cité : Rosneft prévient ses clients de temps d’attente allongés en raison d’une demande accrue.
Traduction commerciale d’une réalité simple : la file est devenue un service annoncé.
La ration nationale d’un géant pétrolier.
Le 95 introuvable
L’essence AI-95, la qualité supérieure, a presque disparu de la capitale.
Au soir du 18 août, il n’en restait que dans une seule station de la chaîne Neftmagistrali à Moscou, selon la ligne d’assistance de l’entreprise citée par RBC.
Une seule adresse, dans une métropole de plus de douze millions d’habitants.
Et les prix suivent : jusqu’à 120 roubles le litre — environ un dollar cinquante — selon le Kyiv Post.
Chez Lukoil, la ligne d’assistance ne recensait plus que deux stations de la capitale vendant à la fois les deux qualités d’essence et le gazole, tandis qu’une troisième ne servait plus que du gazole, précise UA.News.
La carte moscovite du plein complet tient sur les doigts d’une main.
La deuxième vague d'un même été
Rien de surprenant.
C’est une rechute.
Les pénuries ont pris de l’ampleur dès le mois de mai et s’étaient étendues à la plupart des régions russes en juillet, rappelle Reuters.
Moscou avait connu ses premières limites en juin — 30 litres d’essence chez Gazprom Neft, restrictions chez Lukoil, interdiction des jerricans — avant un relâchement estival, rapportait alors Ukrainska Pravda d’après RBC.
C’est en juin aussi que Vladimir Poutine avait reconnu, pour la première fois, des problèmes de carburant liés aux frappes ukrainiennes sur les raffineries et les dépôts.
Début août, la deuxième vague est arrivée.
Quatre grandes raffineries au minimum ont été mises hors service ce mois-ci, selon les données relayées par UA.News.
Plus large, plus profonde, plus durable que la première.
Le calendrier parle
Depuis le début de 2026, l’Ukraine a frappé l’infrastructure pétrolière russe plus de vingt fois — raffineries, terminaux d’exportation, oléoducs — pour un coût estimé à plus de 7 milliards de dollars dès début mai, selon Ukrainska Pravda.
Chaque vague de pénurie suit une vague de frappes.
Frappe, file, rationnement.
La corrélation n’est pas une démonstration complète — la demande saisonnière joue aussi, Reuters le souligne — mais elle est devenue impossible à ignorer.
Les régions sacrifiées pour la capitale
Le vrai scandale russe n’est pas à Moscou.
Il est partout ailleurs.
Pour protéger la capitale, les autorités redirigent des volumes de carburant depuis les régions de l’est du pays, rapportent des sources industrielles citées par UA.News et le Kyiv Post.
Résultat : une deuxième vague de pénuries frappe précisément ces régions donneuses.
Mi-août déjà, des stations d’au moins douze régions — du kraï de Krasnodar au Primorié — signalaient des files de plusieurs heures, selon le décompte du média 7×7 relayé par Meduza.
À Sotchi, la mairie demandait aux habitants et aux touristes de renoncer à leur voiture personnelle, en invoquant des perturbations logistiques d’approvisionnement.
Quand la station balnéaire du régime supplie ses vacanciers de marcher, l’image résume l’été russe entier.
Dans la région d’Orenbourg, l’essence est rationnée à 30 litres et distribuée selon un système pair-impair : plaque paire les jours pairs, plaque impaire les jours impairs.
Lipetsk a adopté le même système le 13 août.
Une superpuissance pétrolière — la formule est du Kremlin — réduite à rationner l’essence de ses citoyens par numéro de plaque d’immatriculation.
Sébastopol, l’avant-goût
La Crimée occupée avait servi de laboratoire dès juin.
Des transporteurs de Sébastopol se plaignaient de ne recevoir qu’un quart du carburant nécessaire, des lignes de bus étaient annulées, et des stations-service — y compris de grandes chaînes — fermaient en masse, rapportait Ukrainska Pravda.
Ce qui arrivait à la péninsule occupée en juin arrive aux régions russes en août.
L’occupation a servi de zone d’essai budgétaire : on y a appris à gérer le manque, à annuler des lignes de bus, à fermer des stations sans annonce.
La géographie de la pénurie remonte vers le nord.
Méthodiquement.
Le prix baisse quand Poutine passe
Un détail signé Meduza mérite l’encadrement.
À Krasnoïarsk, la veille d’une visite de Vladimir Poutine, les prix de l’essence d’une chaîne régionale ont chuté de 24 roubles par litre — la société invoquant une amélioration temporaire de la logistique.
Puis les prix sont remontés dès le départ du président.
Le tarif de l’essence russe varie selon la position géographique du chef de l’État.
Ce n’est plus une politique énergétique, c’est une scénographie itinérante — et elle documente, mieux que toute opposition, ce que le pouvoir sait de sa propre crise.
Un village Potemkine, au litre près.
Un exportateur qui fait la queue aux importations
Voici la donnée qui transforme la crise en événement historique.
La Russie, exportatrice de carburants en temps de paix, a commencé à importer de l’essence — et son gouvernement l’a confirmé.
Le vice-premier ministre Alexandre Novak a reconnu ce mercredi que les importations avaient commencé, sans détailler volumes ni provenances, rapporte le Guardian dans son point du 20 août.
Les données de navigation racontent le trajet : un pétrolier sous pavillon omanais a chargé environ 68 000 tonnes d’essence au mouillage de Port-Saïd, transbordées depuis un navire parti du port indien de Vadinar, avant de décharger début août au port arctique russe de Vitino, selon des sources industrielles de Reuters.
De l’essence raffinée en Inde — vraisemblablement à partir de brut russe vendu à prix bradé — qui revient par la mer Rouge et l’Arctique nourrir les pompes russes.
Le cercle est bouclé, et il est humiliant.
Belarus, Kazakhstan, Asie
Le reste du dispositif d’urgence suit la même logique.
Des importations ferroviaires d’essence depuis le Belarus et le Kazakhstan sont en cours d’organisation, note le Guardian.
Du gazole arrive d’Asie depuis la semaine précédente, selon Reuters.
Deux autres cargaisons d’essence indiennes, au bas mot, sont attendues dans les ports russes sous deux semaines, selon les données industrielles citées par le Guardian.
Le pont maritime s’organise.
Cargaison par cargaison.
Moscou a interdit l’exportation d’essence et de gazole, et assoupli ses exigences de qualité des carburants.
Trois décisions défensives en un été, chacune impensable un an plus tôt pour le deuxième exportateur mondial de pétrole.
Chaque mesure prise sépare un peu plus le discours officiel — tout va bien — de la réalité logistique d’un pays en économie de siège.
Les raffineries, cause première
Remontons à la source de la pénurie, car elle a des coordonnées précises.
Pas moins de 26 raffineries russes ont été mises à l’arrêt à un moment ou un autre, dont sept encore hors service fin juillet, et quatre de plus arrêtées en août, selon S&P Global cité par le Kyiv Post.
Le raffinage russe est tombé à environ 3,6 millions de barils par jour — son plus bas niveau depuis mai 2002, selon EA Analytics.
La production est ensuite remontée au-dessus de quatre millions de barils, mais reste environ 30 % sous la moyenne saisonnière, d’après les analystes de Rystad.
Sur la bourse de Saint-Pétersbourg, les ventes d’essence ont reculé d’environ 20 % depuis début août.
Et la raffinerie d’Orsk, frappée le 11 août à 1 500 kilomètres de l’Ukraine, a purement cessé de traiter du brut, rapporte UA.News.
La même dépêche signale la confirmation, par l’état-major ukrainien, d’une frappe sur Taneco, au Tatarstan.
La disponibilité du carburant a reculé le plus fortement dans les régions de Volgograd, Tcheliabinsk, Orenbourg, Voronej, Samara, Penza, Saratov, Lipetsk et Rostov, ainsi qu’au Tatarstan.
Lisez cette liste sur une carte : c’est la Volga et le sud, les corridors logistiques de la guerre.
Et ce n’est pas fini
Un nouveau pic de crise est attendu début septembre, selon des sources de Kommersant citées par le Kyiv Post.
Pourquoi septembre plutôt qu’un autre mois ? La réponse tient au calendrier des maintenances programmées.
Des responsables russes de l’énergie ont déjà discuté de l’approvisionnement d’au moins dix régions, d’Orenbourg au Primorié, selon le même quotidien.
Or l’usine biélorusse de Novopolotsk — l’un des fournisseurs de secours — entre alors en maintenance programmée, en même temps que plusieurs grandes raffineries russes.
Pendant ce temps, les drones ukrainiens frappaient Oufa le 19 août et Nijnekamsk le 20.
L’offre descend ; la campagne continue.
L'huile moteur, l'autre pénurie
La crise a une réplique méconnue, documentée par Kommersant et le Moscow Times, relayés par United24 Media.
En deux mois, les prix de certains lubrifiants automobiles ont bondi de 50 à 100 %, et les délais de livraison sont passés d’environ deux jours à deux semaines, selon Vladimir Andreev, de la place de marché automobile Fresh.
Les marques importées — Shell, Castrol — se raréfient ; les prix des huiles importées ont doublé, selon le réseau d’ateliers Fit Service.
Le détail le plus révélateur est chimique.
Comme la Russie a assoupli ses normes, des véhicules roulent à l’essence Euro-2 ou Euro-3, plus soufrée — ce qui impose des vidanges une fois et demie à deux fois plus fréquentes, explique un analyste de NEFT Research.
La dégradation s’auto-alimente : moins de raffinage, donc pire essence, donc plus d’huile, donc plus de pénurie.
Selon Fit Service, les prix des huiles automobiles ont augmenté d’environ 15 à 20 % depuis le début de l’année — et certains produits de 40 %.
Une spirale de qualité vers le bas, mesurable dans les garages.
Ce que Moscou répond
Face à ce tableau, la réponse officielle tient en une phrase.
Le ministre russe de l’Énergie, Sergueï Tsivilev, affirme que l’essence et le gazole sont disponibles dans les stations-service — tout en reconnaissant que des files s’y forment, rapporte Meduza.
Disponible, mais rationné à trente litres chez le premier pétrolier du pays.
Disponible, mais dans 28 % des stations.
Disponible, mais importé d’Inde par transbordement égyptien.
Le déni officiel n’est plus une position d’information : c’est une politique de gestion de l’humeur publique.
Des gardes armés aux pompes
Le pouvoir, lui, prépare autre chose que des éléments de langage.
Une source interne russe affirme que des unités de la Rosgvardia — la garde nationale, force de sécurité intérieure lourdement militarisée — ont été déployées dans des stations-service de la région de Moscou, et du personnel de cette garde aurait été vu dans au moins 13 stations en Russie et en territoires occupés, rapporte l’Institute for the Study of War, qui relaie cette affirmation sans la vérifier.
Une revendication d’initié, invérifiable, mais cohérente avec la crainte affichée du régime : le désordre social aux pompes.
On ne poste pas des hommes en armes devant un produit abondant.
Le calendrier électoral, en toile de fond
L’institut de Washington éclaire aussi le tempo politique : des élections à la Douma d’État se tiennent en septembre, et le Kremlin cherche à rassurer sa population sur sa gestion économique avant l’échéance — tout en la préparant à de nouveaux sacrifices.
Rassurer et rationner en même temps.
Bonne chance.
C’est l’exercice imposé de la fin d’été russe.
Et il a une limite objective : on ne trompe pas un réservoir vide.
La guerre est entrée dans le quotidien russe
Il faut dire pour finir qui paie cette crise — et qui la regarde.
Ce même 19 août, au Kremlin, Vladimir Poutine concédait devant son conseil que la croissance restait modeste et que des attaques visaient les infrastructures du pays — nous y consacrons le dossier suivant.
Le mot pénurie n’a pas été prononcé.
Pas une fois.
Ce ne sont pas les colonnes de blindés qui font la queue à Orenbourg : l’armée est servie en priorité.
Ce sont des automobilistes, des transporteurs, des taxis, des vacanciers de Sotchi — la Russie ordinaire, celle qu’on a promis de tenir à l’écart de la guerre.
Cette Russie-là découvre en une file d’attente ce que trois ans de télévision d’État lui avaient épargné : la guerre a un coût, et il se paie aussi en roubles et en heures perdues.
Le fait qui dérange est là : cette campagne atteint le quotidien des civils russes avant d’atteindre les chars.
Mais voilà aussi le mécanisme assumé : Kyiv l’a dit par la voix de son président, ces frappes doivent démontrer aux Russes que la paix est nécessaire.
—
Retenez trois faits.
Une station sur quatre environ a du carburant.
Un exportateur importe.
Un ministre nie.
Combien de temps un régime peut-il raconter la victoire à des citoyens qui comptent leurs litres par numéro de plaque ?
Et si la pénurie s’installe jusqu’en septembre, qui, du réservoir ou du récit, cédera le premier ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
ArmyInform — État-major : raffinerie d’Orsk frappée à 1 500 km, 11 août 2026
Présidence de l’Ukraine — Adresse du 19 août 2026 : extension du périmètre des frappes en profondeur
Sources Secondaires :
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