Le document judiciaire va jusqu’à donner l’adresse du Mabna Institute, rue Sheikh Bahaii Shomali, à Téhéran, code postal compris.
Fondé « vers 2013 » par Gholamreza Rafatnejad et Ehsan Mohammadi, l’institut avait, selon l’accusation, une mission assumée : aider les universités et organismes de recherche iraniens à accéder aux ressources scientifiques non iraniennes.
Une raison sociale presque respectable, pour une activité que quatorze chefs d’accusation décrivent autrement.
Autour du noyau, un écosystème de pirates à gages.
Quinze autres noms suivent, avec leurs pseudonymes : « Achilles », « The Joker », « bc.monster », « Skote Vahshat ».
Des noms de forums, pas des noms de guerre.
Des clients d’État et des clients privés
L’acte est précis sur le modèle économique.
L’institut contractait à la fois avec des entités gouvernementales iraniennes et avec des clients privés, et c’est spécifiquement la campagne d’hameçonnage des universités qui aurait été conduite pour le compte des gardiens de la révolution.
Une partie espionnage, une partie commerce.
Même clavier, deux payeurs.
Le piratage d’État externalisé ressemble moins à un ministère qu’à une agence d’intérim.
Les victimes au-delà des campus
Il n’y avait pas que les campus, selon l’accusation.
L’acte énumère des intrusions dans les messageries d’employés du département du Travail, de la commission fédérale de régulation de l’énergie, des États d’Hawaï et de l’Indiana, des Nations unies et de l’Unicef.
Un accusé, Behzad Mesri, est poursuivi séparément pour le piratage de la chaîne HBO en 2017, assorti d’une tentative d’extorsion d’environ 6 millions de dollars en bitcoin.
Cinq autres accusés du nouvel acte auraient trempé dans la même intrusion.
Le renseignement d’État, la recherche et le racket, dans le même organigramme.
C’est cette porosité qui fait la valeur du dossier pour Washington : elle permet de décrire l’appareil iranien non comme une armée cyber, mais comme un marché où l’État achète des prestations — et donc de poursuivre les prestataires comme des criminels de droit commun.
2018 contre 2026 : ce qui a changé dans les chiffres
La comparaison des deux actes d’accusation réserve des surprises de comptable.
En mars 2018, le ministère annonçait neuf inculpés, sept chefs d’accusation, 144 universités américaines, 176 universités étrangères dans 21 pays, et 47 entreprises américaines et étrangères confondues.
En août 2026 : dix-sept inculpés, quatorze chefs, toujours 144 universités américaines, mais 178 étrangères, et un décompte d’entreprises reformulé.
Sur son affiche de recherche, le bureau fédéral comptait, lui, 36 entreprises américaines.
Trente-six, quarante-sept, quarante-deux plus onze : les périmètres bougent d’un document à l’autre, sans explication publique.
Le Trésor, lui, dressait en 2018 la carte des pays touchés : Australie, Canada, Chine, Danemark, Finlande, Allemagne, Irlande, Israël, Italie, Japon, Malaisie, Pays-Bas, Norvège, Pologne, Singapour, Corée du Sud, Espagne, Suède, Suisse et Turquie — vingt et un pays en comptant le Royaume-Uni, alliés et rivaux confondus.
Même la Chine figurait parmi les victimes.
Le pillage académique n’a pas d’axe : il a des clients.
Même dans un dossier d’État, les additions changent selon la page qu’on lit.
Ce que huit ans ont ajouté
Le gain réel du nouvel acte est nominatif.
Huit noms s’ajoutent, dont ceux que le département d’État juge assez importants pour mettre à prix.
La campagne décrite, elle, n’a pas changé d’époque : elle s’arrête toujours « au moins » en décembre 2017.
Rien, dans les documents publiés mardi, n’allègue une intrusion postérieure.
On inculpe donc, en 2026, des faits vieux de neuf à treize ans.
Dix millions de dollars pour cinq adresses
La vraie nouveauté opérationnelle est ailleurs.
En parallèle du descellement, le programme Rewards for Justice du département d’État a mis à prix cinq des dix-sept accusés : Behzad Mesri, Mojtaba Galekuhi, Arman Kahzadian, Keyvan Fayaz et Saber Shahbazi Ballojeh.
Jusqu’à 10 millions de dollars pour toute information menant à leur localisation.
Deux millions par tête, en moyenne.
Le programme, précise le ministère, cherche des informations sur toute personne qui, sous la direction ou le contrôle d’un gouvernement étranger, se livre à des cyberactivités malveillantes contre les États-Unis.
Ce n’est pas une procédure judiciaire : c’est une chasse.
Assumée, financée, publiée.
Elle dit, mieux que toute déclaration, ce que le ministère attend vraiment de ce dossier : pas des comparutions, des positions.
Le précédent des sanctions
Le schéma de 2018 s’était déjà déroulé en deux temps : inculpation le matin, sanctions l’après-midi.
Washington avait désigné, via son Trésor, le Mabna Institute et dix individus au titre du décret présidentiel 13694 sur les cyberactivités malveillantes, gelant leurs avoirs sous juridiction américaine.
« L’Iran est engagé dans une campagne continue d’activité cyber malveillante contre les États-Unis et nos alliés », déclarait alors la sous-secrétaire au renseignement financier.
Le gel est toujours en place aujourd’hui — et les avoirs, toujours introuvables.
Ce que 2018 avait déjà dit
Relire les déclarations de 2018, c’est mesurer combien le disque tourne en boucle.
Numéro deux du ministère à l’époque, Rod Rosenstein promettait que l’inculpation allait « perturber les opérations de piratage des accusés et dissuader des crimes similaires ».
Le directeur du bureau fédéral, Christopher Wray, s’adressait directement à Téhéran : « vos actes ne passent pas inaperçus », « notre mémoire est longue ».
Berman parlait d’« une des plus vastes campagnes de piratage d’État jamais poursuivies » par le ministère.
En 2026, son successeur emploie les mêmes mots, au présent.
La dissuasion promise n’a jamais reçu le moindre bilan public ; la mémoire, elle, est démontrée, entretenue et célébrée à chaque nouveau descellement.
Accusés, pas condamnés — et sans doute jamais jugés
Il faut maintenant écrire la phrase que les titres oublient.
Chacune de ces dix-sept personnes est présumée innocente, et le ministère le rappelle lui-même : « un acte d’accusation n’est qu’une allégation ».
Aucun des dix-sept n’est en détention américaine.
Et les neuf de 2018 courent toujours, sans une seule arrestation à ce jour.
Geoffrey Berman, qui occupait le poste de procureur en 2018, l’avait dit sans détour : ces hommes sont désormais « des fugitifs de la justice américaine », qui ne verront « le monde extérieur qu’à travers leurs écrans ».
C’était en 2018.
Rien n’a bougé depuis.
La formule reste, mot pour mot, le bilan du dossier.
Une inculpation qui ne peut pas devenir un procès n’établit aucune culpabilité ; elle fige des noms.
Ce que dit la défense — et pourquoi on ne l’entend pas
Ni l’institut ni les accusés n’ont de porte-parole joignable : l’agence Reuters note qu’aucun contact n’a pu être établi avec le Mabna Institute, et que la mission iranienne aux Nations unies n’a pas répondu.
Téhéran n’a jamais reconnu les faits de 2018.
Silence intégral, huit ans durant.
Le contradictoire, dans ce dossier, n’existe donc tout simplement pas — et rien n’indique qu’il existera un jour.
Raison de plus pour manier les « chiffres officiels » avec des pincettes : ils ne seront jamais testés par un tribunal.
Pourquoi maintenant ? Les réponses officielles
Les signataires du texte officiel livrent chacun leur explication.
Le procureur fédéral Jamie McDonald : « Plus de huit ans après la publication de l’acte initial, ces poursuites montrent que le passage du temps ne nous dissuadera pas d’identifier et de poursuivre ceux qui visent les États-Unis depuis l’étranger. »
Côté sécurité nationale, John A. Eisenberg promet que sa division « poursuivra ces prédateurs aussi longtemps qu’il le faudra ».
Au bureau fédéral, le patron adjoint de la division cyber, Brett Leatherman, jure : « La mémoire du FBI est longue, et le temps n’émoussera pas notre détermination. »
À New York, le chef du bureau local du renseignement intérieur, James C. Barnacle Jr., ajoute que ces intrusions coordonnées représentent « une menace sérieuse pour notre sécurité nationale » et témoignent d’un « effort organisé plus large » contre les institutions américaines et leurs partenaires.
Quatre voix officielles, un même thème : la persévérance comme message.
Aucune n’annonce une arrestation.
La question que personne ne pose au micro
Aucune de ces voix ne dit pourquoi août 2026.
Les faits s’arrêtent en 2017 ; l’enquête, selon les documents, n’a produit aucune allégation nouvelle postérieure.
Le calendrier appartient donc à la discrétion du ministère — au moment précis où Washington durcit, sur tous les fronts, sa politique iranienne.
Un descellement ne coûte rien et occupe les titres.
Corrélation n’est pas preuve : aucun document publié ne relie ce descellement à l’agenda diplomatique.
Mais un dossier sans urgence judiciaire, descellé un mardi d’offensive politique, s’expose légitimement à la question.
Combien valent 31,5 téraoctets ?
Combien vaut le butin, au juste ?
Personne n’a de réponse ferme, et c’est en soi une information.
La radiotélévision britannique avance, citant le dossier, une valeur d’environ 3,4 milliards de dollars de propriété intellectuelle.
Le ministère parle, lui, d’une valeur « incalculable ».
Les deux formules disent la même impuissance : personne ne sait chiffrer des années de recherche siphonnées.
Ce qui se mesure, en revanche, c’est la surface d’attaque : 322 universités au total, sur les deux actes cumulés, dans des dizaines de pays.
La science ouverte est une cible parce qu’elle est ouverte.
Un campus n’a ni contre-espionnage ni secret défense : il a des boîtes de courriel.
On ne protège pas des bibliothèques comme des centrales : c’est bien pour cela qu’on les vole.
L'inculpation comme instrument, pas comme procès
Résumons le mécanisme, car il dépasse ce dossier.
Inculper des étrangers injoignables ne remplit pas des prisons : cela fige des identités, interdit des voyages, gèle des avoirs, tarife des têtes et documente une attribution étatique devant l’opinion.
Les juristes appellent cela « name and shame ».
Les diplomates appellent cela un signal.
Les accusés, eux, appellent cela une vie entière assignée à résidence dans leur propre pays — sans jugement, donc sans appel possible.
La peine existe déjà ; seul le procès manque.
C’est une politique étrangère par voie de grand jury.
Washington l’applique depuis une décennie à la Russie, à la Chine, à la Corée du Nord et à l’Iran, avec le même résultat judiciaire : des actes descellés, des affiches de recherche, des chaises vides.
Elle a ses vertus : les preuves sont couchées dans un acte, les noms sont sortis de l’anonymat, les alliés peuvent s’aligner.
Ses limites : aucune vérité judiciaire ne sera jamais établie, ni dans un sens ni dans l’autre.
Son risque, enfin : plus l’écart grandit entre l’énormité des chiffres annoncés et l’absence totale de procès, plus l’outil ressemble à une déclaration armée.
Quand la justice devient un instrument de signalement, chaque descellement est aussi un choix de calendrier.
Trois choses à surveiller
Un : les primes. Si Rewards for Justice produit une localisation, une arrestation dans un pays tiers devient possible — c’est le seul chemin réaliste vers un box des accusés.
Deux : les voyages. Ceux de 2018 ont disparu des radars internationaux ; huit noms de plus, c’est huit passeports de moins.
C’est peu.
C’est aussi tout ce que l’instrument peut produire à court terme, et le ministère le sait.
Trois : la réponse de Téhéran, qui n’a pas encore commenté et dont le silence, jusqu’ici, a toujours été la seule plaidoirie.
Le dossier Mabna est devenu une horloge.
Personne ne la consulte pour lire l’heure : ce qu’on veut savoir, c’est qui la remonte, et pourquoi maintenant.
Huit ans, huit noms de plus, zéro comparution : la persévérance est réelle, le procès reste une fiction.
Les dix-sept resteront présumés innocents aussi longtemps que durera cette fiction — c’est-à-dire, selon toute vraisemblance, toujours, puisque nul mandat américain ne franchit les frontières iraniennes.
Les universités, elles, ont déjà payé : leurs serveurs, leurs identifiants, leurs années de recherche.
Et vous, que doit faire une démocratie d’un crime qu’elle peut nommer, chiffrer, attribuer — mais jamais juger ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
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