Les mots exacts méritent d’être cités, parce que c’est sur eux que la campagne va se jouer — et parce qu’ils engagent leur auteur bien au-delà du 5 octobre. Ils tiennent en trois blocs.
« Un enjeu aussi crucial que celui de l’avenir politique du Québec exige des conditions qui permettent un débat éclairé et serein », écrit St-Pierre Plamondon.
« Il ne doit pas être confisqué par les soubresauts de la politique américaine, ni par les coups d’éclat d’un président imprévisible, ni par des campagnes de peur. »
Puis la phrase mécanique, celle qui transforme une intuition politique en engagement daté : « Formellement, cela signifie donc qu’un gouvernement du Parti Québécois ne tiendra pas de référendum avant le 20 janvier 2029, date de la fin du mandat de Trump à la Maison-Blanche. »
Suit une justification de gestionnaire : le prochain gouvernement, « appelé à ramasser les pots cassés » de la Coalition avenir Québec, aura « amplement de défis et de tâches à accomplir dès le début de son mandat ».
Et une justification de stratège, la plus révélatrice : « J’ai donc choisi de désamorcer complètement l’argument selon lequel ce serait le pire moment pour réfléchir à notre avenir en raison de Trump, en écartant la possibilité de la tenue d’un référendum d’ici la fin de son deuxième mandat. »
Désamorcer : le vocabulaire n’est pas celui du combat, c’est celui du déminage.
L’argument de la peur, dit-il, appartenait à ses adversaires. Il vient de le leur retirer des mains — en leur donnant raison sur le fond.
Car admettre que la présidence Trump rend le débat impossible, c’est admettre que le contexte américain pèse plus lourd que la volonté québécoise. Exactement la thèse que les fédéralistes défendaient. Et le 18 août la reprend mot pour mot, en la présentant comme une victoire tactique.
« Je précise seulement le calendrier »
La tournée d’entrevues commence dans les heures qui suivent, comme promis dans la déclaration.
Au diffuseur public anglophone, le chef péquiste refuse le mot recul. « Ce n’est pas un report. Nous disons depuis le début qu’il y aurait un référendum dans les quatre premières années. Maintenant, nous sommes plus précis. »
Devant les journalistes réunis à Montréal, il ira plus loin encore, selon les propos rapportés par la Presse canadienne : « Je précise seulement le calendrier. »
À l’émission Midi info de Radio-Canada, il retourne l’accusation d’incertitude contre ses adversaires fédéralistes. C’est l’appartenance à la fédération canadienne, plaide-t-il, qui rend le Québec vulnérable à l’offensive économique américaine.
« Regardez ce qui vient d’arriver au gouvernement Fréchette », lance-t-il, énumérant la taxe sur les services numériques abandonnée par Ottawa, la gestion de l’offre menacée, les diplomates québécois tenus à l’écart des négociations.
« En gros, ils attendent au bout du fil de savoir ce qui arrive avec nos intérêts pendant que c’est le fédéral qui décide à notre place. »
Puis il cite son adversaire fédéral avec gourmandise : « En fait, c’est Mark Carney qui nous le dit, là : « Si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu ». »
L’ironie est réelle. Le même 19 août, à Ottawa, Carney préside une rencontre virtuelle des premiers ministres sur les négociations commerciales avec Washington — le compte rendu officiel publié sur le site du premier ministre fédéral en atteste.
La politique québécoise et la politique continentale avancent sur le même fil, à quelques heures d’intervalle.
L’élu de Camille-Laurin a d’ailleurs choisi ses exemples fédéraux avec soin. La « taxe Netflix » abandonnée par Ottawa, la gestion de l’offre laitière menacée dans les négociations, les diplomates québécois réduits à attendre les nouvelles au téléphone : chaque grief cité à Midi info vise le même point de pression. Le Québec subit des décisions prises ailleurs. C’est l’argument souverainiste classique — retourné, cette fois, pour justifier d’attendre.
Le mot que personne n'ose au Parti québécois
Reculer.
Le mot est interdit dans les rangs péquistes, et chacun des adversaires du chef va s’employer à le lui coller.
Depuis sa course à la direction en 2020, St-Pierre Plamondon défend l’idée d’un référendum dans un premier mandat, rappelle Le Devoir. En 2022, il en avait fait la promesse phare de sa campagne — contrairement à son prédécesseur Jean-François Lisée en 2018.
En avril 2024, à Drummondville, il affirmait sans détour que les Québécois vivraient « bel et bien un troisième référendum sur l’indépendance du Québec », et que la fenêtre était « béante ».
Ce rendez-vous, disait-il alors, arriverait « non pas dans un avenir idéalisé et lointain, mais d’ici quelques années, assurément d’ici la fin de la décennie ».
Nous sommes en août 2026. La fin de la décennie approche. Et la fenêtre béante vient de se refermer d’elle-même — jusqu’à janvier 2029 au moins. Deux ans, presque jour pour jour, séparent la promesse de Drummondville de la condition du 18 août.
La préparation d’image ne date pas de mardi. Ces dernières semaines, il courtisait même l’électorat anglophone — une lettre ouverte au National Post plaidait pour une campagne de « bon gouvernement », rappelle Le Devoir. On n’écrit pas au lectorat fédéraliste anglophone quand on prépare une charge référendaire. On lui écrit quand on prépare une campagne de gestionnaire.
Le calendrier du pays du Québec se lit maintenant dans la constitution américaine.
Voilà le paradoxe que les adversaires du chef vont marteler sans relâche.
20 mai 1980 : la première fois
Pour comprendre le poids de cette annonce, il faut remonter aux deux seules fois où la question a été posée.
Le 20 mai 1980, 4 367 584 électeurs québécois sont inscrits pour répondre à une question qui ne porte pas encore sur l’indépendance elle-même, selon les données officielles d’Élections Québec, citées ici en toutes lettres.
L’énoncé de 1980 demande un mandat de négocier la souveraineté-association avec le reste du Canada. Une nuance capitale : on ne vote pas pour partir, on vote pour discuter de partir.
La participation atteint 85,61 %. Dans 110 circonscriptions, les urnes se remplissent.
Résultat : le Non l’emporte avec 59,56 % des voix. En chiffres bruts, 2 187 991 personnes votent Non, 1 485 851 votent Oui.
Majorité : 702 140 voix. Un fossé.
René Lévesque, ce soir-là, prononce sa phrase restée dans les mémoires — à la prochaine fois.
La prochaine fois mettra quinze ans à venir.
Relisons la question de 1980 pour mesurer la prudence de l’époque : un mandat de négocier une nouvelle entente, assorti de la promesse qu’aucun changement de statut ne se ferait sans un second référendum. Deux verrous de sécurité dans une seule question. Et malgré ces deux verrous, près de 60 % des votants ont dit non.
30 octobre 1995 : 54 288 voix
Le 30 octobre 1995, la question a changé de nature. Cette fois, on vote sur l’accession du Québec à la souveraineté, après offre formelle de partenariat au Canada.
Les inscrits sont 5 087 009, répartis dans 125 circonscriptions, toujours selon les données d’Élections Québec.
La participation frôle l’irréel : 93,52 %. Presque tout un peuple debout devant l’isoloir.
Résultat : le Non l’emporte avec 50,58 % des voix. Côté Oui, 2 308 360 voix ; côté Non, 2 362 648.
Majorité : 54 288 voix, à peine.
Un remplissage de stade, guère plus. L’écart entre un pays et une province tenait, ce soir-là, dans une foule de hockey un samedi ordinaire.
Et il y a ce chiffre que l’histoire n’a jamais digéré : 86 501 bulletins rejetés. Plus de bulletins annulés que de voix de majorité.
En 1995, le Québec est passé à 54 288 voix d’une autre histoire.
Depuis ce soir-là, aucun gouvernement québécois n’a reposé la question.
Les deux scrutins racontent deux Québec différents. Celui de 1980 refuse même de négocier. Celui de 1995 hésite jusqu’à la dernière boîte de scrutin. Dans l’intervalle, quinze ans de rapatriement constitutionnel, d’accords avortés, de colères accumulées. Les référendums québécois ne mesurent pas seulement l’appui à l’indépendance : ils mesurent l’état de la blessure.
Trente et un ans sans poser la question
De 1995 à 2026, trente et un ans se sont écoulés.
Le Parti québécois a repris le pouvoir en 1998, puis en 2012. Deux fois, il a choisi de ne pas tenir de troisième référendum. Le diffuseur public anglophone le rappelle sobrement : le parti « a évité de poser la question aux électeurs une troisième fois ».
Une génération entière de Québécois a voté à toutes les élections de sa vie adulte sans jamais voir de question référendaire. Les moins de 50 ans n’ont jamais coché ni Oui ni Non.
Un électeur qui avait 18 ans en octobre 1995 en a 49 aujourd’hui.
C’est ce silence de trois décennies que St-Pierre Plamondon promettait de rompre — dans un premier mandat, sans conditions, coûte que coûte.
Trente et un ans de silence, et la rupture promise vient elle-même d’être reportée.
Jusqu’au 18 août, 4 h 32.
Le calcul de Parizeau, le calcul de Plamondon
L’histoire offre un précédent troublant, et Radio-Canada le déterre le jour même de l’annonce.
Après sa victoire électorale de septembre 1994, Jacques Parizeau avait lui aussi hésité sur la date. Le choix du moment fut « un véritable casse-tête », écrit le diffuseur public. Il envisagea de tenir le vote plus tôt dans le mandat, avant d’arrêter son choix sur le 30 octobre 1995.
Un peu plus d’un an entre l’élection et le référendum. C’est le rythme Parizeau.
Le rythme Plamondon serait tout autre. Élection le 5 octobre 2026. Référendum pas avant le 20 janvier 2029 — vingt-sept mois plus tard au minimum, et davantage en pratique.
Le Livre bleu du parti, publié en juin, prévoyait déjà une mécanique préalable : un à deux ans de commission itinérante de consultations citoyennes avant tout vote, note Radio-Canada — le tout avant même d’écrire la question référendaire elle-même.
L’annonce du 18 août, calculent les analystes du diffuseur public, ne repousse donc l’échéance « que de quelques mois » par rapport au calendrier interne déjà prévu.
Quelques mois sur le papier. Mais un basculement complet dans le symbole.
Avant, le calendrier dépendait du Québec : ses consultations, sa commission, son jugement. Maintenant, il dépend d’un homme à Washington.
La comparaison avec 1994 éclaire autre chose. Parizeau, lui aussi, avait retardé — de quelques mois, pour construire ses conditions, ses études, ses alliances avec Lucien Bouchard et Mario Dumont. Mais son horizon restait interne : la question, le camp du changement, la stratégie. Jamais il n’aurait accepté de suspendre l’échéancier québécois à un scrutin étranger. C’est cette frontière-là que le 18 août vient de franchir.
Un adversaire nommé Trump
Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ?
Le site officiel de la Maison-Blanche présente Donald Trump comme le 45e et le 47e président des États-Unis, réélu en 2024. Son second mandat se termine le 20 janvier 2029.
Entre Washington et Ottawa, l’été 2026 est une guerre de tarifs. L’annonce péquiste tombe la veille du 19 août, date d’entrée en vigueur annoncée de nouveaux droits de douane américains contre le Canada — le contexte que Le Devoir souligne dès lundi.
L’analyse de Radio-Canada reconstitue le calcul : l’entourage du chef attendait de voir si le gouvernement Carney s’entendrait in extremis avec l’administration Trump. À vingt-quatre heures de l’échéance, les signaux indiquaient le contraire. L’occasion était là.
La même analyse note qu’une autre fenêtre se présentait cette semaine-là : le rapport préélectoral de la vérificatrice générale sur l’état des finances publiques, attendu incessamment.
Deux occasions de parler de gestion plutôt que de pays. Il a saisi la première.
Dans sa déclaration, il nomme son adversaire de campagne : la Coalition avenir Québec de Christine Fréchette, qui devra « rendre des comptes sur huit ans d’inaction et de mauvaise gestion ».
Trump n’est pas l’adversaire. Trump est le prétexte qui permet de choisir son adversaire.
Le président américain sert ici de paratonnerre : il absorbe la foudre pour que la campagne reste sèche.
Les fédéralistes applaudissent en attaquant
Les réactions tombent en cascade dans la journée du mardi, et leur unanimité vaut le détour : tous les partis ont dégainé avant la fin de l’après-midi, chacun avec son angle propre.
Christine Fréchette, première ministre et cheffe caquiste, accuse le chef péquiste de « dire une chose et son contraire », rapporte Radio-Canada. Tenir le référendum en fin de mandat, dit-elle au diffuseur anglophone, « étale cette épaisse couche d’incertitude sur quatre ans au lieu de la concentrer au début ».
Puis vient le mot qui tue : « irresponsable », à la veille des tarifs américains les plus élevés jamais imposés au Canada.
La première ministre a lancé sa contre-attaque avant même de monter à la tribune du Conseil des relations internationales de Montréal, mardi. Son argument central mérite d’être décortiqué : un référendum tenu tôt dans le mandat concentre l’incertitude ; un référendum promis pour la fin du mandat la fait planer quatre ans. L’attaque est habile — elle transforme la prudence péquiste en menace prolongée.
Charles Milliard, le chef libéral, y voit la preuve que « l’option de séparer le Québec du Canada est une option faible ». Et il ajoute : « C’est un parti qui dit oui et non en même temps. » Croire que tout ira bien après le départ de Trump en 2029, alors que le mouvement MAGA le dépasse, relève selon lui de la naïveté.
Le conservateur Éric Duhaime frappe plus court : « PSPP est une vraie girouette référendiste ! » Et il lance la question qui restera : « Si un autre gouvernement protectionniste prend le pouvoir à Washington, que fera-t-il ? Repousser encore son projet ? »
Quand les fédéralistes et les souverainistes attaquent la même annonce, c’est qu’elle a touché un nerf commun.
Car le feu vient aussi du camp indépendantiste.
Les souverainistes parlent de trahison
Québec solidaire partage les visées indépendantistes du Parti québécois. Sa candidate au poste de première ministre, Ruba Ghazal, refuse pourtant la logique du report, rapporte Radio-Canada.
« Notre projet de faire du Québec un pays ne peut pas dépendre des aléas du monde entier », plaide-t-elle devant le parlement. « L’instabilité dans laquelle on est plongé, c’est en train de devenir notre nouvelle normalité, donc on ne peut pas agir en fonction de ça. »
L’argument est redoutable : si l’instabilité est permanente, la condition posée par le chef péquiste devient un report perpétuel.
Climat Québec, autre formation souverainiste, va plus loin. « Les indépendantistes ont raison de se sentir trahis », déclare sa cheffe Martine Ouellet dans une déclaration écrite citée par Radio-Canada.
« Sans surprise, c’est le retour des « conditions gagnantes », de l’attentisme et du provincialisme au PQ », ajoute-t-elle.
Conditions gagnantes : l’expression est une lame. C’est celle de Lucien Bouchard, celle des années d’après-1995, celle que les militants pressés associent à l’enterrement de première classe du projet.
Sur le fil X du chef, sous la déclaration, les réponses des militants se partagent entre éloge de la prudence et accusation de lâcheté. Un utilisateur écrit : « Trop lâche pour avouer qu’il recule. » Un autre salue « une décision claire, responsable et profondément nationale ».
La famille souverainiste lit le même texte et y voit deux textes différents.
Pour les uns, c’est la maturité d’un parti qui a compris que les Québécois ne votent pas pour un saut dans le vide en pleine tempête commerciale. Pour les autres, c’est la répétition d’un scénario connu par cœur : chaque génération de chefs péquistes trouve sa bonne raison d’attendre, et l’attente devient la politique elle-même.
30 % : le plafond qui explique tout
Derrière la théologie du moment opportun, il y a une donnée brute que personne ne conteste.
Le dernier sondage Léger-Québecor, daté du 11 août, accorde 31 % d’appuis au projet d’indépendance, rapporte Le Devoir. Chez les francophones : 36 %.
Le réseau public anglophone cite de son côté un sondage Angus Reid mené auprès d’un peu plus de 900 répondants : 15 % voteraient « certainement » pour partir si un référendum se tenait aujourd’hui, et 11 % supplémentaires « pencheraient » vers le départ.
Additionnez généreusement : à peine plus du quart de l’électorat est acquis au Oui, avant toute campagne.
Le Oui de 1980 était parti de bien plus haut : 40,44 % des voix exprimées à l’arrivée. Quinze ans plus tard, il finissait à 49,42 %. Aujourd’hui, il campe autour de 30 %.
La tenue d’un référendum apparaît loin dans les priorités des Québécois, note encore Le Devoir — bien après la santé, le coût de la vie, le pouvoir d’achat.
Un stratège caquiste l’avait prédit au même quotidien, des semaines avant l’annonce : « S’il recule sur le référendum, on va sauter là-dessus. »
Ils ont sauté. Le jour même.
Un coup de sonde de la maison Léger réalisé à la mi-juin, rapporté à l’époque par la firme elle-même et cité ici en toutes lettres, donnait déjà la mesure du problème : le Parti québécois menait les intentions de vote avec 30 %, mais près de la moitié des électeurs disaient que leur choix n’était pas définitif. Une avance réelle, posée sur du sable.
En tête, mais sans majorité garantie
L’autre donnée brute, c’est que le Parti québécois demeure en tête des intentions de vote.
L’agrégateur 338Canada le place devant les libéraux et devant la Coalition avenir Québec, note le diffuseur public anglophone. Un sondage Pallas Data publié début août lui accorde 31 % des intentions, contre 27 % aux libéraux et 19 % aux caquistes, selon les chiffres rapportés par la même chaîne.
Mais en tête ne veut pas dire majoritaire. Et toute la mécanique référendaire annoncée suppose un mandat majoritaire.
L’analyste Philippe Fournier, cité par le diffuseur anglophone, résume la manœuvre : « C’était la meilleure stratégie possible pour tenter d’apaiser les électeurs inquiets de l’incertitude causée par l’administration Trump, les tarifs, et l’incertitude mondiale en général. »
Avant d’ajouter le doute qui pique : « C’est une tentative de M. St-Pierre Plamondon de désamorcer cet enjeu. Je ne suis pas certain que ça fonctionnera. »
Selon Fournier, le pari vise les nationalistes mous — ceux qui ne veulent pas de référendum mais veulent voir Fréchette partir.
Des électeurs qui veulent le changement sans le vertige. Toute l’élection du 5 octobre se jouera peut-être dans cette bande étroite.
Le sondage Pallas Data du début août, mené auprès de 1 121 répondants et rapporté par le réseau CTV de Toronto, ajoute une donnée personnelle : à la question du meilleur premier ministre, St-Pierre Plamondon récolte 26 %, contre 19 % pour Fréchette et 17 % pour Milliard. Et 59 % des répondants se disent insatisfaits du gouvernement sortant. L’électorat veut tourner la page caquiste. Reste à savoir avec qui — et à quelles conditions.
Le précédent de Chicoutimi
La sortie du 18 août n’est pas née d’un coup de tête. Sa généalogie passe par le Saguenay.
L’hiver dernier, Marie-Karlynn Laflamme remporte la partielle de Chicoutimi pour le Parti québécois. Au soir de la victoire montent les inquiétudes.
« J’ai parlé avec des gens qui sont réellement inquiets. Après les avoir écoutés, je comprends leur point de vue », confiait-il alors, selon les propos rapportés par le diffuseur anglophone.
Une élection partielle est un laboratoire : petit échantillon, vraie peur. Dès mars 2025, il avait admis que les tarifs douaniers américains pourraient influencer son calendrier référendaire, rappelle Radio-Canada.
Après Chicoutimi, il avait promis d’utiliser « intelligence et jugement pour le choix du moment », tout en jurant : « Jamais, jamais le Parti québécois ne va mettre en péril la sécurité économique ou la sécurité tout court des Québécois », selon les citations rapportées par Le Devoir.
Rien d’une conversion soudaine, donc, dans le geste d’août 2026. C’est l’aboutissement d’une lente reddition au réel des sondages, entamée dans les rangées de partisans inquiets d’une salle de Chicoutimi.
Ce qui a changé le 18 août, c’est que l’hésitation est devenue engagement formel, daté, publié.
Et un engagement daté, en politique, est une dette qu’on finit toujours par se faire réclamer.
Washington n'a rien demandé
Arrêtons-nous sur l’angle mort de toute cette séquence.
Donald Trump n’a rien demandé. Aucune déclaration américaine n’exige du Québec qu’il renonce à voter sur son avenir. Washington négocie des tarifs avec Ottawa ; le dossier québécois n’existe pas sur son radar public. Aucun tarif ne vise une option constitutionnelle. Aucune ligne d’un décret américain ne mentionne le mot référendum.
Le compte rendu officiel de la rencontre fédérale-provinciale du 19 août, publié par le bureau de Carney, parle de négociations commerciales, d’« approche Équipe Canada », de secteurs stratégiques. Du Québec constitutionnel, pas un mot.
Et pourtant, c’est bien le président américain qui vient de fixer, sans le savoir, le calendrier de la question nationale québécoise.
Bloomberg l’a compris immédiatement : l’agence financière new-yorkaise titre sur les séparatistes québécois qui ne voteront pas « tant que Trump ne sera pas parti ». Al Jazeera reprend l’information le lendemain pour ses audiences mondiales.
Un lecteur de Doha ou de Francfort apprend ainsi l’existence du débat québécois par le prisme de Trump.
La dépêche de Bloomberg tient en quelques paragraphes : un parti séparatiste en tête des sondages, une élection en octobre, un vote de rupture suspendu au départ du président. Vu des marchés financiers, c’est une variable de risque neutralisée. Pour le mouvement souverainiste, c’est un résumé cruel : sa décision la plus commentée depuis des années est une décision de ne rien faire.
L’indépendance du Québec vient d’entrer dans l’actualité mondiale comme une note de bas de page du trumpisme.
Pour un mouvement né du refus d’être défini par les autres, le symbole est rude.
9,03 millions de personnes, une question remise
Pendant que les chefs s’affrontent, les chiffres de l’Institut de la statistique du Québec dessinent le pays réel qui attendra 2029.
La population du Québec est estimée à 9,03 millions de personnes au 1er janvier 2026, selon le bilan démographique officiel publié en mai. Elle a diminué de 9 600 personnes en 2025 — première pause après des années de croissance record.
Les projections publiées en juillet par le même institut annoncent une stabilisation autour de 9,2 millions au cours des prochaines décennies, avec une baisse d’environ 50 000 personnes entre 2025 et 2029, liée surtout au reflux de l’immigration temporaire. Des chiffres sans drame apparent — mais chaque virgule pèse sur la suite.
Traduisons ces courbes en langage référendaire.
Le corps électoral qui votera — ou non — en 2029 ou 2030 sera plus vieux que celui de 1995, plus diversifié, moins nombreux qu’attendu il y a deux ans.
Au scrutin de 1995, 5 087 009 inscrits avaient produit une participation de 93,52 %. Quelle mobilisation produirait un troisième référendum, dans un Québec où l’appui au projet plafonne à 31 % et où la question n’apparaît nulle part dans les priorités déclarées ?
Personne ne le sait. Et c’est précisément ce que le chef péquiste vient d’acheter : du temps pour que la réponse change.
L’institut projette aussi une baisse annuelle de population dès 2026-2027, portée par le reflux des résidents temporaires. Or chaque courbe démographique est un argument électoral en puissance : le chef péquiste lie déjà le déclin du français et la pression sur les services aux politiques migratoires fédérales. L’électorat de 2029 ne sera pas seulement différent — il aura été façonné par les débats mêmes qui justifient aujourd’hui le report.
Les analystes du diffuseur public pointent aussi la vraie inconnue de l’automne : la performance de la Coalition avenir Québec et celle du Parti conservateur du Québec.
Les stratèges péquistes savent lire le vote libéral, comté par comté. Ils peinent davantage à prédire la cheffe caquiste, plus populaire que son propre parti, dont l’effet « semble avoir plafonné » durant l’été mais qui peut réserver des surprises.
Reste la région de Québec, où les conservateurs de Duhaime pèsent lourd dans les intentions de vote.
Un scénario hante les états-majors : un gouvernement péquiste minoritaire. Que vaudrait alors l’engagement référendaire ?
Interrogé sur cette hypothèse, le chef refuse d’y entrer, note l’analyse du diffuseur public. Émettre une hypothèse minoritaire, ce serait admettre qu’une majorité peut lui échapper.
L’engagement du 18 août évoque un référendum dans le premier mandat, conditionné au départ de Trump. Elle ne dit rien du cas où les électeurs donneraient au parti un mandat sans majorité.
Les engagements les plus solennels ont parfois des angles morts très précis.
Promis sous trois conditions, le référendum n’est plus une promesse : c’est une équation.
La campagne qui commence sans sa question
La campagne électorale sera déclenchée d’ici la fin du mois. Le vote aura lieu le 5 octobre 2026, dans les 125 circonscriptions du Québec, selon la mécanique électorale décrite dans les publications officielles du gouvernement québécois lors du déclenchement des scrutins généraux.
Pour la première fois depuis 2022, le Parti québécois l’abordera en position de favori. Et pour la première fois de son histoire récente, il l’abordera en demandant aux électeurs de ne pas parler de son projet fondateur.
La manœuvre a une cohérence. Le péquiste veut une campagne de « bon gouvernement », comme le rapportait Le Devoir en citant ses proches. Santé, coût de la vie, logement, itinérance, finances publiques : le terrain où la Coalition avenir Québec est vulnérable après huit ans de pouvoir.
Ses adversaires, eux, feront tout pour ramener la question du pays au centre — précisément parce que le chef veut l’en sortir.
Fréchette parlera d’incertitude étalée sur quatre ans. Milliard parlera d’un parti qui dit oui et non en même temps. Duhaime parlera de girouette.
Et à chaque point de presse, la même question reviendra, sous une forme ou une autre : monsieur St-Pierre Plamondon, que ferez-vous si Trump n’est plus là mais que les conditions ne sont toujours pas réunies ?
Le déminage du 18 août n’a pas retiré la mine. Il l’a déplacée sous la campagne entière.
Il reste un détail de calendrier que personne n’a manqué à Québec. Le rapport préélectoral de la vérificatrice générale sur les finances publiques arrive ces jours-ci, note Radio-Canada. Si le trou budgétaire confirmé est aussi profond qu’attendu, le chef péquiste aura une double occasion : marteler le bilan caquiste, et démontrer qu’un gouvernement aurait effectivement « amplement de défis » avant de rouvrir la question nationale. Le hasard du calendrier travaille pour lui.
Janvier 2029 ne réglera rien
Faisons l’exercice que la déclaration du chef évite soigneusement.
Un nouveau président prêtera serment à Washington le 20 janvier 2029. Rien ne garantit qu’il sera moins protectionniste que l’actuel. Milliard le dit crûment : le mouvement qui a porté Trump est plus grand que Trump.
Si l’imprévisibilité américaine justifie un report aujourd’hui, elle pourra le justifier encore en 2029, en 2030, en 2034.
Il existe une réponse péquiste à cette objection, et elle est dans le texte du 18 août : le chef ne conditionne pas le référendum à la fin de l’instabilité mondiale, seulement à la fin du mandat de Trump. Une borne fixe, datée, vérifiable. Mais Duhaime a raison sur un point de logique : une borne fixée sur le calendrier d’autrui reste une borne qu’autrui peut reproduire. Un successeur protectionniste poserait exactement le même problème — sans la borne.
Ghazal et Duhaime, depuis des camps opposés, ont identifié ce piège logique à quelques heures d’intervalle : une condition externe, par définition, ne dépend pas de soi.
1980 demandait la permission de négocier. 1995 proposait de partir. 2026 ne pose plus la question du tout — il la promet pour plus tard, sous condition qu’un autre peuple élise une présidence moins imprévisible.
Les chiffres d’Élections Québec resteront dans les registres : 702 140 voix de majorité en 1980, 54 288 en 1995. L’histoire retiendra peut-être qu’entre les deux et aujourd’hui, le mouvement souverainiste a appris la patience jusqu’à s’y dissoudre — ou qu’il a survécu en apprenant à choisir ses batailles.
Le 5 octobre tranchera la première moitié de l’équation. Janvier 2029 n’arbitrera que le reste. Entre les deux, il y aura des budgets, des crises, des tarifs, peut-être un autre président-élu — et un parti qui devra prouver chaque matin que patienter n’était pas renoncer.
Un peuple peut-il encore se promettre un rendez-vous avec lui-même quand il en confie la date à quelqu’un d’autre ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Maison-Blanche — page officielle du président Donald J. Trump, 45e et 47e président des États-Unis
Sources Secondaires :
Radio-Canada — « Pas de référendum tant que Trump sera président, promet PSPP », 18 août 2026
Radio-Canada — analyse « PSPP veut évacuer le référendum de la campagne électorale », 19 août 2026
CBC News — « No referendum with Trump around, says PQ ahead of October election », 18 août 2026
CBC News — « Will the PQ’s Trump-era referendum pause work with voters? », 19 août 2026
La Presse — revue de presse de Paul Arcand sur l’annonce référendaire, 18 août 2026
Bloomberg — « Quebec Separatists Won’t Hold Independence Vote Until Trump Is Gone », 18 août 2026
CTV News Montréal — « Quebec election: Parti Québécois maintains lead in polls », août 2026
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