Pour comprendre août, il faut remonter au printemps, et suivre une seule ville : Perm, dans l’Oural.
La raffinerie Lukoil-Permnefteorgsintez y a été attaquée en avril, puis en mai, rappelle le média ukrainien Liga.net. L’agence Reuters a documenté l’épisode de mai en détail. Le 7 mai, des drones frappent des sites industriels de la région, à environ 1 460 kilomètres à l’est de Moscou, selon le gouverneur Dmitri Makhonine.
Les conséquences, racontées à Reuters par deux sources industrielles, donnent l’échelle. Les trois principales unités de distillation ? Arrêtées en urgence. L’une d’elles, la CDU-4, était déjà à l’arrêt depuis le 30 avril, après une frappe antérieure. Le site cesse entièrement de fonctionner. Des semaines de réparations s’annoncent.
Le même article fixe le poids de l’installation. Environ 12,6 millions de tonnes de brut traitées en 2024, soit 250 000 barils par jour, 2 millions de tonnes d’essence, 5,3 millions de tonnes de diesel, 700 000 tonnes de coke et 200 000 tonnes de fioul. Lukoil, propriétaire du site, n’a pas répondu aux questions de l’agence.
L’été confirme la série. Le 29 juillet, le Service de sécurité d’Ukraine frappe de nouveau l’infrastructure du site, à plus de 1 500 kilomètres de l’Ukraine, rappelle Ukrainska Pravda. Liga.net, qui tient la chronologie locale, aligne les dates. Avril, mai, 29 juillet — puis le 21 août, dont il sera question plus bas.
Une raffinerie de cette taille. Arrêtée au printemps, refrappée en été. La crise d’août commence là, dans la répétition.
Quatre frappes en cinq mois sur un seul site. Une méthode. Il ne s’agit pas de détruire une usine en un coup, ce que des drones légers ne peuvent pas faire. Il s’agit d’empêcher la réparation de s’achever, cycle après cycle.
23 mai : Kyiv nomme sa doctrine, « les sanctions à longue portée »
Le vocabulaire de la campagne est officiel. Il date aussi du printemps.
Le jour de la fête de son infanterie de marine, dans une adresse publiée sur le site présidentiel, Volodymyr Zelensky remercie le Service de sécurité d’Ukraine pour « notre sanction à longue portée réussie contre la Russie ». La cible : une entreprise militaro-industrielle de la région de Perm, liée aux explosifs et aux composants de drones. La distance : 1 700 kilomètres de la frontière, avec une frappe qualifiée de précise.
Le même texte revendique, le même jour, une frappe des forces armées sur un terminal pétrolier de Novorossiïsk. Et il en donne la logique : « Il est juste que la Russie perde ses revenus d’exportation de pétrole. C’est précisément le pétrole et le gaz qui ont rendu la Russie assez arrogante pour se permettre la guerre. »
La formule est assumée : des sanctions qui volent.
La doctrine est posée. Le reste du dossier en déroule les effets. Et leurs coûts, qui ne tombent pas tous sur l’État russe.
Juin : première vague de pénurie, la Sibérie d'abord
La première crise de l’été frappe en juin. Meduza la rappelle dans son article du 20 août. Avec un détail de géographie. Les plaintes venaient déjà, majoritairement, des mêmes régions qu’aujourd’hui — la Sibérie en tête.
La deuxième vague suit le même relief. Dans le district de Bodaïbo, région d’Irkoutsk, les réserves d’essence pourraient s’épuiser en un mois, sans nouvelle livraison attendue. Des pénuries sont signalées dans le kraï de Krasnodar, les régions de Tambov et d’Astrakhan. La région de Samara prolonge ses limites, en autorisant à nouveau le remplissage de jerricans.
Un pays de onze fuseaux horaires ne connaît pas une pénurie : il en connaît des dizaines, désynchronisées. C’est exactement ce que les relevés régionaux d’août confirmeront.
Début juillet : « toutes les grandes raffineries touchées au moins une fois »
La borne suivante est un constat d’ensemble. Euronews le formule. Au début de juillet, chaque grande raffinerie de Russie avait été frappée au moins une fois.
Toutes les grandes raffineries, au moins une fois. La phrase clôt un débat.
Les prix enregistrent la pression avant les pompes. Du début de l’année au 12 juillet, le prix moyen de l’AI-92 et de l’AI-95 augmente de 7,4 %, et celui du diesel de 12,1 %. La mesure vient du quotidien économique Kommersant, citant la direction centrale de répartition du complexe énergétique, et elle est reprise par Meduza.
Moscou réagit en juillet sur deux fronts, rapporte Euronews. L’exportation d’essence et de diesel est interdite. Objectif, protéger le marché intérieur. Et les importations commencent — d’Inde et du Maroc, précise Meduza, une première historique pour le second.
Fin juillet, Vladimir Poutine reconnaît la pénurie et la qualifie de « non critique », toujours selon Euronews. Le mot reviendra.
Deux textes de l’été organisent d’ailleurs la réponse importatrice avant même le décret d’août. Depuis le 1er juin, un mécanisme d’amortissement s’applique à l’essence importée, rappelle le quotidien pétersbourgeois Fontanka. Et le 1er juillet, le Conseil de la Fédération approuve une loi sur l’approvisionnement du marché intérieur en essence, note l’agence Ria Novosti. L’arsenal juridique se construit pièce à pièce. Au rythme des frappes.
24 juillet, 5 août : le décret 509, puis le retour de l'essence interdite
La réponse réglementaire la plus révélatrice tient en deux textes officiels, publiés à douze jours d’écart.
Le 24 juillet, le président russe signe l’oukaze n° 509, « sur certaines mesures visant à renforcer la fiabilité de l’approvisionnement en carburant ». Le 5 août, le gouvernement adopte le décret d’application n° 976, publié le jour même sur le portail juridique officiel de l’État russe.
L’agence d’État Tass en détaille le contenu, d’après le ministère de l’Énergie. La production, l’importation et la mise en circulation des essences de classes environnementales K2, K3 et K4 — Euro-2, Euro-3 et Euro-4 — sont autorisées jusqu’au 1er juillet 2027.
Le texte contient une clause de bascule que Tass relève. La décision antérieure, qui autorisait jusqu’à la fin de 2026 la circulation d’essence de classe K5 à teneur en soufre majorée, est déclarée caduque. Le provisoire précédent est remplacé. Par un provisoire plus long, plus permissif. C’est la trajectoire même de la crise, lisible dans les visas d’un décret.
Le Moscow Times mesure le recul dans le temps. La Russie avait banni l’Euro-2 en 2013 et achevé sa transition vers l’Euro-5 en 2016. L’Euro-2 admet jusqu’à 50 fois plus de soufre que l’Euro-5. Les concentrations élevées dégradent moteurs et échappements, et la combustion de carburants de basse qualité aggrave smog et pluies acides. Le ministère de l’Énergie présente la mesure comme « anticrise », les stations devant afficher « clairement et visiblement » la classe du carburant vendu.
L’État a rouvert la porte. À l’essence qu’il avait lui-même interdite.
Un décret ne raffine pas une tonne de brut. Il élargit ce qui a le droit de s’appeler essence. La nuance fera la différence à la pompe. Et dans les moteurs.
Première quinzaine d'août : près d'une douzaine d'installations frappées
Pendant que le gouvernement légifère, la campagne ukrainienne accélère. Dans les deux premières semaines d’août, près d’une douzaine d’installations supplémentaires sont touchées, selon Euronews. Yaroslavnefteorgsintez à Iaroslavl, deux raffineries du Bachkortostan, l’infrastructure d’exportation du port d’Oust-Louga.
La chronologie de Reuters, mise à jour le 11 août, précise le rythme. Le 6 août, la raffinerie de Iaroslavl brûle après une attaque massive de drones. Elle avait déjà été visée le 27 juillet. Le 8 août, l’incendie de la raffinerie d’Ilsky, dans le kraï de Krasnodar, fait cinq blessés. Le site avait déjà brûlé le 10 juillet. Le 10 août, l’armée ukrainienne touche Taneco, au Tatarstan. 17 millions de tonnes traitées en 2024 —, et les forces spéciales revendiquent le complexe pétrochimique ZapSibNeftekhim, dans la région de Tioumen. Le 11, c’est la raffinerie d’Orsk, environ 6 millions de tonnes de capacité.
Meduza complète par les arrêts : au moins trois raffineries suspendues en un mois. Tioumen et Riazan, selon des sources de Reuters. Orsk, selon le gouverneur d’Orenbourg, qui évoque jusqu’à six mois de réparations et une région approvisionnée « par du carburant venu d’ailleurs ».
Des frappes ont aussi été signalées ces dernières semaines sur des raffineries de Volgograd, Saratov, Iaroslavl, Nijnekamsk, de la région de Samara, du kraï de Krasnodar et du Bachkortostan, écrit Meduza. Les incendies ? La ponctuation ordinaire de cette liste.
L’ordre de grandeur des cibles mérite d’être posé. Taneco, 17 millions de tonnes par an. Perm, presque 13. Orsk et Ilsky, environ 6 chacune. ZapSibNeftekhim, 2,5 millions de tonnes de polymères de base. Pas du carburant, mais la pétrochimie qui en dépend. En additionnant les seules capacités nominales citées par Reuters, on dépasse les 40 millions de tonnes annuelles d’installations touchées au cours du seul mois écoulé.
Cette addition est la nôtre, à partir des capacités publiées, et elle mesure des sites visés, pas des capacités détruites. Une raffinerie frappée n’est pas une raffinerie morte. Elle est une raffinerie qui répare, opère en mode dégradé, puis se fait refrapper. Le cycle décrit plus haut à Perm.
Les trois chiffres du déficit : 54 %, 75 000 à 80 000 tonnes, 115 000 à 120 000
Combien tout cela retire-t-il ? Le seul chiffrage disponible vient de la presse économique russe, relayé par Euronews.
Forbes Russie calcule que les raffineries endommagées représentent 54 % de la capacité nationale de raffinage. La production quotidienne d’essence est tombée entre 75 000 et 80 000 tonnes en juillet, contre une demande estivale de 115 000 à 120 000 tonnes. Soit un déficit quotidien d’environ 35 %.
Ces trois nombres appellent trois précautions. Ils émanent d’un média, pas d’une autorité statistique. Aucune source officielle russe ne les valide — le pouvoir ne publie pas de bilan de ses raffineries frappées. Et l’Institute for the Study of War, qui suit la crise au jour le jour, ne confirme pas ces pourcentages. L’institut américain se borne à constater que les mesures gouvernementales ne traitent pas la cause.
Le seul chiffrage du déficit vient d’un média que le pouvoir ne contrôle pas.
À défaut d’être certifiés, les ordres de grandeur sont cohérents avec ce que montrent les pompes. On ne ferme pas la moitié d’un appareil de raffinage sans que la carte s’en aperçoive.
La carte des prix : plus 8,1 % à Krasnoïarsk, moins 3,6 % en Touva, la même semaine
Les données officielles existent, elles, pour les prix. Et elles racontent une désintégration.
Entre le 11 et le 17 août, l’essence augmente dans 40 régions de Russie, selon l’agence de statistiques Rosstat citée par Meduza. La hausse la plus forte ? 8,1 %, dans le kraï de Krasnoïarsk. Sur la même semaine, les prix baissent dans 20 régions, jusqu’à moins 3,6 % en Touva.
Un même carburant, une même semaine, un même pays : plus 8,1 % ici, moins 3,6 % là. Le marché national s’est fragmenté en marchés régionaux, chacun suspendu à sa raffinerie la plus proche et à son maillon logistique le plus faible.
Le relevé national de la même semaine, publié par Rosstat et repris par l’agence Interfax, complète le tableau. Plus 0,51 % en moyenne pour l’essence. Après deux semaines de baisse. Plus 18,33 % depuis le début de l’année, contre une inflation générale de 4,67 %. Le litre moyen ? 76,38 roubles au 17 août. 72,49 pour l’AI-92, 78,58 pour l’AI-95, 101,89 pour l’AI-98. Le diesel recule de 0,42 % sur la semaine mais affiche plus 18,41 % depuis janvier, à 88,48 roubles le litre.
Le détail des capitales complète la carte, dans la même publication relayée par Interfax. Plus 0,8 % à Moscou sur la semaine, prix quasi stables à Saint-Pétersbourg. Les deux vitrines du pays tiennent mieux que la Sibérie. C’est aussi ce que montrent les plafonds différenciés des distributeurs.
Euronews cite de son côté une moyenne de 70 roubles le litre pour le premier semestre et des prix dépassant 100 roubles dans certaines régions. Les deux jeux de chiffres ne se contredisent pas. Ils datent différemment. Ils disent la même pente.
La profondeur de champ, enfin. En 2025, l’essence russe avait augmenté de 10,78 % sur l’année, près du double de l’inflation de 5,59 %. En 2024, de 11,13 % contre 9,52 %, selon les séries rappelées par Interfax. La hausse de 2026 — 18,33 % au 17 août, l’année n’étant pas finie — écrase déjà les deux précédentes.
Trois étés, trois accélérations.
Et une différence de nature entre elles. Les hausses de 2024 et de 2025 étaient des inflations de guerre classiques, portées par les coûts et le rouble. Celle de 2026 est une inflation de pénurie. Elle progresse pendant que l’État plafonne, importe, interdit d’exporter et menace les distributeurs de poursuites antimonopole. Quand les prix montent malgré tout l’appareil de contrôle, c’est que le volume manque vraiment.
Quatre fois l’inflation. La guerre s’imprime dans l’indice des prix.
Les instruments du rationnement : litres plafonnés, QR codes, plaques paires et impaires
La pénurie a son outillage, et son inventaire vaut description, parce que ce sont des outils d’économie de guerre appliqués à la consommation civile.
Des plafonds par client, d’abord. Tatneft limite ses ventes à 50 litres d’essence et 60 litres de diesel par passage à Moscou et Saint-Pétersbourg, selon Meduza. Gazprom Neft plafonne l’essence à 60 litres sans limite sur le diesel, selon la même source. Mais Euronews évoque un plafond temporaire de 40 litres dans les stations moscovites du même groupe. La divergence, 40 contre 60, n’a pas pu être tranchée et reste ouverte ici.
Des dispositifs plus durs, ensuite. Euronews les recense à l’échelle du pays. Rationnement par QR code, circulation alternée par plaques paires et impaires, limites de volume généralisées. Des restrictions présentes dans presque toutes les régions dès le samedi précédent, selon Benzinmap.
L’inventaire mérite qu’on s’y arrête. Le QR code transforme le plein en droit à justifier. La plaque paire ou impaire, outil né des pics de pollution urbaine, devient instrument de pénurie. Le plafond en litres ? Le ticket de rationnement, ressuscité en numérique. Ce sont des technologies de guerre appliquées à la file de station-service, dans un pays officiellement en « opération spéciale ».
Et puis il y a les files. La Rossiïskaïa Gazeta, journal officiel du gouvernement russe, rapporte que des Moscovites se lèvent à 5 heures du matin pour faire le plein avant leur formation, écrit Meduza. Le service Yandex Fuel ne trouvait de l’AI-92 que dans une station sur dix de la capitale, selon Euronews.
Quand le journal du gouvernement décrit lui-même les réveils à l’aube, la valeur probante change de camp. C’est un aveu, publié par l’organe le moins suspect de noircir le tableau.
Importer pour colmater : la Biélorussie multipliée par 25, le Maroc, et Mourmansk qui bloque
Face au déficit, la Russie importe. Les chiffres d’Euronews décrivent l’ampleur de la manœuvre. Et ses limites.
La Biélorussie d’abord. Ses livraisons ferroviaires d’essence ont été multipliées par 25 sur un an entre janvier et juillet, avec un record de 212 000 tonnes d’essence et 162 000 tonnes de diesel en juillet. Ses deux raffineries, Novopolotsk et Mozyr, offrent environ 2 millions de tonnes de capacité d’exportation par an. Une fraction des besoins russes. Et Novopolotsk entre en maintenance programmée en septembre.
Le Maroc ensuite, une première. Environ 30 000 tonnes d’AI-92 fournies via Lukoil, chargées à Tanger, expédiées vers Mourmansk. Le Kazakhstan complète la liste.
Le blocage se situe au débarquement. De grands volumes d’essence indienne et marocaine restent bloqués à Mourmansk, selon des sources industrielles citées par le portail InfoTEK et reprises par Euronews. Les fournisseurs demandent 110 000 à 130 000 roubles la tonne. Le régulateur exige un prix sous 78 000.
Importer n’est pas le problème ; vendre à perte, si.
Meduza en tire la seule conclusion permise à ce stade. L’effet de ces importations sur les prix d’ensemble ? Pas encore clair. Un volume de quelques centaines de tonnes ne pèse rien face à un déficit estimé en dizaines de milliers de tonnes par jour.
Les premières ventes d’essence importée à la Bourse de Saint-Pétersbourg illustrent l’écart. Meduza les date du 20 août, à 80 roubles le litre contre 54 pour le carburant national. L’agence d’État Ria Novosti décrit des ventes du 19 août. 360 Tonnes d’AI-92 depuis la station Kola, région de Mourmansk, à 105 000 roubles la tonne. Le quotidien pétersbourgeois Fontanka parle, lui, d’une option sur 275 tonnes d’AI-95 vendue le 19 au soir à 80 roubles le litre, contre 53,94 pour le carburant russe moyen. Trois versions, trois grilles. L’ordre de grandeur, lui, est unanime : l’essence importée coûte moitié plus cher que celle qu’elle remplace.
L'État en mode gestion : Novak, cinq régions prioritaires et 41 dossiers antimonopole
Le pilotage politique de la crise porte un nom : Alexandre Novak, vice-premier ministre chargé de l’énergie.
Le 18 août, il réunit agences et compagnies pétrolières autour du marché des carburants. Ses consignes, selon le service de presse gouvernemental cité par Interfax. Resserrer le contrôle des approvisionnements régionaux, éliminer rapidement les déséquilibres, prévenir les flambées de prix. La réunion examine spécifiquement cinq territoires. Les régions de Toula, Tambov, Irkoutsk et Penza, et la république de Mordovie.
Le 19 août, il déclare que le gouvernement « surveille » la crise à travers les régions et énumère les remèdes engagés. Importations, interdiction d’exportation, réintroduction de carburant de qualité inférieure, selon l’ISW. Il assure que plusieurs raffineries achèveront bientôt leurs réparations, ce qui améliorera nettement la situation.
Le service fédéral antimonopole complète le dispositif. 41 dossiers ouverts contre des compagnies pétrolières pour hausses injustifiées, indique Euronews, et des accords types en préparation avec les réseaux de stations indépendants.
Le verdict analytique de l’ISW tient en une phrase. Le gouvernement russe continue de se débattre avec des mesures inadéquates, centrées sur l’atténuation et les solutions temporaires plutôt que sur la cause première. La cause première, ce sont les frappes — et elles ne relèvent pas de Novak.
Le fret renchérit, la Transbaïkalie décroche
Cette pénurie remonte la chaîne logistique. Un service de renseignement ukrainien la chiffre.
Le 19 août, le Service de renseignement extérieur d’Ukraine affirme que les prix du carburant pèsent sur le transport routier russe. Les coûts du fret ont augmenté de 4,5 à 5,5 %. Les entreprises tentent de reporter leurs cargaisons vers le rail et la mer, au prix de délais plus longs, rapporte l’ISW.
La même source signale une flambée des coûts sur les liaisons entre la Chine et la Russie, aggravée par une crise du carburant dans le kraï de Transbaïkalie, à la frontière chinoise.
L’enjeu dépasse les routiers. Le fret routier porte les biens de consommation courante. Son renchérissement se répercute dans les prix de tout ce qui roule vers les magasins, au moment où l’inflation officielle atteint déjà 4,67 % et où l’essence en affiche quatre fois plus. Une taxe diffuse sur toute l’économie intérieure. Voilà ce qu’est cette pénurie de carburant.
Précaution d’usage : la SZRU est un service de renseignement d’un pays en guerre contre la Russie, et ses pourcentages n’ont pas de contre-mesure indépendante. Ils sont cités ici pour ce qu’ils sont. L’évaluation d’une partie au conflit, cohérente avec les données de prix officielles russes, mais invérifiable en l’état.
Ceux qui se plaignent : cinq détentions à Volgograd, une amende à Perm
Le volet le plus politique de la crise ne se mesure pas en litres.
À Volgograd, cinq habitants sont interpellés après un message vidéo adressé au chef du Comité d’enquête Alexandre Bastrykine, rapporte Euronews. Leur grief filmé : des responsables font le plein sans restriction pendant que les conducteurs ordinaires subissent le rationnement. L’un écope de cinq jours d’arrêt administratif. Un autre, d’une amende.
À Perm, un habitant qui avait organisé un piquet solitaire sur l’accès à l’essence est également condamné à une amende, selon la même source.
Rationner l’essence passe encore ; rationner la plainte trahit l’État qui le fait.
Ces épisodes sont peu nombreux dans les pièces consultées, et il serait abusif d’en faire une vague nationale de répression. Ils fixent une limite du récit officiel. La situation « sous contrôle » est aussi une situation où se plaindre en vidéo coûte cinq jours de cellule.
Le symptôme suivant : l'huile moteur
La nouveauté de cette deuxième vague, signalée par Meduza, ne concerne pas le carburant mais son cousin : l’huile moteur.
Pas de pénurie déclarée à ce stade. Mais des gammes entières disparues du marché, des délais de livraison allongés, et des hausses de prix atteignant 40 % sur certains segments. Huiles importées et huiles russes sont touchées ensemble.
Les causes, selon le média. L’arrêt de plusieurs raffineries après les frappes de drones, et un manque d’additifs importés nécessaires à la fabrication.
Pour les transporteurs déjà pris entre le prix du gazole et les délais du rail, l’allongement des livraisons d’huile ajoute une contrainte d’entretien. Un camion qui attend sa vidange est un camion qui ne roule pas. Les segments professionnels sont précisément ceux où les hausses de 40 % sont signalées.
Le détail vaut avertissement. Une économie pétrolière ne manque pas d’abord de brut. Elle manque des produits raffinés et des intrants spécialisés qui en dépendent. L’huile moteur est le deuxième maillon qui casse. Il ne sera vraisemblablement pas le dernier — c’est une hypothèse d’analyse, pas une donnée.
19 au 21 août : Poutine parle de « croissance modeste », les drones retournent à Perm
Refermons la boucle sur les trois jours de la fenêtre.
Le 19 août, au Kremlin, devant le Conseil pour le développement stratégique et les projets nationaux, Vladimir Poutine décrit une économie « plutôt modeste, mais en territoire positif ». Environ 1 % de croissance du produit intérieur brut. 0,6 % sur le premier semestre. 1,3 % au deuxième trimestre. Il reconnaît que « la pression extérieure et les attaques terroristes ». Le vocabulaire officiel pour les frappes ukrainiennes — pèsent sur la croissance. Puis il fixe la ligne. Selon la transcription officielle du Kremlin. « Ces attaques n’auront pas, ne causent pas et ne peuvent pas entraîner de conséquences critiques. »
L’Institute for the Study of War replace cette communication dans son calendrier intérieur. Des élections législatives se tiennent en septembre, et le Kremlin veut paraître maître des difficultés économiques que les Russes ressentent. Inflation, pénuries d’essence, pénuries de main-d’œuvre. Poutine, note l’institut dans son évaluation du 19 août, peut raconter le front comme il l’entend grâce à la censure. L’économie, elle, se constate à la pompe, et c’est pourquoi il est contraint d’en parler.
La veille de cette déclaration, l’état-major ukrainien revendiquait des frappes sur la raffinerie Taneco du Tatarstan et le terminal Tamanneftegaz du kraï de Krasnodar, avec incendies sur les deux sites, selon Reuters. La nuit suivante, le renseignement militaire ukrainien frappait des aérodromes de lancement de drones à Primorsko-Akhtarsk et dans le Donetsk occupé, d’après le Kyiv Independent.
La doctrine ukrainienne de ces frappes est décrite par le Kyiv Independent. Des opérations de frappe en profondeur, menées avec des drones à longue portée de production nationale, contre les raffineries, les usines d’armement et les sites militaires. Cette nuit-là, outre les aérodromes, deux systèmes radar Nebo-U et Niobiy sont revendiqués. La campagne contre le carburant et la campagne contre les lanceurs de drones sont les deux faces du même programme.
Et au matin du 21 août, Perm. Des drones atteignent la ville. Sirènes et explosions à l’appui. Le ministère de la Sécurité territoriale du kraï confirme l’attaque, l’aéroport Bolchoïe Savino suspend ses vols sur restrictions de l’agence Rosaviatsia, avant une levée de l’alerte locale en cours de matinée, selon Ukrainska Pravda et Liga.net. L’état-major ukrainien confirme la frappe sur Lukoil-Permnefteorgsintez. Plus de 13 millions de tonnes de capacité annuelle, une profondeur de raffinage d’environ 98 %. Ainsi que sur l’aérodrome militaire de Marinovka, rapporte l’agence UNN.
Zelensky signe la revendication sur son fil officiel, cité par Ukrainska Pravda. « Cette nuit, nos frappes en profondeur ont atteint une raffinerie à Perm, à plus de 1 600 kilomètres de la frontière. » Il y ajoute les résultats confirmés des jours précédents. Un Su-34 endommagé à Akhtoubinsk, à quelque 600 kilomètres du front, et un site de drones touché à Primorsko-Akhtarsk, à près de 180 kilomètres. Le ministère russe de la Défense, lui, affirme avoir abattu 325 drones ukrainiens dans la nuit. Revendication russe, sans vérification possible, notée par Liga.net.
Perm est à quatre fuseaux du front ; sa raffinerie brûle pour la troisième saison.
La couche sanctions : la Suisse reprend le 20e paquet européen
Un dernier étage s’est ajouté dans la fenêtre, sans drone : le droit.
Le 19 août, le Conseil fédéral suisse décide de reprendre les mesures du 20e paquet de sanctions de l’Union européenne contre la Russie, avec effet au 20 août. L’agence Anadolu, citant Swissinfo, confirme l’adoption. La décision publiée par Berne en détaille le contenu. Nouveaux interdits de services pour les méthaniers, brise-glace et terminaux de gaz naturel liquéfié russes. Interdiction de vendre des pétroliers à la Russie. Activation, pour la première fois, de l’outil anti-contournement, appliqué à des exportations sensibles vers la République kirghize. Interdiction des plateformes russes de cryptoactifs.
Berne rappelle au passage l’arrière-plan. Quelque 2 790 personnes et entités sous gel des avoirs en lien avec cette guerre, après l’ajout de 115 noms le 22 mai.
Deux clauses moins visibles concernent directement la mécanique décrite dans ce dossier. Les contrats de vente de pétroliers à des pays tiers devront inclure une clause interdisant leur transfert à la Russie. Le verrou vise la flotte fantôme qui exporte le brut. Et l’interdiction d’accepter des subventions du gouvernement russe s’étend aux entreprises de recherche et d’innovation. La guerre du carburant se prolonge jusque dans les laboratoires.
Frappes sur l’amont, sanctions sur l’aval, importations bloquées au port. Le carburant russe est pris dans une tenaille dont chaque mâchoire appartient à un acteur différent.
Ce que la carte dit, ce que personne ne peut encore dire
Récapitulons ce qui est établi, au sens strict, par les pièces de ce dossier.
Établi : des limites strictes de vente dans au moins 59 régions au 20 août et 17 régions en tension, selon un portail privé. Des prix officiels en hausse de 18,33 % sur l’essence depuis janvier, quatre fois l’inflation. Un décret gouvernemental réautorisant des essences interdites depuis 2013. Des importations record depuis la Biélorussie. Des interpellations d’automobilistes mécontents à Volgograd. Une raffinerie de l’Oural frappée en avril, mai, juillet et août.
Non établi : la disponibilité réelle du carburant selon une source officielle russe. Elle n’existe pas dans les pièces consultées.
Non établi non plus : la part exacte de capacité de raffinage hors service — 54 % selon Forbes Russie, sans validation. Le plafond réel de Gazprom Neft à Moscou — 40 ou 60 litres selon la source. L’effet des frappes du 21 août sur Perm, en cours d’évaluation à l’heure d’écrire.
Il faut aussi dire ce que ce dossier ne couvre pas. L’effet des pénuries sur l’armée russe n’est documenté par aucune des pièces consultées. Les militaires sont servis en priorité dans toutes les économies de guerre connues, et rien n’indique ici le contraire. L’effet sur les exportations de brut — distinctes des produits raffinés — n’est pas non plus mesuré dans cette fenêtre. La tenaille décrite serre la distribution intérieure, pas nécessairement la machine militaire.
Deux lectures honnêtes coexistent. Celle de Kyiv. La distribution russe se désorganise, les revenus pétroliers baissent, la guerre revient chez celui qui l’a lancée. Celle de Moscou. Rien de critique, la croissance reste positive, les réparations avancent. Et le Kremlin peut rationner longtemps un bien que son opinion n’a pas les moyens de défendre.
Ce texte ne tranche pas entre les deux, parce que les pièces ne le permettent pas. Il constate une seule chose, mesurable : le front n’a pas bougé cette semaine ; la carte de l’essence, si.
Moscou appelle cela une situation sous contrôle ; la carte des stations dit autre chose.
Reste la question qui fermera ce dossier sans le clore.
Combien de temps un État peut-il rationner l’essence de cinquante-neuf de ses régions en appelant cela une situation sans conséquences critiques ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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