Pour comprendre ce qui se vend, il faut rembobiner trois ans.
Retour en 2023.
Sense Bank s’appelait autrefois Alfa-Bank Ukraine — la filiale ukrainienne de l’empire bancaire de Mikhaïl Fridman, Petr Aven et Andreï Kossogov, trois hommes d’affaires russes frappés de sanctions après l’invasion, rappelle le Kyiv Post.
En juillet 2023, l’État ukrainien retire l’établissement du marché et le nationalise.
La note officielle de la Banque nationale de l’époque justifie l’opération : les sanctions frappant les détenteurs de participations qualifiées « menacent les intérêts des déposants et des autres créanciers » de la banque systémique, et donc la stabilité du système financier tout entier.
Cent pour cent des actions, une procédure éclair
Les documents officiels de la Banque nationale datent la séquence : décision gouvernementale le 21 juillet 2023, signature de l’accord le 22 juillet — l’État, via le ministère des Finances, devient propriétaire de 100 % des actions.
Prix de l’époque, rappelé par le Kyiv Independent : une hryvnia symbolique.
La promesse d’origine
Dès l’annonce de nationalisation de 2023, la Banque nationale écrivait qu’après la fin de la loi martiale, le ministère des Finances « attirera des investisseurs pour la vente » de l’établissement.
Céder l’établissement n’est donc pas une idée d’août 2026, mais une promesse de juillet 2023. Le neuf du 20 août tient dans l’accélération — et dans l’affectation militaire du produit.
Entre les deux dates : trois années d’exploitation publique, des bénéfices, deux amendes, une enquête. Le dossier de vente s’est épaissi dans les deux colonnes.
L’État avait promis de revendre dès 2023 ; il aura fallu une perquisition pour presser le calendrier.
La veille : perquisitions, révocations, « Forrest Gump »
Car le calendrier, justement, est l’élément le plus lourd du dossier.
Au matin du 19 août, le Bureau national anticorruption — le NABU — et le parquet spécialisé anticorruption perquisitionnent le bureau du conseil de surveillance de Sense Bank, y compris les locaux de son président Mykola Hladychtchenko, rapporte Oukraïnska Pravda.
L’opération porte un nom de cinéma : « Forrest Gump », selon le Kyiv Post.
Le soir même, les têtes tombent
Le soir du 19 août, le Conseil des ministres démet Hladychtchenko de la présidence du conseil de surveillance et engage la suspension du président du directoire, Oleh Stupak.
La banque, de son côté, publie une déclaration mesurée : elle coopère avec les forces de l’ordre et fournit les informations nécessaires, tout en refusant de détailler, secret de l’instruction oblige.
« Les faits rendus publics par les organes anticorruption exigent une évaluation appropriée et ne peuvent rester sans réponse », déclare Koretskyï, cité par le Kyiv Post. « La confiance est une condition fondamentale du fonctionnement d’une institution financière d’État. »
Vingt-quatre heures, trois actes
Scellés le matin du 19. Révocation dans la soirée. Ordre de vente le 20, avant même la fin de la semaine de travail.
Jamais un actif public ukrainien n’aura franchi aussi vite la distance entre le scellé judiciaire et l’annonce de cession. La vitesse est en soi une information.
Détail de méthode rapporté par la presse kyivienne : des commentaires ont été sollicités auprès de la banque et du Conseil des ministres, sans réponse au moment de la publication.
Perquisition, révocation, mise en vente : trois actes en trente-six heures autour du même guichet.
150 millions de hryvnias : la caution qui a tout déclenché
Que cherchaient les enquêteurs ?
De l’argent. Un circuit. Des signatures. Et la trace comptable d’une opération que le pays entier connaît désormais sous son nom de code de cinéma.
Selon le NABU cité par le Kyiv Independent, un schéma de blanchiment : environ 150 millions de hryvnias — quelque 3,4 millions de dollars — auraient transité par Sense Bank pour payer la caution de l’ancien ministre de l’Énergie et de la Justice Herman Halouchtchenko.
Halouchtchenko est mis en cause dans l’affaire Energoatom — la plus grande enquête anticorruption du mandat Zelensky, selon le même média, qui précise que Sense Bank serait également impliquée dans ce dossier-là, via des circuits que l’instruction devra établir. Accusations, là encore. Pas de jugement.
Des suspects jusqu’au sommet de l’État
Les notifications de suspicion visent, d’après le Kyiv Post, Hladychtchenko et Stupak, mais aussi l’ex-directrice adjointe du Bureau présidentiel Iryna Moudra, l’ex-député Maksym Mykytas et Vadym Stolar, ancien élu d’un parti prorusse interdit.
Moudra, la plus haut placée des suspects selon le Kyiv Independent, a été démise par décret présidentiel quelques heures après l’annonce de l’enquête.
Juriste passée par plusieurs banques, vice-ministre de la Justice dès mai 2022, promue au Bureau présidentiel en mars 2024 : son parcours, rappelé par le Kyiv Post, donne la mesure de l’altitude où l’enquête est montée.
Les enregistrements qui accusent
Le Kyiv Independent, citant les bandes publiées par le NABU, décrit des conversations où Moudra aurait été chargée de placer la banque sous le contrôle du Bureau présidentiel, et où un certain « Timur » — identifié par le média comme une référence apparente à Timour Minditch, proche du président réfugié en Israël — l’aurait sollicitée.
Précisons-le sans ambiguïté : toutes ces allégations émanent du dossier d’accusation, aucun tribunal n’a tranché, et les intéressés, lorsqu’ils se sont exprimés, ont nié. La présomption d’innocence couvre chacun des noms cités.
La caution d’un ex-ministre aurait transité par la banque que l’État promet de vendre en toute transparence.
Le gendarme central serre la vis
Pendant que le gouvernement vend, la banque centrale, elle, démonte pièce par pièce, publiquement, et sans ménager l’exécutif.
Le gouverneur de la Banque nationale, Andriï Pychnyï, a annoncé que le comité de régulation bancaire jugeait Hladychtchenko non conforme aux exigences d’indépendance : ses pouvoirs doivent être « terminés », et non simplement suspendus, précise-t-il — correction publique de la décision gouvernementale de la veille, qui parlait de suspension pour six mois.
Le détail dit la confusion des derniers jours : selon un responsable gouvernemental cité anonymement par le Kyiv Independent, l’intéressé s’était déjà « auto-suspendu » en mai, au moment de l’affaire Energoatom — une procédure « qu’il a simplement inventée pour lui-même », sans aucune base légale, selon cette source. Pychnyï confirme : cette autosuspension « n’était qu’une formalité », et l’homme « a continué en pratique d’influencer les opérations de la banque ».
Stupak, lui, sera entendu le 26 août dans une procédure administrative sur son aptitude professionnelle.
Une « structure de gestion cachée »
Plus troublant : lors de sa surveillance renforcée, la Banque nationale dit avoir détecté les signes d’une structure de gestion occulte, possiblement en place avant même la nationalisation, montée par des représentants des anciens actionnaires sanctionnés, selon le Kyiv Post.
Une banque publique depuis trois ans, peut-être pilotée en sous-main depuis plus longtemps encore : ce n’est pas une théorie de réseaux sociaux, c’est l’hypothèse de travail formulée par l’autorité de supervision elle-même, dans une communication publique, en pleine procédure.
Deux amendes déjà au compteur
L’institution d’émission avait déjà sanctionné Sense Bank pour manquements au contrôle financier : 47,7 millions de hryvnias d’amende, puis 4,1 millions, entre 2023 et 2025.
Enfin, l’examen d’aptitude collective de tout le conseil de surveillance est désormais ouvert : « l’issue de la procédure administrative déterminera les conséquences pour le conseil dans son ensemble », prévient le gouverneur.
Le régulateur soupçonne une gestion occulte dans la banque que l’État jure de vendre proprement.
Vendre était déjà le plan — depuis longtemps
Replaçons l’ordre de vente dans sa série documentaire, car elle change la lecture.
Octobre 2025 : le ministère des Finances lance officiellement les préparatifs de cession des parts d’État dans Sense Bank et Ukrgazbank, rapporte le Kyiv Independent — réduction de la part de l’État dans le secteur bancaire, conforme au mémorandum conclu avec le Fonds monétaire international.
Un conseiller financier devait être sélectionné dès la fin de l’automne.
Ce qui change le 20 août
Trois éléments, donc, sont réellement nouveaux dans l’annonce de Koretskyï : le mot « accélérer » ; l’affectation du produit à la défense ; et le contexte judiciaire immédiat.
Le reste — vendre une banque nationalisée — figurait dans les plans depuis le communiqué de 2023 et dans le calendrier depuis 2025.
L’arrière-plan budgétaire, le même jour
Le même 20 août, Koretskyï réunissait les chefs de toutes les factions parlementaires avec ses ministres des Finances et de l’Économie pour évoquer « les défis budgétaires de 2026-2027 », selon le compte rendu de l’agence UNN.
Un gouvernement qui cherche des recettes de guerre et une banque devenue encombrante : ces courbes se croisent ce jour-là.
Hasard de calendrier ? Peut-être. Convergence d’intérêts ? Certainement.
La vente était écrite depuis 2023 ; l’urgence, elle, est née une nuit de perquisition.
Une promesse solennelle, et son décor judiciaire
Pesons maintenant la formule centrale de l’annonce.
« Transparence maximale, compétitivité et efficacité » : voilà un engagement pris pour un établissement dont le conseil de surveillance venait d’être perquisitionné dans une affaire de blanchiment, dont le régulateur suspecte une gestion occulte, et dont les instances dirigeantes sont décapitées.
L’architecture institutionnelle qui n’a pas vu — ou pas empêché — les faits reprochés est chargée de conduire une cession irréprochable.
Ce n’est pas une accusation, c’est une équation
Rien ne prouve que la cession sera opaque ; rien ne garantit non plus qu’elle sera propre. Ces deux phrases sont vraies ensemble, et c’est précisément pourquoi le processus devra être surveillé document par document.
La présence du FMI en toile de fond, et l’exigence d’un conseiller international sélectionné par procédure transparente, offrent au moins un garde-fou extérieur — le seul, à ce stade, qui ne dépende pas des institutions ukrainiennes mises en cause par la semaine écoulée.
Le précédent qui rassure à moitié
L’Ukraine a déjà mené des privatisations en temps de guerre sous supervision internationale. Aucune, en revanche, ne portait sur une banque systémique adossée à une enquête anticorruption en cours.
Le précédent reste à écrire. Il sera lu à Washington, à Bruxelles et dans toutes les capitales qui financent la résilience ukrainienne — car la crédibilité des institutions de Kyiv est, elle aussi, une ligne du budget de guerre.
« Transparence maximale », jure l’État — le NABU était dans les murs l’avant-veille.
Un produit promis à l'armée — et un montant introuvable
Reste alors la question que toutes les reprises officielles et médiatiques de cette annonce éludent soigneusement : combien ?
Silence.
Aucune des pages consultées — gouvernementales, bancaires ou de presse — ne donne la moindre valorisation de Sense Bank. Ni fourchette, ni calendrier de cession, ni identité d’acquéreurs potentiels.
Promettre le produit d’une vente aux Forces de défense sans dire ce que vaut l’actif, c’est signer un chèque dont le montant reste en blanc — et le remettre publiquement à l’institution la plus sacrée du pays.
Les points de repère disponibles
Quelques jalons existent : une banque achetée une hryvnia symbolique en 2023 ; classée parmi les dix plus rentables du pays en 2023 selon le Kyiv Independent ; deux amendes de conformité au passif ; une enquête en cours dans ses murs ; et un régulateur qui interroge publiquement l’aptitude de toute sa gouvernance.
Tout acheteur sérieux lira cette liste avant de faire une offre. L’État vendeur la connaît déjà — c’est même lui qui vient d’en écrire les dernières lignes, perquisition comprise.
Le paradoxe final
Une enquête anticorruption qui précipite la vente peut aussi en réduire le prix : plus le scandale est documenté, plus la décote est justifiable. L’argent promis à l’armée dépendra de la propreté du dossier que l’État vend.
Un chèque promis à l’armée, dont personne — pas même le signataire — ne connaît le montant.
Une banque comme thermomètre de l'État
Résumons la séquence du 19 et du 20 août, car elle tient du condensé institutionnel de l’Ukraine en guerre.
Un organe anticorruption indépendant perquisitionne une banque d’État. Le gouvernement en décapite la gouvernance le soir même. La banque centrale corrige publiquement la forme juridique de la sanction et ouvre ses propres procédures. Et l’exécutif transforme l’établissement en promesse budgétaire militaire, le tout en l’espace de trente-six heures chrono.
On peut y lire une démocratie de guerre qui fonctionne : enquête, sanction, décision, publicité des actes.
Ou bien un système où la meilleure réponse à un scandale bancaire est de vendre la banque — avec l’armée pour caution morale de l’opération.
Ces lectures coexisteront jusqu’à la publication du prix, des conditions et de l’acquéreur.
Quand l’armée devient la caution morale d’une privatisation, le prix de vente devient une question politique.
D’ici là, une certitude demeure, et une seule : la banque nationalisée pour cause de guerre servira, d’une manière ou d’une autre, à payer cette guerre.
Le cercle sera bouclé. Reste à savoir à quel prix.
Et vous, combien vaut, à vos yeux, une banque que l’État n’a pas su surveiller — et croiriez-vous au chiffre, le jour où il sera enfin annoncé ?
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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