FACT-CHECK : 24 000 fiches sur 128 millions ne prouvent pas une élection volée, mais Trump l’affirme
La formulation du rapport selon les vérifications
D’après la vérification de Lead Stories, le rapport indique que plus de 24 000 des 128 000 000 d’électeurs inscrits que le Census Bureau a pu analyser correspondaient à des dossiers fédéraux d’immigration ou de visa « pour lesquels aucune indication de citoyenneté n’a pu être trouvée ». La nuance est tout sauf cosmétique. Ce que mesure cette phrase, c’est un défaut d’appariement : une fiche d’électeur croisée avec des bases administratives, sans preuve de naturalisation retrouvée dans les fichiers consultés. Rien de plus, rien de moins.
Ce que la phrase ne contient pas
Elle ne contient pas la preuve que ces personnes sont des non-citoyens. Pas davantage la preuve qu’elles ont voté illégalement. Et rien, absolument rien, sur le candidat que ces électeurs auraient choisi. Selon les deux vérifications, le document ne prononce aucune de ces trois conclusions. C’est le message du 18 août qui les ajoute. Les trois à la fois.
La proportion, elle, tient en une ligne : 24 000 sur 128 000 000, soit 0,019 % des fiches analysées. Rapportée aux quelque 160 millions de bulletins de 2020, la vérification de Lead Stories calcule 0,015 %.
Vingt-quatre mille fiches sur cent vingt-huit millions : la proportion tient dans une ligne.
Les marges de victoire, ou le démenti arithmétique
Le calcul de David Becker, ligne à ligne
David Becker, directeur exécutif du Center for Election Innovation & Research, organisation décrite comme non partisane, a répondu par écrit dès le 18 août. Son constat : même en tenant tous les chiffres du rapport pour exacts — ce qu’il conteste —, ils représenteraient moins de 0,02 % des électeurs de 2020. Et surtout : « tous les nombres cités dans l’analyse du Census sont inférieurs aux marges de victoire de chaque État ». Aucun État n’aurait changé de vainqueur. Aucun.
L’aveu en creux
Becker ajoute une pointe que peu de commentateurs ont relevée : il se félicite de voir l’administration admettre, par ses propres chiffres, que ces nombres sont trop petits pour avoir changé l’issue de 2020. L’argument du rapport se retourne : s’il fallait prouver un scrutin renversé, il faudrait des ordres de grandeur que le document ne fournit pas. Sa formule la plus dure vise la méthode : cette « prétendue analyse », écrit-il, « ne passe pas le test du rire ».
Le fichier a des trous. Pas le scrutin.
Toutes les marges de victoire de 2020 dépassent les totaux du rapport : aucun État ne change de vainqueur.
Une méthode que les statisticiens du recensement ne reconnaissent pas
Le croisement de fichiers et ses pièges
La méthode croise un fichier électoral commercial de 2020 avec des bases administratives fédérales — dossiers d’immigration, visas. Quand le numéro de sécurité sociale manque, l’appariement se fait par nom, date de naissance et adresse. Une personne est comptée comme « électeur non-citoyen » dès lors qu’elle apparaît dans un dossier d’immigration et que la preuve d’une naturalisation ultérieure n’a pas été retrouvée — autrement dit, l’absence d’un papier dans un fichier suffit. Becker juge la démarche invalide à la racine : « les données du recensement ne peuvent pas être appariées de manière fiable aux données électorales publiques », faute d’identifiants uniques ; tout croisement de ce type produit « un grand nombre de faux positifs ».
Trois expertises convergentes
Michael Morse, professeur de droit à l’Université de Pennsylvanie, pointe des registres de naturalisation « datés ou incomplets » et une opacité qui empêche de « cerner chaque problème » ; le taux estimé, ajoute-t-il, est « entièrement compatible » avec les deux types d’erreur d’appariement. Amy O’Hara, ancienne responsable du centre de recherche sur les données administratives du Census Bureau, note l’absence de mesures de variance et de toute discussion des biais, s’interroge sur des homonymes comptés deux fois, et s’étonne qu’un organisme statistique se déclare « uniquement capable » de publier des statistiques sur la criminalité électorale. Misty Heggeness, ancienne économiste du bureau, dont les travaux sont cités dans le rapport, résume : pas d’auteur, pas de sources, pas de méthode — l’inverse des « couches et des couches de rigueur » qui encadrent d’ordinaire les publications du recensement.
Aucun de ces trois experts n’est un militant. Deux d’entre eux ont travaillé dans la maison. Leur désaccord ne porte pas sur la politique : il porte sur la traçabilité d’un calcul.
Le chiffre est réel ; la conclusion est importée.
L'enquête de NPR : une équipe liée à un think tank pro-Trump
Ce qu’un employé du bureau a confié
L’enquête publiée par NPR le 19 août et mise à jour le 20 août ajoute la pièce la plus dérangeante du dossier. Selon un employé du Census Bureau qui a requis l’anonymat par peur de représailles, le travail n’a pas été conduit par les fonctionnaires de carrière de l’agence. L’équipe comptait des personnes affiliées à l’America First Policy Institute, think tank fondé par d’anciens responsables de la première administration Trump.
Les silences officiels
Ni le Census Bureau, ni l’America First Policy Institute, ni la Maison-Blanche n’ont répondu aux demandes de commentaire de NPR. L’institut a en revanche mis le rapport en avant sur le réseau X dès le 18 août, en y voyant un pas vers la « transparence ». Le même jour, le secrétaire au Commerce Howard Lutnick — dont le département coiffe le Census Bureau — écrivait que l’analyse montrait des non-citoyens qui « ont littéralement voté illégalement ». Or l’analyse fédérale, on l’a vu, ne dit pas cela. Personne d’autre que lui ne l’écrit.
Les États répondent : la Géorgie et le Nevada contre leurs propres chiffres
400 contre moins d’une douzaine
Quatre cents. Voilà le nombre de votes de non-citoyens que le document fédéral attribue à la Géorgie en 2020 — 400 exactement. Le secrétaire d’État républicain de Géorgie, Brad Raffensperger — qui a fait de la vérification de citoyenneté une priorité —, a écrit au directeur par intérim du Census Bureau, George Cook, pour réclamer « toutes les informations d’identification » derrière ce nombre. Son propre audit intensif de 2024 avait trouvé, sur 8,2 millions d’inscrits, une vingtaine de non-citoyens enregistrés et moins d’une douzaine ayant déjà voté. L’écart entre 400 et une douzaine n’est pas un détail : c’est un facteur trente.
Raffensperger n’est pas suspect de complaisance : il a bâti sa réputation sur le contrôle de la citoyenneté des inscrits, et il dit soutenir tout effort pour rassurer le public sur le fait que les élections américaines sont décidées par les seuls citoyens américains. C’est précisément pourquoi sa demande pèse lourd : quand l’allié le plus crédible du contrôle réclame les preuves et ne les reçoit pas, l’absence de réponse devient le fait principal du dossier.
250 contre 15 000 : le Nevada face à deux chiffres fédéraux
Pour le Nevada, la même analyse avance 250 votes de non-citoyens en 2020. Un mois plus tôt, le Département de la Sécurité intérieure évoquait plus de 15 000 non-citoyens possibles sur les listes du même État — sans publier sa méthode. Côté démocrate, le secrétaire d’État Francisco Aguilar constate que le gouvernement fédéral publie, pour la deuxième fois de l’été, des accusations sans preuves jointes, et que ces annonces « sèment le chaos et la peur » avant les élections de mi-mandat. Deux chiffres fédéraux, 250 et 15 000, pour le même État et le même phénomène : l’un des deux, au moins, est faux.
250 et 15 000 pour le même État : l’un des deux chiffres fédéraux est faux.
Personne n’a montré les données brutes. Personne.
En Géorgie : 400 sur le papier fédéral, moins d’une douzaine dans l’audit de l’État.
Ce que la recherche établit sur le vote des non-citoyens
Des poursuites rarissimes, des audits convergents
L’enquête de données publiée par Reuters en juillet 2026 a compté 129 poursuites pour vote de non-citoyen depuis la loi de 1996 qui criminalise la pratique — la plupart nées de confusions administratives, pas d’un complot. Les audits d’États, dont celui de la Géorgie, aboutissent aux mêmes ordres de grandeur microscopiques. En parallèle, l’administration a perdu 21 batailles judiciaires consécutives pour obtenir les listes électorales des États, selon le décompte de Reuters au 7 août 2026.
La série d’été des chiffres fédéraux
Cette publication s’ajoute à une série estivale, dont chaque épisode a suivi la même pente : une annonce fédérale spectaculaire, puis un chiffre qui fond à mesure qu’on le vérifie.
En juillet, la Sécurité intérieure alléguait 250 000 non-citoyens sur les listes de quatre États — Californie, Nevada, New Jersey, Pennsylvanie — sans publier sa méthode. Puis 15 000 au Nevada. Maintenant, 24 000 votes présumés sur 128 millions. Chaque chiffre est plus petit ou plus flou que le précédent, et aucun n’a encore survécu à une vérification indépendante. Le motif se répète. La preuve, jamais.
Le calendrier explique la mécanique : les élections de mi-mandat approchent, et le président presse ses alliés du Congrès d’adopter de nouvelles restrictions de vote avant l’automne. Chaque publication chiffrée devient une pièce du dossier législatif.
Mon verdict de chroniqueur : un vrai problème d'intendance, une fausse preuve de fraude
Ce que je retiens du dossier, à charge et à décharge
Opinion assumée, séparée des faits qui précèdent. À décharge : 24 000 fiches non appariées dans un registre de 128 millions constituent un vrai sujet de qualité des données, et le nier serait aussi malhonnête que de le convertir en fraude. Un État sérieux devrait vouloir apparier ses fichiers correctement, publier ses méthodes et corriger ses registres. Si l’administration avait présenté ce travail comme un chantier d’intendance administrative, elle aurait rendu service au pays.
Ce que j’impute
À charge : la conversion du trou de fichier en « preuve » d’élection volée est un acte politique délibéré, commis au sommet de l’État, amplifié par un membre du cabinet dont dépend l’agence statistique. La chaîne de responsabilité est courte : le département du Commerce coiffe le Census Bureau, et son secrétaire a repris l’affirmation la plus forte — « ont littéralement voté illégalement » — que le rapport ne contient pas. Créditer les bons résultats de cette administration n’oblige à rien d’autre qu’à la vérité ; ici, l’acte est indéfendable, et il use un capital précieux — la crédibilité du Census Bureau, dont dépend le recensement de 2030. O’Hara le dit sobrement : tout ce qui jette un doute sur la neutralité du bureau menace la participation au prochain comptage. Abîmer un instrument fédéral pour gagner un point rhétorique, c’est vendre les meubles pour chauffer la maison.
L’erreur d’appariement est un problème d’intendance, pas un scrutin renversé.
Conclusion : 0,019 %, et le reste est de la rhétorique
Au terme du recoupement, voici ce qui tient : un rapport préliminaire de sept pages, sans auteur, produit hors des circuits de carrière du Census Bureau, avec la participation de personnes liées à un think tank aligné sur le président ; un chiffre — plus de 24 000 fiches sur 128 millions sans indication de citoyenneté retrouvée — qui mesure un défaut d’appariement administratif ; une proportion de 0,019 % ; des totaux inférieurs aux marges de victoire de chaque État en 2020 ; et un message présidentiel du 18 août à 16 h 48 qui transforme tout cela en preuve d’une élection volée, avec l’appui du secrétaire au Commerce.
Les autorités électorales des États, républicaines comme démocrates, demandent les données brutes. Elles ne les ont pas reçues au moment où ces lignes sont écrites, ni de la part du Census Bureau, ni de celle de la Sécurité intérieure, ni de la Maison-Blanche. Tant qu’elles ne les auront pas, le dossier restera ce qu’il est aujourd’hui : une ligne de tableur où une colonne « citoyenneté » reste vide, et une phrase politique écrite par-dessus.
La suite est déjà annoncée : 32 millions de fiches supplémentaires vont être croisées, et le message du 18 août promet que le total « explosera ». Il explosera sans doute — par construction. Plus on croise de fichiers imparfaits sans identifiants uniques, plus on produit de non-appariements ; chaque lot ajoutera ses faux positifs au précédent. L’annonce de la suite n’est pas une promesse de preuve : c’est l’aveu de la méthode.
Une colonne vide dans un tableur n’a jamais renversé un collège électoral.
Combien de lignes non appariées dans un fichier faudra-t-il, la prochaine fois, pour fabriquer une élection volée ?
Signé Maxime Marquette, Chroniqueur
Sources
Sources primaires
America First Policy Institute — publication X du 18 août 2026 mettant en avant l’analyse
Sources secondaires
Reuters — 19 juillet 2026 : 129 poursuites pour vote de non-citoyen depuis 1996
Reuters — 7 août 2026 : 21 défaites judiciaires consécutives sur l’accès aux listes électorales
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