Bogdan Kostetskyi, associé chez le cabinet ukrainien Barva Invest, a livré au Kyiv Independent la phrase la plus juste de l’été. Elle mérite d’être citée intégralement, parce qu’elle nomme ce que les chancelleries européennes refusent encore de nommer.
« Everything except nukes »
« Les Russes n’ont pas d’autre réponse que d’escalader encore. Ils utilisent tout ce qu’ils ont sauf le nucléaire », a dit Kostetskyi. Et il a ajouté cette phrase-là, celle qu’on devrait afficher dans les couloirs de la Commission européenne : « C’est un combat sans règles. Malheureusement, c’est la nouvelle normalité. »
La nouvelle normalité
Nouvelle normalité. Trois mots. Ils changent tout. Parce que si l’on accepte que l’agression économique totale d’un pays contre un autre soit devenue « normale », alors on a déjà perdu la partie diplomatique. On a signé pour un monde où le prix d’une guerre longue est acquitté par la victime, jamais par l’agresseur.
La chronologie d'août — jour par jour, sans emphase
Il faut mettre les dates à plat. On va cesser d’avoir des « tendances » et voir un calendrier de destruction.
4-5 août : la logistique de Kyiv rasée
Dans l’oblast de Kyiv, la Russie a frappé le centre logistique de Novus, deux centres de distribution de Fozzy Group, un centre de tri de Nova Post — la plus grande messagerie privée ukrainienne — et un entrepôt de Rozetka, le plus gros vendeur en ligne du pays. Pendant des semaines, les rayons des supermarchés de Kyiv sont restés à moitié vides. Ce n’est pas de la littérature. C’est la capitale d’un pays européen qui manque de yaourt.
9 août : Odessa et Chornomorsk
Selon Reuters, « des dizaines de drones et de missiles » ont touché Odessa. Le port a été endommagé. 90 000 abonnés ont perdu l’électricité. Le ministère russe de la Défense a revendiqué avoir frappé « des installations de stockage de carburant » dans les ports d’Odessa et de Chornomorsk. Zelensky a résumé la logique : « De cette manière, les Russes font la guerre à la sécurité alimentaire mondiale. »
11 et 16 août : la sidérurgie décapitée
Le 11 août, des missiles balistiques russes ont détruit des équipements de haut fourneau à l’usine sidérurgique Metinvest à Zaporijjia. Usine à l’arrêt. Le 16 août, un autre missile balistique a soufflé les équipements énergétiques et un haut fourneau d’ArcelorMittal Kryvyï Rih. La sidérurgie ukrainienne n’avait plus subi de frappes de missiles directes depuis 2024. Elle pèse plus de 5 % du PIB ukrainien. On la vise à nouveau, précisément, deux fois en cinq jours.
17 août : Izmaïl et Odessa
Reuters, encore : la Russie frappe pendant la nuit les ports d’Izmaïl et d’Odessa. Le corridor du Danube, la porte de sortie de secours quand la mer Noire est bloquée. On vise donc les deux portes. Simultanément.
18 août : une centrale thermique de DTEK
DTEK, le plus grand producteur privé d’électricité d’Ukraine, l’a annoncé lui-même : « La Russie a lancé une attaque massive contre l’une des centrales thermiques de DTEK. » Les équipements ont été « gravement endommagés », la centrale a cessé de produire. Aucun blessé cette fois-là. Le 12 juin précédent, une frappe similaire avait tué un employé. Les centrales thermiques de DTEK ont été frappées plus de 230 fois depuis février 2022. Le décompte est vertigineux, et pourtant on ne le voit nulle part dans les journaux télévisés européens.
Le tableau russe : quatre-vingts pour cent
Le ministre de l’Énergie ukrainien Denys Shmyhal a livré fin août 2026 le chiffre qui devrait faire trembler l’Europe.
Plus de 80 % de la capacité de production électrique ukrainienne, détruite ou endommagée
Quatre-vingts pour cent. Pas 15 %. Pas 30 %. Plus de 80 %. Depuis février 2022, la Russie a systématiquement démoli l’appareil de production électrique d’un pays de 40 millions d’habitants. Un pays qui exportait de l’électricité en Europe en 2021. Un pays qui devra, cet hiver, choisir entre chauffer les hôpitaux ou faire fonctionner les industries qui paient les impôts qui financent l’armée qui protège les hôpitaux.
La boucle est parfaite
Poutine n’a pas besoin de gagner sur le champ de bataille. Il lui suffit d’éteindre le pays plus vite qu’on ne peut le rallumer. C’est une stratégie de vieux tchékiste. Elle ne se filme pas. Elle produit des gens qui gèlent dans leur cuisine en février 2027.
Le rail : 492 locomotives, 52 morts
On oublie toujours le rail. Le rail, c’est le sang de l’Ukraine. Sans le rail, l’aide militaire ne bouge pas, les grains ne partent pas, les évacuations civiles s’arrêtent.
Les chiffres d’Ukrzaliznytsia et de Rail.Insider
Selon les données rapportées par Ukrainska Pravda le 24 août 2026, la Russie a endommagé 492 locomotives et 249 wagons de chemin de fer depuis février 2022. Le ministre de la Restauration Mykola Kalashnyk a compté 1 534 attaques contre les infrastructures ferroviaires ukrainiennes depuis le début de 2026. 52 cheminots d’Ukrzaliznytsia ont été tués en service. 317 blessés. Ce ne sont pas des soldats. Ce sont des conducteurs, des aiguilleurs, des mécaniciens.
Le 23 août, Lozova-Kharkiv
Un drone russe a frappé un train électrique sur la ligne Lozova-Kharkiv. Le convoi avait été évacué à temps. Deux personnes ont été tuées et cinq blessées à côté du train. Un drone. Contre un train régional. Voilà à quoi ressemble la nouvelle normalité de Kostetskyi.
Le rythme qui accélère
Euromaidan Press avait déjà documenté début juillet la mécanique. Au premier semestre 2026 seul, autant de locomotives perdues que pendant les quinze mois précédents combinés. Le ministre Oleksii Kuleba l’a dit franchement : « La Russie a choisi notre logistique pour nous priver des ports, du Donbass ou du front. » Le PDG d’Ukrzaliznytsia Oleksandr Pertsovskyi a averti que le rythme des destructions dépasse celui des remplacements. Le premier des 55 locomotives commandées chez Alstom en novembre 2025 arrivera début 2027. En attendant, la flotte ukrainienne a une moyenne d’âge de 46 ans.
Les ports : 67 frappes en un mois
Le Kyiv Independent l’a écrit noir sur blanc : la Russie a frappé les ports ukrainiens 67 fois en un mois, et les navires civils 57 fois pendant la même période.
La mer Noire vidée de ses navires
Les cargos ne s’amarrent plus. Les compagnies d’assurance ont multiplié leurs primes par dix par rapport au début de l’été. On est revenus aux niveaux de 2023, quand Moscou avait torpillé le corridor céréalier. Gennadiy Ivanov, patron de la compagnie maritime BPG, a raconté la scène ordinaire : les familles des marins supplient les armateurs de ne plus envoyer de bateaux en Ukraine.
« C’est ainsi que la Russie mène systématiquement une guerre contre la sécurité alimentaire mondiale », a redit Zelensky après la frappe du 9 août. La phrase circule depuis 2022. Elle a perdu son mordant à force d’être répétée. Le mordant, il est dans le tableau des faits qui va suivre.
Les céréales : 30 % de la normale
Voilà où l’agression cesse d’être un problème ukrainien pour devenir un problème mondial. Les gens qui haussent les épaules dans les capitales occidentales devraient s’y arrêter deux secondes.
Les chiffres de Taras Vysotsky
Le ministre ukrainien de l’Agriculture Taras Vysotsky a annoncé aux journalistes le 14 août 2026 que pendant les deux premières semaines d’août, l’Ukraine n’avait exporté que 30 % de ses volumes normaux de céréales. L’Ukraine risque de perdre 10,8 milliards d’euros — 12,6 milliards de dollars — d’exportations agricoles bloquées. Les prix alimentaires mondiaux, selon la même estimation ministérielle, pourraient monter de 30 %.
L’Afrique et l’Asie occidentale à la caisse
Ce ne sont pas des Européens qui vont payer d’abord. Les pays d’Afrique et d’Asie occidentale qui dépendent des céréales ukrainiennes verront leurs factures grimper. On parle de familles dont le budget alimentaire est déjà à l’os. Poutine sait exactement ce qu’il fait quand il ferme les ports d’Odessa. Il exporte la famine.
Le maïs européen qui manque déjà
Oleh Khomenko, PDG du Ukrainian Agribusiness Club, l’a résumé : l’Europe fait face à un déficit de maïs en 2026, les fermiers européens comptent importer près de 6 millions de tonnes de plus, et sans le maïs ukrainien, les prix de la viande européenne montent. Les éleveurs de porcs français, les fermiers bavarois, les agriculteurs italiens paient la facture d’une guerre qu’on refuse encore de nommer par son nom.
Le nom qu'on refuse encore de dire
C’est une guerre économique totale. Pas une opération militaire spéciale. Pas un conflit régional. Pas un différend territorial. Une guerre où l’objectif de l’agresseur est de détruire la capacité productive de l’agressé jusqu’à la reddition.
Le mot que les diplomates évitent
À Bruxelles, on parle encore de « tensions ». À Berlin, on parle de « situation ukrainienne ». À Washington, la Maison-Blanche parle de « négociation ». Personne ne dit : Moscou mène une campagne systématique et documentée de destruction économique contre un État européen souverain. Personne. Parce que dire ça, ce serait accepter d’en tirer les conséquences.
Le prix du mot juste
Un mot juste engage. Un mot flou libère. Depuis quatre ans, l’Occident préfère les mots flous.
Trump, ambigu, et Poutine, méthodique
Je soutiens Trump quand il tient tête à Pékin. Je le soutiens quand il remet la question de l’immigration sur la table. Je ne le soutiens pas quand il regarde Poutine dans les yeux et lui offre du temps.
Le sommet d’Anchorage n’a rien réglé
La rencontre en Alaska à la mi-août n’a produit aucun cessez-le-feu, aucune trêve maritime, aucune réduction des frappes. Elle a produit une photo. Poutine a compris. Il a intensifié. Les statistiques de juillet-août 2026 le disent noir sur blanc : plus de missiles, plus de drones, plus de secteurs civils touchés.
L’erreur stratégique à corriger
On ne négocie pas avec un adversaire qui frappe plus fort pendant qu’on parle. On négocie avec un adversaire qu’on a acculé. Trump devrait relire ce paragraphe. Le camp qui lâche prise avant même d’avoir posé ses conditions n’obtient pas la paix. Il obtient l’humiliation.
L'illusion des sanctions qui « fonctionnent »
On nous a raconté que l’économie russe s’effondrait. Que le pétrole à 60 dollars le baril étouffait le Kremlin. Que Moscou grattait ses derniers roubles.
La voix de l’exil
Konstantin Sonin, économiste russe en exil, professeur à la Harris School of Public Policy de Chicago, l’a dit sans détour au Kyiv Independent : l’économie russe pèse plusieurs trilliards de dollars et n’a aucune chance de s’effondrer à court terme. Sonin n’est pas un propagandiste. C’est un économiste sérieux, qui a quitté son pays pour dénoncer la guerre. Il le dit quand même : les sanctions ne suffisent pas.
Le déséquilibre des muscles
Une économie de 2 200 milliards de dollars — la Russie — qui fait la guerre à une économie de 180 milliards de dollars — l’Ukraine — pendant que l’Europe des 18 000 milliards hésite à livrer des Patriots. C’est le rapport de force qu’il faut regarder. Ce n’est pas David contre Goliath. C’est David contre Goliath, et Goliath a douze cousins qui regardent en tapant sur leur téléphone.
Kyiv paye 7 à 12 millions par frappe
La ville de Kyiv tient un livre de comptes qu’on ne voit jamais dans les JT français.
Le chiffre de Petro Panteleev
Petro Panteleev, chef de l’administration municipale de Kyiv, a dit au média Liga que chaque frappe de missile balistique sur la capitale coûte à la ville 300 à 500 millions de hryvnias — soit 7 à 12 millions de dollars — juste pour réparer les abris et les habitations. Pas pour reconstruire les entreprises détruites. Pas pour compenser les emplois perdus. Juste pour boucher les trous des immeubles.
La banque centrale mise 0,9 %
La Banque nationale d’Ukraine estime que ces frappes coûteront 0,9 % du PIB en 2026. Un point de PIB. Sur une économie déjà exsangue. C’est la définition mathématique d’un garrot.
Le silence des multinationales
Il y a une chose que la presse occidentale ne racontera jamais assez fort : les multinationales occidentales qui font encore des affaires en Russie financent, en dernière analyse, l’armée qui détruit les usines ukrainiennes.
ArcelorMittal, l’ironie amère
Le 16 août, un missile russe a détruit les équipements de ArcelorMittal Kryvyï Rih. La même ArcelorMittal — géant sidérurgique international — dont d’autres opérations continuent, ailleurs, dans le monde. Le groupe subit. Il ne provoque pas. Mais son cas illustre une brutalité : quand un pays est vidé de ses industries, ce sont aussi des chaînes de valeur européennes qui saignent. Personne ne pleure une aciérie ukrainienne en Bavière. Bavière paiera pourtant, en tôle, en camions, en carrosseries.
Les 6 millions de tonnes de maïs
Rappelez-vous ce chiffre. Six millions de tonnes de maïs manquantes en Europe. Ce n’est pas une abstraction. C’est le lait, le porc, le poulet qu’on mange. Poutine bombarde Odessa, et Bruxelles regarde ses chaînes d’approvisionnement se dégrader sans faire le lien public. Le lien, il est là. Il faut le nommer.
La psychologie du siège
Bogdan Kostetskyi a dit une deuxième chose importante que peu de médias ont reprise. Elle est aussi grave que la première.
Betliy, la chercheuse
Oleksandra Betliy, chercheuse à l’Institute for Economic Research and Policy Consulting, a expliqué au Kyiv Independent l’objectif poursuivi : « La Russie utilise de plus en plus de drones et de missiles pour blesser l’économie ukrainienne, l’affaiblir, et pousser psychologiquement la population vers les négociations de paix. » Et Betliy insiste : la Russie a plus de drones et de missiles qu’en 2025. Les attaques ne vont pas ralentir.
« They want to intimidate and wear down the population »
La chaîne de supermarchés ATB, la plus grande d’Ukraine, l’a formulé aussi crûment que possible dans un communiqué : « Ils veulent intimider et user la population. » User. C’est le verbe exact. On ne parle pas de bataille frontale. On parle d’un pays qu’on essaie d’épuiser, ampoule après ampoule, entrepôt après entrepôt, train après train.
Ce que Rozetka a perdu en une nuit
Il faut, à un moment, s’arrêter sur une entreprise, une seule, pour comprendre que ces chiffres macroéconomiques dessinent des vies.
81 millions de dollars, irréparable
Rozetka, le plus gros détaillant en ligne d’Ukraine, a annoncé publiquement que les dommages à son complexe d’entrepôts, frappé le 4-5 août, sont irréparables. Coût : 70 millions d’euros, soit 81 millions de dollars. Des milliards de hryvnias de marchandises détruits. L’entreprise a dû licencier. Sa cofondatrice Iryna Chechotkina a supplié le gouvernement de reporter les taxes, et a dit cette phrase que les capitaines d’industrie n’aiment pas prononcer : « Rozetka ne pourra pas se rétablir sans aide. »
Novus se réorganise
Chez le supermarchand Novus, la responsable de la communication externe Krystyna Ivchenko a détaillé la nouvelle méthode : plus de gros entrepôt central, diversification du stockage, les deux tiers des produits essentiels vont désormais directement de l’usine au magasin. Ce n’est pas une réorganisation — c’est une retraite tactique. Novus fait ce que font les entreprises en zone de guerre : Elle apprend à survivre au bombardement.
La question qu'on doit tous se poser
Il y a une question honnête à se poser, dans le confort d’un salon montréalais, d’un café parisien ou d’un bureau bruxellois.
Combien de fois faut-il le dire ?
Combien de fois faut-il répéter que Moscou a frappé les ports 67 fois, les navires 57 fois, les infrastructures ferroviaires 1 534 fois depuis janvier 2026 ? Combien de fois faut-il redire que plus de 80 % du parc électrique ukrainien est détruit ou endommagé ? Combien de fois avant qu’on cesse de traiter cette guerre comme un feuilleton régional ?
La honte différée
Un jour, la génération qui a assisté à cela devra expliquer à ses enfants pourquoi elle a détourné le regard. Pourquoi elle regardait Wildberries pendant qu’un pays européen était rasé économiquement. Pourquoi elle a préféré une paix bidon à une victoire vraie. La honte différée, c’est celle qui coûte le plus cher, plus tard, quand il faut la porter longtemps.
Et cette fois-là, aucun feuilleton d’oligarques ne pourra la faire oublier.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
DTEK — Russia strikes DTEK thermal power plant, forcing station offline (18 août 2026)
Sources Secondaires :
Reuters — Ukraine, Russia accuse each other of lethal attacks, Odesa port damaged (9 août 2026)
Euromaidan Press — Russia launches « massive » attack on Ukrainian power plant (18 août 2026)
Euromaidan Press — Russia has hit over 200 Ukrainian locomotives this year (4 juillet 2026)
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