Une transmission au ralenti
Le CSB 8022 n’est pas arrivé seul. Il complète une petite flotte à trois coques : le CSB 8020, ex-USCGC Morgenthau, transféré en 2017; le CSB 8021, ex-USCGC John Midgett, transféré en 2020; et désormais l’ex-Mellon depuis Ninh Hoa. Trois cutters à haute endurance en huit ans, 2 700 tonnes chacun, autonomie de dix mille milles nautiques : Washington n’offre pas une flotte, elle installe une capacité.
La cérémonie du 19 juin 2025 s’est tenue à sept heures trente-six du matin, à l’heure vietnamienne. La chargée d’affaires Courtney Beale et le général de brigade Ngo Binh Minh, commandant de la troisième région des garde-côtes, ont serré la main devant une coque encore fraîche. Le rendez-vous coïncidait avec les trente ans de la normalisation diplomatique. Aucune date n’est choisie au hasard dans ce dossier.
Trois cutters ne changent pas le rapport de forces en mer de Chine méridionale. Ils changent autre chose, moins spectaculaire et plus durable : la capacité vietnamienne à rester sur zone, à documenter, à revenir. Le grand poisson de la puissance chinoise ne recule pas devant un patrouilleur, mais il ralentit devant une présence qui ne s’efface plus.
Les armes qui ne montent pas à bord
Sur le pont du Mellon, autrefois, il y avait des missiles Harpoon, des torpilles, des sonars actifs. Les garde-côtes américains ont tout démonté avant la cession. Le message tient dans ce qui est absent : Washington ne livre pas un bâtiment de combat, il livre un outil de présence civile armée d’un canon léger et d’une passerelle moderne.
Cette pudeur technologique est stratégique. Elle permet à Hanoï de recevoir sans se justifier, à Washington de donner sans provoquer, et à Pékin de ne pas trouver dans le geste l’argument d’une escalade. La coque grise reste dans le domaine du droit de la mer, jamais dans celui de la guerre navale.
C’est ainsi que se dessine la nouvelle sécurité maritime : elle ne se compte pas en armements, mais en jours de mer. Chaque cutter en patrouille prolonge l’existence pratique d’une revendication vietnamienne autour des Spratleys, autour de Vanguard Bank, autour de tous les blocs pétroliers que Pékin conteste avec des flottilles de pêche transformées en milice.
Le Mémorandum de 2011 qui n'en finit pas
Un texte de treize ans qui refait surface
Chaque cérémonie de transfert cite le même document : le mémorandum d’entente sur la coopération en matière de défense signé en 2011 par Hanoï et Washington. Ce texte, vieux de plus d’une décennie, sert désormais de socle juridique à un dispositif qui s’étoffe année après année. C’est un contenant élastique dans lequel les diplomates versent ce que la géopolitique du moment exige.
Depuis 2011, les deux capitales ont tenu douze dialogues politiques, sécuritaires et de défense. Le département d’État a autorisé 29,8 millions de dollars d’exportations d’équipements militaires en direct commercial de 2016 à 2021, activé plus de 118 millions en ventes militaires étrangères, et versé environ 104 millions en financements de 2017 à 2023. Vietnam a reçu séparément 81,5 millions au titre de la stratégie Indo-Pacifique en 2018. Ces chiffres paraissent modestes, mais chaque dollar de financement militaire ouvre un canal qu’aucune alliance formelle ne peut égaler.
Le mémorandum de 2011 est devenu, sans qu’on le renégocie, l’équivalent d’une garantie fonctionnelle. Il porte les transferts de cutters, les visites de porte-avions, les livraisons d’avions T-6, les formations, les manœuvres, les échanges. Un texte administratif est devenu la colonne vertébrale d’une confiance que rien de plus solennel n’est autorisé à écrire.
La méthode Hanoï
Hanoï préfère l’accumulation à la déclaration. Le partenariat stratégique global signé en 2023 avec Washington l’a hissé au même rang formel que la Chine et la Russie dans la hiérarchie diplomatique vietnamienne. Mais aucune clause de défense mutuelle, aucun traité de sécurité, aucun engagement de riposte : Hanoï refuse ce mot que Manille assume, que Tokyo revendique, que Séoul ratifie.
Le Vietnam construit une architecture par soustraction. Il ajoute des cutters sans base, des dialogues sans traité, des visites sans manœuvres offensives. À la fin, cela ressemble à une coalition sans l’énoncer, et cela permet à Pékin de faire semblant de ne pas voir ce que tout le monde voit très bien.
La diplomatie vietnamienne est une danse à mi-hauteur, où l’on ne s’incline devant personne, mais où l’on ne provoque personne non plus. Elle protège une souveraineté fragile en la rendant illisible aux voisins qui voudraient la mesurer.
Les officiels qui reviennent trop souvent
Hegseth, Paparo, Wicks, Kushner
Le 29 mai 2026, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a rencontré à Hanoï le secrétaire général et président To Lam ainsi que le ministre de la Défense, le général Phan Van Giang. Selon le communiqué officiel du Pentagone, ils ont évoqué « des opportunités pour approfondir la coopération dans le domaine maritime, y compris sur les capacités sans équipage ». Le mot drone n’est pas écrit. Il n’a pas besoin de l’être.
Deux mois plus tard, l’amiral Samuel Paparo, chef du Commandement du Pacifique américain, a effectué du 4 au 6 août 2026 sa propre visite à Hanoï. Il a vu le général Nguyen Tan Cuong, chef d’état-major de l’Armée populaire, puis à nouveau le secrétaire général To Lam. La coopération maritime, l’assistance humanitaire, les opérations de maintien de la paix, les séquelles de la guerre : la liste officielle est longue, elle sert d’écran à ce qui compte vraiment, la présence d’un chef militaire américain dans la capitale d’un ancien adversaire à intervalles rapprochés.
Entre les deux, Da Nang a reçu le porte-avions. Avant eux, l’ambassadrice Jennifer Wicks avait accueilli les marins de l’USS George Washington. Après eux, l’envoyé Jared Kushner traverse la région pour d’autres dossiers, mais son ombre pèse aussi sur l’axe Indo-Pacifique.
Le protocole comme signal
Chaque rang protocolaire compte. Un secrétaire à la Guerre reçu par le secrétaire général du Parti, ce n’est pas la routine bureaucratique d’un ministre en tournée : c’est l’accès au sommet politique du pays, le vrai. Hanoï offre à Washington ce qu’elle refuse à d’autres puissances : la porte de To Lam, celle qui commande la doctrine plus que celle qui exécute la politique.
Le communiqué du Pentagone insiste sur la « modernisation militaire rapide » du Vietnam, saluée par Hegseth, et sur la volonté américaine de résoudre les séquelles de la guerre. Cette clause est irrévocable : sans le travail américain sur l’agent orange, sur les restes de combattants, sur les munitions non explosées, aucune coopération maritime ne serait acceptable à Hanoï. Le passé n’est pas soldé, il est réintégré dans la nouvelle relation comme une dette d’honneur permanente.
Un cutter offert efface moins qu’une bombe déterrée. La sécurité maritime commence là où l’ancien ennemi accepte encore de creuser sa propre honte pour rendre un os à une famille.
La géographie qui commande tout
La mer que Pékin veut tenir
La mer de Chine méridionale charrie environ trois mille milliards de dollars de commerce maritime chaque année. Elle borde les côtes vietnamiennes sur plus de trois mille kilomètres. Elle contient les Spratleys, les Paracels, Scarborough, Vanguard Bank, un ensemble d’écueils, d’atolls et de bancs de sable revendiqués par plusieurs États et transformés par Pékin, depuis 2013, en avant-postes militaires artificiels.
Le Vietnam est le voisin le plus long et le plus exposé. Il partage avec la Chine une frontière terrestre chargée d’histoire, une mémoire douloureuse de la guerre de 1979, et surtout des différends maritimes actifs sur les Paracels, occupées par Pékin depuis 1974, et sur plusieurs îlots des Spratleys où les garde-côtes chinois harcèlent régulièrement les navires civils et militaires vietnamiens.
Sans mer sûre, le Vietnam n’a pas d’économie. Sans exportations transitant par ses ports, sans blocs pétroliers offshore, sans zones de pêche accessibles, tout le miracle vietnamien depuis les réformes du Doi Moi se dégonfle en quelques trimestres. La sécurité maritime n’est pas un dossier stratégique parmi d’autres : c’est la condition matérielle de l’existence contemporaine du pays.
Ninh Hoa n’est pas Da Nang
Le CSB 8022 a été livré à Ninh Hoa, dans le centre-sud, à quelques dizaines de kilomètres de la baie stratégique de Cam Ranh. Cam Ranh, ancien port américain pendant la guerre, ancienne base soviétique après, port civil aujourd’hui et facilité d’escale pour les marines du monde entier. Le choix de Ninh Hoa n’est pas administratif : il place la coque américaine à portée directe de la zone qui contrôle l’axe des Paracels.
Da Nang, elle, garde le porte-avions. Grand port central, aéroport international, ancienne base de la Seventh Fleet. Chaque escale d’un porte-avions y est une leçon de géographie appliquée : rappeler à qui veut lire les cartes que la marine américaine peut projeter cinq mille marins à mi-chemin entre Hong Kong et Manille sans avoir à traverser la moindre eau contestée.
Deux ports, deux fonctions, un seul message : l’espace maritime vietnamien peut être renforcé au sud par une présence civile armée et signalé au centre par une présence militaire lourde. Pékin lit ce message. Il ne le commente pas.
La Chine et son silence calibré
Un voisinage explosif que personne ne veut allumer
La Chine n’a pas condamné publiquement le transfert du CSB 8022 en juin 2025. Elle n’a pas non plus protesté officiellement contre l’escale du George Washington à Da Nang. Pékin sait que la doctrine des Quatre Non oblige Hanoï à ne jamais formaliser une alliance, et que dénoncer ces gestes reviendrait à obliger le Vietnam à choisir.
Cette retenue calculée est une des grandes surprises de la diplomatie régionale. Elle indique que la Chine préfère laisser Hanoï naviguer dans une ambiguïté productive plutôt que de la forcer à l’aligner explicitement. Chaque protestation forte deviendrait un cadeau pour Washington. Chaque silence pesant maintient la relation sino-vietnamienne dans le registre officiel du dialogue de camarades.
Ne pas condamner ne signifie pas ne pas voir; Pékin observe chaque coque qui change de pavillon et calcule le prix exact de son propre silence.
Mais le silence n’est pas l’immobilité. Sur l’eau, les garde-côtes chinois continuent leurs incursions autour de Vanguard Bank, leurs manœuvres contre les navires d’exploration pétrolière, leurs harcèlements des pêcheurs vietnamiens. La friction quotidienne se poursuit dans une zone grise que ni Pékin ni Hanoï n’ont intérêt à photographier trop clairement.
Le drame de l’exportation pétrolière
Vanguard Bank, en particulier, symbolise le point de rupture potentiel. Les blocs 06.1, 05.03 et voisins recèlent des ressources dont Hanoï a besoin pour ses hydrocarbures nationaux, et que Pékin considère comme comprises dans la ligne des neuf traits. Chaque campagne de forage vietnamien y provoque une réaction chinoise mesurée, ambiguë, coercitive.
C’est là que les cutters transférés par Washington changent quelque chose de pratique. Ils permettent aux garde-côtes vietnamiens d’escorter, de veiller, de rester présents pendant qu’un contrat d’exploration s’exécute. Ils déplacent le risque du côté chinois : provoquer un incident avec un ancien cutter américain arborant désormais pavillon vietnamien, c’est provoquer un incident avec une coque au pedigree diplomatique lourd.
La dissuasion ne vole plus sous les ailes; elle flotte sous des matricules recyclés. Ce que la marine américaine ne peut plus faire directement, elle le fait indirectement en cédant des coques à ceux qui la remplacent sur zone.
Les manœuvres qui apprennent à travailler ensemble
Novembre 2025, Sulawesi, un exercice à trois
En novembre 2025, l’Indonésie, les États-Unis et le Vietnam ont conduit un exercice conjoint de sécurité maritime au large des Sulawesi. C’était une première pour Hanoï dans ce format triangulaire. Pas de tirs réels de missiles, pas de scénarios de guerre navale : des manœuvres de sécurité maritime, interception de navires suspects, exercices de recherche et sauvetage, opérations humanitaires.
Ces exercices semblent limités. Ils construisent pourtant l’interopérabilité, ce mot bureaucratique qui recouvre une réalité décisive : la capacité à communiquer par radio dans une syntaxe commune, à coordonner des trajectoires sans télescopage, à échanger des données en temps quasi réel. Sans interopérabilité, les cutters américains cédés à Hanoï resteraient de belles coques isolées; avec elle, ils s’insèrent dans une architecture régionale de surveillance.
L’Indonésie, tenue par sa doctrine de non-alignement, participe à ce type d’exercice quand elle y voit un intérêt géographique évident. Le Vietnam s’en accommode parce qu’il n’y a ni Manille ni Séoul autour de la table, et donc pas de risque d’être photographié dans un alignement dur. Cette diplomatie triangulaire fabrique de la coopération réelle sans jamais imposer d’engagements écrits.
Les capacités sans équipage qui changent la donne
Hegseth a mentionné les capacités sans équipage. Cela désigne les drones aériens et maritimes, les navires de surface autonomes, les capteurs sous-marins téléopérés. C’est le nouveau front de la sécurité maritime moderne : la surveillance permanente à faible coût, la détection précoce, la documentation instantanée d’un incident.
Le Vietnam ne possède pas encore de flotte significative dans ce domaine. Les États-Unis, eux, en ont fait leur priorité indo-pacifique. Le mot glissé dans la déclaration officielle de mai 2026 signifie que Washington est prêt à partager, à former, à peut-être livrer. Sans traité, sans base, sans alliance formelle : par transferts, par exercices, par accompagnement discret.
Les drones ne remplaceront pas les cutters. Ils les prolongeront. Une mer surveillée par des drones vietnamiens formés à des standards américains devient une mer plus difficile à intimider, même si aucun marin n’y monte la garde.
Le partenaire russe, la contradiction assumée
Deux drapeaux dans la même armurerie
Le Vietnam achète encore l’essentiel de ses armements à la Russie. Sukhoi, Kilo, S-400 ou versions dérivées, systèmes côtiers : la vaste majorité de l’inventaire vietnamien reste soviétique ou postsoviétique. Cette dépendance historique s’érode lentement, mais elle contraint Hanoï à maintenir un fil chaud avec Moscou même quand Poutine s’enfonce dans sa guerre coloniale contre Kiev.
Washington l’accepte publiquement, à contrecœur en interne. Pousser Hanoï à rompre brutalement avec Moscou serait contre-productif : la relation bilatérale n’a pas encore les tissus de confiance nécessaires pour supporter un tel virage. La diversification passera par des livraisons complémentaires, par le maintenance transatlantique de nouveaux systèmes, par la formation à des standards occidentaux.
Un partenariat de sécurité maritime avec Washington ne signifie pas rupture avec Moscou. Il signifie ouverture d’un deuxième canal, aussi solide, aussi durable, aussi utile. Hanoï pratique la géométrie variable comme les Européens pratiquent leurs commissions : par juxtaposition, jamais par exclusion.
La guerre d’Ukraine, vue depuis Hanoï
Officiellement, le Vietnam s’abstient sur les résolutions onusiennes concernant l’Ukraine. Officieusement, il regarde attentivement ce qui se passe quand un grand État agresse un voisin plus petit au nom de mémoires historiques réinventées. Le parallèle avec ce que la Chine dit des Paracels ou des Spratleys n’échappe à personne dans les ministères vietnamiens.
Cette lecture silencieuse renforce, sans qu’on le proclame, l’utilité stratégique du partenariat avec Washington. Un monde où les invasions sont facturées, où les garanties de souveraineté ont un prix collectif, est un monde où le Vietnam respire mieux. C’est aussi un monde où Kiev doit tenir. Ce que Hanoï ne dit pas, elle le pense en tournant la clé du CSB 8022 dans son moteur diesel.
La solidarité stratégique n’a pas besoin d’être proclamée pour être opérationnelle. Elle s’incarne dans les coques transmises, dans les officiers formés, dans les silences complices d’un Sud-Est asiatique qui se souvient très bien du prix du colonialisme.
Ce que la coopération ne peut pas donner
La garantie manquante
Il faut le dire honnêtement : rien dans ce partenariat n’oblige Washington à agir si un incident majeur éclate en mer entre Hanoï et Pékin. Le traité de défense mutuelle qui lie les États-Unis aux Philippines depuis 1951 n’a pas d’équivalent avec le Vietnam et n’en aura probablement jamais. La doctrine des Quatre Non l’interdit; la mémoire politique vietnamienne le refuse.
Cela signifie que la dissuasion produite par les cutters, les exercices et les visites reste conditionnelle. Elle repose sur la lecture chinoise du signal, non sur une obligation juridique américaine. Si Pékin décide un jour que le rapport de forces lui permet d’ignorer ce signal, il n’y a pas d’article 5 vietnamien pour l’en empêcher.
L’illusion de la profondeur stratégique
Il existe une tentation, à Washington comme à Hanoï, de surinterpréter cette relation. Les visites répétées, les cérémonies, les cutters transférés créent l’impression d’une profondeur stratégique qui n’existe pas encore. Sur le papier, tout progresse. Sur le terrain d’un scénario de crise, chaque partenaire garderait sa marge de manœuvre.
Cette réserve n’affaiblit pas la construction en cours. Elle rappelle simplement que la sécurité maritime bilatérale se mesure au quotidien, pas dans l’imaginaire d’une confrontation majeure. Elle vit dans les journaux de bord, dans les protocoles de communication, dans les exercices humanitaires. Pas dans les grandes déclarations.
Un partenariat sans traité peut être puissant, mais il ne peut jamais promettre ce qu’un traité promet. Hanoï le sait. Washington aussi. C’est le prix de la liberté vietnamienne, et c’est probablement un prix acceptable pour les deux capitales.
La bureaucratie qui rend le tout possible
Douze dialogues et un mécanisme silencieux
Les douze dialogues politiques, sécuritaires et de défense tenus depuis 2011 semblent bureaucratiques. Ils sont pourtant le squelette du dispositif. Chaque dialogue actualise les besoins, ajuste les priorités, valide les prochaines livraisons, calibre les prochains exercices. Il n’y a pas de sommet spectaculaire, mais il y a des dizaines de rencontres techniques qui produisent la matière brute d’une relation opérationnelle.
Cette mécanique lente est adaptée au tempo vietnamien. Le Parti communiste ne prend pas ses décisions dans l’urgence médiatique. Il consulte, temporise, ajuste. Chaque décision engageant la souveraineté maritime passe par le Politburo, par les organes militaires, par les régions concernées. Les Américains l’ont compris et ont accepté ce rythme. La sécurité maritime bilatérale s’écrit en années, pas en cycles électoraux.
La formation, ligne de force silencieuse
Chaque année, des officiers vietnamiens partent se former aux États-Unis dans des programmes de coopération de défense internationale. Ils apprennent les procédures, les doctrines, les langues techniques. Ils rentrent, prennent du grade, occupent des postes dans les états-majors. Vingt ans plus tard, ils dirigeront des régions militaires et des flottes.
Cette formation est invisible dans les manchettes. Elle produit pourtant l’effet le plus durable de toute la coopération. Un officier vietnamien qui a passé six mois à Newport ou à Annapolis ne devient pas américanophile automatiquement. Il devient bilingue, opérationnellement et culturellement. C’est déjà énorme.
Les alliances les plus solides ne se construisent pas dans les grands traités, mais dans les longs stages où l’on partage un mess, un jargon, une chaîne de commandement. Le temps fera ensuite ce que le protocole n’ose pas écrire.
Ce que craint réellement Hanoï
Le piège de l’ostentation
Hanoï craint avant tout que Washington en fasse trop. Une déclaration triomphaliste américaine, une carte de patrouille tracée trop clairement sur un briefing du Pentagone, un tweet présidentiel évoquant le Vietnam comme un « allié » : chacun de ces gestes obligerait Pékin à réagir, et Hanoï à devoir choisir un camp. Or, la doctrine vietnamienne repose sur le refus de ce choix.
Le président américain Donald Trump connaît suffisamment la région pour distinguer les alliés bruyants des partenaires discrets. Sa doctrine transactionnelle, dans le cas vietnamien, s’accommode de cette discrétion parce qu’elle produit des résultats sans coût politique visible. Un cutter transféré, un porte-avions accueilli, un dialogue de défense tenu : tout cela avance à voix basse.
Le piège de la sous-estimation
L’autre risque est symétrique : que Washington néglige progressivement le dossier vietnamien parce qu’il ne produit pas les images spectaculaires qu’attend le cycle médiatique. Le Congrès américain s’intéresse plus à Taïwan, aux Philippines, à la Corée du Sud. Les crédits militaires reflètent cette hiérarchie.
Or, la géographie ne pardonne pas cette hiérarchie. Le Vietnam est le seul pays continental d’Asie du Sud-Est capable, en cas de crise, d’ouvrir un front terrestre au voisin chinois. Sa position est irremplaçable. La négliger, c’est laisser à Pékin une carte que personne d’autre ne peut lui contester.
La discrétion vietnamienne est un atout, à condition qu’elle ne soit pas confondue avec l’insignifiance stratégique. Un cutter à Ninh Hoa vaut peut-être moins qu’un porte-avions à Yokosuka, mais il vaut davantage qu’une base philippine surchargée d’attentes contradictoires.
Le siècle qui recommence
Trente et un ans après la normalisation
Le 11 juillet 1995, Bill Clinton annonçait la normalisation diplomatique avec Hanoï. Trente et un ans plus tard, un porte-avions américain amarre à Da Nang. Cette distance temporelle est trompeuse : elle donne l’impression d’une continuité linéaire alors qu’il s’agit d’une longue construction faite de reculs, de patiences, de retours prudents.
Chaque étape a exigé du courage politique des deux côtés. Chaque étape a été contestée par les mémoires longues : celle des vétérans américains qui vivent encore l’échec du Vietnam, celle des familles vietnamiennes marquées par l’agent orange et les bombardements. La sécurité maritime moderne se déploie sur ce lit de blessures, elle ne peut jamais s’en abstraire.
C’est pourquoi les séquelles de la guerre restent un point de vérification permanent. Le jour où Washington cessera de financer la dépollution des zones contaminées par l’agent orange, le jour où la localisation des combattants disparus ralentira, la relation stratégique se dégradera plus vite qu’aucun cutter ne pourra la rétablir. Le passé n’est pas un décor : c’est la condition d’accès au futur.
Le nouveau contrat maritime
Ce que Hanoï et Washington construisent depuis 2011, et qu’ils ont accéléré en 2025 et 2026, mérite un nom même si aucune capitale ne le donnera. Ce n’est pas un traité; c’est un contrat maritime implicite. Il repose sur des livraisons régulières, des visites protocolaires, des exercices récurrents, des mécanismes de consultation permanents.
Ce contrat ne défend pas le Vietnam contre une attaque. Il rend l’attaque plus coûteuse, plus visible, plus difficile à camoufler en accident. Il transforme la mer de Chine méridionale, aux marges vietnamiennes, en zone documentée, surveillée, capable de résister à la coercition grise que Pékin y déploie depuis dix ans.
Ce que la région observe
Un modèle exportable ou pas
Manille suit avec attention le modèle vietnamien, parce qu’il représente une alternative à sa propre stratégie fondée sur le traité de 1951. Les Philippines vivent aujourd’hui l’expérience contraire : un traité formel exposé à une érosion pratique quotidienne à Scarborough et à Second Thomas Shoal. Le Vietnam, sans traité, obtient parfois moins de garanties mais provoque aussi moins de démonstrations de force chinoises.
L’Indonésie, elle, observe ce partenariat comme un précédent. Djakarta pratique aussi la non-alignement, mais reçoit de plus en plus d’attention américaine dans la zone des Natuna. La formule vietnamienne, avec ses cutters transférés et ses exercices ponctuels, offre un exemple gérable pour une puissance qui refuse tout autant les alliances formelles.
Le Cambodge et le Laos, la petite tache noire
Sur le flanc terrestre du Vietnam, la coopération sino-cambodgienne, particulièrement à la base navale de Ream, complique l’équation. Ream est situé sur le golfe de Thaïlande, à l’ouest du delta du Mékong. Une présence militaire chinoise permanente dans ce port fermerait à Hanoï son flanc maritime occidental. Les cutters américains ne compensent pas cette vulnérabilité; ils la rendent plus urgente à traiter.
Le Laos, orbite chinoise économique complète, ne pose pas de menace immédiate mais réduit la profondeur stratégique vietnamienne. Le Vietnam se retrouve encerclé par un axe sino-cambodgien-laotien qui pèse sur ses trois frontières terrestres. La sécurité maritime avec Washington n’est pas un luxe : c’est parfois la seule direction d’ouverture stratégique qui reste.
On ne comprend le contrat maritime Hanoï-Washington que si l’on regarde en même temps les côtes ouvertes et les frontières fermées. La mer est devenue l’unique avenue par laquelle le Vietnam peut respirer politiquement, économiquement, militairement.
Ce qui vient encore
Les prochaines coques
Le programme des Excess Defense Articles américain reste actif. D’autres cutters de la classe Hamilton pourraient encore rejoindre Hanoï dans les prochaines années, dans la limite des coques désactivées côté américain. Chaque transfert supplémentaire prolonge le maillage vietnamien du domaine maritime central. Ce n’est pas encore décidé, mais rien ne l’exclut.
Au-delà des cutters, la coopération pourrait s’étendre aux moyens aériens de surveillance maritime : avions de patrouille, drones à moyenne altitude, capteurs radar côtiers. Ces équipements ne pèsent pas comme une flotte de chasseurs de combat; ils changent silencieusement la géométrie de la surveillance. Hanoï les recevrait plus facilement que des F-16, qui provoqueraient une réaction chinoise trop bruyante.
Les rendez-vous qui structurent la suite
Les treizième et quatorzième dialogues politiques, sécuritaires et de défense sont prévus dans les prochaines années. Ils formaliseront le rythme. D’autres escales de porte-avions sont vraisemblables, comme d’autres visites de commandants du Pacom. Aucune ne changera à elle seule la relation; toutes, ensemble, la consolideront.
Le point d’inflexion viendra peut-être d’un incident sur l’eau. Un cutter vietnamien percuté par un garde-côte chinois près de Vanguard Bank, un navire de forage vietnamien encerclé, un pêcheur blessé, un journaliste enlevé : chaque incident testera la robustesse pratique du contrat maritime. Ce sont ces tests, pas les cérémonies, qui écriront la véritable histoire.
Chaque nouveau cutter transféré, chaque nouvelle escale, chaque nouveau dialogue prépare un test qui n’est pas encore programmé mais dont la probabilité augmente à mesure que la mer se fait plus étroite pour ceux qui prétendent la partager sans compter.
Le cadre juridique qui protège fragilement
La CNUDM comme boussole
Le Vietnam a ratifié la Convention des Nations unies sur le droit de la mer en 1994. Sa zone économique exclusive s’étend sur deux cent milles nautiques de côte. La sentence arbitrale de La Haye de juillet 2016, obtenue par les Philippines contre la Chine, s’applique juridiquement à l’ensemble de la mer de Chine méridionale et a délégitimé la ligne des neuf traits chinoise. Hanoï s’appuie sur ce droit sans avoir voulu le tester elle-même.
Cette prudence juridique protège Hanoï. Attaquer la Chine devant un tribunal arbitral, comme l’ont fait les Philippines en 2013, aurait provoqué un affrontement diplomatique majeur. Utiliser la sentence obtenue par un tiers pour asseoir sa propre lecture des cartes, en revanche, permet d’obtenir une partie du bénéfice sans en payer le coût politique.
Le droit comme boîte à outils
Le contrat maritime avec Washington renforce silencieusement cette approche. Les cutters transférés opèrent selon des standards américains de garde-côte, c’est-à-dire selon un usage strict de la CNUDM et de ses conventions annexes. Les exercices conjoints appliquent ces protocoles. La formation des officiers vietnamiens les rend familiers de ce corpus.
La conséquence est double : le Vietnam gagne en crédibilité juridique internationale, et il devient plus difficile pour Pékin d’accuser Hanoï de comportement illégal. La sécurité maritime n’est jamais seulement matérielle. Elle est aussi juridique, procédurale, discursive. Un cutter qui documente ses incidents selon les standards internationaux est plus utile qu’un cutter armé qui tire.
Le droit ne pilote aucun navire. Mais il enseigne aux navires comment tenir la mer sans devenir eux-mêmes le motif d’une escalade. C’est ce langage que Washington transmet à Hanoï, coque après coque, exercice après exercice.
La fin des alliances totales
La relation Hanoï-Washington est un des laboratoires de la nouvelle géopolitique. Elle prouve qu’un partenariat de sécurité maritime opérationnel peut se construire sans alliance formelle, sans clause de défense mutuelle, sans base permanente. Elle prouve qu’un pays peut recevoir des cutters américains tout en refusant de figurer dans un communiqué anti-chinois.
Cette ambiguïté stratégique n’est pas nouvelle. Elle a été pratiquée par la Suisse pendant la guerre froide, par l’Inde après 1962, par la Yougoslavie de Tito. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle devient un modèle exportable pour d’autres puissances moyennes qui refusent le choix binaire imposé par la compétition sino-américaine.
Un ordre qui se déplace
Chaque cutter transféré, chaque exercice conjoint, chaque visite protocolaire déplace un peu la carte géopolitique de l’Asie du Sud-Est. La mer de Chine méridionale n’est plus un espace chinois par défaut. Elle devient un espace disputé où plusieurs puissances peuvent maintenir une présence, documenter des incidents, contester des prétentions.
La bataille pour cet espace n’aura pas lieu par grand affrontement conventionnel. Elle a lieu tous les jours, en centaines de gestes minuscules, en dizaines de patrouilles, en cérémonies de transfert soigneusement calibrées. Hanoï et Washington l’ont compris avant beaucoup d’autres. Ils écrivent, à voix basse, ce que d’autres capitales voudront bientôt copier.
La discipline du long terme
Rien de ce qui vient de s’écrire depuis 2025 n’aurait été possible sans la discipline du long terme. Les deux capitales ont refusé les gestes spectaculaires, refusé les tweets triomphants, refusé les provocations gratuites. Elles ont construit, cérémonie après cérémonie, une architecture qui résiste au bruit.
Cette discipline est fragile. Un changement politique majeur à Washington, une crise interne à Hanoï, un incident grave en mer pourraient tout ébranler. Mais tant que la discipline tient, chaque cutter transféré, chaque porte-avions accueilli, chaque officier formé produit un effet qui excède sa propre taille.
Trois cutters ne battent pas une flotte chinoise. Mais trois cutters bien placés, bien maintenus, bien utilisés fabriquent une géographie de la présence que même la plus grande flotte ne peut effacer sans faire du bruit. Et le bruit, en 2026, coûte plus cher que jamais.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Département d’État américain, coopération sécuritaire avec le Vietnam, 2025
Pentagone, compte rendu de la rencontre Hegseth–To Lam, 29 mai 2026
Département de la Défense, compte rendu de la rencontre Hegseth–Phan Van Giang, 2025
Sources Secondaires :
U.S. Pacific Command, visite de l’amiral Paparo à Hanoï, août 2026
U.S. Pacific Command, arrivée de l’USS George Washington à Da Nang, juillet 2026
Voice of Vietnam, transfert du troisième navire de garde-côtes au Vietnam, juin 2025
Newsweek, transfert du cutter Mellon aux garde-côtes vietnamiens, juin 2025
Reuters, accords maritimes Vietnam-Philippines en mer de Chine méridionale, 2024
VOV World, rencontre Phan Van Giang–Michael DeSombre, février 2026
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