Les chiffres d’une seule journée
Les chiffres ne sont pas décoratifs. Ils sont l’ossature.
Le 29 décembre 2025, jour de lancement de l’exercice « Justice Mission 2025 ». Taïwan a compté, à 15 h, selon PBS NewsHour. 89 avions et drones chinois autour du détroit. 67 entrés dans la « zone de réponse ». 14 navires militaires, 4 navires supplémentaires dans le Pacifique occidental. Et 14 navires de garde-côtes.
L’aviation civile taïwanaise a établi sept zones de danger temporaires autour du détroit. Plus de 100 000 passagers internationaux touchés. Plus de 850 vols internationaux initialement programmés. Plus de 80 vols intérieurs annulés, environ 6 000 passagers.
Voilà ce qu’un « exercice » coûte à une île, en une journée.
Ce que l’addition prouve
Un chasseur, ce n’est pas seulement un chasseur. C’est une heure de veille radar. Un pilote au sol. Un couloir aérien fermé.
Multiplier par 89. Ajouter les navires. Ajouter les garde-côtes.
Ce n’est plus une démonstration. C’est une saturation.
Le colonel Hsieh Jih-sheng, sous-chef d’état-major pour le renseignement à Taipei, l’a dit à PBS. « Mener des tirs réels autour du détroit de Taïwan n’exerce pas seulement une pression militaire sur nous. Cela peut aussi introduire des impacts et des défis plus complexes pour la communauté internationale et les nations voisines. »
Additionner, c’est déjà résister.
« Sérieuse mise en garde »
Le mot officiel
Le mot chinois est fixe. Il ne bouge plus.
« Sérieuse mise en garde ». « Serious warning ». Ou « stern warning », selon la traduction. L’armée chinoise, par la voix du Senior Colonel Shi Yi, porte-parole de l’Eastern Theater Command, l’a répété à chaque itération, selon NBC News et PBS.
Mise en garde contre quoi ? Contre les « éléments séparatistes ». Contre les « ingérences extérieures ». Contre les « forces extérieures ».
Trois formules. Une seule cible.
Ce que la formule refuse de nommer
Le communiqué officiel chinois du 29 décembre 2025 n’a mentionné ni les États-Unis ni le Japon, note NBC News. Il n’a pas eu à le faire.
« Forces extérieures » suffit. Le vocable est une adresse.
Shi Yi a ajouté que les exercices constituaient un « avertissement ferme contre les factions séparatistes de l’indépendance de Taïwan et l’ingérence extérieure ». Et « une mesure légitime et essentielle pour défendre la souveraineté et l’unité nationale de la Chine ».
Un mot pour deux ennemis. Une phrase pour trois destinataires.
Pékin, Washington, Taipei. Chacun lit le même communiqué. Chacun sait à qui il parle.
Nommer sans nommer, c’est déjà menacer.
« Le plus grand perturbateur »
La réponse de Taipei
Taïwan a répondu par une phrase.
Le ministère taïwanais de la Défense, sur X, le 29 décembre 2025, a écrit selon PBS. « Les exercices militaires ciblés menés par le Parti communiste chinois confirment davantage son rôle d’agresseur et de plus grand perturbateur de la paix. »
« Plus grand perturbateur de la paix ». « Greatest disruptor of peace ». Ou « principal disruptor », selon la variante.
Le MND a placé l’armée en alerte. Confirmé le déploiement de forces adaptées. Lancé des exercices de préparation au combat.
Une vidéo. Des Mirage-2000 français atterrissant sur une base aérienne. Une démonstration.
Le vocabulaire du refus
« Perturbateur ». Le mot est technique. Il ne dit pas « ennemi ». Il dit celui qui empêche la paix d’exister.
Ce n’est pas la même charge. Un ennemi se combat. Un perturbateur se dénonce.
Taipei choisit le second registre. Parce que le premier autoriserait Pékin à parler de guerre. Le second oblige la communauté internationale à regarder.
Karenuo, du bureau de la présidente taïwanaise, a parlé selon NBC News. Les opérations « minent la stabilité et la sécurité du détroit de Taïwan ». Elles « minent la région indo-pacifique élargie ». Elles « défient ouvertement le droit et l’ordre internationaux ».
Trois verbes. Trois échelles. Une seule accusation.
Un mot bien choisi vaut mieux qu’une menace.
Dongshan
L’île à sept milles
Dongshan est une île du Fujian. À sept virgule quatre milles nautiques de la côte chinoise, selon l’AEI. Face à Taïwan. Presque.
Les tirs de juillet 2026 n’ont pas franchi les eaux territoriales déclarées par Pékin, note l’AEI. C’est le point à voir.
Deux jours d’exercice à tir réel. Zone d’exclusion aérienne. Mais rien qui traverse la ligne des douze milles.
Un exercice « chez soi ». Presque.
Le ministère taïwanais des Affaires étrangères, cité par Reuters, a condamné. « La Chine a ignoré les aspirations partagées de la communauté internationale pour la sécurité régionale ». Elle utilise « unilatéralement la force militaire pour menacer les eaux entourant le détroit de Taïwan ». Elle crée des tensions régionales. Et « confirme une fois de plus sa nature de fauteur de troubles ».
La géographie comme argument
Dongshan n’est pas Taïwan. Dongshan est le Fujian.
Alors Pékin peut dire : nous tirons chez nous. Vous, l’étranger, occupez-vous de vos rues.
C’est un argument juridique déguisé en argument moral. Un tir dans ses propres eaux ne constitue pas une agression selon le droit international. Un tir répété, chaque trimestre, dans des eaux de plus en plus proches de l’île adverse, constitue autre chose. Un signal. Une escalade lente. Une érosion.
Le juriste dira : ce n’est pas illégal.
Le stratège dira : ce n’est plus une exception.
La géographie est une plaidoirie.
La zone grise
Ce que dit Taipei
Le mot est de Taïwan. Il est décisif.
« Zone grise ». « Grey zone ». Le ministère taïwanais des Affaires étrangères a demandé à Pékin, selon Reuters, de « cesser immédiatement ses provocations militaires et intrusions en zone grise ».
Kuan Bi-ling, ministre du Conseil des affaires océaniques de Taïwan, à Taipei le 8 juillet 2026, l’a formulé plus finement, selon Reuters : « Chaque action individuelle peut ne pas sembler déclencher une crise internationale. Chaque escalade de pression peut encore être jugée comme ne constituant pas la guerre. Mais lorsqu’une série d’actions s’accumule, cela peut créer un statu quo entièrement nouveau. »
Statu quo nouveau. Sans guerre déclarée.
Voilà la définition de la zone grise.
Ce qu’elle contient
Le Council on Foreign Relations, dans sa note du 27 août 2026, décrit une « campagne d’escalade de pression en zone grise ». Incursions dans la zone d’identification aérienne de Taïwan. Expansion des opérations de garde-côtes chinois. Essais de missiles signalant une « capacité de seconde frappe nucléaire renforcée ».
La CFR ajoute que les avions militaires chinois ont traversé la ligne médiane du détroit « plus de trois cents fois » après la visite de Pelosi en août 2022. Et continuent « sur une base quasi quotidienne ».
Ce n’est plus une exception. C’est un métronome.
Kuan Bi-ling ajoute selon Reuters : « À la fin, nous pouvons soudain découvrir qu’aucune guerre décisive n’a jamais eu lieu un jour particulier, mais que le statu quo original n’existe plus. »
La normalité qu’on ne défend pas devient l’anormalité qu’on subit.
Les garde-côtes
Le bras discret
Une flotte grise. Pas militaire. Pas civile. Entre les deux.
Les garde-côtes chinois patrouillent régulièrement au large de la côte est de Taïwan, note Reuters le 8 juillet 2026. Taïwan estime que Pékin « n’a aucun droit de prétendre à une juridiction maritime ».
Le mois précédent ce reportage, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne ont exprimé leur préoccupation à propos de nouvelles patrouilles de garde-côtes chinois au large de la côte est de l’île, écrit Reuters.
Quatre puissances. Une inquiétude commune. Rare.
PBS notait, pour la seule journée du 29 décembre 2025, 14 navires de garde-côtes détectés autour de Taïwan.
Ce que la Coast Guard fait à la loi
Un bâtiment de garde-côtes n’est pas un destroyer. Il n’est pas un frégate. Il est un navire de police maritime.
Mais quand il patrouille dans des eaux dont un autre État revendique la juridiction, il fait autre chose. Il pose une empreinte. Il inscrit une routine. Il fabrique un précédent.
Chaque patrouille est un pas juridique. Chaque pas devient une ligne. Chaque ligne devient un statut.
C’est le mécanisme central de la zone grise. Une action policière, répétée mille fois, qui redessine une carte que personne n’a signée.
Une routine bien tenue vaut un traité mal négocié.
2049
La date de Xi
Une date fixe. Un homme. Un objectif.
Le Council on Foreign Relations, dans sa mise à jour du 27 août 2026, écrit noir sur blanc : « L’objectif déclaré du président Xi Jinping est la re-unification d’ici 2049. »
2049. Le centenaire de la République populaire de Chine. Le grand cadre du « rejuvenation nationale ».
Xi Jinping, le 1er juillet 2026 selon Seoul Economic Daily, a juré de « frapper les forces indépendantistes de Taïwan ». Il a insisté. « Nous devons nous opposer à l’ingérence des forces extérieures. » Et « faire avancer fermement la grande cause de la réunification nationale ».
Ce que la date impose
Une date imposée à un projet politique en change la nature.
Une réunification « à terme » est un souhait. Une réunification « d’ici 2049 » est un calendrier.
Vingt-trois ans. C’est court pour un empire. C’est long pour une île sous pression.
Le CFR rappelle un livre blanc chinois de 2022. Il décrit la résolution de la question taïwanaise comme « indispensable à la réalisation du rajeunissement de la Chine ». Et une « mission historique » du Parti communiste chinois. La Chine dit préférer les moyens pacifiques. Mais se réserve le recours à la force.
Un objectif peut être pacifique. Un délai, rarement.
Une date sur un mur devient une pression sur un peuple.
Ce que Washington fait
Le silence tactique
Une absence de réponse immédiate. PBS le note : au 29 décembre 2025, il n’y avait pas de réaction américaine immédiate aux exercices militaires chinois.
Pas de communiqué. Pas de tweet présidentiel. Pas de porte-parole.
Le vide. Ou le calcul.
Reuters rapporte que les exercices de juillet 2026 sont survenus le lendemain de discussions entre le secrétaire d’État américain Marco Rubio et le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi. Sujet : Taïwan, entre autres.
Ce que Washington a fait par derrière
Un paquet d’armes record. 11,1 milliards de dollars pour Taïwan, selon Reuters, dévoilé avant les exercices de décembre 2025. Le plus grand jamais annoncé.
Pékin a sanctionné en réponse, écrit NBC News, 20 entreprises de défense américaines et 10 dirigeants. La semaine précédant les tirs de décembre.
NBC ajoute : le paquet en discussion aurait dépassé 10 milliards de dollars si approuvé par le Congrès, le plus important à ce jour.
Washington livre. Pékin sanctionne. Puis tire.
Le triangle est stable. Il n’est pas rassurant.
Le silence public paie parfois les livraisons privées.
Han Kuang, l'autre exercice
La réponse taïwanaise
Taïwan a son propre calendrier.
L’exercice « Han Kuang 42 », combiné pour la première fois avec les exercices « Urban Resilience », s’est tenu du 5 au 14 août 2026, selon l’AEI. Dix jours. La plus grande mobilisation de réservistes jamais organisée, selon la CFR.
Reuters, le 10 août 2026, rapporte que Taïwan a délibérément ralenti ses vitesses internet mobile pour la première fois pendant les exercices civils de défense.
Le ralentissement a eu lieu les 10 et 13 août, dans 14 comtés et villes du nord et du centre de Taïwan, selon l’AEI. Objectif : tester la communication d’urgence, le comportement civil en conditions dégradées.
Ce que Taïwan fabrique
Une île qui teste son propre débit. Une île qui simule sa propre lenteur.
L’AEI rapporte que Taïwan a produit plus de 1 000 missiles antinavires Hsiung Feng depuis 2022, portant l’inventaire à plus de 1 800. Le huitième corvette de classe Tuo Chiang a été mis en service le 24 juillet 2026. Chaque corvette porte 12 Hsiung Feng.
Le 1er juillet 2026, la marine taïwanaise a créé le Littoral Combat Command, réunissant missiles antinavires terrestres, radars côtiers, navires sans équipage.
Reuters cite un haut responsable taïwanais, le 24 juin 2026 : « Le temps d’alerte pour toute attaque chinoise se raccourcit. »
Se préparer n’est pas trembler.
On s’arme parce que le calendrier de l’autre s’accélère.
L'érosion
Le mot juste
Le mot n’est pas « guerre ». Le mot est « érosion ».
Kuan Bi-ling l’a formulé le 8 juillet 2026, selon Reuters. « Et la communauté internationale, par des jugements répétés selon lesquels chaque incident n’est pas encore une crise ». Elle « peut progressivement s’habituer à des choses qui ne devraient jamais être considérées comme normales ».
Progressivement. S’habituer. Ne jamais considérer comme normal.
Trois adverbes. Trois verbes. Une définition.
Ce que l’érosion prépare
L’érosion ne fait pas de bruit. Elle ne titre pas. Elle ne mobilise pas les chancelleries.
Elle déplace des lignes. Une par une. Sur des cartes que personne ne regarde deux fois.
Kuan Bi-ling avertit Reuters : « À la fin, nous pouvons soudain découvrir qu’aucune guerre décisive n’a jamais eu lieu un jour particulier, mais que le statu quo original n’existe plus. »
Aucune guerre. Aucun statu quo. Voilà le paradoxe stratégique du siècle.
La CFR ajoute que les compagnies d’assurances pourraient recalculer les risques. Les routes maritimes pourraient s’ajuster. La pression sur le personnel de première ligne pourrait s’accroître.
Le détroit de Taïwan est l’un des couloirs maritimes les plus fréquentés du monde. Une érosion ici ne concerne pas seulement Taipei.
Ce qu’on n’a pas défendu à temps disparaît sans bruit.
Ce qui reste à écrire
La question ouverte
Deux jours de tirs à Dongshan. Sept zones de danger. Quatre-vingt-neuf avions. Quatorze garde-côtes. Une date : 2049.
Une phrase, en anglais, dans un communiqué du MND à 15 h, un lundi de décembre.
« The greatest disruptor of peace ».
L’histoire retiendra la formule. Reste à savoir ce qu’elle produit.
La responsabilité
Un exercice qui revient sept fois n’est plus un exercice. Un tir qui se répète chaque saison n’est plus une démonstration. Une zone grise qui dure vingt-trois ans n’est plus une zone : c’est un état.
Chaque itération réduit la surprise. Chaque surprise réduite réduit la dissuasion. Chaque dissuasion réduite réduit le coût d’un franchissement.
Voilà le pari de Pékin. Épuiser la vigilance des autres avant d’épuiser la sienne.
Alors la question n’est pas « quand ». La question est : combien d’exercices avant qu’un exercice n’en soit plus vraiment un ?
Le calendrier qu’on ne conteste pas devient le calendrier qu’on subit.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Reuters — China begins two days of live-fire drills in Taiwan Strait (23 juillet 2026)
PBS NewsHour — China stages military drills around Taiwan to warn external forces
NBC News — Chinese military stages drills around Taiwan (29 décembre 2025)
Reuters — China’s actions risk creation of new status quo, Taiwan official says (8 juillet 2026)
Reuters — Taiwan says warning time for any China attack is shortening (24 juin 2026)
Sources Secondaires :
Council on Foreign Relations — Confrontation over Taiwan (mise à jour 27 août 2026)
American Enterprise Institute — China & Taiwan Update, July 31, 2026
Reuters — Taiwan throttles mobile internet during Han Kuang exercise (10 août 2026)
Seoul Economic Daily — Xi Vows to Strike Taiwan Independence Forces (1er juillet 2026)
ChinaPower / CSIS — Tracking the Fourth Taiwan Strait Crisis
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