Deux septembre, sous serment
Le 2 septembre 2025, François Legault s’est présenté devant la Commission Gallant, rapporte CBC News.
Il a dit ne pas avoir su. Pas avant février. Pas avant la vérificatrice générale.
Il a parlé. Il a expliqué. Il a désigné.
Le premier responsable, selon lui, ce n’est pas lui.
Ce sont les dirigeants de la SAAQ.
Les mots précis
« Je ne trouve pas ça normal d’avoir appris si tard qu’il y a un dépassement de 500 millions, ce n’est pas rien », a-t-il dit devant le juge Denis Gallant, selon Global News.
Il a aussi concédé ceci : « Aurais-je dû être au courant ? Je crois que oui. Quelqu’un aurait dû m’informer, et cela ne s’est pas produit », rapporte CBC News.
Il a ajouté que ses ministres, notamment aux Transports, « auraient pu poser plus de questions ».
Le premier ministre a plaidé l’ignorance. Il a nommé un devoir non rempli. Le devoir des autres.
Ne pas savoir est devenu une méthode.
2020
Ce que le bureau savait
Juillet 2020.
Véronik Aubry, alors chef de cabinet de François Bonnardel aux Transports, rencontre Nathalie Tremblay, PDG de la SAAQ. Elle en parle ensuite à Ariane Gauthier, conseillère politique au bureau du premier ministre, selon CityNews Montreal.
Le déploiement était retardé d’un an. Le litige avec le consortium avait des « implications financières » possibles.
Le bureau du premier ministre avait donc un signal. Dès l’été 2020.
Cinq ans avant la vérificatrice générale.
Le document de 2022
Septembre 2022. Yves Ouellet, alors bras droit de Legault au Ministère du Conseil exécutif, apprend qu’un déficit de 222 millions plane sur le projet, selon Global News.
Un document interne circule. Il montre un budget total de 682 millions. La Commission de l’administration publique de l’Assemblée nationale reçoit, elle, un document à 458 millions.
La différence tient dans un pli. Deux cent vingt-quatre millions qui n’ont pas traversé le corridor.
Le commissaire Gallant a parlé de « grave préoccupation ». Sur le fait que les vrais coûts aient été délibérément dissimulés à d’autres élus en mars 2021.
L’information avait une adresse. Elle n’a pas été livrée.
Le remaniement
Dix septembre, nouveau cabinet
Le 10 septembre 2025, en après-midi, Legault dévoile son nouveau conseil des ministres, selon CityNews Montreal.
Cinq nouveaux visages. Des portefeuilles échangés. Une vice-première ministre déplacée. Trois vétérans qui ne reviendront pas.
Ian Lafrenière, ancien policier montréalais, hérite de la Sécurité publique. Il remplace Bonnardel. Un ex-policier au dossier de la police : un choix qui parle avant même le premier discours.
Geneviève Guilbault quitte les Transports pour les Affaires municipales.
Elle perd de la visibilité. Elle perd le dossier SAAQ.
Les autres cases déplacées
Jonathan Julien passe des Infrastructures aux Transports. Sonia LeBel passe du Trésor à l’Éducation, à la place de Bernard Drainville reversé à l’Environnement.
France-Élaine Duranceau hérite du Trésor. Kateri Champagne Jourdain prend la Famille à la place de Suzanne Roy.
Les colonnes bougent. Les chiffres, eux, restent.
Cinq cents millions ne changent pas d’adresse. Une plateforme en panne ne se répare pas par un communiqué de nomination.
Le remaniement remplit l’espace médiatique de septembre. C’est son premier objectif. Il n’a pas de second.
On peut renommer des ministères. On ne peut pas renommer une facture.
Bonnardel
Le fusible désigné
François Bonnardel avait un plan. Se représenter en 2026. Rester au conseil.
Il a été écarté.
« Extrêmement déçu de la tournure des événements », a-t-il écrit sur X, cité par Le Journal de Québec.
Il avait été ministre des Transports de 2018 à 2022. Toute la période de développement de la plateforme SAAQclic, précise Castanet.
Le calendrier fait son travail politique tout seul.
Les résistances internes
Un député caquiste anonyme a parlé au Journal de Québec. Il n’a pas mâché ses mots.
« François est un soldat de M. Legault, fidèle, de la première heure, mais on dirait qu’il le cible comme un coupable de SAAQclic au niveau politique. Ça ne passera pas bien. Ça va être dur de recruter des candidats pour la CAQ en 2026 », cite le même quotidien.
Sébastien Schneeberger, député de Drummond–Bois-Francs, a dit trouver ça « dommage ». Les élus caquistes sont, selon lui, « les boucs émissaires de tous ceux qui n’ont pas fait leur job ».
Un fusible se voit. Il se signale. Il se souvient.
Un vétéran de l’ADQ, arrivé en 2007 à Granby, écarté à un an d’une élection : c’est une signature politique lisible pour tout le caucus.
On ne cache pas un ministre écarté sous un communiqué.
Guilbault, l'ambiguïté
Aux Affaires municipales
Geneviève Guilbault a hérité des Transports en octobre 2022, selon CBC News. Elle en sort trois ans plus tard.
Selon Le Journal de Québec, son passage devant le commissaire Gallant a été « plus difficile ». Une source évoque aussi le taux de roulement élevé à son cabinet.
Elle a affirmé avoir été trompée par l’ancien PDG de la SAAQ Denis Marsolais sur l’état du projet.
Le premier ministre l’a maintenue au conseil. Il l’a même envoyée à un dossier qu’elle « convoitait », selon CityNews Montreal.
Elle risque toutefois de perdre son titre de vice-première ministre, qu’elle détenait depuis 2018, note Le Journal de Québec.
La règle à deux vitesses
Monsef Derraji, député libéral, a résumé la contradiction.
« Si M. Legault applique la même règle qu’il a appliquée à M. Bonnardel, Mme Guilbault n’a plus sa place au Conseil des ministres », cite Le Journal de Québec.
Deux ministres. Deux périodes du même dossier. Un maintenu. Un exclu.
La cohérence n’est pas le maître mot du remaniement.
Une règle qui varie n’est pas une règle.
La prorogation
Deux semaines de moins
L’Assemblée nationale devait reprendre le 16 septembre.
Elle reprendra le 30 septembre, selon CTV News Montreal.
Le bureau du premier ministre a présenté ça comme un service aux nouveaux ministres. Le temps d’apprendre les dossiers. Le temps de bâtir les équipes.
Deux semaines. Un chiffre modeste. Un effet politique lourd.
Pas de période de questions. Pas de reprise du théâtre parlementaire.
Les oppositions ont répondu
Pascal Bérubé, du Parti Québécois, a été net.
« Il a choisi de s’amuser pendant l’été. Maintenant il repousse de précieuses semaines de reddition de comptes à l’Assemblée nationale. C’est irresponsable », cité par CTV News.
Éric Duhaime, chef conservateur, a parlé de « mépris » du gouvernement pour la démocratie québécoise, selon la même source. Il a ajouté que « des décisions comme celle-là ne vont pas relancer ce qui est probablement le gouvernement le plus impopulaire que nous ayons vu de notre vivant ».
La reddition de comptes n’a pas de calendrier flexible. Elle a des dates.
On ne remanie pas la mémoire parlementaire.
Les sondages
Trois byélections perdues
La CAQ a perdu trois byélections consécutives au cours des deux dernières années, selon CTV News.
Toutes au Parti Québécois. Le PQ mène désormais dans les sondages nationaux.
La courbe s’est inversée. Elle ne remonte pas.
Une byélection perdue s’oublie. Deux inquiètent. Trois dessinent une tendance.
La CAQ, elle, se prépare à défendre 86 sièges qu’elle possède actuellement à l’Assemblée nationale.
Le socle de 2018 n’est plus un socle. C’est une pente.
Zéro à trois
L’agrégateur Qc125.com projette qu’en cas d’élection immédiate au moment de la publication, la CAQ remporterait entre zéro et trois des 125 sièges de l’Assemblée nationale, selon CTV News.
Zéro. Un. Deux. Trois. Voilà l’intervalle projeté.
C’est une projection, pas un scrutin. Une projection ne vote pas.
Elle indique quand même une chose : la marque électorale du parti au pouvoir est en train de fondre. Vite. Publiquement.
Ce n’est pas une phrase de campagne. C’est une modélisation qui traverse les nuits blanches d’un caucus.
La cave a un sol. Elle l’a trouvé.
Charest 2012
Une comparaison qui pèse
Un précédent québécois s’impose. Jean Charest, 2012.
Un premier ministre libéral à bout de course. Un scandale de contrats publics. Une commission d’enquête publique en direct. Une élection déclenchée dans la panique du calendrier.
Charest a perdu son gouvernement. Il a perdu son siège personnel dans Sherbrooke, qu’il représentait depuis longtemps.
La courbe descendante peut se transformer en trappe. Elle l’a fait avant. Dans une province qui décide vite, un cycle de nouvelles ne suffit pas à raccrocher un mandat.
Le parallèle n’est pas parfait. L’analogie est cependant lisible.
Ce qui change, ce qui reste
Ce qui change : SAAQclic n’est pas la corruption. C’est la mauvaise gestion technologique, doublée d’un défaut d’information au sommet.
Ce qui reste : une commission publique en direct. Une chaîne d’aveux embarrassants. Une opposition qui titre chaque jour.
Ce qui reste aussi : la mécanique. Un gouvernement usé essaie de se refaire une virginité par le personnel. Sans changer la question.
La question, à chaque fois, est la même. Qui savait quoi, et quand ?
Un remaniement n’a jamais réécrit une commission.
La responsabilité érodée
Un mot difficile à porter
« Je pense qu’au Québec on a du travail à faire autour du mot imputabilité », a dit Legault sous serment, cité par Global News.
Il a raison. Il a aussi tort.
Il a raison sur le constat. Le mot est difficile dans la culture administrative québécoise. Les commissions récentes le prouvent.
Il a tort de le prononcer comme un observateur extérieur. Il est premier ministre depuis 2018.
L’imputabilité commence à son bureau. Elle n’attend pas un séminaire. Elle ne se sous-traite pas au conseil d’administration d’une société d’État.
Un premier ministre nomme les ministres. Il fixe les mandats. Il reçoit les briefings. La ligne d’autorité remonte, mécaniquement, vers son bureau.
La chaîne des « je ne savais pas »
Aubry n’a pas tout dit à Caire. Généreux se disait rassuré par la SAAQ. Guilbault a été « trompée » par Marsolais. Bonnardel n’était pas au courant des vrais coûts, a-t-il témoigné en août, rapporte CBC News. Legault a appris tard, dit-il.
La chaîne fonctionne dans un seul sens. Vers le bas.
Personne n’a su. Personne n’a rien caché. Personne n’a menti. Tout le monde est arrivé après.
Pourtant l’argent est bien parti. La plateforme est bien tombée en panne. Les bureaux ont bien fermé plusieurs semaines, au printemps 2023.
Un gouvernement qui n’apprend qu’à la fin apprend toujours trop tard.
Le théâtre du remaniement
Un vieux réflexe
Le remaniement d’urgence est un classique parlementaire. Un premier ministre en chute change des visages. Il annonce du « sang neuf ». Il gagne un cycle de nouvelles.
Puis la courbe reprend son chemin. Le nouveau ministre parle. L’ancien scandale, lui, continue à se déplier.
Le Canada a vu passer des dizaines de remaniements de survie, fédéraux et provinciaux. Peu ont inversé le sens d’une chute.
Legault l’a dit lui-même : « J’ai envie de me battre plus que jamais. Je ne suis plus dans les concours de popularité. Ce qui me motive, c’est l’amour du peuple québécois », cité par CityNews Montreal.
La phrase est belle. Elle est aussi tardive.
Elle arrive après sept ans au pouvoir. Après un demi-milliard de dépassements. Après la commission.
Un analyste au micro
Karim Boulos, analyste politique cité par CityNews Montreal, l’a formulé sans détour.
« Pour l’instant c’est l’élection du Parti Québécois à gagner dans un an, mais un an c’est très long. M. Legault a donc besoin d’avoir ses meilleures personnes aux bons postes pour qu’aucune autre bavure ne se produise. »
Un an est court. Un an est long. Selon d’où on regarde.
De la salle de commission, un an est long. De la cabine de sondage, un an est court.
Le théâtre change les acteurs. Il ne change pas le scénario.
Un an
Octobre 2026
L’élection générale québécoise est prévue en octobre 2026, selon Castanet.
Douze mois. Cinquante-deux semaines. Un rapport final de la Commission Gallant attendu à la mi-décembre 2025, précise la même source.
Le calendrier ne fait pas de cadeau au premier ministre. Il fait son travail.
Les nouveaux ministres auront quelques mois pour apprendre. Les vieux dossiers, eux, n’apprennent rien. Ils reviennent.
SAAQclic reviendra. En chapitre écrit par le juge Gallant. En témoignages retranscrits. En manchettes de campagne.
Les nouveaux ministres apprendront des dossiers neufs. Ils hériteront aussi de vieilles pièces qui les attendent déjà sur leur bureau.
Ce qui reste à vérifier
Le remaniement a-t-il changé la nature du problème ? La question est ouverte.
Le rapport de la vérificatrice générale reste public. Les témoignages restent au dossier. Les 500 millions restent partis.
Legault a témoigné. Il a nommé sa part. Il a désigné la SAAQ. Il a désigné les libéraux de 2017, qui avaient signé le contrat initial, selon Global News. Il a évité la démission.
Il ajoute une pièce au dispositif : cinq nouveaux visages, un ministre écarté, deux semaines de silence législatif offert au bureau. C’est un pari sur la mémoire courte.
Le calendrier, lui, n’oublie rien. La Commission a un rapport à rendre. L’opposition a des questions à poser. Le peuple québécois a un bulletin de vote à préparer.
Peut-il gagner un an contre un demi-milliard, une commission publique et une opposition qui mène ?
Un remaniement peut retarder l’écho. Il ne peut pas éteindre la voix.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
CTV News Montreal — Quebec premier to shuffle cabinet next week, delay start of legislative session
CBC News — Legault to remove Quebec’s public security minister from cabinet
CBC News — François Legault testifies at Gallant commission on SAAQclic
Global News — Legault tells auto board scandal inquiry he only learned of cost overruns in 2025
CityNews Montreal — SAAQclic: Legault’s office informed in 2020 of risk of cost overruns
Sources Secondaires :
Castanet — One year from election, Quebec premier to shuffle cabinet amid scandals, dismal polls
CityNews Montreal — François Legault’s new cabinet unveiled Wednesday afternoon
Le Journal de Québec — Remaniement : « Extrêmement déçu », François Bonnardel écarté
Global News — Minister who oversaw Quebec’s SAAQclic auto board scandal out
Le Droit — Parfum de remaniement imminent à l’Assemblée nationale
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