Vingt février
Le 20 février 2019, Vladimir Poutine s’adresse à l’Assemblée fédérale.
Il nomme le Tsirkon. Un missile hypersonique. Environ Mach 9. Une cible à plus de 1 000 kilomètres.
Le texte reste en ligne sur le site de la présidence russe. Lançable depuis l’eau, depuis des navires de surface, depuis des sous-marins.
Poutine ajoute un argument de gestionnaire. Aucun coût supplémentaire. Les tubes prévus pour les Kalibr suffisent.
Ce que le Kremlin promet
Avant ce discours, les chiffres officiels tournaient autour de Mach 6 à 8, et de 400 à 500 kilomètres, rappelle Défense Express.
En une phrase de février, la vitesse monte d’un cran. La portée double.
En mai 2022, Moscou annonce que les mille kilomètres sont atteints.
Le 4 janvier 2023, la frégate Amiral Gorchkov part en service de combat avec des Tsirkon à bord. L’arme n’a d’équivalent dans aucun pays du monde, déclare Poutine, rapporte l’agence d’État TASS.
Seize ans de communiqués. Une seule direction.
Entre le premier essai réussi de mars 2016 et ce discours, la presse russe décrit un carburant liquide à haute énergie et un moteur qui respire l’air, écrit Défense Express. Trois ans de récit. Aucun débris.
La vitesse monte dans un discours, pas dans un atelier.
Statoréacteur ou fusée
Deux façons de voler
Un statoréacteur avale l’air du dehors et brûle son carburant en continu. Il lui faut une prise d’air. Il vole longtemps, assez à plat, et il change de cap.
Une fusée à poudre emporte son comburant avec elle. Elle brûle vite. Puis elle se tait et retombe sur un arc.
Le premier engin ressemble à un avion. Le second ressemble à une pierre lancée.
Les deux vont vite. On ne les intercepte pas de la même façon.
La prise d’air manquante
Sur les images de débris, The War Zone relève l’absence apparente d’une entrée d’air classique. Sans elle, pas de statoréacteur.
Le site décrit aussi une pièce métallique circulaire, interprétée comme un morceau de moteur-fusée à poudre.
Le renseignement militaire ukrainien tranche. Deux étages solides. Un accélérateur, puis un soutien.
Le moteur porte un indice, 3L2211. Il sort des ateliers de NPO Iskra.
Un contrat de 2010 lie déjà le concepteur du missile à ce motoriste de poudre, écrit Défense Express.
La différence n’a rien de décoratif. Un engin qui respire manœuvre longtemps et bas, quand un engin balistique monte, se tait, puis retombe sur un arc que les radars savent lire. On n’écrit pas la même défense pour les deux.
Une pierre lancée très vite reste une pierre.
Les débris de février
Sept février 2024
Le 7 février 2024, un Zircon tombe sur Kyiv. Premier emploi documenté.
Les fragments partent à l’institut de recherche scientifique en criminalistique de Kyiv. L’établissement dépend du ministère ukrainien de la Justice. Il existe depuis 1913.
Son directeur, Oleksandr Rouvine, publie les premiers constats.
Des gravures au laser. Des boulons marqués d’un 26 sur les gouvernes. Des pièces datées de la fin 2023 et de 2024.
La microélectronique est mal conservée. Presque illisible.
Le laboratoire de la Justice
Le 25 mars 2024, deux Zircon tombent au-dessus de la capitale. Un Patriot les descend.
Deux jours plus tard, l’institut donne un chiffre. Pas plus de 40 kilos d’explosif dans la charge.
Andriï Koultchytskyï, qui dirige le laboratoire militaire de l’institut, décrit un assemblage fait à la main par endroits. Des composants standards. Rien de révolutionnaire.
Rouvine conclut que l’arme reste en deçà des caractéristiques annoncées par l’ennemi.
Deux ans passent avant que la question du moteur soit tranchée.
Le travail ressemble à celui d’un légiste. On pèse le métal, on lit les marquages, on date les pièces, on cherche la trace d’un moteur.
Les morceaux sont petits. L’électronique a fondu. Rien d’autre ne parle.
Un boulon numéroté pèse plus lourd qu’un discours.
Ce que la fiche dit maintenant
Le 30 août
Le 30 août 2026, le renseignement militaire ukrainien publie sa fiche du 3M22 sur son portail de sanctions.
Moteur à poudre en deux temps. Charge de 120 kilos, indice 3G22, sortie de GosNIImach.
Autodirecteur radar actif 3B222, de NPP Radar MMS. Ordinateur de bord Baget-83. Partie arrière en titane.
Défense Express reprend la fiche le lendemain. Le statoréacteur relevait du mythe, écrit le site.
Mach 6,8
La vitesse maximale relevée par le renseignement ukrainien atteint Mach 6,8. Le missile ne la tient pas tout le vol.
La Russie annonçait Mach 9.
The War Zone pose la limite. Ce sont des évaluations ukrainiennes. Personne ne les a vérifiées de l’extérieur, et les images de débris ne prouvent pas de façon définitive l’absence de moteur à air.
Le renseignement affirme. L’institut, lui, a montré des morceaux de métal.
Ce sont deux choses différentes. La chronique les garde séparées.
Deux ans avec les morceaux sur une table, et le service de renseignement d’un pays en guerre met tout ce temps à écrire quel moteur pousse l’engin qui tombe sur ses villes. La propagande a bien tenu.
Deux chiffres séparent la parole de l’objet.
Cent vingt kilos
Le tube de huit mètres
Le Zircon loge dans les lanceurs universels de la famille 3S14. Huit mètres de long. 670 millimètres de diamètre.
Défense Express en tire une contrainte simple. Le volume de carburant est fixé par le tube.
À côté, le 9M723 de l’Iskander mesure sept mètres pour 920 millimètres. Plus large. Plus de place dedans.
Ce qu’on troque
Ce missile-là emporte environ 500 kilos de charge à 390 kilomètres, selon la même analyse.
Le Zircon en emporte 120.
Pour aller loin dans un tube étroit, on enlève du poids. On enlève la charge.
Le renseignement ukrainien décrit pourtant le missile le plus cher de l’arsenal de frappe russe.
Cher, étroit, léger. Et présenté pendant seize ans comme une arme sans rivale.
Un missile reste un compromis de volume. Chaque kilo d’explosif en plus prend la place d’un kilo de poudre, donc des kilomètres de portée en moins, et une brochure préfère toujours les kilomètres.
On paie très cher un petit paquet d’explosif.
Ce que Mach 6,8 fait encore
Le 3 février
Un missile balistique à poudre qui vole à Mach 6,8 reste une arme qui tue.
Le 3 février 2026, la force aérienne ukrainienne compte quatre Zircon tirés depuis la Crimée occupée.
La même nuit : 7 missiles Kh-22 ou Kh-32, 32 Iskander-M ou S-300, 28 Kh-101 ou Iskander-K. Et 450 drones.
La défense abat ou neutralise 38 missiles et 412 drones. Neuf blessés. Des immeubles, un jardin d’enfants, du réseau électrique.
Le 16 février
Le 16 février 2026, quatre Zircon repartent de Crimée. Cible annoncée par la force aérienne : le réseau électrique.
Deux tombent. Les autres non.
Coupures dans les régions de Donetsk, de Dnipropetrovsk, de Tcherkassy et d’Odessa.
Dans la région de Kharkiv, cinq blessés. Parmi eux, une adolescente de 15 ans.
Le dossier ne dit pas quel engin l’a blessée. Il dit son âge.
Un moteur à poudre ne descend personne à la cave.
La vitesse reste le problème du défenseur. Un intercepteur doit détecter, calculer, tirer et rejoindre une cible qui va plusieurs fois plus vite que le son, et il n’a droit qu’à un seul essai.
Le Patriot y arrive parfois. Parfois non.
Un mythe qui tombe ne soigne personne.
Soixante-dix entreprises
La chaîne
La fiche ukrainienne nomme 70 entreprises russes dans la chaîne du Zircon. The War Zone y ajoute 84 personnes.
Maître d’œuvre : NPO Machinostroïenia. Moteur : NPO Iskra. Corps, moteurs, poudre.
Le même service avait déjà cartographié 35 sociétés autour de l’Iskander-M.
Une arme n’est pas un discours. C’est une liste de bons de commande, de convois, de factures acquittées et de gens qui entrent le matin dans un hangar chauffé.
Les puces d’ailleurs
Dans les débris, les experts ukrainiens relèvent deux composants américains. Un circuit logique programmable Altera Cyclone II, passé chez Intel. Un amplificateur TriQuint TGA2704, passé chez Qorvo.
The War Zone pose la réserve. Rien n’établit que ces sociétés aient sciemment livré le secteur militaire russe.
Le missile le plus cher de l’arsenal russe roule donc sur des composants ordinaires.
Le portail ukrainien s’appelle Guerre et sanctions. Le nom dit à quoi sert la liste.
Soixante-dix usines, ce sont soixante-dix adresses. Des fournisseurs, des sous-traitants, des importations qu’on peut couper. Le portail sert à ça.
La superarme tient avec des pièces de catalogue.
Dix mille en 2027
Le Dan-T
Le 30 août 2026, Défense Express écrit qu’en 2027 la Russie compte fabriquer environ 10 000 missiles bon marché, tirables depuis plusieurs plateformes.
L’engin s’appelle Dan-T. Portée d’environ 500 kilomètres. Charge de 135 kilos.
Environ 35 % de moins que le S8000 Banderol, qu’il doit remplacer.
Su-25SM3, Su-30SM, Su-34, Su-57, hélicoptères Mi-28. Des versions terrestres et navales sont à l’étude, avec deux missiles par conteneur sur châssis routier.
Des antennes Kometa-16 et un guidage terminal électro-optique restent en développement.
Qui annonce quoi
Le chiffre de dix mille ne vient pas de Moscou.
Il vient d’un analyste militaire ukrainien, Dmytro Poutiata, qui signe kriegsforscher et l’a posé sur son fil public. Le projet de renseignement ouvert NOELREPORTS confirme les plans.
Vadym Skibitsky, adjoint au renseignement militaire ukrainien, documente la montée en cadence russe.
Une estimation d’analyste ne vaut pas un communiqué du Kremlin. Le chiffre reste à sa place.
Trois choses différentes circulent dans le même dossier. Ce que des débris prouvent. Ce que des analystes déduisent. Ce qu’une annonce affirme sans qu’aucun morceau de métal ne vienne la confirmer.
Dix mille est une prévision, pas une signature.
Le prix d'un tir
Cinquante mille dollars
Le Banderol coûte entre 50 000 et 150 000 dollars, écrit le média spécialisé Oboronka.
À côté : environ deux millions pour un Kh-101, un million et demi pour un Iskander-K.
La Russie en produit environ 80 par mois et vise jusqu’à mille sur l’année, selon le même dossier. Le fabricant s’appelle Kronstadt.
Moteur turboréacteur chinois Swiwin. Électronique américaine, européenne, japonaise.
Six cents kilomètres-heure
Le Banderol vole jusqu’à 600 km/h, entre 200 et 2 000 mètres d’altitude.
Youri Ignat, porte-parole de la force aérienne ukrainienne, en tire la conséquence. À cette vitesse, on peut l’abattre.
Le Dan-T doit coûter un tiers de moins encore.
D’un côté, un missile de brochure à 6,8 fois la vitesse du son. De l’autre, des milliers d’engins lents et pas chers.
Les deux visent la même cave.
La production a remplacé le prestige. On ne cherche plus l’arme qui fait un titre de journal, on cherche celle qui sort par milliers d’une chaîne de montage sans ruiner un budget annuel.
Le bon marché arrive en nombre, le mythe arrive seul.
Six mille kilomètres
Armavir, mai 2024
Le radar Voronej-DM voit jusqu’à 6 000 kilomètres. Bande décimétrique. Jusqu’à 500 cibles suivies en même temps, écrit Défense Express.
Il appartient au système d’alerte russe contre une attaque de missiles balistiques.
Les 22 et 23 mai 2024, des drones ukrainiens frappent la station d’Armavir, dans le kraï de Krasnodar.
Des images du satellite Planet Labs prises le 23 mai montrent les bâtiments des deux radars touchés, rapporte RFE/RL.
The War Zone y voit la première attaque connue contre l’infrastructure d’alerte stratégique russe.
Ce que Podvig ignore
Armavir se trouve à 430 kilomètres de la ligne de front, calculait Défense Express au lendemain de la frappe.
Le 19 août 2026, l’analyste Pavel Podvig écrit que les deux radars du site semblent avoir été endommagés. Il ajoute qu’on ignore s’ils ont repris du service.
Deux ans après, personne ne l’écrit publiquement.
Un radar de six mille kilomètres. Et deux ans de silence sur son état.
Le radar d’Armavir surveille un ciel de missiles intercontinentaux. Des drones l’atteignent. Lents. Petits. Très bas.
Voir loin ne protège pas de ce qui vole bas.
Un filet sur l'antenne
Dounaïevka
Le 1er septembre 2026, Défense Express publie des images satellite du site de Dounaïevka, un ancien aérodrome de la région de Kaliningrad.
Le radar Voronej-DM y est couvert de filets antidrones. Des filets. Sur une antenne d’alerte stratégique.
Son champ de vision va de l’Italie à l’Atlantique. L’auteur du texte, Ivan Kyrytchevskyï, sert au 413e régiment de drones.
Dix radars de la famille Voronej tournent en Russie. Celui-ci regarde vers l’ouest.
Le même site situait Dounaïevka à 450 kilomètres de la ligne de front. Une trajectoire vers ce point traverserait l’espace aérien polonais.
Ce qu’un filet avoue
Le texte ne dit pas quel type de maille. Il ne dit pas non plus si ça marche.
Il dit qu’on l’a posée après Armavir.
Une antenne qui surveille les tirs de missiles intercontinentaux se protège maintenant avec du grillage.
Entre la brochure et l’atelier, il y a ce grillage.
Un filet coûte moins cher qu’un radar. On le pose en quelques jours, on le répare, il ne demande aucun ingénieur de haut vol. Il dit surtout qu’on attend une deuxième visite.
Le filet arrive toujours après la première frappe.
Ce qu'on doit à la cave
Le temps qui reste
Retour au début. Deux à quatre minutes de vol. Une sirène qui part parfois deux minutes trop tard.
Mach 6,8 au lieu de Mach 9, ça rend quelques secondes. Ça ne rend pas une minute.
Le mythe s’écroule. L’engin part quand même de Crimée.
Le radar de Kaliningrad voit six mille kilomètres et porte un filet.
Dix mille missiles bon marché sont prévus pour l’an prochain, si l’estimation tient.
La dette
Alors combien de secondes est-ce que ce démenti technique rend à qui descend l’escalier ?
Aucune, tant que l’alerte reste en retard.
Le renseignement ukrainien a mis deux ans à trancher le type de moteur, fragments en main.
La personne dans la cage d’escalier dispose de deux minutes.
Un jour, une fiche technique dira la vérité sur le Dan-T. Elle arrivera après.
Ce qu’on doit à cette personne tient dans une sirène plus rapide.
Le Kremlin annonce depuis seize ans. Les ateliers livrent autre chose. Entre les deux, des gens écoutent une sirène et comptent.
Deux ans pour lire les débris, deux minutes pour l’escalier.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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