Le 27 août
La Russie change de rythme ce jour-là.
Avant : des essaims massifs, une ou deux fois par semaine. Après : des vagues presque continues, analyse le Kyiv Post.
En juillet, entre 18 h et 8 h, la moyenne tourne autour de 160 engins par nuit. Du 27 au 31 août, elle monte à 188.
Juillet entier : 8 653 drones lancés.
Le compte annuel dit la même chose autrement. 180 engins à réaction sur toute l’année 2025.
Environ 1 400 du début de 2026 à juin, puis 1 500 pour le seul mois de juillet, et au 30 août plus de 2 500, écrit Euromaidan Press.
Cent quatre-vingts en un an. Deux mille cinq cents en un mois.
Cinq nuits comptées
Le 27 août, 258 engins lancés, 222 abattus. Le 28, 164 et 137. Le 29, 267 et 233.
Le 30, 130 et 125. Le 31, 121 et 96.
La part des engins à réaction monte pendant ces cinq nuits. Un tiers le 27. La moitié le 28. La plupart à la fin du mois.
Le taux d’interception tient d’une nuit à l’autre. Ce qu’on intercepte change de nature.
Le même total, avec des machines trois fois plus rapides.
La division
Cent quatre-vingt-cinq
Un Shahed à hélice vole autour de 185 km/h, écrit Euromaidan Press.
Le Geran-4 tient 500. Le Geran-5 tient 600, selon le Kyiv Independent.
Entre les deux, le Geran-3 croisait à 280 ou 330 km/h, d’après United24 Media.
Trois kilomètres, dix kilomètres
La division est simple. À 185, un engin franchit un peu plus de trois kilomètres par minute. À 600, il en franchit dix.
Trente kilomètres d’approche : près de dix minutes dans un cas, trois dans l’autre.
Sept minutes de moins.
Un tiers du temps. C’est ce qui reste.
Repérer, identifier, désigner, tirer : tout doit tenir dans ce qui reste.
Ce n’est pas une ligne sur une fiche technique. C’est une durée qu’on retire à quelqu’un.
Sept minutes retirées à qui n’en avait déjà pas beaucoup.
Réagir tout de suite
Le mot du porte-parole
Le colonel Yurii Ihnat dirige la communication du commandement des forces aériennes ukrainiennes.
Il énumère ce qui arrive. Des moyens différents. Des vitesses différentes, des altitudes différentes, des routes différentes.
Puis il ajoute une consigne. « Il faut réagir instantanément », dit-il au Kyiv Post.
Quelques dizaines de secondes
Le colonel Oleksandr Saienko a commandé une brigade ukrainienne. Il pose le calcul autrement.
À 500 ou 700 km/h, un retard de quelques dizaines de secondes peut suffire à rendre l’interception impossible, dit-il à Euromaidan Press.
Quelques dizaines de secondes.
Oleksii Kolesnyk dirige l’entreprise ukrainienne Reactive Drones. Pour lui, un engin à réaction ressemble à un missile de croisière. La défense antiaérienne classique n’y voit qu’une cible aérienne de plus.
Personne n’a conçu les drones intercepteurs pour ces vitesses, ajoute-t-il. De nouvelles solutions techniques deviennent nécessaires.
Il ne dit pas lesquelles.
Le problème a déménagé. Il n’est plus dans le tir. Il est dans l’instant d’avant.
Voir, nommer, désigner : tout tient dans un souffle.
Trente pour cent
Quatre-vingt-deux sur quatre-vingt-dix-neuf
Le 1er septembre 2026, de 6 h 30 à 18 h, la Russie lance 99 drones d’attaque sur l’Ukraine. 72 marchent au réacteur.
Les défenses en abattent ou en neutralisent 82, dont 57 à réaction, écrit le commandement des forces aériennes, repris par Ukrinform.
À 18 h 30, une dizaine d’engins à réaction restent dans le ciel ukrainien. D’autres groupes entrent.
Ce que la moyenne cache
Sur cinq jours, les défenses arrêtent en moyenne 84 % des drones de tous types, selon des statistiques des forces aériennes reprises par United24 Media.
Le détail dit autre chose.
L’Institute for Science and International Security compte 5 181 tirs de Shahed et de Geran pour le seul mois de mai 2026. Entre 30 et 80 engins à réaction là-dedans.
Moins de deux pour cent. Trois mois plus tard, la moitié.
Contre les Shahed à hélice, l’Ukraine en arrête plus de neuf sur dix. Contre les engins à réaction, un officier du commandement de la défense antiaérienne parle d’environ 30 % lors des dernières salves, rapporte The Economist.
Le Kyiv Post situe plutôt cette proportion autour de 60 %.
Certains de ces engins touchent des installations que les missiles balistiques russes n’ont pas détruites en plus de quatre ans, ajoute le journal britannique.
Le pourcentage tient. La cible, elle, a changé de vitesse.
Décembre 2023
Deux ans et demi
L’Iran présente le Shahed-238 à réaction en décembre 2023.
Moins d’un mois après, en janvier 2024, l’armée ukrainienne abat l’un des premiers drones d’attaque à réaction employés par la Russie.
En février 2025, le renseignement militaire ukrainien signale que la Russie installe la production du Geran-3. En juin, un groupe de ces engins frappe Kyiv.
D’octobre à décembre 2025, la Russie procède à des tirs d’essai du Geran-4. Les deux nouveaux modèles apparaissent en public en janvier 2026.
En mai 2026, le renseignement ukrainien constate la série. Capacité estimée : 500 unités par mois.
En août, le chiffre est de 3 000.
Le colonel Ihnat compte cinq fois plus d’engins à réaction en juillet qu’en juin.
Cinq fois. En un mois.
Le modèle qu’on a cessé de faire
Deux ans et demi entre le premier essai et la grande série, calcule United24 Media. Un an et demi si l’on compte à partir de la mise en production.
Le Geran-3 n’a pas duré. Sa vitesse de croisière laissait les intercepteurs ukrainiens le rattraper. La Russie a cessé de le fabriquer.
Le remplaçant va plus vite.
Une configuration du Geran-4 porte un missile air-air R-60. Le Geran-5 ressemble au Karrar iranien.
Le plan russe pour 2026 prévoit 60 000 drones de longue portée et 50 000 leurres. Objectif affiché : que les modèles à réaction forment 50 % de l’arsenal de longue portée.
Rattrapé, retiré, remplacé en dix-huit mois.
Le moteur de Shenzhen
Telefly
Le renseignement militaire ukrainien publie la fiche du Geran-3 le 16 septembre 2025, sur sa plateforme Guerre et sanctions.
Dedans, une ligne : turboréacteur Telefly JT80. Fabricant, Telefly Telecommunications Equipment.
Le Geran-5 monte un TF-TJ2000A de la même maison.
200 kilogrammes de poussée. 29 kilogrammes sur la balance, relève Militarnyi.
Telefly naît à Shenzhen en 2010.
Les analystes ukrainiens décrivent de petits turboréacteurs chinois importés en Russie comme des produits civils.
Un moteur civil. Un drone d’attaque. Le même objet.
La page effacée
Quand l’Ukraine rend la trouvaille publique, la section des turboréacteurs disparaît des pages anglaises du fabricant. Les versions en chinois la gardent, écrit Euromaidan Press d’après le Wall Street Journal.
Une page web enlevée. Rien d’autre.
Le Kyiv Post chiffre les nouveaux Shahed à réaction à 483 km/h. Le moteur à pistons de la génération précédente descend d’un modèle allemand, le Limbach L 550 E. Une société de Xiamen distribue ces moteurs dès 2012, puis rachète le fabricant allemand en 2017.
Le Trésor américain sanctionne le motoriste iranien en 2021. Cinq ans après, le moteur vient d’ailleurs.
On sanctionne un atelier. La chaîne change de pays.
Quarante-cinq pièces
Ce que la carcasse contient
La fiche du renseignement ukrainien liste 45 composants étrangers dans un Geran-3.
Répartition, selon Militarnyi : 23 américains, 8 chinois, 7 suisses, 3 allemands, 2 britanniques, 1 japonais.
Une pompe à carburant Bosch. Un moteur sans balais SunnySky. Un servomoteur GXSERVO.
Vingt-trois américaines. Trois allemandes. Une japonaise.
Six pays dans un fuselage.
Douze éléments
La même fiche décrit la navigation. Une centrale inertielle SADRA. Un calculateur anémométrique. Un récepteur satellite Kometa résistant au brouillage, avec un réseau d’antennes adaptatif à 12 éléments.
Douze antennes pour tenir un cap.
Sur le Geran-5, la plateforme ukrainienne relève des puces de Texas Instruments, de CTS, de Monolithic Power Systems. Un transistor Infineon. Un modem XK-F358 du chinois Xingkai.
Amplificateur, processeur de signal, régulateur de tension. Des pièces de catalogue.
Rien là-dedans ne relève du secret militaire. Tout s’achète.
La fiche ne dit pas qui signe les papiers de douane. Ni combien de mains la pompe traverse avant l’atelier.
Une pompe, un servomoteur, douze antennes. Rien d’introuvable.
L'imprimante
Le prix divisé par deux
The Economist publie le 1er septembre 2026. La Russie contourne les sanctions occidentales pour acquérir des équipements d’impression 3D avancés, comparables à ceux qu’emploie la fabrication chez Rolls-Royce.
Ces machines servent à produire des pièces de turbine.
Le coût d’un drone à réaction tombe alors de moitié. Entre 50 000 et 70 000 dollars l’unité, avec une baisse attendue à mesure que la cadence monte.
Deux fois moins cher qu’avant l’imprimante.
Des années de restrictions occidentales, et Moscou monte quand même des lignes de série pour des moteurs à réaction.
Deux cent soixante-quinze noms
Le 30 octobre 2024, le Trésor américain désigne 275 personnes et entités dans 17 juridictions.
Le groupe Sinno Electronics, écrit le Trésor, a expédié des dizaines de milliers de lots de microélectronique vers la Russie.
Deux sociétés liées dépassent 27 millions de dollars d’expéditions. Une autre dépasse 13 millions.
Des réseaux basés en Turquie exportent des machines-outils à commande numérique. Un fournisseur indien en expédie des dizaines de lots.
Le président ukrainien déclarait déjà, le 6 octobre 2025, que la Russie a besoin de centaines de milliers de composants venus d’ailleurs.
Une liste de noms d’un côté. Une imprimante de plus dans un atelier de l’autre.
Le prix baisse pendant que la liste s’allonge.
Le prix d'une interception
Deux mille trois cents dollars
Un intercepteur ukrainien courant, le STING de Wild Hornets, coûte environ 2 300 dollars, écrit le Kyiv Independent.
C’est l’arme qui a fait tomber les Shahed à hélice par milliers.
Elle ne rattrape pas une machine à 600 km/h.
Trop lente.
L’avion contre l’engin
Ce qui atteint les engins rapides de façon fiable, selon The Economist : l’aviation de chasse, les missiles sol-air de courte portée, les lance-missiles portables, les canons antiaériens automatiques déployés autour des installations critiques.
Beaucoup de ces moyens coûtent nettement plus cher que les drones qu’ils détruisent, écrit le journal.
Un Geran-5 vaut entre 50 000 et 70 000 dollars.
La Russie en fabrique 3 000 par mois. L’Ukraine tire dessus avec ce qu’elle a de plus rare.
Ce n’est pas une course à la portée. C’est une course au prix.
Celui qui paie le plus par cible perd les deux comptes.
Quatre prototypes
Quatre cent cinquante à l’heure
Par son accélérateur Brave1, l’Ukraine soutient 12 technologies dans le programme européen EU4UA Defence Tech.
Jusqu’à 150 000 euros par projet. Cahier des charges : un intercepteur capable d’atteindre 450 km/h ou davantage.
Le premier intercepteur ukrainien à réaction, l’Alexa Spatium, entre en service le 21 août 2026.
L’objectif est 450. Le Geran-5 tient 600.
Cent cinquante de retard.
Ce que le ministre annonce
Fin août, le ministre de la Défense Yevhenii Khmara annonce quatre systèmes d’interception en essais sur le terrain. La recherche continue, dit-il.
Quatre. En essais.
Le ministère rappelle un autre chiffre : sur les quatre premiers mois de 2026, l’Ukraine reçoit deux fois plus de drones intercepteurs que pendant toute l’année 2025.
En mars, ces intercepteurs abattent plus de 33 000 engins russes de tous types.
Trente-trois mille en un mois. Contre des hélices.
Trois ans d’apprentissage, et l’adversaire change de moteur.
Cent quarante postes
Neuf cent soixante kilomètres
Le Geran-4 porte jusqu’à 960 kilomètres, relève United24 Media.
Ce rayon efface l’arrière du pays.
The Economist décrit la cible du moment : environ 140 postes électriques exploités par Ukrenergo, le transporteur national.
Ces postes abaissent la haute tension vers les réseaux régionaux.
Sans eux, le courant ne circule pas.
Le pays garderait assez de production pour passer l’hiver, note le journal, la consommation industrielle restant sous son niveau d’avant-guerre.
Ce n’est pas la production qui manquerait cet hiver. C’est le chemin du courant.
Jusqu’au 18 septembre
À la fin d’août, le président ukrainien compte près de 1 500 drones en quatre jours. 800 marchent au réacteur.
Huit cents en quatre nuits.
Kyrylo Budanov dirige le renseignement militaire ukrainien.
Il prévoit que la Russie tiendra ses attaques de masse au moins jusqu’aux élections à la Douma d’État, du 18 au 20 septembre 2026, rapporte le Kyiv Post.
Il décrit une image de victoire à montrer aux électeurs russes, faute de gains sur le front.
« Au moins jusqu’aux élections », ajoute-t-il.
Un calendrier électoral russe posé sur les nuits d’une capitale étrangère.
Un scrutin à Moscou fixe la longueur des nuits ailleurs.
La pièce qui voyage
Ce que le dossier ne dit pas
Le dossier nomme le moteur. Il nomme le fabricant. Il nomme la ville.
Il ne dit pas par quel port la turbine est passée. Ni sous quel code douanier. Ni qui a signé le connaissement.
Le renseignement ukrainien publie une fiche. Le Trésor américain publie une liste. Aucun des deux documents ne nomme le toit.
Entre un atelier de Shenzhen et un appartement de Chevtchenkivskyï, il reste des intermédiaires que personne n’a encore écrits nulle part.
Ce qu’on doit
Une source de la défense antiaérienne ukrainienne le déclare à The Economist. L’Ukraine ne s’est pas assez préparée à cette menace. Et ses partenaires portent leur part de responsabilité.
La phrase accuse deux fois.
Les listes de sanctions s’allongent depuis 2022. La production, elle, passe de 500 à 3 000 unités par mois en un trimestre.
Quatre ans de listes.
Combien d’alertes de plus faudra-t-il avant qu’une turbine partie de Shenzhen cesse d’arriver jusqu’à un toit de Kyiv ?
Personne n’avance de date.
Le Trésor a des noms. Le renseignement a des photos de pièces. Les forces aériennes ont un décompte quotidien.
Les habitants, eux, ont un escalier.
Trois mille moteurs par mois. Personne ne les arrête au départ.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Sources Secondaires :
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