Le compte qui monte tout seul
Le mécanisme tient en cinq gestes. La police les décrit.
D’abord un site. Il imite une plateforme d’investissement. La personne y dépose des fonds.
Ensuite un compte personnel. Les chiffres y montent. La police précise que les participants simulaient les échanges à la main et affichaient des avoirs qui montent dans le compte du client.
Personne n’investit rien. L’écran affiche tout.
Un tableau qui grimpe, c’est convaincant. Surtout quand on a mis de l’argent dedans.
Le retrait bloqué
Troisième geste. La personne veut retirer. Le site bloque le retrait, dit la police.
Quatrième geste. Pour vérifier, on lui demande de connecter son portefeuille principal. Et de faire une transaction d’essai, d’un montant minimal.
Cinquième geste. Le site contient un mécanisme caché. La police l’appelle « drainer ». Il transfère les actifs vers des portefeuilles que les participants contrôlent.
Le SBU décrit le même code. Il parle de sites contrefaits qui vident les portefeuilles.
Le piège n’est pas le dépôt. Le piège est le contrôle. On perd tout au moment où on croit reprendre quelque chose.
Un clic pour confirmer. Un portefeuille entier derrière.
La perte arrive au geste censé rassurer.
Telegram
Un informaticien de 25 ans, selon le SBU
L’entrée se fait par messagerie.
Le SBU raconte que les participants se présentaient comme des représentants de plateformes crypto. Ils diffusaient des messages dans des canaux Telegram populaires. Ils montraient de faux résultats de trading. Puis ils envoyaient le lien.
L’organisateur présumé serait un informaticien de Kyiv de 25 ans. Le SBU le dit. Il ne le nomme pas. Il aurait recruté plusieurs dizaines de personnes.
La police compte autrement. Selon elle, l’organisateur a impliqué plus de 46 citoyens ukrainiens. Plusieurs bureaux, à Kyiv et dans la région. Des informaticiens créaient les sites et les entretenaient.
Des serveurs aux Pays-Bas
La base de données n’était pas à Kyiv.
Les enquêteurs ont localisé aux Pays-Bas l’équipement serveur où les participants la conservaient. C’est la police qui le précise.
Un bureau à Kyiv. Des serveurs dans un État membre. Des victimes dans neuf pays nommés, et d’autres.
Le communiqué ne dit pas qui a demandé quoi aux Néerlandais, ni quand, ni si un juge de là-bas a signé quoi que ce soit pour que cette base de données change de mains. Ni Europol ni Eurojust n’y figurent. Euromaidan Press le relève aussi.
Un réseau qui traverse les frontières, et deux communiqués qui n’en franchissent aucune.
Le code était à Kyiv ; la mémoire, ailleurs.
Les saisies
Plus de cent téléphones
Ce que le dossier prouve tient dans un inventaire.
La police compte 34 perquisitions. Domiciles, bureaux, voitures. Elle saisit plus de cent unités de matériel informatique. Plus de cent téléphones. 79 cartes SIM. Une passerelle GSM. Des espèces. Et 15 automobiles.
Soixante-dix-neuf cartes SIM, c’est un tiroir. Une passerelle GSM, c’est l’appareil qui relie ces cartes à un ordinateur.
Ce n’est pas le matériel d’un investisseur. C’est celui d’un standard.
L’argent « probablement »
Le SBU dresse sa propre liste.
Des téléphones et des ordinateurs, encore. De l’argent, dit-il, probablement obtenu par voie criminelle. Et 16 véhicules haut de gamme. Porsche, BMW, Mercedes-Benz.
Un adverbe, dans un communiqué officiel. Probablement.
Il pèse plus que les seize voitures. Il dit que l’argent n’est pas encore qualifié. Que le tribunal n’a pas parlé.
Des enquêteurs ont perquisitionné. Ils ont emporté des objets. Deux services l’affirment. C’est le socle du dossier, et c’est tout le socle.
Un garage plein ne fait pas un verdict.
La présomption
Aucun avis de suspicion
Aucun avis de suspicion le jour de l’annonce.
Le SBU le dit lui-même. La question de l’avis de suspicion aux participants est en cours de règlement. Le jour même. Dans le texte qui proclame la fin du réseau.
Aucun nom. Ni le SBU ni la police ne disent avoir détenu qui que ce soit. Aucune date pour les perquisitions.
Le mot officiel dit « mis fin ». La loi, elle, en est à la question de l’avis.
Entre les deux, une distance. Elle se mesure. Elle ne se comble pas.
Article 190, partie 5
La police cite le Code pénal. La partie 5 de l’article 190.
Le texte vise la fraude commise en très grande quantité, ou par un groupe organisé. La peine va de 5 à 12 ans de prison. Avec confiscation des biens.
La partie 1 du même article définit la fraude. Prendre le bien d’autrui par tromperie ou par abus de confiance.
Douze ans, c’est le maximum. Le SBU le dit. Ce n’est pas une peine. C’est une échelle.
Des participants soupçonnés. Un organisateur présumé. Un article du code. Pas un jugement.
Le code donne l’échelle ; personne n’y est encore posé.
Vingt-trois ou trente-quatre
Deux services, deux comptes
Les deux communiqués ne comptent pas pareil.
Le SBU compte 23 perquisitions. La police en compte 34.
Le SBU compte 16 véhicules. La police en compte 15.
Le SBU parle de plusieurs dizaines de participants. La police parle de plus de 46 citoyens impliqués.
Publiés à la même heure. Mêmes partenaires nommés. Même mécanisme décrit. Tout indique une seule opération. Rien ne l’écrit noir sur blanc.
LB.ua et Decrypt fusionnent les deux versions en une seule affaire. C’est une lecture raisonnable. Ce n’est pas un document.
Personne ne réconcilie
Pourquoi deux services d’un même État comptent-ils différemment le même garage ?
Le dossier ne répond pas. Onze. C’est l’écart des perquisitions. Une voiture d’écart. Aucun des deux textes ne cite l’autre.
Peut-être des périmètres différents. Peut-être des dates différentes. Peut-être une addition faite à deux moments. Ce sont des hypothèses. Aucune n’est portée par une pièce.
Ce qui est certain, c’est l’écart lui-même. Publié. Daté.
Quelqu’un qui voudrait un chiffre unique n’en trouvera pas.
Deux additions publiques, et aucune somme commune.
Soixante-deux
Neuf pays nommés
La police donne une liste.
Allemagne, Pologne, Lituanie, Lettonie. Espagne, France. Royaume-Uni, Canada, Israël. Et d’autres États.
Le Canada y est. Un citoyen canadien, ici ou ailleurs, a connecté un portefeuille à un site tenu depuis Kyiv, si l’on suit la police. La police ne dit pas qui. Elle ne dit pas combien.
Soixante-deux personnes identifiées. Le SBU, lui, ne nomme aucun pays. Il dit « citoyens de l’Union européenne ». Le Royaume-Uni, le Canada et Israël n’en sont pas.
Deux périmètres, encore.
Ce qu’aucun communiqué ne rend
Le montant par victime. Absent.
La façon dont la police a identifié les 62. Absente. Un portefeuille gelé, un actif bloqué, un euro rendu. Rien.
Le dossier connaît un précédent. Le 29 juin 2026, selon Decrypt, 8,3 millions de dollars en USDT saisis passent pour la première fois sous la gestion de l’agence ukrainienne des actifs saisis. Le parquet général parle alors d’un premier cas.
Donc la machine existe. Elle peut prendre en charge de la crypto saisie.
Pour les 62, elle ne dit rien.
Quelqu’un en Lettonie a perdu un montant précis. Le communiqué n’en donne aucun.
On a compté les victimes ; on n’a pas compté leur perte.
Le 19 août
Cinq projets écartés
Treize jours avant les communiqués, une commission.
Le 19 août 2026, rapporte le Kyiv Independent, la commission parlementaire chargée de l’application des lois écarte de l’ordre du jour cinq projets de loi anticorruption, pour une session qui court jusqu’en janvier 2027. Le président de la Rada doit encore valider la décision.
Le même jour, selon le journal, le NABU perquisitionne le domicile d’une adjointe du chef de cabinet du président.
Des militants anticorruption y voient une entrave aux enquêtes en cours. C’est leur lecture. Le journal la rapporte, il ne la tranche pas.
Ce que les cinq textes contiennent
Le premier étend le champ du NABU aux fonctionnaires du bureau du président.
Le deuxième crée un concours transparent pour choisir le procureur général, avec des experts internationaux.
Le troisième réforme le Bureau d’enquête d’État. Le quatrième abroge des amendements de 2017 sur les délais d’enquête. Le cinquième suspend la prescription pour les prévenus mobilisés.
Le député Yaroslav Zhelezniak, cité par le Kyiv Independent, dit qu’environ 2 milliards d’euros d’aide d’ici la fin de l’année dépendent de ces textes.
Le procureur général. Le NABU. Le bureau du président. Les trois organes que ce dossier croise figurent dans ces cinq projets.
Et les cinq projets sont sur une tablette.
La commission range ce que Bruxelles a demandé.
Dix réformes, zéro
La déclaration du 11 décembre
Ce que Bruxelles a demandé tient en une page.
Le 11 décembre 2025, à Lviv, la commissaire Marta Kos et le vice-premier ministre Taras Kachka signent une déclaration conjointe. La Commission européenne la publie.
L’Ukraine s’y engage à renforcer l’indépendance du NABU et du parquet anticorruption. À revoir la procédure de sélection et de révocation du procureur général, avec la Commission de Venise. À adopter une stratégie anticorruption au deuxième trimestre 2026.
En retour, la Commission juge les six groupes de chapitres prêts à ouvrir. Les fondamentaux d’abord.
Un contrat. Daté, publié, en ligne.
Le rappel du 25 août
Huit mois plus tard, le compte.
Le plan Kachka–Kos compte dix priorités. Au 25 août 2026, l’Ukraine n’en a réalisé aucune, selon le Kyiv Independent. Le journal chiffre la mise à 2,1 milliards d’euros de soutien, conditionnés à ces réformes d’ici la fin de 2026. Une part d’un prêt de 90 milliards approuvé en avril.
Markus Lammert, qui parle pour la Commission, rappelle ce jour-là que l’État de droit et la lutte contre la corruption sont essentiels pour tout pays qui veut entrer dans l’Union. Il ajoute que ce travail revient aux autorités ukrainiennes, de façon cohérente et efficace. Le Kyiv Independent le cite.
Zéro sur dix. Le mot n’est pas de Bruxelles. La colonne, elle, est publique.
Le 1er septembre, deux communiqués. Le 25 août, une colonne vide. Sept jours entre les deux. Le dossier ne relie pas les dates. Il les pose.
Le contrat est signé ; la colonne des livraisons reste blanche.
Le 4 septembre
Une organisation criminelle, dit le NABU
Trois jours plus tard, un autre organe parle.
Le 4 septembre 2026, le Bureau national anticorruption annonce une opération spéciale. Il vise, dit-il, une organisation criminelle qu’un fonctionnaire de l’Office du procureur général dirigerait. Elle protégerait un réseau de centres d’appels frauduleux. Et elle blanchirait des biens.
Le NABU ne publie aucun nom. Il promet des détails. Sur le nom, silence.
Un nom circule, par une source anonyme du Kyiv Independent, et dans Ukrainska Pravda, selon Euromaidan Press. L’Office ne le confirme pas. Tant qu’un organe ne le confirme pas, un nom n’est pas un fait.
Le fonctionnaire visé est présumé innocent. Comme l’informaticien de 25 ans. Même règle, à trois jours d’écart.
La réponse du parquet
Le NABU parle. Le parquet répond. Même jour.
L’Office décide de suspendre l’employé qu’il dit vérifier. Pour la durée de l’enquête préliminaire. Il prend l’engagement d’une assistance complète, dans les limites de la loi.
Cet Office est celui qui supervise le dossier crypto de Kyiv. Les deux communiqués du 1er septembre le disent, avec les mêmes mots : direction procédurale du parquet général.
Aucune pièce ne relie les deux affaires. Aucune. Le dossier crypto de Kyiv attend son avis de suspicion sous la même direction procédurale. C’est tout ce qui les joint.
Mais la coïncidence de fonction, elle, est publique.
Le parquet qui supervise est visé.
Un organe de justice examine un organe de justice. Le second suspend son employé. Un homme ou une femme quitte ses fonctions le temps d’une enquête. Son nom reste hors des communiqués. C’est ce que le dossier montre. C’est plus qu’un soupçon de couloir.
L’État se vise lui-même, et le dit.
Mille cinquante perquisitions
Trois cent quarante centres d’appels
Le parquet répond aussi par des chiffres.
Douze mois, dit le parquet général. Plus de 1 050 perquisitions. Environ 340 centres d’appels frauduleux fermés. Plus de 5 000 postes d’opérateurs.
Cinq mille postes. Autant de chaises.
Ce sont ses chiffres. Publiés le jour où le NABU vise l’un de ses fonctionnaires, qu’il soupçonne d’avoir couvert des centres d’appels. Le contraste n’est pas un argument. C’est une date.
Quatre-vingt-treize dossiers au tribunal
L’Office continue de compter.
147 procédures en cours. Plus de 183 personnes notifiées d’une suspicion. 93 dossiers envoyés au tribunal. Des pertes de plusieurs dizaines de millions de hryvnias pour les victimes.
Quatre-vingt-treize dossiers devant un juge, sur douze mois. Le texte ne chiffre aucune condamnation.
Le dossier crypto de Kyiv, lui, attend. Au 1er septembre, pas de suspicion notifiée. Pas de tribunal. Rien ne le place parmi les 183, ni parmi les 93.
Il commence là où ces 93 sont déjà passés.
Le parquet compte ses dossiers ; le juge n’a pas compté les siens.
La contre-hypothèse
La vitrine
Première lecture. Les communiqués du 1er septembre sont une vitrine, calée sur le calendrier de Bruxelles.
Ce qui la confirmerait : un texte officiel qui lie les perquisitions aux réformes. Une date de perquisition choisie. Un mot sur l’Union dans le texte de la police.
Rien de cela n’est dans le dossier. Le SBU dit « Union européenne » pour situer les victimes. Pas pour situer les juges.
La lecture reste possible. Elle n’est pas établie. Elle reste une question ouverte.
Deuxième lecture. Le dossier prouve que l’État fonctionne. Ce qui la confirmerait : un avis de suspicion, un acte d’accusation, un jugement. Le dossier n’en documente aucun au 4 septembre.
Ce que le calendrier ne dit pas
Troisième lecture. Le coup du NABU prouve que le parquet est pourri.
Ce qui la confirmerait : un jugement, ou un groupe documenté au-delà d’un fonctionnaire. Le NABU parle d’un fonctionnaire, et d’un groupe dont il n’a pas encore publié le contour.
La présomption vaut pour lui aussi.
Reste ce que le dossier permet d’affirmer : des perquisitions que deux services décrivent, un mécanisme que la police détaille, une procédure au premier jour, un parquet superviseur qu’un autre organe examine, et une colonne de Bruxelles à zéro sur dix, selon le Kyiv Independent.
Confiance haute sur les perquisitions. Moyenne sur la fusion des deux comptes. Faible sur la vitrine. Aucune sur la culpabilité de qui que ce soit. Personne n’est coupable dans ce dossier, au sens du droit. Le juge tranche, pas le communiqué.
C’est un arbitrage. Il ne plaira à personne qui voulait un camp.
Le dossier tranche sur la procédure, jamais sur les personnes.
Le poids à Bruxelles
Deux mille vingt-sept
L’objectif déclaré est une adhésion en 2027.
RFE/RL le rapportait le 7 avril 2026. Peu de dirigeants européens y croient, ajoutait le média. La Hongrie bloquait alors les négociations depuis près de deux ans.
Dans ce cadre, un dossier de fraude crypto pèse peu. Un parquet examiné pèse davantage. Cinq projets sur une tablette pèsent le plus, parce que Bruxelles les demandait par écrit.
Ce que le 1er septembre apporte à Bruxelles, c’est une procédure qui commence. Ce que le 4 septembre apporte, c’est un État qui accepte d’être fouillé par lui-même.
Ce que le 19 août retire, c’est le reste.
Ce qui reste dû
Alors que vaut, à Bruxelles, une perquisition de plus quand dix réformes restent à zéro ?
Les 62 attendent un montant. Les participants attendent un avis. Le fonctionnaire attend une pièce. Quelqu’un, à Bruxelles, attend dix réformes.
La session de la Rada court jusqu’en janvier. La tablette peut rouvrir d’ici là. Ou pas.
Le dossier ne dit pas si un seul des 62 reverra un dollar. Il ne dit pas qui a fait la première addition, ni pourquoi l’autre diffère.
Kyiv a fouillé ses garages. La colonne, elle, se compte ailleurs.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Service de sécurité d’Ukraine, réseau crypto démantelé à Kyiv, 1er septembre 2026
Office du procureur général, suspension d’un employé mis en cause, 4 septembre 2026
Code pénal d’Ukraine, article 190 sur la fraude, consulté le 4 septembre 2026
Sources Secondaires :
Euromaidan Press, démantèlement du réseau crypto de Kyiv, 2 septembre 2026
LB.ua, schéma de fraude crypto démantelé à Kyiv, 1er septembre 2026
Decrypt, réseau de drainers crypto démantelé à Kyiv, 3 septembre 2026
24 Kanal, le SBU démantèle un réseau de fraude crypto, 1er septembre 2026
Ukrainian News, réseau ramifié de fraude crypto à Kyiv, 1er septembre 2026
Kyiv Independent, blocage de projets de loi anticorruption par la Rada, 21 août 2026
Kyiv Independent, rappel européen sur l’État de droit ukrainien, 25 août 2026
Kyiv Independent, opération anticorruption visant le parquet général, 4 septembre 2026
Euromaidan Press, un fonctionnaire du parquet visé par les enquêteurs, 4 septembre 2026
Decrypt, crypto saisie placée sous gestion de l’État, 29 juin 2026
RFE/RL, pressions européennes sur les réformes ukrainiennes, 7 avril 2026
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