Pourquoi l’avion fait les titres
Un avion de combat est photogénique, nommable, chiffrable. Il appartient à une catégorie que tout lecteur comprend sans explication.
Le Su-24 est un bombardier tactique de conception soviétique, encore employé pour l’emport de munitions planantes.
Sa destruction au sol représente une perte réelle pour l’aviation russe basée en Crimée.
Mais il occupe dans le récit une place inversement proportionnelle à son poids opérationnel dans cette nuit précise.
Il existe des cibles qui valent surtout par la facilité avec laquelle on peut les raconter
La prudence de l’état-major
Le communiqué ukrainien précise que l’ampleur des dégâts reste en cours de vérification. La formule mérite d’être relevée.
Elle signifie que l’appareil a été atteint, sans que sa destruction complète soit établie. Un avion touché peut être réparable.
Cette réserve est rare dans la communication de guerre. Elle protège la crédibilité de l’ensemble du relevé.
Une armée qui écrit que les dégâts restent à vérifier vient de rendre les six autres lignes de sa liste beaucoup plus crédibles
Saky, un aérodrome qui brûle depuis quatre ans
Une base visée de façon répétée
L’aérodrome de Saky, sur la côte ouest de la Crimée, figure parmi les installations russes les plus régulièrement frappées depuis 2022.
Sa position permet de couvrir la mer Noire et le sud de l’Ukraine. C’est précisément ce qui en fait une cible permanente.
Une base frappée à répétition impose des mesures coûteuses : dispersion des appareils, abris renforcés, rotations plus courtes.
Chacune de ces mesures réduit le nombre de sorties réellement disponibles. Et pourtant aucune n’apparaît jamais comme une perte dans un bilan.
Une base qu’on doit protéger en permanence a déjà cessé d’être une base, elle est devenue une charge
La Crimée comme profondeur perdue
La péninsule devait constituer l’arrière stratégique du dispositif russe en mer Noire. Un sanctuaire logistique et aérien.
Elle est devenue une zone d’opérations. Ordinaire. Les frappes y sont désormais régulières, documentées, revendiquées.
Ce basculement n’a pas été annoncé. Il s’est produit par accumulation, frappe après frappe, sur près de quatre ans.
Aucun sanctuaire ne tombe en un jour, il cesse d’exister le jour où plus personne ne le considère comme tel
Trois postes de contrôle, trois cerveaux
Ce qu’est un poste de contrôle de drones
Un poste de contrôle n’est pas un hangar. C’est un ensemble d’opérateurs, d’antennes, de liaisons et d’écrans, souvent installé dans un bâtiment ordinaire.
C’est de là que partent les ordres de vol, les corrections de trajectoire, les décisions d’engagement.
Un drone sans poste de contrôle est un objet inerte. La valeur du système entier réside dans le lien, pas dans l’appareil.
Frapper le poste, c’est neutraliser tous les appareils qu’il commandait, y compris ceux qui n’ont pas encore décollé. C’est pourquoi ces installations sont dispersées, camouflées et déplacées souvent, et pourquoi les atteindre suppose de les avoir suivies.
Détruire un drone retire un appareil du ciel, détruire son poste de contrôle retire une escadrille de l’avenir
Le coût humain de ces cibles
Il faut le dire sans détour. Un poste de contrôle est d’abord un lieu où se tiennent des personnes.
Les sources disponibles ne documentent aucun bilan humain pour ces trois sites. Ce chiffre ne sera donc pas avancé ici.
Ce vide est une donnée. Lourde. Il signale que ni l’un ni l’autre des deux camps n’a intérêt à le publier.
Les deux camps s’accordent au moins sur une chose, ne jamais compter à voix haute ceux qui se trouvaient dans la pièce
Staromlynivka, Pokrovsk, Pokrovske
Une géographie qui raconte une chaîne
Staromlynivka et Pokrovsk se situent dans l’oblast de Donetsk. Pokrovske se trouve dans celui de Zaporijjia.
Les deux derniers noms se ressemblent au point d’être confondus. Ce sont deux localités distinctes, dans deux régions différentes.
Leur répartition dessine un arc qui suit la ligne de contact sud-est, à distance à peu près constante de celle-ci.
Cette régularité n’est pas un hasard de ciblage. Elle reflète la façon dont l’adversaire avait organisé son propre maillage.
La carte des cibles détruites est toujours, en négatif, le plan d’organisation que l’adversaire croyait secret
Ce que suppose de frapper trois points la même nuit
Trois sites distants, atteints dans la même fenêtre, supposent trois choses. Un renseignement simultané sur les trois. Des moyens disponibles pour les trois. Une décision unique.
Cette simultanéité interdit l’hypothèse de l’opportunité. On ne tombe pas par hasard sur trois postes de contrôle la même nuit.
Il s’agit donc d’une campagne planifiée contre une fonction précise, exécutée en une seule séquence.
Une frappe est un événement, trois frappes coordonnées sont une intention
Le site de lancement près de Donetsk
Stockage, préparation, lancement
Le communiqué décrit une installation de stockage, préparation et lancement de drones d’attaque, située près de Donetsk occupé.
Ces trois fonctions réunies en un lieu constituent un nœud logistique, pas une simple rampe.
Un tel site alimente les vagues nocturnes qui visent les villes ukrainiennes. Sa destruction retarde ces vagues sans les supprimer.
Et pourtant chaque retard se traduit en nuits moins meurtrières quelque part, pour des gens qui ne sauront jamais pourquoi.
Il existe des vies sauvées qui ne seront jamais comptées, parce qu’on ne compte pas ce qui n’a pas eu lieu
La logique du nœud
Frapper un nœud plutôt qu’un flux est le principe de base de toute campagne d’interdiction.
Un flux se reconstitue en changeant d’itinéraire. Un nœud se reconstitue en trouvant un nouveau site, en le préparant, en y transférant les stocks.
Le premier coûte des heures. Le second coûte des semaines.
Dans une guerre d’usure, cette différence décide de tout. Les heures se rattrapent. Les semaines ne se rattrapent jamais.
Contre un flux on gagne du temps, contre un nœud on gagne des semaines, et cette guerre se joue en semaines
Dovzhansk, où dorment les obus
Un dépôt de munitions dans le Luhansk
Un dépôt de munitions a été frappé à Dovzhansk, dans l’oblast de Luhansk, région occupée depuis 2014 pour une large part.
Les dépôts sont des cibles classiques et rentables. Leur destruction produit des effets qui durent bien au-delà de l’explosion.
Une unité privée de munitions ne cesse pas de tirer immédiatement. Elle tire moins, plus tard, avec des ordres de rationnement.
Ce rationnement est invisible depuis l’extérieur. Il se lit seulement dans la baisse du nombre de tirs quotidiens.
Un dépôt qui saute ne fait pas taire l’artillerie, il lui apprend à compter ses obus, ce qui revient presque au même
Pourquoi le Luhansk
L’oblast de Luhansk sert de base arrière pour le front est. Les axes ferroviaires y convergent depuis la Russie.
Y placer un dépôt relève d’une logique évidente. L’y atteindre suppose une portée qui n’existait pas il y a deux ans.
L’extension de cette portée est l’une des évolutions les moins spectaculaires et les plus structurantes du conflit.
La portée est la seule statistique militaire qui redessine une guerre sans qu’aucune bataille n’ait eu lieu
Rovenky et Berdiansk, le carburant comme cible
Deux stockages, deux régions
Des installations de carburants et lubrifiants ont été frappées à Rovenky, dans le Luhansk, et à Berdiansk, dans l’oblast de Zaporijjia.
Le communiqué précise qu’elles desservaient des formations de campagne russes. La précision est importante : ce sont des cibles militaires identifiées comme telles.
Le carburant est la contrainte la plus rigide d’une armée mécanisée. Sans lui, rien ne bouge, pas même l’évacuation des blessés.
On peut faire la guerre sans confort, sans courrier et sans relève, on ne la fait pas sans carburant
La cohérence de la nuit
Mises bout à bout, les sept catégories de cibles forment un ensemble cohérent : ce qui vole, ce qui commande, ce qui tire et ce qui roule.
Aucune ne relève du symbole. Pas une. Aucune n’a été choisie pour son effet d’image.
C’est ce qui distingue une campagne d’interdiction d’une opération de communication.
Une liste de cibles sans aucun symbole dedans est le signe le plus fiable qu’une armée travaille au lieu de se raconter
L'anatomie d'une chaîne de frappe
Les maillons visés, dans l’ordre
Une chaîne de frappe russe fonctionne ainsi : un appareil vole depuis un site préparé, guidé par un poste de contrôle, avec des munitions issues d’un dépôt, alimenté par un stockage de carburant.
La nuit du 15 au 16 septembre a visé chacun de ces maillons.
Pas le plus visible. Pas le plus facile. Tous.
C’est la signature d’un ciblage systémique, construit à partir d’une compréhension complète du dispositif adverse.
Frapper tous les maillons la même nuit suppose qu’on avait la chaîne entière dessinée depuis longtemps
Ce que cela exige en amont
Une telle cartographie ne s’improvise pas. Elle suppose des semaines d’écoute, d’imagerie, de recoupement et de sources humaines.
Elle suppose aussi une capacité à conserver l’information sans l’utiliser, jusqu’au moment choisi.
Attendre est la partie la plus difficile du renseignement militaire. Chaque jour d’attente est un risque que la cible se déplace.
La discipline de ne pas frapper tout de suite est plus rare, dans une armée, que le courage de frapper
Pourquoi viser les opérateurs plutôt que les appareils
Une inversion de priorité
Pendant longtemps, les campagnes aériennes visaient d’abord les plateformes. Détruire l’avion, détruire le char, détruire le canon.
Le ciblage contemporain privilégie les fonctions : commander, guider, alimenter, réparer.
Ce déplacement s’explique par un calcul simple. Les plateformes se remplacent par la production. Les fonctions se remplacent par la formation.
Et la formation est toujours plus lente que la production.
Une usine rattrape une perte de matériel en quelques mois, aucune école ne rattrape une perte d’opérateurs en moins d’un an
La limite morale et juridique
Cette logique impose une rigueur particulière. Un poste de contrôle militaire est une cible licite. Un bâtiment civil ne l’est pas.
Le communiqué ukrainien désigne des installations militaires et précise leur fonction. C’est la forme minimale de responsabilité.
La vérification indépendante de ces désignations reste, à ce jour, partielle. Elle doit être présentée comme telle.
La légitimité d’une frappe ne tient pas à ce qu’on en dit, elle tient à ce qu’on accepte de laisser vérifier
Ce que Moscou ne publiera pas
L’asymétrie des relevés
Aucun relevé équivalent n’existe du côté russe. Les pertes d’infrastructures y sont annoncées ponctuellement, localement, rarement de façon consolidée.
Cette absence n’est pas un oubli. Elle empêche la constitution d’une série statistique.
Or c’est la série, et non l’événement, qui permet de mesurer une dégradation.
Publier un événement rassure, publier une série condamne, aucun pouvoir ne se trompe sur cette différence
Le travail des sources ouvertes
Les analystes reconstituent malgré tout ces séries à partir d’imagerie satellitaire commerciale, de relevés d’incendie et de publications locales.
Le résultat est imparfait et le restera. Il a néanmoins l’avantage d’être méthodologiquement explicite.
Une estimation dont on connaît la méthode vaut mieux qu’un chiffre officiel dont on ne connaît rien.
Mieux vaut une approximation dont on peut discuter la méthode qu’une certitude dont on ne peut discuter de rien
La nuit comme unité de mesure
Ce que contient une nuit de guerre
Cette guerre se compte de plus en plus en nuits. C’est la nuit que partent les drones, que roulent les convois, que se déplacent les états-majors.
Le relevé publié le 16 septembre couvre une seule fenêtre nocturne. Sept catégories de cibles en une nuit.
Multiplié par trois cent soixante-cinq, ce rythme dessine une usure qu’aucun communiqué isolé ne laisse deviner.
La guerre moderne ne se mesure plus en batailles mais en nuits, et personne n’a encore appris à raconter une nuit
Le sommeil comme ressource stratégique
Une population qui ne dort pas tombe malade, travaille moins, décide moins bien. Une armée aussi.
Frapper de nuit vise autant l’organisme que le matériel. Cet effet est documenté et ne relève d’aucune spéculation.
Il ne figure dans aucun bilan de pertes, ni d’un côté ni de l’autre.
Les médecins militaires le documentent pourtant depuis des décennies. Personne n’a encore trouvé comment l’inscrire dans une colonne.
On finira par comprendre que le sommeil volé fut, dans cette guerre, une munition comme une autre
Ce que cette liste dit du renseignement ukrainien
Une capacité qui s’est construite
Atteindre sept catégories de cibles réparties sur quatre oblasts et une péninsule suppose une chaîne de renseignement mature.
Cette maturité n’existait pas en 2022. Elle s’est construite par apprentissage, par transfert de savoir-faire allié, et par des pertes.
C’est l’une des transformations les moins commentées du conflit, parce qu’elle ne produit aucune image.
Les capacités qui changent une guerre sont presque toujours celles qu’on ne peut pas photographier
La part alliée, jamais précisée
Quelle proportion de ce ciblage repose sur des moyens ukrainiens et quelle part sur du renseignement fourni par des partenaires occidentaux, personne ne le publiera.
Cette opacité est délibérée des deux côtés de l’Atlantique. Elle protège des sources et évite des débats politiques.
Elle empêche aussi toute évaluation honnête de l’autonomie réelle de l’Ukraine.
Ce point restera donc ouvert, et il vaut mieux l’écrire que le combler par une hypothèse.
Il y a des questions qu’on laisse ouvertes non par paresse mais parce que les refermer supposerait d’inventer la clé
Les limites de ce relevé
Une source unique et intéressée
Tout ce qui précède repose sur un communiqué de l’état-major d’une partie au conflit. Cette origine doit rester présente à l’esprit.
Les frappes sur le Su-24 ont été reprises indépendamment par plusieurs rédactions, dont des agences et des médias établis.
Les six autres catégories de cibles reposent, à ce stade, largement sur la déclaration ukrainienne.
Ce déséquilibre de confirmation est réel et doit être signalé plutôt que dissimulé.
Une information reprise par dix rédactions qui citent toutes la même source n’a pas été confirmée dix fois
Ce qui permettrait de trancher
L’imagerie satellitaire commerciale publiée dans les jours suivants confirmera ou infirmera l’essentiel de ce relevé.
Les traces thermiques, les cratères et les reconstructions sont difficiles à dissimuler durablement.
Cette vérification différée est la seule méthode honnête. Elle arrive toujours après l’intérêt du public.
La vérification arrive systématiquement trois jours après que plus personne ne s’y intéresse, et c’est exactement pour cela qu’elle est précieuse
La cible qui n'est pas sur la liste
Ce que le relevé ne mentionne pas
Aucune ligne ne concerne les systèmes de défense antiaérienne russes. Aucune ne concerne les infrastructures de commandement de niveau supérieur.
Ces absences peuvent signifier trois choses. Qu’elles n’ont pas été visées. Qu’elles ont été visées sans succès. Ou qu’elles ont été visées et que le résultat ne sera pas publié.
Aucune de ces trois hypothèses ne peut être départagée avec les sources disponibles.
On les laissera donc côte à côte, sans en privilégier aucune. C’est moins satisfaisant qu’une conclusion, et beaucoup plus honnête.
Dans une liste officielle, les lignes absentes sont écrites avec la même encre que les autres, il faut seulement savoir les lire
Lire un communiqué en négatif
Un relevé de frappes est un document de communication autant qu’un document opérationnel. Ce qu’il inclut a été jugé publiable.
Ce qu’il exclut relève soit de l’échec, soit du secret. Les deux catégories se ressemblent vues de l’extérieur.
C’est la limite absolue de ce type d’analyse, et il serait malhonnête de prétendre la franchir.
On peut décrire précisément ce qu’un État a choisi de dire, on ne devinera jamais avec la même précision ce qu’il a choisi de taire
Une guerre qui se démonte pièce par pièce
Le passage de la destruction au démontage
Pendant deux ans, les frappes profondes ukrainiennes visaient des cibles isolées à forte valeur. Un pont. Un état-major. Un navire.
Le relevé du 16 septembre relève d’une autre logique. Il ne cherche pas le coup d’éclat. Il démonte un ensemble. Méthodiquement.
Ce passage du coup au démontage est le signe d’une armée qui a cessé d’improviser.
Une armée qui passe du coup d’éclat au démontage méthodique a arrêté d’espérer et commencé à calculer
Le temps que cela demande
Démonter une chaîne de frappe ne produit pas d’effet immédiat mesurable. Les vagues de drones continueront la semaine prochaine.
L’effet apparaît sur trois à six mois, sous forme de fréquence réduite, de précision dégradée, de délais allongés.
C’est une stratégie de patience. Elle est difficile à défendre politiquement, parce qu’elle ne produit rien à montrer.
Les stratégies les plus efficaces sont celles dont on ne peut rien montrer, et c’est pour cela qu’on les abandonne si souvent
Conclusion : Un communiqué vaut mieux qu'une victoire annoncée
Ce que cette nuit établit
Sept catégories de cibles, quatre oblasts, une péninsule, une seule fenêtre nocturne. Un relevé qui admet ses incertitudes.
Le Su-24 restera le titre. Les trois postes de contrôle resteront le fait.
Entre les deux, il y a l’écart habituel entre ce qui se raconte et ce qui compte, et cet écart est le sujet de cette enquête.
Le fait le plus important d’une nuit de guerre est presque toujours celui qu’aucun titre n’a voulu porter
Ce qui reste à établir
L’état des dégâts sur le bombardier. Le bilan humain des trois postes de contrôle. La part du renseignement allié. Les cibles absentes du relevé.
Quatre inconnues, dont aucune ne sera comblée ici par une estimation.
Ce qui est acquis tient en une phrase. Cette nuit-là, quelqu’un à Kyiv n’a pas cherché à détruire un avion, mais à éteindre trois pièces où des hommes regardaient des écrans.
Ils ont visé les écrans avant les avions, et c’est à cela qu’on reconnaîtra plus tard le moment où cette guerre a changé de grammaire
Sept cibles en une nuit, et celle dont personne n’a parlé
Combien de temps continuerons-nous à titrer sur les avions détruits pendant que les guerres se décident dans des pièces sans fenêtres
Signé Maxime Marquette, Chroniqueur
Sources :
Sources primaires :
Ministère ukrainien de la Défense, décompte cumulé des pertes russes — 16 septembre 2026
Sources secondaires :
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