Le 18 décembre 2025, les Vingt-Sept se sont réunis pour transformer ces avoirs en prêt à l’Ukraine. Ils en sont sortis au petit matin du 19 sans accord.
La Belgique a mené l’opposition. Elle abrite Euroclear. Elle a invoqué le risque juridique, et ce risque existe.
Vingt-quatre États sur vingt-sept
Vingt-quatre des vingt-sept soutenaient le mécanisme de repli. Trois ont obtenu de ne pas y participer.
Le repli, c’est un prêt de 90 milliards d’euros à taux zéro, financé par un emprunt commun de l’Union sur les marchés. Remboursable seulement si Moscou verse un jour des réparations.
Berlin a dû renoncer à son opposition de principe à l’emprunt commun pour que ce compromis existe. Une capitale peut donc encore bouger. Elle a bougé pour la solution de rechange, pas pour la solution.
Le contribuable avant l’agresseur
Regardons ce qui vient d’être décidé. L’Europe a choisi d’emprunter sur son propre crédit plutôt que de toucher à l’argent du pays qui a déclenché la guerre.
Ce n’est pas un détail comptable. C’est une hiérarchie. Le confort juridique d’une place financière est passé devant la trésorerie d’un État agressé.
Nous avons préféré payer que décider.
Un refus qui s'appelle une politique
Un blocage, c’est un accident. Répété neuf mois, c’est une position.
Le dossier est revenu. Il est toujours au même endroit.
Le 27 août, une relance
Le 27 août 2026, quatre gouvernements ont signé une lettre commune pour rouvrir la question des 210 milliards. La Suède, les Pays-Bas, l’Espagne et la Pologne. Le premier ministre suédois Ulf Kristersson a mené la démarche, selon Euronews.
Nord, Ouest, Sud, Est. Les quatre points de la carte européenne dans une seule enveloppe.
Bruxelles répond mutualisation
Le premier ministre belge Bart De Wever réclame une mutualisation complète du risque avant d’avancer. Euroclear prévient de son côté qu’un départ des investisseurs reste possible.
Les deux arguments sont défendables. Aucun des deux n’est une décision.
Défendable n’est pas suffisant.
Quatre ans que ce raisonnement fonctionne. Il fonctionne parce qu’il n’a jamais rien coûté à ceux qui le tiennent.
Ne rien faire ne demande aucun vote.
Mille six cent trente-sept milliards
Voici pourquoi le mot faiblesse ne convient pas.
En 2025, les trente-deux pays de l’Alliance atlantique ont consacré 1 637 milliards de dollars à leur défense. Soit 2,77 % de leur richesse combinée, en hausse de 20 % sur un an, d’après le recensement de Touteleurope.
Berlin, Londres, Paris
L’Allemagne y met 120,7 milliards. Le Royaume-Uni, 92,9. La France, 68,9. Les États-Unis pèsent environ 980 milliards, soixante pour cent du total de l’Alliance.
Ce sont les budgets militaires les plus lourds que le continent ait portés depuis la guerre froide.
Un camp qui a les moyens
Aucune de ces sommes ne manque. Aucun ministère ne cherche l’argent.
Et le même camp explique depuis quatre ans qu’il ne peut pas disposer de 210 milliards appartenant à l’État qui l’attaque.
L’argument de la capacité tombe ici. Il ne se relèvera pas dans ce texte.
On n’est pas dépassés. On est réticents.
Le mot que personne n'écrit
Alors il faut le nommer. Abdication.
Le mot est dur. Il est exact.
Pas une défaite. Une défaite suppose un adversaire supérieur, et il n’y en a pas dans ce dossier.
Pas une peur non plus, en tout cas pas au sens ordinaire. Personne ne tremble, dans ces salles. On y est raisonnable.
La forme exacte du renoncement
L’abdication moderne ne se déclare pas. Elle se cumule.
Chaque report est défendable. Chaque prudence a son dossier juridique. Et le report suivant hérite du précédent comme d’une jurisprudence.
Aucun de ces renvois ne se vote contre l’Ukraine. Chacun se vote pour une garantie, pour un délai d’expertise, pour une clarification technique.
Le dossier avance de renvoi en renvoi. Personne n’a jamais dit non.
Ce que la somme produit
Au bout de quatre ans, l’ensemble de ces gestes raisonnables produit un résultat que personne n’a voulu. Un continent qui dispose de tout et qui n’emploie rien.
C’est la thèse de cet éditorial. Nous ne perdrons pas ce que nous avons, nous cesserons de nous en servir.
Le renoncement n’a pas besoin de signature.
Vingt-trois milliards manquants
Un chiffre mesure le prix du délai.
En août 2026, le ministère ukrainien de la Défense affichait un déficit budgétaire de 23 milliards d’euros, rapporte Euronews. Le prêt de 90 milliards, versé à raison de 45 milliards par an pour 2026 et 2027, ne couvrira pas les deux exercices comme prévu.
Ce qu’un déficit achète en moins
Un déficit de défense n’est pas une ligne dans un tableau. C’est une cadence de tir. C’est un délai de rotation.
C’est le moment où une brigade tient sa position avec moins de munitions qu’elle n’en attendait.
Le front n’a pas d’élasticité
Le dossier belge, lui, peut attendre. Il attend depuis décembre.
La ligne de contact ne dispose pas de cette souplesse. Elle consomme pendant que nous délibérons.
Voilà ce que coûte une prudence : elle est gratuite pour celui qui la tient, facturée à celui qui tient la ligne.
Notre prudence a un prix. Nous ne le payons pas.
Soixante-sept de plus, treize de moins
L’Europe se félicite d’un effort. L’arithmétique dit autre chose.
Dans son bilan du 11 février 2026, l’Institut de Kiel établit que l’aide militaire européenne a dépassé de 67 % la moyenne annuelle des années 2022 à 2024.
Le total, lui, recule
Le même document mesure l’aide militaire de l’ensemble des donateurs à 13 % sous cette même moyenne annuelle.
Les deux chiffres sont vrais ensemble. L’Europe a monté. Le total a baissé.
Le même bilan relève un déplacement interne. L’Europe du Nord portait dix-huit pour cent de l’aide militaire européenne en 2022. Elle en porte 36 % en 2025.
Les petits budgets ont doublé leur part. Les gros ont suivi tard.
Remplacer n’est pas augmenter
L’explication tient dans une ligne du rapport : le retrait complet du soutien militaire américain en 2025.
L’Europe n’a donc pas renforcé l’Ukraine. Elle a comblé un trou, et pas entièrement.
Les institutions de l’Union ont porté 35,1 milliards d’euros en 2025, environ quatre-vingt-dix pour cent de l’aide financière et humanitaire européenne. L’effort est réel. Le résultat net est négatif.
Monter de soixante-sept et finir plus bas.
Cinq pour cent, en 2035
La réponse occidentale à la menace a une date. Elle est loin.
Au sommet de La Haye, en juin 2025, les alliés se sont engagés à porter leurs dépenses de défense à 5 % de leur richesse nationale. L’échéance retenue est 2035. Trois et demi pour le militaire, un et demi pour la sécurité au sens large.
Une décennie de marge
Dix ans. C’est le délai que l’Alliance s’accorde pour atteindre un seuil qu’elle juge nécessaire à sa sécurité.
Un seuil nécessaire ne se planifie pas sur une décennie. On le finance, ou on ne le croit pas.
Ceux qui n’ont pas attendu
Quatre pays n’ont pas attendu 2035. La Pologne est à 4,3 %, la Lituanie à 4 %, la Lettonie à 3,74 %, l’Estonie à 3,42 %.
Ce sont les pays qui ont une frontière avec le problème. La géographie fait de meilleurs budgets que la doctrine.
Par habitant, le classement change de tête. La Norvège met 3 026 dollars par personne, les États-Unis 2 460, le Danemark 2 416.
De petits pays riches et exposés. Ils ne délibèrent pas sur dix ans.
Ceux qui voient la frontière ont déjà payé.
Ce que Bruxelles apprend à Pékin
Ralentissons ici. C’est le point qui compte.
Tout ce qui précède est public. Le blocage belge est public. Le déficit ukrainien est public. L’échéance de 2035 est publique.
Une note qui se lit de loin
Tout indique que ces informations ne circulent pas seulement entre nous. D’autres États ont un intérêt direct à connaître notre seuil de tolérance.
Ce qu’ils y trouvent est simple. Un ensemble qui pèse plus de mille six cents milliards par an en défense, et qui n’arrive pas à disposer de l’argent de son adversaire.
Le calcul se fait ailleurs
Personne n’a besoin de nous croire faibles. Il suffit de nous observer hésiter, longtemps, sur quelque chose de facile.
Une capacité qu’on n’emploie jamais cesse d’être dissuasive. Elle devient une ligne dans un rapport étranger.
Une armée financée en 2035 protège en 2035. Un avoir gelé dont on ne fait rien est un avoir sans effet.
La question n’est pas de savoir si quelqu’un regarde. La question est ce qu’il note.
Nous n’écrivons pas ce dossier pour nous seuls.
Quarante-trois pour cent
Changeons de dossier sans changer de sujet.
Le 5 février 2026, la revue Scientific Reports a publié une expérience menée auprès de 295 participants. On leur demandait de distinguer des visages réels de visages fabriqués, avec un conseil extérieur à l’appui.
Quatre-vingts visages. Quarante vrais, quarante fabriqués.
Ce que les participants ont suivi
Quand le conseil était juste, ils l’ont suivi environ 76 % du temps.
Quand le conseil était faux, ils l’ont suivi environ 43 % du temps.
Presque un jugement sur deux
Quarante-trois pour cent. Presque une fois sur deux, une personne a remis son jugement à un conseil qui se trompait.
Elle avait les visages sous les yeux. Elle avait le temps. Personne ne la contraignait.
Elle a simplement trouvé plus simple de faire confiance. C’est le geste le plus humain du monde. C’est aussi celui de décembre.
Un dernier résultat mérite d’être lu deux fois. Les participants les mieux disposés envers ces systèmes distinguaient moins bien le vrai du fabriqué quand le conseil leur était présenté comme automatisé.
La confiance dégrade la vision. Elle ne la remplace pas.
Le renoncement se mesure aussi en laboratoire.
On ne perd pas le contrôle
Voilà le pont entre les deux dossiers.
Il n’y aura pas de prise de pouvoir par une machine. Ce n’est pas nécessaire.
Le mécanisme est celui de Bruxelles : une suite de gestes individuellement raisonnables dont personne ne fait le total.
Chaque délégation est justifiée
On confie un tri parce qu’il y a trop de dossiers. Une première rédaction parce que le délai est court. Une recommandation parce qu’elle est bonne, et elle l’est souvent.
Aucun de ces gestes n’est une faute. Aucun ne se vote.
Le total, lui, existe.
Le moment ne s’annonce pas
Il n’existera pas de séance où un parlement décide de confier le jugement humain à autre chose. Comme il n’a existé aucun sommet où l’Europe a décidé de ne pas se défendre.
Dans les deux cas, le résultat arrive sans décision. C’est la définition même de l’abdication.
Un même verbe pour deux dossiers.
Ce que ce texte refuse de dire
Deux objections, sous leur forme la plus forte.
L’étude ne dit pas tout ça
La première vient de l’expérience elle-même. Ses auteurs ne relèvent aucune différence significative entre le conseil issu d’un système automatisé et le conseil venu d’un humain. Ils ne constatent pas davantage que les participants aient abandonné un jugement exact qu’ils tenaient.
Autrement dit, le phénomène n’est pas neuf. Les gens ont toujours suivi les conseils.
Ma réponse n’est pas que le conseil automatisé serait plus persuasif. Il ne l’est pas. Il est disponible à une échelle qu’aucun conseiller humain n’a jamais atteinte. Même taux de remise de soi, infiniment plus d’occasions. Ce raisonnement est le mien, il n’est pas dans l’étude.
Le risque belge est réel
La seconde objection est juridique. Toucher à des avoirs souverains crée un précédent, et Bruxelles demande à être couverte contre les poursuites que Moscou engagerait.
Cette objection est sérieuse. Elle justifie une garantie collective. Elle ne justifie pas quatre ans.
Une bonne objection n’est pas une décision.
Quatre-vingt-douze signatures
L’Occident n’ignore rien. C’est ce qui rend le dossier accablant.
Le 24 février 2026, un rapport international sur la sûreté des systèmes d’intelligence artificielle générale a été déposé. 92 auteurs, sous la direction de Yoshua Bengio, avec l’apport de 29 nations, des Nations unies, de l’OCDE et de l’Union européenne.
Un diagnostic partagé
Le document fait la synthèse des preuves disponibles sur les capacités, les risques émergents et la sûreté de ces systèmes.
Vingt-neuf États ont donc lu le même diagnostic. La même année où quatre gouvernements devaient encore écrire une lettre pour rouvrir un dossier tranché sur le principe.
Savoir n’est pas trancher
Nous produisons d’excellents rapports. C’est peut-être ce que nous faisons de mieux.
C’est aussi le problème.
Un rapport nomme un problème et distribue une responsabilité. Il ne décide rien à la place de qui doit décider.
La lucidité sans dépôt ne vaut rien le lendemain matin.
Nous avons tout compris. Nous n’avons rien tranché.
Le seul verbe qui reste
Voici l’exigence, et elle tient en une ligne.
Les 210 milliards doivent servir, sous garantie collective des Vingt-Sept, avec une date inscrite. Pas un principe. Une date.
Ce qui se décide encore
Rien de ce qui précède n’est joué. C’est l’unique bonne nouvelle de ce texte.
Un continent qui pèse mille six cent trente-sept milliards par an garde tous ses moyens. Il lui manque un geste, pas une capacité.
La part du lecteur
Et cette part-là ne se joue pas qu’à Bruxelles.
Chaque fois que nous acceptons qu’une chose importante soit remise à plus tard parce que trancher coûte, nous répétons le même geste à notre échelle.
Qu’est-ce que nous sommes prêts à décider nous-mêmes, pendant qu’il est encore tôt ?
Ceux qui comptent les étages, cette nuit, ne choisissent pas leur calendrier. Nous choisissons le nôtre. C’est toute la différence, et c’est toute la dette.
Personne ne nous prendra rien. Nous le poserons.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
Institut de Kiel — bilan du soutien à l’Ukraine après quatre ans de guerre, 11 février 2026
Sources Secondaires :
Euronews — quatre gouvernements relancent le dossier des 210 milliards, 27 août 2026
Touteleurope — échec sur les avoirs russes et prêt de 90 milliards, 19 décembre 2025
Touteleurope — dépenses militaires des pays européens de l’Alliance atlantique, 21 août 2026
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