Douze, puis quatorze
Avant Saint-Tite, il y a eu un été.
Le 1er et le 2 août 2026, la firme Pallas Data interroge 1121 Québécois. C’est pour l’agrégateur Qc125 et le magazine L’actualité.
Publié le 5 août. Le Parti conservateur du Québec (PCQ) est stable. Il obtient 14 % dans l’ensemble de la province. Le Parti québécois (PQ) mène avec 31 %. Le Parti libéral du Québec (PLQ) suit à 27 %. La Coalition avenir Québec (CAQ) tombe à 19 %.
Stable, mais pas nulle part.
Le bond confirmé une semaine plus tard
Dans la grande région de Québec, le parti d’Éric Duhaime arrive déjà premier, à 31 %. Le PQ suit à 25 %.
Une semaine plus tard. La firme Synopsis sonde 1040 Québécois pour La Presse. Du 6 au 10 août.
Publié le 12 août : le PCQ bondit de trois points, de 12 % à 15 %, à l’échelle du Québec.
Dans la région de Québec, l’avance s’élargit encore. Le PCQ y récolte 34 %. Le PQ, 22 %. La CAQ, 21 %.
« Éric Duhaime a une offre politique différenciée », note l’analyste Youri Rivest, de Synopsis.
Un été, et une région qui change de couleur.
Cinq semaines plus tard
Le PQ referme l’écart
Cinq semaines de campagne passent. La photo change.
Du 12 au 14 septembre, la firme Nanos sonde 537 personnes pour Noovo et Crave.
Publié le 16 septembre : chez les électeurs décidés, le PQ mène toujours la province, à 27,9 %. Le PLQ suit à 23,7 %, la CAQ à 21,6 %, Québec solidaire (QS) à 8,7 %.
Le PCQ, lui, grimpe encore : 16,4 %.
Le nouveau champ de bataille
Dans la région de Québec. Le PQ reprend son souffle. Il obtient 29,6 %. Le PCQ suit à 28,8 %. La CAQ y récolte 22,6 %.
Zéro virgule huit point d’écart. Un mouchoir.
Trois sondages. Trois maisons différentes. Une seule direction : la région de Québec n’appartient plus vraiment à personne.
Et si la tendance se maintenait jusqu’au 5 octobre…
Trente et un, trente-quatre, vingt-huit virgule huit : le chiffre bouge, la fracture reste.
Cinquante-trois pour cent
Le rejet mesuré en août
Un chiffre encadre tous les autres.
Le 12 août. Le sondage Synopsis pose la question du jugement personnel.
Résultat : 53 % des répondants ont une opinion défavorable d’Éric Duhaime. Le quart des répondants pense que Paul St-Pierre Plamondon, chef du PQ, ferait le meilleur premier ministre. Éric Duhaime, lui, obtient 10 %. Ruba Ghazal, de Québec solidaire, y obtient 6 %.
Chez Christine Fréchette et Paul St-Pierre Plamondon, l’opinion favorable et l’opinion défavorable s’équivalent à peu près, note le même sondage. Éric Duhaime, lui, ne profite d’aucun équilibre du genre.
Plus de la moitié du Québec, à ce moment, ne l’aime pas.
Le gouvernement de Christine Fréchette n’est pas mieux loti. 49 % des répondants s’en disent insatisfaits. 36 % seulement se disent satisfaits. L’insatisfaction avait grimpé de cinq points depuis juin.
Un mois plus tard, la même fracture
Le sondage Nanos du 16 septembre. Il ne redemande pas la question du rejet. Il en pose d’autres, presque aussi dures.
Qui ferait le meilleur premier ministre ? Éric Duhaime obtient 14,1 %. Pour affronter la guerre commerciale de Donald Trump, seulement 9,9 % lui font confiance. Pour la situation financière des Québécois, 16,9 %, à égalité avec Paul St-Pierre Plamondon.
Son parti grimpe. Lui, personnellement, reste au plancher.
Un chiffre qui grimpe, ça s’entend dans un local de campagne. Un chiffre de rejet, lui, ne s’entend jamais.
On vote pour le parti, pas encore pour l’homme.
Ce qui inquiète vraiment le Québec
Santé, inflation, logement
Le sondage Synopsis du 12 août demande aussi autre chose. Quels sont les plus grands défis du Québec ?
Le système de santé arrive premier, à 56 %. L’inflation et le coût de la vie suivent à 43 %. Le logement, à 35 %.
Ce sont exactement les thèmes qu’Éric Duhaime martèle depuis le début. Baisser les impôts. Réduire les délais en santé par le privé. Dégraisser l’État.
Vingt pour cent des répondants demeurent indécis, en hausse de deux points depuis juin. L’analyste Youri Rivest résume ainsi l’humeur de l’été : le résultat n’est pas encore coulé.
La souveraineté, loin derrière
La souveraineté et le statut politique du Québec arrivent en avant-dernière position parmi quatorze enjeux proposés. Seulement 7 %.
Même chez les électeurs péquistes, elle n’obtient que 17 %, loin derrière la santé. La langue française suit de près, à 8 %, un autre thème pourtant cher au PQ.
Ce n’est pas un hasard. Le message conservateur est économique et fiscal. Il trouve un écho où la colère fiscale précède toute autre appartenance.
Le vote suit l’inquiétude, pas l’idéologie qu’on lui prête.
La carte qu'il a choisie
Douze sièges, un seul territoire
Éric Duhaime ne fait pas campagne au Québec. Il fait campagne à Québec.
Le 6 août, devant l’Assemblée nationale, il lance un nouveau slogan : « Oser pour vrai ».
Baisser les impôts et les taxes. Faire appel au privé pour réduire les délais en santé. Déréglementer la construction. Aider les jeunes à devenir propriétaires.
Son objectif est écrit noir sur blanc. Une majorité de sièges dans la Capitale-Nationale. La totalité de ceux de Chaudière-Appalaches.
Ce que dit l’agrégateur
L’agrégateur de sondages Qc125 est mis à jour le 6 août. Il donne alors quatre sièges au PCQ sur onze dans la Capitale-Nationale. Et quatre sur six en Chaudière-Appalaches.
Pas une majorité. Un noyau.
« Les intérêts des citoyens de Québec qui primeront sur les sondages à Montréal », résume le chef conservateur.
Une stratégie concentrée n’est pas nouvelle. Pas en soi. Ce qui l’est, c’est de l’annoncer sans détour, devant l’Assemblée nationale. Plutôt que de la maquiller en ambition nationale.
Il ne vise pas le pouvoir. Il vise un territoire.
La balance du pouvoir
Un champ à Villeroy
Le 31 août, en tout début de campagne, Éric Duhaime se tient dans un champ à Villeroy. À 50 kilomètres de Victoriaville.
Des puits de gaz de schiste. Un troisième lien à l’île d’Orléans. Des lois contre les syndicats. Du privé en santé. Un référendum bloqué.
Il ne promet pas de gouverner. Il promet d’arbitrer.
« Si on a la balance du pouvoir, on pourrait minimalement exiger des projets pilotes », lance-t-il. À propos du gaz de schiste.
Ce qu’un politologue en dit
Éric Montigny, politologue à l’Université Laval, y voit un parallèle. M. Duhaime a commencé sa carrière politique au Bloc québécois.
Même stratégie, observe-t-il. Un groupe qui n’aspire pas au pouvoir. Il veut faire résonner une région à l’Assemblée nationale.
Une posture antisystème, résume le professeur, faite pour « critiquer, brasser la cage, et se battre contre les élites ».
Perdre l’élection nationale pour gagner un levier régional : c’est le calcul.
Perdre l’élection et gagner un levier : c’est le pari.
Retour à Saint-Tite
Ce que la foule promet
Revenons à la foule de Saint-Tite.
Deux heures de bain de foule. Des sympathisants qui promettent un vote. Des haussements d’épaules aussi. Des ricanements.
Un festivalier est agacé. Il résume les politiciens en un jugement sans appel. Ils font semblant d’écouter. Rien ne change. Lui, il ne votera pas.
Depuis le début de la campagne, Éric Duhaime répète que son adversaire principal n’est aucun parti. C’est ce cynisme-là.
Ce qu’elle ne sait pas
Et pourtant, un autre s’approche. Il tend la main, écoute le laïus.
Sait-il seulement à qui il vient de parler ?
Il repart convaincu. Il ne le sait pas.
Vingt-huit virgule huit pour cent dans sa région. Quatorze virgule un pour cent pour diriger le Québec. La même personne, deux chiffres, un seul homme.
La notoriété ne se décrète pas. Un sondage ne la garantit jamais. Elle se gagne un festival à la fois, une poignée de main à la fois.
On peut gagner un vote sans gagner un visage.
Les dérapages qu'il minimise
Un candidat, une frontière
La campagne conservatrice a à peine commencé que d’anciens messages de ses candidats refont surface.
La Presse rapporte le cas de Frédéric Poulin, candidat favorable à l’annexion du Québec aux États-Unis.
Puis celui de Myriam Cournoyer. Elle avait publié une image générée par intelligence artificielle. On y voyait le premier ministre canadien Marc Carney au sol, arrêté par des soldats américains, en janvier 2026.
Deux candidats, un vaccin
Le Journal de Montréal révèle le cas de Lucien Koty, candidat dans Verdun. Il avait publié de nombreux messages jugeant les vaccins inutiles.
Cogeco rapporte le cas de Marie-Josée Hélie, candidate dans Montmorency. Elle avait tenu des propos qui présentaient la vaccination imposée comme une extermination planifiée.
Quatre candidats. Quatre dossiers distincts. Un seul chef qui doit répondre pour tous.
Un parti qui grossit vite recrute vite, et hérite vite.
Une distraction, dit-il
Le message à la classe médiatique
Éric Duhaime a un message. Il vise la « classe médiatique ».
De vieux messages ressortent. Ça n’intéresse pas les Québécois, croit-il.
« Ça nous est tous arrivé de retweeter une image », plaide-t-il, en défense de ses candidats.
Pour lui, ce ne sont pas des scandales. Ce sont des distractions. Le recrutement de candidats devient plus difficile, reconnaît-il par ailleurs. Les réseaux sociaux gardent trace de tout.
Le cynisme, nommé comme cible
« Les gens nous parlent plutôt du coût de la vie », dit-il. Il présente ensuite sa promesse de baisses d’impôt.
Son électorat est plus jeune. Moins habitué à voter.
« On est choqués. Tout le monde est choqué, on est tous fâchés », dit-il, à propos de Donald Trump. Il y voit une occasion de plus pour couper dans l’État.
Le cynisme, ça ne lève pas la main dans un sondage. Ça reste chez soi, le jour du vote.
Il ne défend pas ses candidats. Il change de sujet.
Douze députés, un seul but
Bellechasse, son pari personnel
Éric Duhaime ne se contente pas de diriger la charge. Il se présente lui-même.
Son choix : Bellechasse, une circonscription rurale de la Rive-Sud, dans la grande région de Québec.
Il vise douze députés à l’Assemblée nationale, répète-t-il depuis le lancement de sa campagne. C’était le 27 août, dans cette même circonscription.
Une première historique en jeu
Le Parti conservateur du Québec n’a jamais fait élire un député. Pas un seul. Sa refondation remonte à plus d’une décennie.
Douze sièges ne feraient pas de lui premier ministre. Douze sièges feraient de lui, pour la première fois, un chef avec un caucus.
Et pourtant, rien de tout cela n’est garanti par un seul sondage, à quinze jours du scrutin.
Il ne demande pas le pouvoir. Il demande une chaise.
Ce que la région n'est plus
Montréal, un autre pays électoral
Trois régions, trois réalités différentes, le 16 septembre.
Dans le grand Montréal, le PLQ de Charles Milliard domine avec 32,4 %. Le PQ suit à 23,4 %, la CAQ à 20,1 %, QS à 10,1 %. Le PCQ n’y récolte que 12 %.
Le sondage Synopsis du 12 août montrait déjà ce clivage montréalais. Le PLQ y menait à 35 %. Le PQ suivait à 19 %, QS à 18 %. Dans la couronne, le 450, le PQ dominait plutôt à 36 %.
Ailleurs, le PQ écrase
Ailleurs au Québec, hors Montréal et hors capitale, le PQ mène à 33,1 %. La CAQ suit à 23,1 %. Le PCQ y plafonne à 18,7 %.
Un seul terrain reste vraiment disputé. La région de Québec, où trois partis se tiennent en sept points.
Et pourtant, ce n’est pas le Québec qui bascule vers Éric Duhaime.
C’est une région, une seule, qui refuse de choisir comme les autres.
Une capitale qui vote autrement, ce n’est pas un accident.
L'âge et le sexe qui divisent
Chez les 18 à 34 ans
Un autre chiffre, plus intime, explique la percée.
Chez les 18 à 34 ans, sondés en septembre, la CAQ s’effondre à 4,4 % seulement. Le PQ mène à 28,2 %. Le PLQ suit à 25,3 %. Le PCQ, à 22,5 %. QS, à 16,8 %.
Un jeune sur cinq, à peu près, penche conservateur. Pour le titre de meilleur premier ministre chez ce groupe, Paul St-Pierre Plamondon arrive en tête, à 26,6 %. Christine Fréchette suit loin derrière, à 12,2 %.
Chez les aînés et selon le sexe
Chez les 55 ans et plus, la CAQ résiste. Elle obtient 32,8 %. Le PCQ, lui, tombe à 9 %. Québec solidaire, chez ce même groupe, tombe à 4,8 %. Pour le titre de premier ministre, Christine Fréchette y devance Paul St-Pierre Plamondon. Elle obtient 35,7 %, contre 27,7 % pour lui.
Le sondage du 12 août montrait déjà l’écart selon le sexe. Chez les femmes, le PCQ ne récoltait que 12 %. Chez les hommes, il grimpait à 18 %, à égalité avec la CAQ.
Un jeune qui ne vote pas ne fait pas de bruit. Il ne remplit pas une salle. Il remplit un sondage, une seule fois, puis s’efface.
Sa force est aussi sa fragilité, et il le sait.
Malgré tout le monde
La liste des obstacles
Malgré tout ça, cinquante-trois pour cent d’opinions défavorables.
Malgré tout ça, quatre candidats empêtrés dans leurs propres messages.
Malgré tout ça, un électorat plus jeune, donc moins certain de se déplacer le jour du vote.
Malgré tout ça, une région qui, en cinq semaines, referme une partie de son avance.
Ce qui n’a pourtant pas bougé
Trois sondages. Trois maisons. Une même direction, depuis juin.
Malgré tout ça, le parti monte : quatorze pour cent en août, quinze, puis seize virgule quatre en septembre.
Malgré tout le monde, la région de Québec n’a pas refermé la porte.
Personne, dans les autres partis, n’a nommé cette fracture à voix haute pendant l’été.
Je ne sais pas si elle va tenir jusqu’au 5 octobre. Aucun sondeur ne le sait non plus.
Une porte entrouverte n’est pas une porte fermée.
Ce que Québec devra trancher
Quinze jours avant le vote
Il reste quinze jours avant le 5 octobre.
Trois sondages ont dit la même chose, chacun à sa façon. Une région bouge. Le reste du Québec regarde ailleurs.
Personne, ni à la CAQ, ni au PQ, ni au PLQ. Aucun n’a nommé cette région autrement que comme un problème d’Éric Duhaime.
La question qui reste
Un homme peut-il représenter une capitale entière sans que cette capitale sache vraiment qui il est ?
La réponse, comme le chapeau à Saint-Tite, pourrait bien retomber du mauvais côté.
Ou pas.
Le 5 octobre le dira, dans la seule urne qui compte.
Bientôt, tout le monde saura c’est qui.
Signé Maxime Marquette, chroniqueur
Sources :
Sources Primaires :
La Presse Canadienne, sondage Pallas Data sur les intentions de vote, 5 août 2026
La Presse, sondage Synopsis sur les intentions de vote, 12 août 2026
Noovo Info, sondage Noovo, Crave et Nanos sur les intentions de vote, 16 septembre 2026
Sources Secondaires :
La Presse, Éric Duhaime et la balance du pouvoir à Québec, 6 août 2026
La Presse, les candidats du PCQ et leurs propos passés, 27 août 2026
La Presse, portrait de la campagne régionale d’Éric Duhaime, 16 septembre 2026
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