Un sur cinq, et quatre qui ont tout décidé
Faisons le calcul, juste pour voir. Au recensement de 2021, les immigrants représentaient environ 14,6 % de la population québécoise. En ajoutant les résidents temporaires, dont le nombre était estimé à 514 050 personnes au 1er janvier 2026, on arrive à peu près à un Québécois sur cinq né ailleurs ou ici de façon temporaire.
Un sur cinq. Cela signifie que les quatre autres, la très grande majorité, ont bâti ce pays, élu ses gouvernements, voté ses budgets et fixé ses priorités pendant des décennies. Et lorsque cela ne fonctionne pas, la faute reviendrait au cinquième? À celui qui est arrivé le dernier, qui parle avec un accent et qui dispose du moins de pouvoir de tout le monde dans la pièce?
On a vu des boucs émissaires plus subtils dans la Bible.
La question n’est pas qui vote, mais qui décide
Il faut préciser un point, parce qu’il est souvent mal compris. Une large part des immigrants sont citoyens, et ils votent comme tout le monde. Ce qui compte n’est donc pas de savoir qui glisse un bulletin dans l’urne. Ce qui compte, c’est de savoir qui tient le crayon quand vient le moment de fixer les seuils, de construire des logements et de financer les hôpitaux.
Et ce crayon-là n’a jamais été entre les mains de la famille qui vient d’arriver d’Haïti ou du Maroc.
Le pouvoir ne se mesure pas au nombre. Il se mesure à la signature au bas du décret.
Le feu et les pompiers
Le logement que personne n’a bâti
Prenons le logement, le reproche le plus fréquent. Ce n’est pas l’immigrant qui a décidé de ne pas construire de logement social pendant vingt ans. Ce n’est pas lui qui a laissé les promoteurs multiplier les condos de luxe à la place des logements abordables. Ce n’est pas lui non plus qui a coupé dans le réseau de santé jusqu’à ce que les urgences débordent.
Ces décisions ont un nom, une date et une signature. Elles ont été prises à Québec et à Ottawa, par des gouvernements élus, et elles l’ont été bien avant que la famille du troisième étage ne pose ses valises.
Le gars qui a allumé le feu est encore en train de nous vendre des extincteurs, et nous crions après les pompiers.
Les vannes ouvertes d’en haut
Il faut aussi parler de l’immigration temporaire, qui a atteint des niveaux inédits entre 2022 et 2024. Ce ne sont pas les immigrants qui se sont imprimé des permis de travail. Ce sont des gouvernements qui ont ouvert les vannes pour fournir de la main-d’œuvre bon marché aux employeurs, sans bâtir une seule maison supplémentaire pour la loger.
Les employeurs ont eu leurs travailleurs, les gouvernements ont eu leurs statistiques de croissance, et la population a reçu la facture. Pendant ce temps, quelqu’un a pris soin de lui désigner le mauvais coupable au moment même où il la lui remettait.
Le vrai tour de passe-passe n’est pas d’accueillir du monde. C’est de faire porter aux nouveaux arrivants le blâme des décisions des anciens.
Le chiffre qu'on ne dit jamais
Plus de cercueils que de berceaux
Voici le chiffre que presque personne ne mentionne dans ces débats. Au Québec, en 2025, les décès ont dépassé les naissances pour une deuxième année consécutive. La population, estimée à 9,03 millions de personnes au 1er janvier 2026, a même légèrement reculé l’an dernier, de 9 600 personnes.
Autrement dit, sans immigration, le Québec rapetisse. Pas dans cinquante ans, maintenant. C’est une donnée de l’Institut de la statistique du Québec, pas une opinion de militant.
Un peuple qui enterre plus qu’il ne baptise n’a pas le luxe de chasser ceux qui arrivent.
Qui tient la baraque la nuit
Qui va torcher nos vieux dans les CHSLD ? Qui va ramasser les fraises à l’île d’Orléans, conduire les camions, soigner nos malades à trois heures du matin ? Allez faire un tour dans n’importe quel hôpital de Montréal la nuit, tiens, à l’heure exacte où je lisais ce statut, et comptez les accents.
C’est ce monde-là qui tient la baraque, pendant que d’autres, en pyjama devant leur écran, les traitent de problème.
À 23 h 30, pendant qu’un homme accusait les immigrants sur Facebook, d’autres immigrants lui gardaient une place à l’urgence.
Nous étions les Chinois de l'Est
Le rapport de 1881
Avant d’avoir la mémoire courte, il faut se souvenir d’où nous venons. Entre 1840 et 1930, environ 900 000 Canadiens français ont quitté le Québec pour les manufactures de la Nouvelle-Angleterre, parce que la misère les chassait d’ici.
Et savez-vous comment on les décrivait là-bas ? En 1881, Carroll D. Wright, directeur du Bureau des statistiques du travail du Massachusetts, écrivait dans son rapport annuel officiel que les Canadiens français étaient, à quelques exceptions près, les « Chinois des États de l’Est ». Il leur reprochait de refuser de s’intégrer, de faire baisser les salaires au profit des patrons des filatures et de créer leurs propres institutions en français.
C’était nous, ça. Nos arrière-grands-parents.
Le complot papiste
Et ce n’est pas tout, car la ressemblance avec nos débats actuels donne le vertige. Selon l’historien David Vermette, la simple présence des immigrants canadiens-français alimentait des théories du complot anticatholiques selon lesquelles ils faisaient partie d’un plan papiste visant à établir une théocratie catholique dans la région.
Relisez bien la liste des reproches : refus de s’intégrer, vol des emplois, institutions séparées, et projet secret d’imposer leur religion au pays d’accueil. Remplacez « catholique » par « musulman », et vous obtenez presque mot pour mot le statut que je lisais hier soir. Ces immigrants-là ont même été ciblés par le Ku Klux Klan du Maine dans les années 1920.
Les accusations n’ont pas changé en cent quarante ans. Seules les victimes ont changé de nom.
Grosse-Île, 1847
Les orphelins qui ont gardé leur nom
Notre histoire a aussi une autre face, plus lumineuse. En 1847, fuyant la Grande Famine, près de 100 000 Irlandais ont débarqué au Canada dans des conditions effroyables. À la station de quarantaine de Grosse-Île, au large de Montmagny, le typhus a fait des ravages : 5 424 personnes y ont été inhumées cette seule année, en majorité des Irlandais.
Des centaines d’enfants sont devenus orphelins. Et des familles canadiennes-françaises les ont adoptés. Plusieurs de ces enfants ont conservé leur nom irlandais, comme leurs parents l’avaient demandé. C’est pourquoi des Ryan, des O’Neill et des Burns parlent aujourd’hui français à Québec. En 1997, l’Irlande a offert à la ville une croix celtique, installée rue McMahon, pour remercier ces familles.
Le peuple qui avait été traité comme de la vermine en émigrant a su ouvrir sa porte aux autres. C’est ça, notre histoire.
Ce que je ne dis pas
Les seuils se débattent
Comprenez-moi bien, parce que je sais déjà qu’on m’accusera de vouloir ouvrir les frontières à tout le monde. Ce n’est pas ce que je dis. On peut débattre des seuils. On peut exiger que le français soit la langue commune, et je serai le premier à le défendre, parce qu’il est notre seule arme dans un océan d’anglais.
On peut aussi reconnaître que l’immigration temporaire a été gérée de travers et qu’elle a exercé une pression réelle sur le logement. C’est vrai, les économistes le disent, et le nier serait malhonnête. Mais un débat sur les seuils est un débat sur des décisions politiques. Ce n’est pas un procès contre la famille qui se lève à cinq heures pour aller travailler.
Les niveaux d’immigration, ce sont des ministres qui les fixent. Allez vous plaindre aux ministres.
Le croyant n’est pas le fanatique
Je ne suis pas non plus le dernier à critiquer l’islamisme, et je l’ai écrit noir sur blanc à plusieurs reprises. Je fais la différence entre un croyant et un fanatique, entre une religion et un projet politique qui voudrait en faire la loi de l’État. Je combats le second sans m’excuser.
Mais mettre un Québécois sur vingt au banc des accusés pour les fautes des dix-neuf autres, ce n’est pas de la lucidité. C’est de la lâcheté avec un micro.
Critiquer une idéologie exige du courage. Accuser une minorité n’exige qu’un clavier.
Tapez vers le haut
La question à poser
Regardez ce qui se passe quand on tape sur l’immigrant : on protège exactement ceux qui nous fourrent. Le spéculateur immobilier est bien content qu’on cherche un coupable dans le bloc d’à côté plutôt que dans son portefeuille de quarante logements. Le gouvernement qui n’a pas bâti une maison de plus est ravi qu’on crie après la famille du troisième plutôt qu’après lui. C’est le plus vieux tour de magie de l’histoire : le boss vide le coffre à grain, puis il pointe le voisin en disant « regarde, c’est lui qui mange trop ».
Alors la prochaine fois que quelqu’un vous dira, à 23 h 30 sur Facebook ou à n’importe quelle heure, que tous nos problèmes viennent des immigrants ou des musulmans, posez-lui une seule question : qui a fixé les seuils, qui a coupé dans les services, et qui a refusé de bâtir ? Je vous garantis que la réponse n’a pas d’accent. Elle porte une cravate, elle siège à Québec ou à Ottawa, et elle se fait réélire chaque fois que nous nous trompons de coupable.
Le colonisé mord toujours plus faible que lui, parce que mordre le maître lui fait peur.
En bas, du monde qui survit
Nous sommes un peuple qui a déjà été l’immigrant de quelqu’un. Nous avons été les « Chinois de l’Est ». Nous avons été soupçonnés de comploter pour imposer notre religion. Nous avons été la cible du Klan. Nous savons ce que ça fait.
Cela devrait nous rendre plus lucides que les autres, pas plus méchants. Alors tapez vers le haut, mes amis. En bas, il n’y a que du monde qui essaie de survivre, exactement comme vous.
Signé : Maxime Marquette, chroniqueur
Encadré de transparence du chroniqueur
Positionnement éditorial
Je ne suis pas journaliste, mais chroniqueur et analyste. Mon expertise réside dans l’observation et l’analyse des dynamiques géopolitiques, économiques et stratégiques qui façonnent notre monde. Mon travail consiste à décortiquer les stratégies politiques, à comprendre les mouvements économiques globaux, à contextualiser les décisions des acteurs internationaux et à proposer des perspectives analytiques sur les transformations qui redéfinissent nos sociétés.
Je ne prétends pas à l’objectivité froide du journalisme traditionnel, qui se limite au rapport factuel. Je prétends à la lucidité analytique, à l’interprétation rigoureuse, à la compréhension approfondie des enjeux complexes qui nous concernent tous. Mon rôle est de donner du sens aux faits, de les situer dans leur contexte historique et stratégique, et d’offrir une lecture critique des événements.
Méthodologie et sources
Ce texte respecte la distinction fondamentale entre faits vérifiés et analyses interprétatives. La règle de méthode est constante : une information factuelle n’est publiée que si une source vérifiable la porte, et les sources effectivement utilisées par cet article sont listées sous Sources, jamais ici.
Familles de sources primaires retenues par la publication, quand le dossier en comporte : communiqués officiels des gouvernements et institutions internationales, déclarations publiques des dirigeants politiques, rapports d’organisations intergouvernementales, dépêches d’agences de presse internationales reconnues.
Familles de sources secondaires : publications spécialisées, médias d’information reconnus internationalement, analyses d’institutions de recherche établies, rapports d’organisations sectorielles.
Quand un article cite des données statistiques, économiques ou géopolitiques, elles proviennent d’institutions productrices de données (organisations intergouvernementales, banques centrales, instituts statistiques nationaux), et l’institution exacte est nommée sous Sources.
Nature de l’analyse
Les analyses, interprétations et perspectives présentées dans les sections analytiques de cet article constituent une synthèse critique et contextuelle basée sur les informations disponibles, les tendances observées et les commentaires d’experts cités dans les sources consultées.
Mon rôle est d’interpréter ces faits, de les contextualiser dans le cadre des dynamiques géopolitiques et économiques contemporaines, et de leur donner un sens cohérent dans le grand récit des transformations qui façonnent notre époque. Ces analyses reflètent une expertise développée à travers l’observation continue des affaires internationales et la compréhension des mécanismes stratégiques qui animent les acteurs globaux.
Cet article décrit un état documenté à sa date de publication, et non une prédiction : une évolution ultérieure peut en déplacer les perspectives. Aucune mise à jour n’est promise d’avance; lorsqu’un article est corrigé ou complété, la modification est datée dans le texte.
Précisions propres à cet article
La publication Facebook évoquée en ouverture est rapportée par l’auteur. Son auteur n’est ni nommé ni identifiable : seul le raisonnement est discuté.
La proportion d’environ un Québécois sur cinq né à l’étranger ou résident temporaire combine deux sources de dates différentes, soit le recensement de 2021 pour les immigrants permanents et l’estimation de 2026 pour les résidents non permanents. Il s’agit d’un ordre de grandeur, non d’une mesure unique.
Le récit de l’adoption des orphelins irlandais de 1847 est bien documenté, mais des historiens, dont Marie-Claude Belley, ont souligné qu’il comporte aussi une part de légende héroïque qu’il convient de nuancer.
Aucun parti politique, aucune organisation religieuse et aucun groupe de pression n’a commandé, payé, relu ou approuvé ce texte.
Sources :
Statistique Canada, « Portrait de la population musulmane au Canada » (5,1 % de la population du Québec en 2021)
Wikipédia, « Religion au Québec » (421 720 musulmans au recensement de 2021)
Institut de la statistique du Québec, Le bilan démographique du Québec, édition 2024 (proportion d’immigrants de 14,6 % en 2021)
Statistique Canada, Profil du recensement de 2021, Québec
Institut de la statistique du Québec, « Naissances, décès, migrations : comment la population du Québec a-t-elle évolué en 2025 ? », 13 mai 2026
Institut de la statistique du Québec, « Migrations internationales et interprovinciales » (514 000 résidents non permanents au 1er janvier 2026)
Wikipédia, « New England French » (rapport de Carroll D. Wright, 1881)
Query the Past, « The Long Life of the Wright Report »
WBUR, « The truth about Quebec’s most famous and mysterious pie » (environ 900 000 Canadiens français en Nouvelle-Angleterre entre 1840 et 1930)
Island Institute, « Whiteness and Maine’s « distinct alien race » » (David Vermette, complot papiste présumé et Ku Klux Klan du Maine)
Ville de Québec, « Irlandais et rue McMahon » (orphelins adoptés, croix celtique de 1997)
IrishCentral, « The ghosts of Grosse Île » (5 424 inhumations en 1847)
Érudit, Marie-Claude Belley, « Compassion et nécessité : la prise en charge des orphelins des émigrations de 1847 et 1848 », Cap-aux-Diamants, 2007
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